L’auberge Saint-Hubert, à La Celle-Tontaine, Loiret. C’est une bâtisse tout en longueur, prolongée par des écuries désaffectées qui, maintenant, servent de remises à voitures.
Deux salles en enfilade, de petites dimensions, dont la plus vaste comporte une cheminée de briques surmontée d’une tronche de cerf. Les murs sont recouverts d’une indienne fatiguée, dans les tons gris. Le mobilier est rustique, des cuivres conventionnels miroitent dans des pénombres et les fenêtres à petits carreaux sont munis de rideaux bonne-femme à carreaux plus petits encore.
Une patronne jeune et dolente, un chef jeune et courageux, virilisé d’une solide moustache blonde. Une serveuse dodue à l’œil cochon.
On s’installe, la Pine et moi, on commande une assiette de cochonnailles et du vin rouge frais.
Et puis on dit comme ça à la dolente taulière qu’on raffolerait parler au dénommé Henri Tournelle, lequel, selon la rumeur publique, travaillerait à l’auberge.
La personne à qui je m’adresse est un poil lymphatique, blêmasse, bouffie sous les prunelles, comme une qui a trop baisé sans jouir, trop joui sans baiser, de l’albumine, passé la nuit à fumer, un taux historique de cholestérol, voyagé dans un train yougoslave, trop bouffé de fondue bourguignonne, des règles douloureuses, une maman cartomancienne, la cervelle horizontale, une chiée de grossesses inabouties, de l’insuffisance hormonale, raté son certificat d’études primaires, pris trop de somnifère, la flemme, l’intention de ne pas avoir d’intention, le passé devant soi, l’avenir derrière soi, un père alcoolique, les canaux lacrymaux obstrués, jamais lu mes livres.
Elle tente désespérément de comprendre ce qu’un homme comme moi peut avoir à dire à un homme comme Henri Tournelle, n’y parvient pas, y renonce, demande à Paulette, la serveuse, d’aller chercher Riri. Ladite part quérir ledit. Le chef à moustache se pointe avec ses cochonnailles. Lui, il est tout heureux d’exister, de se dépenser, d’avoir une auberge, une bonne femme ravagée par tout ce que j’ai énuméré quelques lignes plus avant, et un II dans le Gault et Millau sur la Sologne. Tout lui est pied, comme dirait si joliment Mme Paris (comtesse de, reine de France par effort d’imagination).
Il parle et corne d’abondance. Dit que son cochon est le meilleur de Sologne, son vin le plus fameux de Loire. Sa cuisine la plus courue à deux cents mètres à la ronde, tout ça, et d’autres choses enthousiastes, bien joyeuses, tonifiantes ô combien. Tout joyce qu’il est d’avoir tringlé Madeleine, cette noye pendant son sommeil et filé sa main au réchaud de la servante, pour dire de se faire un doigté avant les feuilletages.
Et alors, bon, Henri s’annonce, tout intimidé, humide d’inquiétude, de qu’est-ce-c’est-c’type-qui-d’mande-après-moi-cré-bon-gu ?
Il soutirait du pinard à la cave. Y a des traînées odoriférantes sur son gros tablier bleu. C’est un bon gars, Riri, ça se voit de loin, comme le Sacré-Cœur. Le sourire emprunté et jamais rendu, le regard qui cherche à se vouer, une belle expression pour saint de vitrail, si on vitraillait des saints très cons. Je lui tends la main, il s’assure qu’il n’y a rien dedans et la serre.
— Vous permettez que je bavarde un peu avec votre employé ? je demande au chef.
Pour le coup, il rembrunit, le Gaulois. Appréciant tout, il sait la valeur de tout. Chiffre déjà dans la colonne du manque à gagner les minutes perdues par son employé, à cause de moi.
— Vous le connaissiez ? s’informe-t-il.
Je lui montre ma carte. Là, il a le sursaut salutaire, celui qui fait oublier les préoccupances secondaires. Une carte de flic, ça n’impressionne plus que les honnêtes gens de province. Sinon ça fait marrer les voyous et rechigner les intellectuels.
Lui, il est de la catégorie qui se laisse encore intimider.
Des idées noires lui escadrillent la gamberge.
Quoi, qu’est-ce à dire ? Les poulets après Riri ? Le valet serait-il un douteux ? Un gibier de potage ? Traînerait-il un casier judiciaire le long de ses casiers à bouteilles ? Holà ! Oh ! la la !
