UN HALTÈRE DÉSALTÈRE

Une station d’essence.

Ma jauge étant décadente, j’y stoppe. Un jeune pompiste vient s’informer.

— Le plein et le téléphone ! laconisé-je en m’étirant.

Ma tête est comme une cathédrale vide. Le silence y résonne et une petite lumière y brille, qui est la mémoire de feu M. de Bruyère. Le cher homme m’est extrêmement sympathique. Je l’imagine très bien, ce savant bon vivant. Une personnalité, quoi ; mieux : un personnage. Tout était intéressant chez lui : son savoir, son amour de l’amour, la manière qu’il s’est embroqué nounou, et jusqu’à son tardif mariage avec une dingue d’actrice anglaise (pléonasme ?).

« La plus grande découverte au monde depuis le feu et la roue ! » s’exclamait-il.

Mais en rigolant.

Et pourquoi riait-il ? Parce que ce n’était pas vrai, ou bien parce qu’il jubilait d’avoir pu décrypter le parchemin ?

Je pénètre dans la cabine téléphonique gobeuse de mornifle. Il est assez tard, mais je sonne l’Agence. Et c’est Mathias qui décroche.

— Vous tombez bien, monsieur le commissaire, le directeur vous réclame à cor et à cri : affaire urgente.

— S’il rappelle, dis-lui que je ne suis ni à cor ni à cri, non plus qu’à Konakry, rebuffé-je. Je travaille présentement sur une affaire personnelle qui me passionne. A propos, tu m’as excusé auprès de Sonia ?

Je l’entends qui se trouble.

— Eh bien, je… certainement.

— Comment a-t-elle pris la chose ?

— Eh bien…

— A deux mains, n’est-ce pas, et à pleine bouche ? C’est une gourmande. J’espère que tu ne regrettes pas ton après-midi, Rouillé ?

Il bafouille :

— Ce fut très extrêmement réussi, monsieur le commissaire, je vous remercie pour cette marque de confiance. Cette personne voulait savoir mon adresse privée, mais, par mesure de sécurité, compte tenu de ma situation familiale, je me suis permis de lui dire qu’elle m’appelle au bureau.

Je rigole en évoquant la petite Mme Mathias, une teigneuse de grand style, à la voix haut perchée, qui se fait un malin plaisir de transformer, presque chaque année, quelques centilitres de sperme en quelques kilogrammes de môme.

— Tu as bien fait. J’ai un boulot urgent pour toi, grand baiseur.

— Je suis à votre disposition, répond le rouquin, sans ironie la moindre.

— As-tu entendu parler d’une actrice anglaise nommée Amélia Black ?

— Heu, non.

— Moi, très vaguement ; elle a épousé, voici une dizaine d’années, le comte de Bruyère habitant le château d’Empot, Loiret. J’aimerais savoir ce qu’elle est devenue, où elle se trouve, et surtout ce qu’elle fabriquait dans l’après-midi du 4 avril 1976. Tu t’attelles ?

— Naturellement, monsieur le commissaire.

— Actuellement, je suis dans la région d’Orléans, je rentre, tu pourras m’appeler chez Béru, au cours de la soirée. Merde !

Gland comme un fruit de chêne, je contemple ma voiture à travers la vitre de la cabine. Ma voiture dans laquelle on est en train d’injecter du super à j’sais plus combien le litre. Ma voiture dont le pompiste nettoie le pare-brise au moyen d’un petit râteau caoutchouteux. Ma voiture vide.

— Que vous arrive-t-il, monsieur le commissaire ? s’alarme le gars Mathias.

— Je viens seulement de m’apercevoir que j’ai oublié Pinaud.

— Où cela, monsieur le commissaire ?

— Dans un hospice de vieillards.

Le Rouquemoute éclate de rire.

— En ce cas, le mal n’est pas grand, monsieur le commissaire. Il fallait bien que ça arrive un jour ou l’autre !

