II

— Quand tu auras fini, tu iras faire un gros dodo, n’est-ce pas, ma chérie ?

— Non, non, non et non.

L’énergique réponse fut ponctuée de petits bruits pas moins énergiques, comme on en fait lorsqu’on assène des coups de cuillère sur une table.

De son lit, Mike Coppolano qui venait de s’éveiller pouffa, la tête dans l’oreiller. Dans l’autre pièce, la voix de Connie s’éleva de nouveau, mais fâchée cette fois.

— Je vais t’apprendre à me répondre de la sorte. Tu veux une fessée ?

— Non, pas fessée. Veux rester avec pépère.

Un gros rire jaillit, puis une voix rauque, cassée, approuva.

— Bien sûr mon ange que tu vas rester avec pépère. T’as bien le temps d’aller au dodo. Mais d’abord finis ta purée. Allons-y. Une cuillère pour maman…

Mike roula sur le côté à la recherche de la table de nuit qui séparait les lits jumeaux. Sur celle-ci les aiguilles lumineuses de la pendulette marquaient 7 heures.

Fichtre, il en avait plutôt écrasé. Depuis près de midi qu’il roupillait !… Il n’avait même pas eu la force de déjeuner à son retour de Harlem. Il s’était coulé dans les toiles et depuis…

À côté, la voix cassée reprenait, cherchant à dominer une cascade de rires.

— Allons, ma chatte… finissons-en. Une cuillère pour papa…

— Non. Deux cuillères pour papa… répliqua la petite voix au ton autoritaire.

Mike s’éjecta du lit dans un rugissement de joie. Torse nu, seulement vêtu de son pantalon de pyjama, il poussa la porte de la salle de séjour. Il ferma les yeux à la lumière, n’eut pas le temps de les rouvrir. Un ouragan lui atterrit dans les tibias.

— Papa ! Papa !

Mike courba sa grande carcasse et enleva sa fille du sol. Bile se colla contre la solide poitrine de son père et lui encercla le cou. Dans le mouvement elle lui cogna le dos de la cuillère qu’elle n’avait pas lâchée.

— Ouille, fit Mike, remuant comiquement les omoplates. Ça fait froid. Enlève ta main.

Au lieu d’obéir, elle plaqua la cuillère contre la chair nue, gloussa.

— Pas bouger, papa. Pas bouger.

Et elle l’embrassa. Il gloussa avec elle, se laissa barbouiller la joue de purée pendant que Connie gourmandait :

— Voyons Mike !… Lâche-la, qu’elle achève sa purée. Entre toi et ton père, comment voulez-vous que j’en vienne à bout ?…

Mike décocha une grimace à sa jeune femme.

Connie était jolie sous la douce lumière de la pièce. Jolie et sévère. Sous ses cheveux noirs dont une frange lui mangeait le front, ses yeux sombres étaient fâchés. Et une moue alourdissait ses lèvres rouges, surtout celle du bas. Une robe saumon de soie sauvage plaquait à son corps souple. Et pour se protéger des dégâts de Louise, elle s’était noué autour de la taille un minuscule tablier blanc. Mike la lorgna en se passant une langue gourmande sur les lèvres.

— Miam, miam, fit-il. Quelle jolie dame j’ai là… Qu’est-ce que t’en penses, p’pa ?

Au-delà de la table de merisier qui luisait d’un tendre éclat, Louis Coppolano approuva avec force.

— Complètement de ton avis, fiston. Et si t’avais pas été mon gars, je te l’aurais déjà soulevée. N’est-ce pas, Connie ?

La jeune femme se retourna sur l’homme aux cheveux argentés, au teint mat. Sa moue était effacée. Elle souriait.

— Allons, papa, ne dites pas de bêtises devant votre petite fille. Et toi, Mike, rends-nous-la, et va te raser. Tu es d’un sale…

Sans lâcher sa fille, Mike s’approcha de la table, déclara :

— Je me raserai plus tard. Pour l’instant j’ai faim. Et si on ne me donne rien je vais finir la purée de ma fille. Pas, ma chérie jolie ?