Je le rassure :
— Henri Tournelle a servi chez M. de Bruyère qui mourut assassiné en 76. Un complément d’enquête a été ordonné et j’ai besoin de réentendre son témoignage.
Mais ça ne lui dissipe pas pour autant les soupçons au bergiste.
— Riri aurait-il trempé dans l’affaire ?
— Grand Dieu non, mais…
Et alors, tu sais pas ? Oh ! non, attends que j’écluse mon verre. Voilà, il est bon. Du Bourgueil, je le raffole ce pinard. Il a un goût de France peinarde, pas bileuse.
Imagine-toi qu’au moment où le chef de moustache demande « Riri aurait-il trempé dans l’affaire » ? l’intéressé se rend intéressant puisqu’il s’enfuit en courant. Tu me crois pas ? Demande à Pinaud ! Hein, Pinuche, que le gars se sauve à gorge déployée ? Ah ! tu vois ! Et César, tu peux le croire : il est incapable de mentir quand il ne s’agit pas de lui.
Ce que je fais alors ? Je vais t’y dire. Auparavant on va passer une page de publicité.
Le plus à droite des journaux de gauche.
Le plus à gauche des journaux de droite.
Son élite !
Son Poirot.
Son Delpech.
Son Baroncelli.
Son Escarpit.
Ses pages couleurs.
En vente dans le monde entier, y compris en France métropolitaine.
Donc, Riri détale.
Ce qui est absolument, rigoureusement, extrêmement inattendu.
Et qui ne laisse pas de me plonger dans la perplexité.
Bien sûr, je rebuffe la table, renversant la bouteille de Bourgueil sur la nappe à petits carreaux.
Traverse la salle au pas de décharge (tant tellement je vais vite).
Et qu’aspers-je ?
Le valet de cave qui court comme un qui a des ratés en direction de la forêt ambiante.
Vais-je le poursuivre ?
Son avance n’est pas telle qu’elle ne puisse être comblée, comme on dit puis dans les faubourgs parisiens. Mais moi, crois-moi ou non, je n’ai pas envie de galoper derrière lui. Question de dignité. Le courser dans l’espoir de lui placer un placage, de l’emparer par le collet, de le houspiller d’importance pour l’obliger à révéler les raisons de sa fuite, voilà qui me paraît sot, vain et dérisoire.
Tout ce dont je me contente, c’est de crier :
— Tournelle ! vous êtes complètement idiot !
Mais il ne stoppe pas pour autant.
Songeur — on le serait témoin —, je retourne à l’auberge où Pinaud grignote des cornichons pendant que le taulier lui fait part de ses éberluements.
— Alors ? me demande ce dernier, à moi qui suis le premier. Riri serait l’assassin ?
— Pourquoi ?
— Mais… la manière dont il s’est enfui en apprenant que vous étiez de la police ?
— C’est son problème, assuré-je en piochant une côte de porc.
Il est surpris de me trouver dans de telles dispositions d’esprit.
Et moi, je gamberge à l’événement, et je me dis que, franchement, je ne le crois pas coupable, le gars Riri. C’est systématique chez moi, hein ? D’Alacont, la Mouillechagatte, Tournelle… Je les blanchis d’instinct, sur leurs mines. Et pourtant, la suspicion plane sur eux comme des condors de la cordelière des Andes sur un accident de la route.
Moi, souvent, tu remarqueras : plus un gonzier paraît mouillé, mieux j’ai tendance à le blanchir. Le procédé Agaga que causait la Mouillechagatte, quoi !
Le chef regarde sa bonne femme qu’on paraît avoir fait bouillir dans un court-bouillon aux poireaux.
— Non, mais tu te rends compte, Mado ? Nous avions engagé un criminel !
Mado ne se rend compte de rien. Boire des cafés au lait et faire des additions, c’est tout ce dont elle peut. Hormis, elle stagne comme une vache crevée dans un étang.
— Dites, monsieur le commissaire, cette histoire ne va pas nous valoir d’ennuis, j’espère ? Tournelle n’est chez nous que depuis huit mois, vous savez, et on n’a jamais rien eu à lui reprocher…
— J’en suis persuadé. Il a toujours sa mère ?
