La lame du poignard avait dérapé sur une côte. Au lieu de percer le cœur d’Elko Krisantem, l’arme avait seulement entamé la plèvre et sectionné quelques vaisseaux de moyenne importance. Le Turc avait subi plusieurs transfusions, et, recousu, il reposait dans une chambre presque propre. Malko quitta le jeune chirurgien pakistanais à peu près rassuré. Sayed Gui avait fait poster deux mudjahidins devant la chambre de Krisantem, à tout hasard. Les deux hommes quittèrent l’odeur de l’éther pour la chaleur poisseuse de la nuit.
— Demain matin huit heures, annonça le directeur du Renseignement. Cette fois, nous allons savoir !
— Inch Allah ! dit Malko.
Sans ironie. Il y avait eu tellement de fausses joies. Laissant l’Afghan, il se fit conduire à Hospital Road. Il y arriva au moment où la Buick blanche de Fred Hall en sortait. Malko l’intercepta et monta à côté de l’Américain. Devant son air épuisé, le chef de station de la CIA se douta de quelque chose.
— Du nouveau ?
— Et comment ! fit Malko.
Fred Hall désigna le dos du chauffeur du menton.
— Accompagnez-moi, je vais dîner chez le gouverneur. Vous me raconterez ça là-bas.
Malko ferma les yeux, profitant de la délicieuse fraîcheur. Cette chaleur, c’était vraiment inhumain ! Pour une fois, Fred Hall avait l’air d’une gravure de mode avec un pantalon noir et une chemise brodée, alors que ses vêtements à lui, semblaient sortir d’une essoreuse. Ils glissèrent sans bruit le long d’allées bordées d’arbres jusqu’à une grille majestueuse gardée par deux soldats en tenue rouge qui présentèrent mollement les armes.
Une centaine de personnes, surtout des Pakistanais, bavardaient sur une pelouse dont chaque brin semblait avoir été importé de Grande-Bretagne, s’étalant devant une superbe demeure coloniale digne du siècle dernier. Les tables regorgeaient de Pepsi, de jus de fruit, de Sprite, d’eau glacée, sans la moindre trace d’alcool. Les hommes étaient en chemise, les femmes en sari, avec souvent un voile pour couvrir leurs cheveux. Malko fut présenté par Fred Hall au gouverneur de la province qui semblait sortir tout droit d’un roman de Kipling, avec sa moustache à croc.
— Nos amis anglais savaient vivre, soupira l’Américain, lorgnant la magnifique bâtisse, ex-demeure du gouverneur britannique.
Dès qu’ils furent pourvus de leurs jus d’orange, ils s’isolèrent et Malko put enfin faire son rapport. L’Américain ne se tenait plus de joie.
— C’est fantastique, exulta-t-il, d’avoir réussi à mettre ce commando hors d’état de nuire. En rentrant, je vais câbler à Washington la bonne nouvelle. Quant à votre ami turc, nous allons le changer d’hôpital demain. Je voudrais bien pouvoir assister à l’interrogatoire de cet Afghan. Hélas, cela risquerait d’être mal vu par les Pakistanais.
Malko s’en voulait de diminuer sa joie, mais il ne put s’empêcher de faire remarquer :
— La femme est toujours en liberté. Et nous ignorons encore la clef de toute l’opération…
Euphorique, Fred Hall balaya l’objection. Ses gros yeux bleus flamboyaient de joie derrière ses lunettes.
— Détendez-vous pour le moment. Nous ferons le point demain matin après l’interrogatoire de ce type.
Il abandonna Malko pour aller saluer une créature à la poitrine énorme moulée dans un sari rose bonbon. Curieusement, les femmes, invisibles dans les rues et la vie courante, brillaient par leur élégance, leur maquillage et souvent leur beauté. Autour de Malko ce n’étaient que corps épanouis serrés dans des saris ou des pantalons très ajustés, yeux charbonneux et brûlants. Et soudain, au détour d’un superbe banian, Malko vit surgir une mince silhouette en mauve, l’inévitable jus d’orange à la main.
Nasira Fadool.
Elle tendit à Malko une main aux doigts fins et manucurés.
— Quelle bonne surprise ! Je ne vous savais pas mondain.
— C’est un hasard, jura Malko. Et vous ?
— Pour moi une obligation. Quoi de neuf ?
Une lueur joyeuse pétillait dans ses yeux noirs. Malko s’apprêtait à lui raconter sa soirée quand une brusque intuition le fit changer d’avis.
— Nous avons encore été mis en échec, dit-il. Ce mystérieux commando a frappé et un des membres a pu nous échapper.
