Chapitre 11

Angélique avait présenté le groupe des Filles du roi à Mlle Bourgeoys, espérant qu'elle pourrait l'intéresser à leur sort.

– Ce sont des filles recrutées par les soins de M. Colbert pour le peuplement du Canada. Elles ont fait naufrage et ont connu bien des malheurs. Pouvez-vous faire quelque chose pour elles ?

Elle conta succinctement comment le hasard avait amené sur leur rivage dans le Maine un navire désemparé qui s'était brisé sur les récifs devant leur établissement et comment depuis ce temps les gens de Gouldsboro avaient dû prendre en charge les survivantes. Ils profitaient de leur visite à Québec pour convoyer ces pauvres jouvencelles vers leur but premier, Québec.

Mlle Bourgeoys hocha la tête avec regret.

– Vous comprenez, c'est très ennuyeux... dit-elle ; d'après ce que vous m'avez raconté leur bienfaitrice qui les accompagnait a disparu dans le naufrage. Elles n'ont donc plus aucun soutien. Que va-t-on faire d'elles à Québec ? Qui va assumer leur subsistance ?

– Leurs époux ne pourront-ils les prendre en charge ?

– Pour se marier, il faut une dot. Or, vous me dites aussi qu'elles ont perdu leur cassette royale.

Pour elle, malgré son esprit de charité et sa générosité, c'était sans appel.

Elle expliqua en quelles difficultés se trouverait la colonie si elle était obligée de faire passer sur un budget déjà maigre, l'établissement de ces filles dont la dot devait être fournie par le royaume. De plus, arrivant en saison tardive, on ne pouvait envisager la solution de les réembarquer sur un navire faisant voile vers l'Europe, avec un bon de traite pour le capitaine qui se ferait rembourser le prix de leur passage par le Trésor ou par les responsables de la compagnie marchande ou de l'œuvre pieuse qui s'était occupée de leur départ.

– Nous avions une très belle dot, répliqua Henriette les larmes aux yeux. Près de cent livres de rentes chacune offertes par notre bienfaitrice, et pour nos hardes nous avions trois mouchoirs de cou, une coiffe en taffetas, un manteau pour l'hiver, deux robes...

Mlle Bourgeoys interrompit l'énumération.

– C'est entendu. Mais votre cassette est au fond de l'eau, ma petite, alors que faire ? Qui peut assurer votre subsistance à Québec ?

– Ne pourront-elles trouver à s'employer dans l'une des communautés religieuses qui sont nombreuses, me dit-on ? plaida Angélique.

– Les employer, certes. Mais les nourrir ? Le rassemblement des vivres et des produits des jardins en été est calculé en fonction des membres des communautés. C'est déjà très juste. Et si l'hiver est rude on n'est pas certain d'avoir en suffisance. Et il n'y a guère de secours à attendre des bienfaiteurs de France avant le printemps. Si encore elles avaient des lettres de protection qui inciteraient M. le gouverneur ou l'intendant à débloquer quelques sacs de farine et de pois, des réserves du magasin général, quitte à se faire soutenir ensuite pour des achats supplémentaires près de M. Col-bert, au moment de l'établissement du budget de la colonie. Mais il faudrait quelqu'un de très haut placé, qui inspire toute confiance à ces messieurs dans leur assurance de ne pas émarger en vain sur les réserves nécessaires à la Nouvelle-France.

– Et vous-même, ma mère, à Ville-Marie, n'avez-vous pas de place pour certaines d'entre elles ? Vous vous plaigniez de manquer de recrutement...

– C'est vrai ! Mais hélas, je me trouve dans la même situation financière.

Elle expliqua combien les réserves étaient minces, les charités rares.

En l'écoutant, Angélique comprenait à quel point il était important pour ces œuvres lointaines d'avoir des soutiens sûrs, stables, des appuis sérieux, des protections dévouées qui, en échange de prières et d'indulgences pour leur salut éternel, assumaient de leurs deniers la conversion des Indiens du Nouveau Monde et la survivance des fortes âmes qui s'étaient chargées de les évangéliser. Un grand trafic de neuvaines, de grâces obtenues, voire de miracles contre espèces sonnantes et trébuchantes, se faisait entre ces régions lointaines et les salons ou les oratoires privés de la capitale et des grandes villes du royaume. La dévotion la plus ardente pouvait aller de pair avec les pires turpitudes morales qui se rachetaient ainsi.