— Oui, mais elle est impotente dans une maison de retraite d’Orléans : « Le Coucher du Soleil ».
Je cesse de m’intéresser à l’homme en blanc (excepté une tache de sauce bordelaise à la manche droite). Si bien que, indécis et troublé, il se rapatrie dans ses cuistances. La Mado se remet la bride du soutien-chose en place. Elle a des points noirs sur le pif. Je me demande à quoi elle sert dans la vie. J’aime bien attribuer une utilité aux gens, même vague et menue, pour dire de me les justifier. Elle, je parviens pas à lui trouver un brin d’occupe. Elle est là, hautement végétative, plus végétale qu’animale, plante en pot, mais pas ornementale. Ça se traîne, ces trucs-là. C’est négatif, improbable, mais cela occupe un volume, consomme de l’air et des calories pour rien restituer à la place, pas même un regard, un sourire, un quelconque sentiment. Elle pourrait servir de trou, mais à qui ? Le taulier l’a ramassée en passant sa vie. Elle a su l’accrocher, parler à quelque chose de mystérieux qui est dans la gamberge du bonhomme. Et puis bon, elle est là, auberge Saint-Hubert à la Celle-Tontaine, et faudrait écrire un livre sur elle, la Mado. Un gros book plein de péripéties intérieures, une vachetement copieuse biographie, plus riche que celles à Victor Hugo, Napoléon, Hitler, un monstre bouquin qui la contiendrait extrêmement toute, Madeleine, avec ses points noirs, sa peau blette, ses prunelles éteintes, son cycle perturbé, sa morose connerie en stagnation (de Faust), sa caisse, son tricot, des trucs rampants, incertains, ce rien qu’elle est issue, Mado. Floue et morte d’avance. Un être qui vaut pas la peine. Qu’est nul, qu’est là. Qui regarde sans voir, qui mange sans saveur. Qui pisse aux besoins. Graine crétine inaboutie. Manque à vivre. Inféconde. Et pourtant à considérer comme existante, donc sacralisée par le phénomène vie. Oh ! oui, cette biographie de Madeleine Moulfol, je la sens me venir à bout de plume, toute, magistrale, glorieuse, plantée à la face de ses contemporains. Cinq cents pages, huit cents, peut-être ? Papier bible. Pléiade ! Madeleine Moulfol c’est tout. Simple, terrible : Madeleine Moulfol. Et puis tout dire, rien rater, l’à quel point qu’elle est peu, mais qu’elle est pourtant. Sa formidable insignifiance. Son inertie haut voltage. Histoire de truc épavique, qu’on avait pas besoin, personne, pas même le connard à moustache et ris de veau aux pointes d’asperges. Et puis qui se trouve parmi nous, emmiraclée de gris, suintante, je probabilise ; ça, sûrement suintante. Ces machins-là, ça ne fait pas de bruit, ça fait des taches. Pas des larges, pas des très marquantes : des taches évasives, les pires. Des qui font frémir. Qui donnent à penser. Suinteries de monstre. Madeleine Moulfol ; tu vois, ça y est, je pars à l’écrire. Adieu polar, policerie de merde, action, coups de théâtre de Trafalgar Square. Adieu, l’assassinat du comte de Bruyère, la Mouillechagatte bien suceuse, le Riri tordu qu’enfuit à ma vue. Et d’Alacont dans sa cellule. Je ferme mon épicerie. Je préviens mon aimable clientèle de chiasse : dorénavoche, il n’y aura plus de livraison de livres. L’Antonio entreprend son œuvre, la vraie très belle qu’en attendait le monde entier, en retenant son souffle. Il écrit la vie de Madeleine Moulfol. Pendant des mois il sera hors circuit, l’Antoine, pas la peine de vouloir le contacter. Zabonnés absents, courrier en souffrance. La Félicie le ravitaillera en silence, prenant grand soin de pas poser ses pieds-maman sur les feuillets épars bourrés de Mado Moulfol, la tissant mot à mot, ligne à ligne, racontant bien son existence excédentaire, son absence