* * *

Je pense te l’avoir déjà dit, mais quelle importance ? Tu raffoles tant tellement de la rabâche. Il suffi de te voir devant ton poste de tévé, les périodes électorales, combien tu bois leurs paroles à tous ces nœuds volants, les prenant pour des prophètes, sans piger que ce sont des gus qui font un métier. T’as seulement jamais envisagé la chose sous cet angle, je parie, pauvre bazu. Que ces valeureux facteurs, ils font le métier de politiciens, comme toi celui de plombier ou de chauffeur de taxi. Et si on t’amenait un chauffeur de taxoche devant les caméras, tu t’intéresserais à ses professions de foi ? Tu leur accorderais pour deux francs vingt-cinq d’intérêt hein, l’artiste ? Mon œil ! Que dis-je : mon cul ! Eux, les ticards, ils brodent sur le canevas de leur parti. Leur matière première ? La salive. D’ailleurs, t’as qu’à remarquer le nombre d’avocats qui virent leur cuti pour s’engager dans la ticaillerie. Françaises, Français ! Ils écoutent même pas ce qu’ils disent. Et leurs affrontements où tu t’escrimes à leur donner des points, qu’ensuite, eux autres, vont écluser une boutanche de rouille à la connerie de nous tous, si constante, si facilement épatable. Oh ! merde, depuis le temps que ça dure, et que ça durera encore ! Françaises, Français ! La mouillette, slips imbibés, z’yeux en entrée (ou en sortie) de tunnel. Le palais des mirages. Un jour viendra ! De gloire. Toute honte bue, pissée.

Pour t’en revenir : je pense te l’avoir déjà dit, mais chaque fois que je sonne à la lourde des Bérurier, je m’attends à ce qu’éclate l’air fameux de L’Entrée des Gladiateurs, cet hymne du cirque. En général, les cirques n’ont pas de portes, mais des entrées, et ils en ont plusieurs. Chez le Gravos, y en en a qu’une, modeste, étroite, ça fait plus intime. Le spectacle qui se déroule à l’intérieur t’appartient davantage. Tu en es, pour un moment, le bénéficiaire exclusif.

Sonnette.

C’est Berthe qui vient délourder, à ma grande déconvenue, car j’espérais Marie-Marie. Une Berthe élégante, corsage de soie blanc, pantalon noir. Tu dirais un poster géant d’insecte de la Sud Amérique. Son bide, son cul, ses nichemards composent un volume bizarre que tu serais tenté de classifier en prothorax, mésothorax, abdomen (public) annelé où convergent les trachées respiratoires.

Elle arbore une coiffure guerrière, la Baleine. Tous ses crins regroupés sur le dessus de la théière, et ligotés par un ruban de velours bleu. Cette fois, ses boucles d’oreilles battent le record : elles représentent deux danseuses en train de faire le grand écart. On leur voit le slip blanc, un brin de la chatte, même, en regardant par en dessous. Elles portent des jupettes en strass vert, pailleté d’argent, un soutien-loloche jaune canari à étoiles rouges. Elles sont l’une blonde, l’autre brune, et mesurent dix centimètres de large sur six de haut (le grand écart, je te dis).

Berthy m’effusionne, comme un Saint-Jacques de Compostelle en me compostant chaque joue de son rouge à lèvres bleuâtre et gras.

— On a un dîner de gala, m’annonce-t-elle, venez vite, cher Antoine, vous arrivez pour le dessert. Mais p’t-être n’avez-vous pas briffé, en ce cas, j’ai de beaux restes à vous propositionner.

La tornade du foyer m’emporte jusqu’à la salle à manger où trois autres personnes sont réunies dans mon attente. Il y a Bérurier, bien sûr, et puis un couple. La femme est timide, avec un grand nez et des yeux bleu-con. Le mari a la taille de Sa Majesté, et il doit peser un peu plus qu’elle, mais le poids est réparti différemment : assez peu de bide, mais un excédent de muscles.

— Ah ! le v’là ! exclame Béru pour m’accueillir. J’vous présente le fameux Santantonio, les gars, le mec qui remplace la moutarde forte et le Petit Larousse.

Puis, à moi, en me désignant l’homme :

— Tu le remets ?

J’examine le volumineux personnage au front étroit, au cou indécapitable, aux épaules semblables à la carène d’une moissonneuse-batteuse.

— Je ne crois pas avoir le privilège de connaître monsieur, m’excusé-je.

Le Mammouth se rengorge :

— Adrien Ganachet !

Cette déclaration n’éclaire pas pour autant ma lanterne, laquelle doit être sourde comme un pot.

— Non, je ne vois pas.