Il fit le récit de l’incident du Green’s Hôtel à Nasira Fadool, omettant de préciser que Jamal Seddiq était entre les mains des mudjahidins. La jeune Afghane semblait l’écouter d’une oreille distraite, alors que d’habitude, elle s’enquérait de tous les détails. Comme si tout cela ne l’intéressait pas.
— Venez, dit-elle, si nous ne prenons pas une table tout de suite, nous allons manger debout.
Les invités se ruaient sur le buffet. Grâce aux arbres du parc, il y avait un peu de fraîcheur. Malko se retrouva cuisse contre cuisse avec Nasira Fadool. Fred Hall se trouvait à une autre table, mais il ne regretta pas l’absence de l’Américain. Après avoir fini son kebab, Nasira tira une fiole de son sac et versa un liquide ambré incolore dans son verre d’orangeade.
— Vous en voulez ? proposa-t-elle à Malko.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Du J & B.
Horreur ! Il s’aperçut que Nasira Fadool n’était pas la seule à transformer son soft drink en breuvage pour infidèles. Le service se fit à une vitesse record. En quarante-cinq minutes, ils avaient avalé leur mouton et des desserts de toutes les couleurs, ravissants à la vue, mais immondes au goût. La flasque de J & B de Nasira Fadool était vide et les yeux de la jeune Afghane brillaient d’un éclat inhabituel. Quand les gens commencèrent à se lever, elle se tourna vers Malko et demanda d’une façon très naturelle :
— Pourriez-vous me rendre un service ?
— Avec plaisir ! dit-il.
— J’ai envie de boire encore un peu, mais je n’ai pas de permis. Si vous pouviez me prendre quelque chose sur le vôtre au bar de l’Intercontinental.
— Bien sûr, accepta Malko. Que voulez-vous ?
— Cognac, fit-elle sans hésiter. Ils en ont au bar. Nous le boirons ensemble chez moi, je ne peux pas aller à l’hôtel. Et de toute façon, j’attends des coups de téléphone. Alors, à tout à l’heure.
La pression de sa poignée de main en disait nettement plus que ses paroles. Intrigué, Malko se mit à la recherche de son « chauffeur ». Nasira Fadool profitait-elle de l’absence de Yasmin pour satisfaire un petit fantasme ou avait-elle une idée derrière la tête ?
Le barman aligna devant Malko six mini-bouteilles de Gaston de Lagrange, vendues pratiquement au prix de l’or et six de vodka. Malko avait dû remplir un formulaire long comme la Bible et signer trois fois avant d’avoir droit à son permis. Le bar était totalement désert, faute de clients autorisés… Il mit les bouteilles dans un carton et se dirigea vers l’ascenseur. Il avait du mal à se concentrer sur Nasira. Dans quelques heures on sortirait Jamal Seddiq de sa prison et il avait des chances de savoir qui était la meurtrière de Bruce Kearland.
Il commençait à connaître le chemin de University Town ! Il se fit déposer par son chauffeur au croisement avec Railway Road et continua à pied. À son premier coup de sonnette, un jeune domestique vint ouvrir et l’emmena directement dans le living. L’odeur le frappa tout de suite. On aurait dit qu’on avait vaporisé du Shalimar dans toute la pièce ; Nasira apparut, ayant changé sa tenue tunique-pantalon pour un sari rouge moulant comme une chemise de nuit.
— Voilà votre cognac ! annonça Malko.
Elle prit la boîte de carton et la posa sur la table basse avec un sourire dévastateur.
— Merci.
Elle prit une des petites bouteilles et la but au goulot, sous les yeux étonnés de Malko. Le silence dans la maison était étonnant. Leurs regards se croisèrent, et elle eut un sourire ambigu, teinté d’ironie.
— Vous allez être déçu…
— Pourquoi déçu ?
Le sourire s’accentua.
— Ne faites pas l’idiot, dit-elle. Vous pensiez faire l’amour avec moi, en me retrouvant ce soir ici…
C’était difficile de nier. Malko s’en tira par une pirouette.
— Souvent femme varie…, dit-il. En tout cas, je ne vous violerai pas…
Une lueur dangereuse passa dans les yeux noirs de Nasira et elle reposa la bouteille sur la table.
— C’est un mot qu’il ne faut pas prononcer devant moi, dit-elle.