toute-puissante d’intérêt. Sa faloterie qui donne à chanceler. La signification profonde, obscure, d’un être tellement minime. Le dépassement humain d’une telle quelconquerie. Je te dis que me v’là à l’écrire, la vie édifiante de Mado l’insipide, de Mado l’infime. Elle me transporte, moi, cette personne. Je la veux héroïne. Huit cents, mille pages ! Madeleine Moulfol. Je vois la couverture dans les librairies. Des passifs comac, près de la caisse. Le titre en rouge, que ça se voye bien. Et sa gueule sur la couvrante, à Mado : points noirs, peau grise, z’yeux surcons. Tout sur Madeleine Moulfol ! Son absence, sa moins-que-riennerie. Cette femme si vaine, posée dans l’auberge Saint-Hubert à La Celle-Tontaine (Loiret). C’est quoi, son volume réel dans l’univers, la Mado ? Comment faire ? Ah ! je sais. Tu remplis une baignoire aux deux tiers. Tu la choisis bien rectangulaire, pas te compliquer la vie, tu calcules le volume de la flotte (longueur x largeur x hauteur). Ensuite tu flanques Mado dans la tisane, immergée complet, surtout qu’elle bouge pas. Tu recalcules le nouveau volume (cette fois t’as juste la hauteur à mesurer), ensuite tu défalques le premier du second, et alors là, pile, t’obtiens le volume à Madeleine Moulfol, au centimètre cube près, comprends-tu ? Moi, ça m’intéresserait son volume exact, Mado. Pourquoi ? Je peux pas te dire. Tout m’intéresse chez elle. Son trou du cul, tiens. Je suis sûr, parti comme je suis, qu’il me passionnerait en plein. Je le photographierais en gros plan, rien perdre du moletage. Et ensuite, à bout de contemplation fascinée, je te le raconterais en termes surchoix sélectionnés à vif, entièrement créés par moi : zob aux Larousse, Littré, Robert. Le santonien moderne. Intégral, taillé dans la masse à ta demande. Tu saurais son plus fou cheveu fou sur sa nuque dégueulatoire. Les pores de sa peau. La manière qu’elle tournera crocodile, le temps poussant. Faut aimer l’homme pour qu’il te vienne des envies pareilles, te le dis ! Le vouloir absolu. L’à tout jamais sanctifier, l’envénérer de toutes parts. Que sa gloire rayonne en Madeleine Moulfol. A travers les siècles et les cercles, par-dessus les galaxies à Gueulderaik, le robot penchant. L’homme qui se désengendre doucettement. S’inaboutit d’une génération l’autre. Mado, chrysalide de nullité. Ultime représentation discernable entre pas grand-chose et rien du tout.
Gloire à Mado Moulfol, elle m’excite, cette gonzesse. A ce point non avenue, si proche de l’abstraction ; si dépouillée de la panoplie humaine ! Oui : gloire à sa stupéfiante inertie intellectuelle, à son quasi-effacement physique. Huit cents, mille pages sur le phénomène de la présence absente. Madeleine Moulfol. Deux mots à immortaliser. Qui feront bloc dans nos futurs en dégringolade. Madeleine Moulfol parmi nous, fumée d’être, ectoplasme incertain, projet d’annulation complète. Prions pour elle, pour la réussite de mon livre. Amen.
Elle se remet la bride soutiengorgeale en place, ai-je dit avant que de partir en déconnage contrôlé. Son regard est tout vaporeux, mais un peu gluant cependant, à l’instar (comme on disait à Hollywood) de certains brouillards.
Je te jure qu’il me prend envie d’elle. Un féroce besoin d’embroquer cet être tellement évasif. Copuler dans le flasque, dans le mou et l’indolence. Verger madame d’importance, tenter l’impossible : de lui arracher un frémissement, voire un soupir (pour faire le pont).
Je lui souris. Elle reste lunifiée, grisâtre, soufflée comme ces champignons qui ne sont même pas vénéneux. L’espèce « vesse-de-loup ». Frais, c’est de la barbe à papa ; passé, c’est une aumônière à soufre.