— Mais enfin, bordel, s’impatiente Gradube : Adrien Ganachet c’est pas n’importe qui ! L’haltère-égo, l’hémophile, champion des Hautes-Seine de l’épaulette-jetée, quoi merde. Il soulève deux tonnes à l’arraché !

— Oh, oui, où avais-je la tête, me hâté-je de mentir. Très honoré de vous rencontrer, monsieur Ganachet !

Le colosse prend ma pauvre petite dextre de ploutocrate encéphalique et la comprime à s’en faire un jus de citron.

— Enchanté, il déclare.

Je considère le moignon qu’il m’abandonne, le juge inapte à resservir et tends ma main gauche à la dame qui en fait autant, mais pour des raisons congénitales.

Berthe m’abat sur une chaise, le Gros me verse un grand coup de Pommard à trois francs-verre-non-repris, et puis la soirée se remet en branle.

Les Ganachet sont leurs nouveaux voisins du rez-de-chaussée. Premier dîner : les relations se nouent. Il est déjà écrit dans les étoiles du firmament que Berthe se fera l’haltérophile avant la prochaine mousson, si toutefois ce monte-charge possède le chibre que ses monstrueux biceps font espérer. Peut-être Alexandre-Benoît cherchera-t-il de son côté à fourrer Mme Ganachet, à l’occasion, mais ça reste évasif car elle n’a pas le gabarit propice à allumer les convoitises du Mastar.

Il lui faut du volume, à Mister Queue-d’âne, du plantureux, fondant, qui vous flotte dessous comme de la gélatine. La Ganachet, elle est en défaut cruel de ce côté-là… Plutôt maigrelette, style serviteur muet avec la presse serrable pour le pantalon. Cela dit, assez sympa pour quelqu’un de con et de docile.

Quant à Ganachet, il a la gloire fréquentable. S’il roule des mécaniques, c’est uniquement pour l’entretien de l’outil, et parce qu’il ne peut plus faire autrement maintenant qu’il a acquis des biscotos pareils à des pneus de semi-remorque.

On jaffe le dessert à Berthy ; les desserts plus exactement car elle amène successivement une bassine de mousse au chocolat, un baba au rhum grand comme le Panthéon (où j’interdis qu’on m’inhume, malgré la présence de Victor Hugo, parce que comme endroit chiatique, tu m’en reparleras !), une corbeille de beignets aux pommes, une lessiveuse de pruneaux (très indiqué pour les fins de repas, précise l’hôtesse, car cela fait aller du corps), et enfin une pièce montée que ces bonnes gens se mettent à démonter avec la promptitude due à la technique dont font preuve les machinistes de cirque pour évacuer le chapiteau sur la place du village.

Bon, très bien. Moi, j’aimerais bien avoir un entretien avec Bérurier-le-Grand, à propos de ma petite histoire. Si je te disais qu’elle me passionne, cette affaire. C’est la mienne, à moi. Le sort me l’a proposée et j’en fais mon affaire, de l’affaire Bruyère.

La mère Lacryma-cristi, j’en ai rien à branlocher, cette vieille seringue, avec ses napperons de boudoir, fignolés au crochet et ses Hercule Poirot de mes deux ; que moi aussi j’en ai un, de Poirot, et même qu’il est Delpech, en suce, alors tu vois ! La mère Mouillechagatte qui me rebattait les claouis avec son Agatha ! Dans les écoles de police, qu’elle préconise ? J’imagine à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or l’enseignement de Dix Petits Nègres. Entre le cours de tir et le cours de droit, mes bons petits potes, frais rémoulus, leur tronche en voyant le portrait de la grande vioque assassine. La Marie Bizarre ! Ses bouquins pleins de larbins gourmés, avec l’énigme qui se pointe à la page 100, qu’avant tu te respires la vie au château, les lucubrations de Lord Durin et les non moins du révérend Branlbitt, plus les vapeurs de miss Dorothée (à la menthe) et les bougonnades de mistress Deslauriers, tout ça, fumeux, britiche, d’avant les guerres : celle de Quatorze-dix-huit et celle des Deux-Roses. Merci bien.

Mais Béru ne songe pas à venir au rapport. Il est tout flambard de recevoir Adrien Ganachet, l’homme le plus costaud de la périphérie. Qui soulève des quintaux de ferraille sans s’éclater le gésier ni les couilles, salut, chapeau ! Gloire aux forts.