Angélique, habituée à vivre avec un grand seigneur comme le comte de Peyrac qui n'attendait soutien que de ses travaux et de ses entreprises mais qui n'en restait pas moins indépendant et fastueux, avait oublié l'existence rétrécie et sans cesse suspendue à des volontés étrangères, de la plupart des gens. Partout l'on dépendait d'un système lourd et compliqué et plus encore en une colonie qui avait de grosses dépenses de guerre et peu de production. Elle se souvint de ce que Joffrey lui avait dit à propos de M. Quentin, le Sulpicien lui aussi dépourvu d'assistance et trop heureux de pouvoir se placer comme aumônier sur le Gouldsboro. Joffrey, avec sa connaissance des êtres et l'habileté qu'il avait de débrouiller d'un coup d'œil la situation économique des nations aussi bien que celle des individus, avait vite compris que la grande affaire en Canada, pour chaque groupuscule qui le composait, que ce fussent communautés religieuses, administratives ou tout simplement familiales, la grande affaire c'était de ne pas avoir de bouche supplémentaire à nourrir.

– La vie était rude, comme dans une prison. On se défendait en payant tribu à des obédiences diverses ; comme dans une forteresse, on était attentif à ne pas se laisser surprendre par des gestes de charité irréfléchis qui pouvaient faire pâtir le groupe tout entier.

*****

– Nous pourrions vous aider, proposa Angélique. Croyez-moi, ce n'est pas l'argent du diable.

– J'en suis convaincue mais la question n'est pas là.

– Vous craignez d'être mal considérée si l'on apprend que vous avez accepté des dons de la main de ce Seigneur indépendant du Down-East au renom suspect.

– Non, ce n'est pas cela. Mais je ne peux revenir sur ce qui a été prévu et établi pour ma communauté cet hiver. J'ai tout juste assez de place pour les trois filles que j'amène... et tout juste assez de patience pour les soutenir et les former en leur difficile vocation, ajouta-t-elle avec humour. Alors prendre en charge ces filles que je n'ai même pas recrutées moi-même, cela risque de dépasser mes forces.

Elle raisonnait avec sagesse et Angélique en convint.

– ...Vous-même, continua Mlle Bourgeoys, je vous préviens. Vous avez entrepris de grandes dépenses pour sauvegarder ces pauvres filles qui ne vous étaient rien... C'est un beau geste mais, croyez-moi, il n'est pas certain que vous rentriez dans vos débours...

– Ce ne sera pas le premier investissement que nous aurons fait en Nouvelle-France, dit Angélique en riant.

– Mais j'y songe, reprit Marguerite Bourgeoys que la question préoccupait, n'avez-vous pas dit que leur bienfaitrice avait frété le navire avec sa propre fortune, et des appuis de ses amis de la cour. Elle a peut-être un commanditaire à Québec ?

– Je ne sais.

– Nous réfléchirons, dit Mlle Bourgeoys en se levant. Allons faire la lessive.

Sur les rives du Saguenay où battait une courte marée engluée d'algues et d'oiseaux, les traitants et les Indiens débarqués jetaient aux mains avides des habitants une moisson de pelages aux couleurs d'automne, de nuit, de neige, de crépuscule : castors de tous les bruns, loutres, zibelines, martres, belettes dont le poil venait de virer au blanc ce qui décuplait leur valeur et des visons aux tendres nuances. Les peuplades indiennes, les trappeurs du Nord se hâtaient, aboutissant à Tadoussac dans l'espoir qu'il y aurait encore des navires en partance pour l'Europe où repasser en fraude, à un prix plus élevé, leurs marchandises.

L'un des coureurs de bois qui venaient de débarquer montait la côte. Il était à contre-jour, mais son sourire deviné donnait une impression de déjà vu. Lorsqu'il fut à quelques pas, Marguerite Bourgeoys et Angélique le reconnurent simultanément.

– Eloi ! cria l'une.

– Macollet ! compléta l'autre.

– Ho ! Ho ! C'est agréable de se faire accueillir par de si belles dames, se réjouit-il.

C'était en effet le vieux Macollet, recuit comme une pomme sèche par le soleil et le grand air des bois. Il ressemblait à un Indien sous sa toque de fourrure, avec ce teint de cuir luisant, ses yeux rieurs mais qui étaient pâles et scintillants comme une eau vive. Droit, mince, rapide d'allure, dans ses vêtements de peaux cousues à l'indienne, la longue course qui l'amenait du Haut-Kennebec d'où il était parti au printemps, à Tadoussac pour l'automne, ne paraissait pas lui avoir coûté beaucoup de fatigue.

Honorine lui fit fête.

Comme prévenu par d'invisibles antennes, le village refluait vers eux.

Angélique racontait alentour comment Eloi Macollet avait hiverné avec eux dans leur fort du Haut-Kennebec et combien son caractère industrieux et joyeux leur avait été utile.