On bouffe en silence, Pinuche et moi. Il rêvasse à sa cousine de Mouillechagatte, je le sais. Un vieux tendeur, Pinuche. Il ressemble à un cintre à habit de teinturerie, en fil de fer noir ; mais pour la bricole, il est pointant, le Débris. Toujours prêt à clapper un frifri ou à fourrer son cigarillo biscornu dans les orifesses à dispose. Un vieux bandant, branlocheur. Gentil, efficace mine de rien. Pas la verte tringlée, que non ! il a pas la baise héroïque. Cavalleria Rusticana, c’est point son style, au vieux crocodile. Il brosse façon pèlerin, Lapinuche. Il est gravisseur dans le coït, chi va piano va longtemps. Rien du fourreur d’élite, à la Béru, qui lime en trombe, en trompe. Lui, c’est la pointe avec sac à dos, alpenstock, passe-montagne. La crampette méthodique. Les dames d’un âge aiment bien. Il voit venir son panard, le Birbe, le distingue dans les lointains de la lonche. Alors il part à sa conquête, coup de reins après coup de reins, la tête en avant, façon gargouille. Il est gothique dans l’amour, mon pote. Nous achevons notre seconde boutanche de Bourgueil lorsque le téléphone sonne. La Mado Moulfol accomplit alors une chose inouise : elle décroche et dit « Allô » d’une voix bellement mourante. Elle écoute un instant, et moi, tu sais quoi ? Je me lève déjà et la rejoins à sa caisse parce que mon cent seizième sens m’a averti que c’était pour moi, ce turlu. Faut dire que je l’attendais, ayant naguère (de Sécession) tubophoné à Bérurier pour lui demander un petit turbin en rapport avec l’enquête. Que, sitôt obtenu le renseignement, il devait m’appeler à l’auberge Saint-Hubert dont je connaissais déjà (j’adore charabiater, ça repose).
Et c’est bel et bien Alexandre-Benoît. La bouche pleine. Des rots à répétition, pas ses tout grands qui font sursauter les foules, mais des biens secs, plutôt ponctuateurs si tu vois ce que je veux dire ?
— Bon, j’ai parvenu à savoir qui qu’c’tait que c’journaliss qu’avait été en Chine av’c le miniss, en 76. T’as de quoi noter ?
— Vous permettez ? dis-je à Mme Moulfol, immobile à sa mignonne caisse.
Je contourne la cage en bois travaillé, panneaux serviette, siouplaît, pour une auberge, cela va de soi. Me voici tout contre Mado, superbe derrière sa voilette de points noirs. Je biche son bloc à additions, son crayon qui dansotte au bout d’un ressort fixé à un socle. Elle me laisse faire.
— Tu es belle ! lui dis-je à l’oreille.
Elle a un léger, un infime vacillement.
Là-bas, le Gravos mastique en virgulant des renvois contre remboursement.
— T’es paré à la manoeuv’, mec ?
— Je t’écoute.
— C’t’un photographe de l’Agence Bêta. Y s’appelle Léon de Hurlevon.
— Encore un particulé, gouaillé-je, on s’explique dans la noblesse, décidément, avec cette histoire.
— Le gazier en question habite 601, rue de Passy. Tu veux son bigophone ?
— Pendant que tu as la bouche ouverte…
Il me le donne, j’inscris.
Repose le crayon qui recommence à trépigner comme un goujon au bout d’une ligne. Ma sinistre main gauche étant libérée, je la pose sur le genou à Mado. Elle la regarde, comme si ça l’intriguait, ce geste hardi ; se demandant pourquoi cette main étrangère fait escale sur son genou.
— Va faire un tour jusqu’à ma bagnole, sous la remise, lui soufflé-je, je te rejoins dans quatre-vingt-dix secondes.
Elle ne bronche pas, m’a-t-elle entendu seulement ? Et qu’est-ce qui me prend de lui parler ainsi, à cette truie malade, je te demande.
Le Gravos clame des « Allô-quoi-merde » dans son téléfon.
— Écoute, Béru, lui dis-je, tu vas essayer de rencontrer ce mec, le photographe de presse. Tu lui demanderas s’il a récupéré le document qu’il avait remis pour décryptage au comte de Bruyère. Si oui, à quel moment, et également la teneur du texte. Tu as bien compris ?
— Yes, sœur ! rétorque le Mastar. Quand t’est-ce que c’est qu’j’te donnerai le résultat ?
— Je passerai à ton domicile dans la soirée.
— Jockey !
Lorsque je raccroche, je m’aperçois que la taulière s’est esbignée. Sûrement pour aller raconter mes privautés à son mari. Ce genre de bonnes femmes se plaint (ou se plaignent si tu es de tempérament plurielliste) toujours des aubaines qui leur échoient.