— Tu ne sais pas, Adrien, dit brusquement le Mammouth, si tu serais un homme, tu nous ferais un’p’tite démontrance de tes talents, avant que Berthe mette en route la gratinée, ça ferait intermerde, en somme.

Adrien interjette, comme quoi il n’a pas son matériel.

— Va le chercher, conseille le Gros, y a qu’trois étages dont av’c l’ascenseur.

Pas chaud chaud, Adrien fait valoir qu’il n’est pas accordéoniste. Ses accessoires, à lui, ne tiennent pas dans une musette.

— J’vais z’av’c toi t’aider, tranche le Gravos qui a de la suite dans les idées.

Adrien crache seize noyaux de pruneaux qu’il polissait dans sa bouche et obtempère. Un invité se doit de souscrire aux vœux de son hôte, surtout lorsqu’ils sont pressants.

A peine qu’ils ont enjambé le paillasson, voilà que le téléphone sonne. Je devine que c’est pour moi, et c’est bien pour moi : Mathias.

Berthy me passe le combiné, et profite du geste pour me caresser le dessus des doigts en faisant gracieusement virevolter les petites danseuses agrippées à ses lobes.

— J’ai une partie de vos renseignements, monsieur le commissaire, annonce Mathias d’une voix jubilatrice.

— Intéressants ?

— Je pense.

— Alors vas-y, je t’écoute.

Mais avant qu’il ne parle, laissons passer une nouvelle page de publicité.

Que vous soyez fins gourmets ou bouffe-merde.

Et même si votre palais n’est qu’une chaumière…


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— Alors vas-y, je t’écoute !

Mathias se fourbit l’œil. Nous ne sommes pas encore dotés du téléphone télévisé, mais je détecte la chose au bruit. Quand il se frotte les lampions, cézigman, on dirait qu’il agite un sac de billes.

— Amélia Black est décédée, monsieur le commissaire.

— Pas possible !

— Elle est morte au cours de l’été 76 lors de vacances en Grèce.

— Dans des circonstances suspectes ?

— Extrêmement suspectes ; elle aurait succombé à une trop forte dose de barbiturique (ave Caesar, barbiturique te salutant[7]) alors qu’elle se trouvait dans un petit hôtel de l’île de Dékonos.

— Elle y séjournait seule ?

— Non, elle était en compagnie d’une bande d’amis internationaux, de ces désœuvrés qui préfèrent une tarte au haschisch à une tarte à la rhubarbe. Comme elle donnait depuis un certain temps des signes de neurasthénie, la police grecque a conclu au « suicide accidentel » et l’affaire n’a pas eu de suite.

— Tu as appris quelque chose quant à son emploi du temps du 4 avril ?

— Tout ce que je suis en mesure de vous dire, c’est qu’elle se trouvait à Paris à cette date. Elle était descendue au Plazo le 2 et elle en est repartie le 10. Il sera long, voire peut-être impossible, de déterminer son emploi du temps pour la journée du 4. Je vais néanmoins faire l’impossible.

— Bravo, et tâche de me donner la réponse avant demain soir…

— Demain soir ! Mais, monsieur le co…

— Quoi, tu ne vas pas me dire que tu baises encore Sonia demain ! Ta pauvre femme va se trouver en manque.

Il rengracie vite fait, glapatouille des trucs aussi inaudibles qu’embarrassés et me promet de se défoncer le prose.

Là-dessus, Alain Ganachet et Alexandre-Benoît Bérurier reviennent, lestés (c’est le coup d’y dire) d’un matériel de choix. Un haltère, mes z’amis, comme le moyeu du Trans Europe Express, avec autant de roues que pour un wagon dudit. Adaptables, tu connais le topo, afin de corser la charge.

Bon, le gars Ganachet se met en tenue, à savoir qu’il pose sa liquette, son bénouze, ne gardant que son père Joseph (j’appelle ainsi son slip car il s’agit d’une Eminence grise), ses chaussettes à injection et ses mocassins pur porc.

Il commence par une babiole de quatre cents kilogrammes, histoire de se faire un poignet. Un rien. T’arrache cette bricole comme tu ramasseras un clop quand tu seras clodo.