La gosse s’agita dans ses bras.

— Oh ! non, pas finir purée à tite fille. Non, non, non, non.

— Si, si, si, si, s’esclaffa Mike en se laissant choir adroitement.

Lui et sa fille roulèrent sur la moquette.

— Voyons, Mike… reprocha Connie.

Elle voulut se baisser pour récupérer sa fille. Déjà la fillette, brune et potelée, s’échappait, filait vers son grand-père.

— Pépère ! pépère ! cria-t-elle, se jetant dans ses bras.

Un rire général salua la mine déconfite de Connie. D’un bond Mike fut près d’elle et l’enlaça.

— Allons, ma beauté, dit-il d’une voix tendre. Sois pas fâchée. Va vite nous préparer à dîner. Pendant ce temps on va s’occuper du petit démon. Allez, va.

Mais il ne la lâchait pas. Il la tenait bloquée contre lui et picorait son visage à petits baisers rapides.

— Tu es fou, fit-elle, le fixant avec amour. Fou et sale. Cochon, tu aurais pu te raser. Tu me piques avec ta barbe…

Mike cligna de l’œil vers son père qui avait recommencé à faire manger la petite.

— T’entends ça, p’pa ? Madame voudrait que je me rase avant le dîner… Comme les gandins de la 5e Avenue.

Louis Coppolano releva son front sillonné de rides.

— Elle a raison, Mike. Les jolies femmes ont toujours raison. Et à ta place, non seulement je me raserais, mais je m’habillerais pour l’embarquer au théâtre. Après tout, demain c’est samedi et tu te reposes.

Il rattrapa à temps l’assiette que Louise repoussait d’un geste brusque, ajouta :

— Vous frappez pas pour Louise. J’attendrai votre retour en regardant la télé.

— Oh ! oui Mike ! s’exclama Connie. C’est une bonne idée. J’aimerais tant aller écouter Yves Montand.

Mike releva un sourcil, faussement étonné.

— Écouter ? Mais il chante en français ! Tu comprends le français maintenant ?

Elle se serra contre lui, câline.

— Il chante aussi en anglais. Dis, on y va Mike ? Ça me ferait tant plaisir.

— C’est que… précisa-t-il, j’ai un rapport à préparer et je dois passer demain le déposer sur le bureau de mon patron. Et puis…

— Et puis ?

— Et puis ce soir je comptais aller rôder autour de chez un lascar, un saligaud de trafiquant que j’ai repéré ce matin.

— Oh ! Mike, reprocha-t-elle, laisse un peu ton métier. Tu ne songes qu’à ça. Si tu réfléchis, ça fait bien deux mois que nous ne sommes pas sortis !

Il capitula.

— Bon, bon, on va y aller écouter ton Montand. À présent, file préparer à manger. Puis tu pourras…

Il s’interrompit en entendant sa fille s’exclamer en riant :

— Qu’est-ce que tu fais, pépère ? Tu laves encore tes mains ?

Mike et Connie pâlirent. Ils se tournèrent vivement vers la table. Ne semblant plus rien voir, Louis Coppolano venait de se lever et se dirigeait vers la salle d’eau en se frottant les paumes, fillette avait raison. On aurait pu croire que l’homme aux cheveux argentés se savonnait les mains.

— Oh ! Mike, souffla Connie à l’oreille de son mari. Voilà que ça le reprend. Pourtant rien ne l’a contrarié ! Il n’a pas eu d’émotion ! Je croyais que ça ne lui arrivait que dans ces cas-là.

— En général oui, approuva Mike. Mais pas toujours. Les toubibs y perdent leur latin. Mais je sais que quand il reste trop longtemps sans crise ça se déclenche parfois tout d’un coup. C’est ce qui a dû se passer.