Pinaud, dont j’ignore quelle mouche tsé-tsé l’a piqué, roupille, les deux coudes sur la table, son chapeau dagobertien incliné bas sur sa face d’ombre. Car Pinuche est un homme d’ombre, comme Béru en est un de lumière.
J’avise le chef en converse avec des clilles nouveau venus : un couple P.-D.G.-secrétaire, lui dans la force de l’âge, elle dans l’âge de la force. Ils sont guillerets des perspectives qui s’ouvrent à eux : bonne bouffe, bonne baise, ensuite ils rentreront chez eux avec la satisfaction de l’adultère accompli. Encore un coup tiré que les Allemands n’auront pas !
Pour lors, il me naît un doute et je quitte la salle à manger pour me rendre au parkinge.
Crois-moi ou cours te faire aimer par les Grecs, mais la tenancière est dans ma chignole.
Elle attend, docile, confiante, prête.
Je lui prends place auprès. Heureusement, le volant est réglable dans ma tire et je peux le placer en position basse, ce qui me laisse plus de latitude pour lui montrer ma longitude, si le cas échéait.
— Pourquoi que vous m’avez demandé de venir ? s’inquiète Madeleine Moulfol.
Et quel tort j’ai d’employer le verbe s’inquiéter, car rien n’est plus serin que sa question, ou plus acquiesceur.
Je la mate. De trois quarts elle est moins possible que de face, cette morue. On s’aperçoit mieux de son manque à plaire. Elle commence à bouffir des contours. Elle suife des joues. Y a du ganglion en instance dans son cou. Les pores de sa peau sont autant de cratères d’où peut jaillir l’Apocalypse.
Je lui aurai fait un sort, hein, dans ce polar de chiotte. Elle m’obsède, me fascine. J’en reveux. Ne peux plus me passer d’elle. C’est le coup de foudre, par le petit bout de la lorgnette, la fascination par l’horreur. Je vais lui consacrer ma vie, ce qui reste, déposer mon reliquat de durée à ses pieds, lui en faire un trône, Mado. Sa fade odeur de femme fadasse me flanque le tournis.
Je lui pose un bras sur l’épaule. L’attire contre moi. Elle résiste pas. Ne résistera jamais, à rien. Défense passive, ou plutôt, défense par passivité. Je lui virgule mon autre main au flipper. J’en aurais une troisième, elle plongerait dans son bustier, tripoter sa mollasse. Elle se laisse manœuvrer, en grande dolente consentante mais surprise.
— Mais qu’est-ce vous voulez ? elle me susurre.
Je la raffole, cette truie putride. Elle m’emporte aux sens. Me chavire complet.
Je lui roule une galoche. Sa bouche a le goût de rien. C’est tiède, c’est sans saveur la moindre. Tu peux lui titiller la menteuse, elle est pas hébergeante, Moulfol Madeleine, y a aucune répondance. Elle laisse flotter. Je lui demande de s’avancer, que je place son dossier en position horizontale. Elle empresse. Bon, je la renverse, elle se laisse bricoler, que simplement, elle s’inquiète d’à quoi je veux en venir. Elle comprend pas bien mon micmac. Tout ce circus, elle en distingue mal la finalité. Voudrait un peu piger, pas trop, à son rythme, quoi, à sa botte. O joie de la découverte ! Récompense de l’explorateur téméraire : son collant n’est pas hermétique. Y a un orifice admirablement aménagé sur sa face sud, capable de béer quand on l’exige.
Je dois avoir l’air finaud, mézigue, de calter ce plat de nouilles dans ma chignole. Elle bronche pas, Mado. Je lui investis le trésor l’arme à la bretelle, sans tu sais quoi ? Barguigner.
A un moment donné, je la défrime, savoir où elle en est. Certes, j’espère pas de l’extase de sa part, au moins une légère marque d’intérêt, juste qu’elle adhère au principe. Madame contemple le pavillon de ma voiture. Pas qu’elle le trouve joli particulièrement, non : elle le regarde parce qu’il est placé dans son champ visuel, point à la ligne.
Et moi, une telle indifférence à un tel instant, ça me fouette le sang. Je décuple. Les amortisseurs de ma tire sont seuls à réagir.
Quand tout est consommé, je l’aide à se redresser. Puis à sortir de ma guinde.
Elle me dit :
— Pourquoi que vous m’avez dit de venir ?
Je l’aime.