La brandit haut, au-dessus de sa tronche. Ça miroite à la lumière du bioutifoule lustre représentant un rouet. Te nous repose l’haltère avec une souplesse telle qu’on ne perçoit pas un bruit. Il laisserait tomber une pantoufle que ça résonnerait bien davantage. Le public applaudit. La mère Béru est fascinée par le gabarit de leur nouveau pote. Faut dire qu’il ressemble à un baobab géant, Ganachet. Velu, musclu, tranquille.

Il rajoute des rondelles. Arrache toujours avec aisance. Bérurier en bave de convoitise.

— Tu t’rends compte, me dit-il, un gamin né avant terme, paraît-il. Un môme trouvé sous la porcherie d’une église. Et d’une église de grande banlieue, pas la Madeleine ! Et v’là ce qu’il peuve faire juste av’c deux bras.

Imperturbable, Adrien, tonifié par le copieux repas de la Bérurière, ranquille d’autres plaques qu’il faudrait que tu te mettes à six pour que tu puisses en soulever une, minable !

Et alors attends, c’est là qu’on confine. Là qu’on va accéder le sublime ; à la pothéose !

Le Gravos, ulcéré de ces peinardes prouesses, vide un verre à vin de marc de Savoie (en provenance directe d’une droguerie de Chambéry). Il clappe de la menteuse.

— Tu permettrais, Adrien, que j’essayasse ? demande-t-il.

Son front est bas, tout soudain, son œil farouche, ses bajoues frémissantes.

Le Ganachet, gentil mais supérieur, murmure :

— Volontiers, mais t’as six cent quarante-huit kilos deux cent vingt-cinq en piste, présentement. Attends que je déleste.

Béru se verse une nouvelle rasade de marc (qui s’appelait encore « grappa » en 1859).

— Déleste mes fesses, tranche-t-il. Tu voudrais pas qu’j’m’entraînasse av’c une cuiller à potage.

A l’instar de son illustre voisin, il se dénude l’hémisphère nord.

— J’garde mon bénouze, avertit Bras-d’airain, vu qu’j’ai oublié mon calcif chez Maâme Lauranton où j’sus été prendre des nouvelles de son mari qu’était été à ses soins au dispensaire lorsque j’sus arrivé.

Radieux, il se pose derrière la barre redoutable de l’haltère, jambes écartées, se frotte les mains comme pour se les assouplir, et exécute plusieurs aspirations, entrecoupées d’expirations, tu t’en doutes.

Enfin il se baisse pour emparer la tige métallique. L’instant est émouvant. Là est le suspense. Va-t-il, ou ne va-t-il point ? Sera-t-il échec et mat ? Parviendra-t-il au moins à soulever l’insolite objet qui ressemble, au milieu de cette salle à manger, à un véhicule pas fini ?

Le silence qui précède pourrait être du grand Mozart (de l’Hôtel de Ville).

Nous sommes fascinés, anxieux. Pour ma part, et pour la tienne, ami lecteur, j’en oublie l’affaire de Bruyère et ses ramifications.

Béru s’arc-boute. Tout se tend en lui. Il profère un pet de stentor à haute et intelligible voix. Omet de s’en excuser. Il violit, se distord. Veines et muscles lui jaillissent. Il pousse un cri profond, décisif, comme seul peut-être un ours blanc, dans la désolation arctique, saurait en émettre. Un léger bruit succède : le pantalon du Gros vient d’exploser, pas de se fendre, mais de se désintégrer positivement dans la région la mieux garnie. Poum ! Un grand rond de cul poilu apparaît. L’homme n’en a cure. Sa volonté indomptable (non, raye indomptable qui est trop banal et remplace par incoercible qui ne veut rien dire ici mais qui fait plus riche), sa volonté incoercible, donc, le surdimensionne. L’haltère remue, l’haltère s’élève. C’est émouvant comme les prémices de l’aviation. S’arracher du sol, tout est là. Elle l’a quitté, le sol, voilà ! La loi d’attraction terrestre ? Tiens, smoke ! L’attraction à laquelle nous assistons est autrement fascinante.

Tout Béru vibre, tout Béru tremble, tout Béru geint, tout Béru se met en pas de vis. Mais l’haltère s’élève. D’un coup miséricordieux ! La voilà là-haut, à côté de la suspension, dodelinante à l’extrémité de ses bras invincibles.

Le Gros va éclater. Non : il tient bon. Adrien Ganachet est vert de jalousie gentille.