Il se détacha d’elle.

— J’y vais. Emmène la gosse se coucher.

Connie récupéra sa fille de justesse.

— Allez, ma chérie. Cette fois il est temps de faire dodo. Allez, viens. Pépère est fatigué et papa viendra t’embrasser dans ton lit en t’apportant des bonbons. Viens.

Et sans écouter ses cris elle l’emporta dans la petite chambre qui donnait sur la leur.

Mike s’était arrêté au seuil de la salle d’eau. Il contemplait son père en silence. Œil dans le vide, le vieux, les mains sous le robinet, se savonnait lentement, soigneusement. À croire qu’il cherchait à débarrasser sa peau de taches suspectes. Lèvres serrées, Mike attendait que ça se passe. Il savait que ça passerait. C’était une question de minutes. Même pas. Mais ça faisait mal de le regarder faire. Surtout lorsqu’on savait…

Au bout d’un moment le vieux poussa un long soupir et cessa son manège. Il se rinça, s’essuya, sembla revenir à lui. Mike s’avança alors.

— Ça va, p’pa ?

Son père le fixa. Dans son regard une vision douloureuse parut fondre. Avec une rude tendresse, Mike passa un bras autour des épaules de son vieux et le ramena dans la salle de séjour. Il ne pouvait rien lui dire. Il n’y avait rien à dire. Avec les années ça se passerait peut-être. Quoique…

Ça datait de 1945, époque où Louis, démobilisé, était revenu chez lui à Brooklyn. Une blessure récoltée devant Bastogne alors qu’il conduisait un camion l’avait ramené avant les autres au pays. Un tas de copains, Siciliens comme lui, et comme lui habitant le quartier populeux de Brownsville, l’avaient aidé à fêter son retour. Un peu trop. Et Louis, heureux de vivre, et heureux d’avoir passé à travers le casse-pipe, avait emprunté une bagnole pour emmener sa femme et son gosse casser la croûte à Long Island.

Était-ce la boisson, la joie d’avoir retrouvé les siens, son unique famille ? En tout cas il s’était oublié et avait appuyé sur le champignon. À fond. Et ça en dépit des cris de terreur de sa femme. Et ç’avait été le coup dur. Le stupide coup dur. Par le côté droit, la voiture avait percuté et raboté le pilier d’un pont. Et il s’était retrouvé au bord de la route, sa femme tuée sur le coup et son gars dans les bras. Son gars de dix ans. Et il l’avait tenu comme ça, sans bouger, pleurant, dessaoulé, attendant les secours, sentant ses mains se poisser du sang de son fils. Et lorsque les secours étaient enfin arrivés… plus de femme, plus de garçon. Plus rien. Rien sauf sa peau inutile, sa peau de poivrot qui avait buté les siens. Et depuis… par périodes… comme pour chercher à effacer ce sang…

— On va lessiver un petit scotch ensemble, hein p’pa ? proposa Mike. Je sais que tu bois pas mais un petit léger, ça te fera pas de mal pour une fois. Allez, arrive.

Et il le conduisit doucement vers la longue table où il l’installa.

Mike adorait son vieux. Certains disaient que ce dernier ressemblait à l’acteur Edward G. Robinson. Mais pas Mike. Pour lui, son vieux ressemblait à Louis Coppolano et c’était marre. À Louis Coppolano le grand bonhomme qui l’avait adopté lui, Mike, qui l’avait sorti de la mouise et des rues de Brownsville, et qui, sûr, l’avait ainsi empêché de devenir un malfrat.