– On en a vu dans cet hivernage, fit Macollet sentencieux. Oyez, bonnes gens. Nous avons traversé la picotte ensemble, et l'on est sorti vivant. Un vrai miracle !

Angélique craignait que tant de miracles vantés ne lui fussent préjudiciables et essayait de rétablir la vérité, de dire que finalement ce n'avait pas été la picotte, la variole rouge, qui tue sans merci ; mais la rougeole ou fièvre pourpre. Mais les gens préféraient l'autre version.

– Et le Noël que nous avons passé !4 Y'en a pas eu de plus beau chez M. le gouverneur, au château Saint-Louis. De l'or ! De l'or qu'il y avait sur la table.

– Et que tu étais beau, Macollet, avec ton gilet à fleurs et ta perruque, dit Honorine.

– C'est votre bru qui aurait été contente de vous voir comme ça, approuva Mlle Bourgeoys.

– Que m'as-tu rapporté, gamin ? demanda le vieux Carillon, que m'as-tu rapporté des pays-hauts ?

– Un ours, grand-père, un gris de la plus belle taille et tué d'hier du côté du lac Saint-Paul de mon propre coutelas. Il est en bas sur la rive et mes Montagnais le découpent. Vous allez pouvoir faire chaudière et manger du rognon bien gras comme au bon vieux temps. Il n'y a plus que Carillon pour m'appeler : gamin, expliqua-t-il, tourné vers Angélique. Dame ! j'étais pas plus haut que ça quand il m'emmenait en course jusqu'à la vallée des Iroquois. L'avait déjà de la barbe et même quand je commençais à faire mon propre chemin, l'avait pas changé. Je suis toujours un gamin, bien que maintenant on ne voie plus tellement la différence. L'a l'air moins vieux qu'il n'est et moi plus. Si l'on s'imagine. J'ai à peine soixante ans. C'est que je suis scalpé et que j'ai plus de dents par-devant. Les Iroquois me les ont arrachées pour s'en faire une amulette. Mais je suis pas si vieux que ça. La preuve... Demandez aux dames et demoiselles.

Les gens avaient commencé de descendre vers le Saguenay pour admirer la chasse de Macollet et ses marchandises. Des voix se hélaient.

– Avez-vous vu la quincaille du vieil Eloi ? Quel butin ! Puisqu'il a trouvé la fortune pour se munir ainsi, le sacripant ? Pas étonnant qu'il rapporte les plus belles peaux...

– Et l'évêque ne pourra rien dire, glissa Macollet fièrement. J'ai même pas trafiqué un brin d'alcool avec les sauvages. Ceux qu'en voulaient n'avaient qu'à s'adresser à d'autres traitants. Mais moi je leur procurais du tout beau, de la coutellerie anglaise et bien d'autre chose.

– Il s'était ravitaillé aux magasins de Joffrey de Peyrac sur le Kennebec.

– Est-ce qu'il court toujours les sauvagesses ? demanda Marguerite Bourgeoys à Angélique.

– Plus que jamais. Je vois que vous le connaissez bien. Notre recrue de filous et de paillards, gelée par le froid et anéantie par la famine, déclarait forfait que notre Macollet bon pied, bon œil s'en allait chercher fortune chez les petites Indiennes du campement voisin.

– Bandit ! fit avec indulgence mère Bourgeoys. Dommage que ton fils ne te ressemble pas... Sidonie se ronge. C'est un couple qui ne va pas.

– Ne me causez pas d'eux, grommela Macollet. Ça me donne le noir.

– N'empêche qu'il faudra que tu ailles saluer tes enfants. Je parie que depuis mon départ, c'est-à-dire près de deux ans, tu ne t'en es pas soucié.

– C'est sûr ... Que voulez-vous, elle est mauvaise comme la teigne.

– Pas tant que ça. Elle est aigrie. Et elle souffre.

– De quoi ? J'vous l'demande. Cette génération de filles, c'est avide. Ça ne veut que du confort. Autrefois, les Iroquois nous laissaient pas le temps de nous aigrir. On vivait au bout de son fusil. Tous les jours qu'on partait aux champs, sans savoir si on en reviendrait le soir. Hein, mère Bourgeoys, nous deux, vous vous souvenez... Et ma bru qu'a tout : le calme, la ferme, les champs, le troupeau, faut qu'elle se plaigne.

– Elle aime...

– Ben, ça se voit pas tant. Faut entendre comme elle le rabroue, son homme.

– Ce n'est pas cela que je voulais dire, fit mère Bourgeoys, soucieuse.

Et elle poussa un soupir.

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