A ce moment pile, tout se gâte.

— Coucou ! crie une voix, dans le dos du Gros.

C’est Pinaud qui se pointe par la porte que les deux haltérophiles encombrés ont laissée ouverte.

Ce coucou, c’est le grain de sable, la goutte d’eau, le mot de trop. Il surprend Sa Majesté. Or, on n’a pas les moyens de résister à une surprise, aussi minime soit-elle, quand on est en semblable posture. Le Mastar embarde en arrière. Il lâche l’haltère. Ce qui succède n’a jamais été revu depuis les premiers Chaplin. Les six cent quarante-huit kilos disloquent le plancher. Le trouent, le traversent. Or, ce plancher sert de plafond aux voisins du dessous, tu comprends, histoire de ne rien laisser perdre. L’haltère produit comme une bombe. Le voilà qui choit sur une coiffeuse mignonnement enjuponnée et garnie de miroirs et de flacons en tout genre. Juste au pied d’un lit qu’occupe un couple en train de bien faire : les Crottignard, gens aimables au demeurant, lui employé à la compagnie d’assurance la Libellule, elle conseillère municipale communiste de l’arrondissement, mère de trois enfants et de deux filles. Ce vacarme ! Ce crash ! On croit que l’immeuble effondre. Les Crottignard, foudroyés de stupeur en pleine lime, arrivent plus à déculer. Elle, elle part à hurler comme jamais en prenant son pied. Lui, il aboie un peu, façon loup-garou dans les films d’épouvante anglais. C’est dantesque, imprenable. Pour corser encore, leurs mômes radinent en braillant.

— Escusez-moi, balbutie Bérurier, agenouillé au bord du cratère : j’ai laissé tombé quéqu’chose.

La trogne, la voix, le sourire humble du Gros assoupissent la panique de ces gens de bien : lui, ancien élève des jésuites que de mauvaises fréquentations adolescentes conduisirent au P.C., dont il se sépara après avoir lu l’œuvre de M. Roger Garaudy pour s’engager dans les rangs socialistes, parti qu’il quitta le jour où il vit M. François Mitterrand affublé de l’incroyable chapeau que tout le monde sut. Car, un fait est absolument prouvé, bien qu’aucune gazette ne l’eût signalé, si, contrairement à toute attente, la gauche perdit les élections au mois de mars 1978, ce ne fut point à cause de l’éclatement du Programme Commun, mais bel et bien parce que M. Mitterrand se déguisa en faux cow-boy de Saloon-du-Commerce. Ce sont des choses que les Français ne pardonnent pas, n’étant pas portés sur le dîner de têtes et concevant mal qu’un homme aussi brillant et soucieux de le démontrer crut opportun de se faire une silhouette à la con en un moment pareillement grave pour l’avenir du pays. Ouf, la phrase était longuette, peu virgulée, mais utile à soumettre. Donc, gens intéressants que ces Crottignard si bellement imbriqués l’un dans l’une. Lui, tout ce qui précède ; elle, farouche militante communiste malgré les errements politiques de son époux. Excellente mère de famille, sans faiblesses ni fausses couches, toujours à défendre le cher Algérien émigré, la femme au foyer, la semaine de dix-huit heures et la gratuité des transports en commun.

Ils sont là, en bas, sur le flanc, hébétés, à mater la bouille vultueuse du Dodu, puis à considérer cette météorite étrange, issue dirait-on d’un déraillement de chemin de fer céleste. N’osant évaluer les dégâts, mais devinant déjà qu’ils seront conséquents et longs à répertorier. Enfin, prenant conscience de leur posture matrimoniale. Lui, élevé chez les jésuites et il t’en reste toujours des traces, se hâtant de ramener le drap sur ses fesses d’assureur sédentaire ; elle, cessant de faire avec ses jambes une ceinture de lubricité à la taille de son con archi joint de conjoint. La peur laisse place à la colère. Sitôt que Maurice Crottignard a pu s’extraire, de sa femme d’abord, de son lit ensuite, pour s’engouffrer dans une robe de chambre dont les ramages correspondent au plumage, le voilà qui se met à apostropher son voisin du dessus. Le traitant de misérable, d’assassin, de dynamiteur, de veau, de salopard, d’écrabouilleur d’enfants et autres joyeusetés de bonne venue. Tant qu’à la fin, la cruche béruréenne se casse. Et qu’il répond des choses, lui aussi, bien plus malsonnantes, bien mieux tournées ; prenant à témoin les gens de son entourage, dont parmi lesquels un officier de police, afin qu’ils témoignent l’à quel point sont dépravés les mœurs de ces Crottignard qui n’hésitent pas à baiser devant leurs enfants, et qu’il ne laissera pas passer une pareille infâmure, lui, Bérurier. Attentat à la pudeur, inceste après tout, exhibitionnisme ! Ça va aller chercher de la taule et pas qu’un peu. Crottignard rétorque. Ça s’envenime. Fou de rogne, Alexandre-Benoît se prend à compisser l’appartement du dessous par la brèche. La conseillère municipale, bien qu’haïssant l’ordre établi, court appeler Police-Secours. La confusion se juche à des paroxysmes.