C’était un ami de Louis, un toubib de Brooklyn qui lui avait forcé la main pour l’adoption. « Prends un garçon, lui avait-il souvent répété en le voyant chercher dans la gnôle l’oubli du drame. Adopte un gosse. Un comme celui que tu as perdu. Ça te rattachera à la vie. Sinon tu vas finir aux fous. Ou pire… »

Un soir, Louis avait cédé. Il s’était laissé entraîner et avait vu Mike qui avait alors près de dix ans, l’âge de son fils mort. Son père, gangster d’Ocean Hill, avait laissé ses os en 1939 dans une histoire de Rififi. Et sa mère, employée de night-club, qu’il avait vu succomber à la drogue jour après jour, venait à son tour d’en finir avec sa putain de vie, le laissant complètement orphelin.

En attendant une décision, c’est une voisine qui avait recueilli le gosse. C’est chez elle que Louis Coppolano avait dit oui, un peu avant que le gars soit transféré dans un orphelinat. Le docteur avait appuyé la demande d’adoption, s’était occupé des formalités et depuis… Louis et Mike, Mike et Louis… deux sacrés copains qu’ils étaient devenus.

Le cube de glace fit tinter le verre. Mike empoigna la bouteille de scotch. Son père leva la main.

— Une larme seulement, Mike. Pas plus.

— T’en fais pas. Tu sentiras même pas le goût. Je vais mettre beaucoup d’eau.

Mike fit comme il avait dit et tendit le verre. La glace retinta.

— Bois, p’pa. Puis nous allons manger, et au lieu d’aller à Broadway on va rester avec toi devant la télé.

Louis, qui avait commencé à boire, reposa son verre.

— Changez rien à votre programme. Maintenant je suis calme, tout va bien. Sortez. Fais plaisir à Connie. Je garderai la gosse.

Il rit, ce qui rajeunit son visage dans lequel vivaient deux yeux sombres pleins d’expérience, et ajouta :

— Ce qui me donnera pas trop de boulot, vu que le petit diable doit déjà être endormi.

Il indiquait Connie qui venait de sortir de la chambre et s’en éloignait sur la pointe des pieds.

— Alors d’accord, p’pa, accepta Mike. On va sortir. Mais à ta place pourquoi attendre notre retour ? Couche-toi. Car possible qu’on rentre tard. Une fois dehors tu sais ce que c’est… on aime tramer un peu.

— Vous bilez pas pour moi, rassura Louis, je vous attendrai.

Mike lorgna son verre.

— Ce que je comprends pas, c’est que tu refuses toujours de coucher ici. Pourtant t’as une chambre ! Et si quelqu’un ici est chez lui, c’est bien toi. Surtout que sans toi…

Il ne releva pas les yeux. Il semblait gêné. Sa voix était sourde, étranglée, lorsqu’il précisa :

— Surtout que sans toi, nous n’aurions pas cet appartement. Toutes tes économies que tu m’as refilées pour qu’on puisse s’y installer avec Connie. Et toi… dans une chambre d’hôtel que tu vis ! Alors que…

D’un mouvement circulaire, il désignait la pièce chaude, les meubles de prix.

— Ça va, fiston, le coupa le vieux. Débloque pas. Et te fais pas de mousse pour moi. J’aime mon hôtel et l’ambiance de la petite Italie. Ça me rappelle le vieux pays.

— C’est toi qui décides, p’pa, dit Mike. Mais le jour où tu voudras venir vivre avec nous…

Le vieux leva la main, huma l’air d’une mine faussement écœurée, remarqua :

— On verra plus tard. Pour l’instant je crois qu’on ferait mieux de surveiller Connie. Tu trouves pas que ça sent drôle ?

Il blaguait. L’air commençait à charrier une bonne odeur de steak grillé.

Mike imita son père, avant de bondir vers la cuisine.

— T’as raison, p’pa ! Notre cuistot est en train de mettre le feu ! Je vais le noyer.

Des mots de reproche, lancés par Connie s’évadèrent de la cuisine. Puis des bruits de baisers les étouffèrent.

Un rire secoua le père de Mike. Sous son gilet de laine, son ventre qui commençait à prendre un petit rond s’agita contre le bois de la table.

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