Et moi je me mets à trouver la farce moins drôlette.

Jusque-là, le spectacle n’a pas manqué de brio, mais il commence à se faire tard.

Aussi prends-je mon collaborateur à part, lui domine la fureur.

— Gros, tu ne m’as pas rendu compte de ta mission à propos de ce journaliste, Léon de Hurlevon, ça presse.

Il me regarde comme un voyageur endormi dans le train qui, réveillé en sursaut, s’aperçoit qu’il a raté sa station.

— Quoi, le journaliste ? Merde, tu trouves qu’c’est l’moment d’causer chiftir ? Av’c ce truc merdique, là en bas, et une exclavation dans mon plancher. Sans compter ces deux cons, là-dessous, qu’ont pas fini d’nous faire chier la bile, teigneux comme j’les sais toujours à emmerder not’ concierge pour ceci-cela, une femme qui s’dit communiss ! Communiss mon cul, oui ! Conseillère municipale, je te d’mande un peu, au lieu d’s’occuper d’ses miches, la garcerie vivante ! Qu’é doit même pas savoir conflectionner un gratin dauphinois. Tu paries qu’é n’sait pas ?

Il se penche sur le trou :

— Hé, la Crottignard, s’riez capab’ d’me dire s’y faut du fromage râpé dans le gratin dauphinois ?

— Allez vous faire foutre ! répond la malgracieuse.

— Gardez l’conseil pour vous qu’êtes orfraie dans la manière, d’après s’lon c’qu’on a pu voir, riposte le Colossal. Ah, c’est ben les enc… les plus mal chaussés, quoi ! Ça s’fait miser et ça vient dire. Et par quoi qu’ça se fait fourrer ? Par un crevard de base étagée. Une sous-merde que vous avez vu son bigoudi farceur, messieurs-dames ? J’en voudrais même pas pour pisser de la camomille, d’son bigorneau, à vot’assureur d’mes deux chéries. Y confond chibre et compte-gouttes, ce minus à pinces. Y brosse just’ pou’ la r’productivité, pointe à la ligne. Mais faut voir la résultance, un crevard et une conseillère communiss, qu’est-ce que ça peut produire d’aut’ ? V’s’avez vu leurs bouilles, aux chiares de ces deux enfoirés ? Y z’étaient en nourrice au Biafra, vos lardons, ou quoi t’est-ce que ? Vous les alimentez av’c une boîte de Ronron par jour, j’parie. Et puis d’abord, v’s’allez m’r’monter ces artères tout d’sute qu’é sont pas à vous, pas même t’à moi. Compris ?

Je biche Béru par le cou et le refoule jusqu’à sa chambre à coucher pleine d’odeurs légères et d’un lit profond comme un tombereau.

— Hé, Zavatta, l’exhorté-je, je te demande trente secondes d’arrêt-buffet. As-tu vu Léon de Hurlevon, oui ou merde ?

Il a une fois encore son étrange regard de génie d’Aladin dont on a frotté la lampe pendant qu’il se trouvait aux cagoinsses.

— T’sais qu’tu m’courres sérieusement, mec ? Choisir c’t’instant patéticien pour me briser les noix av’c des bureaucraties, faut oser. Y a qu’ta pomme. Le sans-gêne, t’es champion, médaille d’or ! Non j’l’ai pas vu ton photogresse de paphe, pour l’excellente et primordiale raison qu’il s’est buté à moto su’ la route d’Orléans, le quatre avril soixante-seize.

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