Malko ne comprenait pas cet emportement. Nasira se força néanmoins à sourire et dit, comme pour elle-même :
— Pardonnez-moi. Vous ne pouvez pas comprendre. Tout cela est lié. Vous pensiez que j’étais portée sur certaines choses à cause de ce qui s’est passé l’autre soir… Vous vous trompez, ou plutôt, je vous ai trompé : je n’aime pas faire l’amour. Sauf… elle hésita quelques secondes, avec une femme.
— Cela arrive, dit Malko, plein de diplomatie.
Nasira se leva, sortit et revint avec de la glace et deux verres.
Elle ouvrit une mini-bouteille de Gaston de Lagrange et une de vodka pour Malko, puis remplit les verres. Ensuite, elle leva le sien.
— À notre amitié.
Étrange toast. Cette fois, elle dégusta le Gaston de Lagrange avec beaucoup plus de respect. Malko la guignait du coin de l’œil. Qu’avait-elle ? Pourquoi cette confession ? Après tout, il ne s’était pas jeté sur elle. Elle s’approcha d’une chaîne hi-fi Akaï encastrée dans la bibliothèque, mit un disque et une étrange musique grinçante s’éleva dans la pièce.
— Ce soir, je suis fatiguée, dit Nasira. J’aimerais être comme toutes les femmes, pouvoir être dans les bras d’un homme, recevoir de l’amour et de la tendresse…
— Et pourquoi…, commença Malko.
— Si vous tentiez de me faire l’amour, dit-elle d’une voix égale, je pense que j’essaierais de vous arracher les yeux…
Malko se prit à regretter sérieusement l’absence de Yasmin, avec sa sexualité débridée et secrète. Nasira Fadool le mettait mal à l’aise. Elle était à quelques centimètres de lui et, pourtant, il n’avait même plus envie d’elle. Comme si la jeune femme émettait des ondes répulsives. Il avait rarement ressenti cette impression avec une jolie femme.
Elle vida encore une mini-bouteille de Gaston de Lagrange, écoutant la musique, les yeux clos. Puis demanda brusquement :
— Vous avez entendu parler de la partition de L’Inde et du Pakistan ?
— Bien sûr, dit Malko.
— Ma famille vivait dans le Cachemire, pas très loin d’ici, dit-elle. Comme beaucoup de musulmans. Il y avait plus de facilités qu’à Kabul. Quand la partition a été décidée, les Sikhs ont commencé à massacrer tous les musulmans qui s’apprêtaient à fuir. Les autorités avaient mis en place un train qui partait de la gare de Shrinagar afin de conduire au Pakistan ceux qui voulaient échapper à la mort. Sous la garde de l’armée. Mais il fallait parvenir jusqu’au train. Les Sikhs rôdaient partout autour de la gare et à l’intérieur… Ils tuaient à coups de bâtons, de poignards, de fusils tous les musulmans qu’ils pouvaient attraper. Les hommes, les femmes, les enfants… Ma mère a été découpée au couteau sous mes yeux avec mes deux sœurs… Ce jour-là, j’ai pu m’enfuir. Un Sikh me poursuivait. Je me suis réfugiée dans les toilettes des hommes de la gare, folle de terreur.
« J’avais treize ans, mais j’en paraissais plus. Le premier homme qui est entré dans l’endroit où je me cachais était un Indien, un brahmane. Je lui ai expliqué ce qui était arrivé, je l’ai supplié de ne pas me dénoncer, sinon les Sikhs allaient me couper la tête. Comme à mes sœurs… Il a accepté. Puis, il s’est assis sur le siège et il m’a pris sur ses genoux. Je n’avais encore jamais vu un homme nu. Il a écarté ses vêtements et m’a montré sa virilité. Puis, il a écarté les obstacles qui le gênaient, a posé la pointe de son sexe entre mes jambes et a pesé de toutes ses forces sur mes hanches… J’ai senti quelque chose qui cédait, qui m’a fait horriblement mal mais j’avais si peur que j’ai à peine crié.
Elle se tut pour avaler une gorgée de cognac et dit d’une voix pleine d’amertume :
— Voilà comment j’ai fait l’amour pour la première fois de ma vie. Je me sentais salie, déshonorée. Quand celui qui m’avait violée a eu pris son plaisir, il m’a dit : « Ne bouge pas, je viendrai te chercher juste avant le départ du train. En attendant, je t’envoie un ami. » Il est parti, puis un autre Indien est arrivé. Lui a sorti son sexe et m’a dit de le prendre dans ma bouche. Je ne savais pas que cela pouvait se faire. J’ai été maladroite. Il m’a giflée en me menaçant de me dénoncer aux Sikhs. Alors, j’ai fait ce qu’il voulait. Lui aussi est reparti satisfait et m’a envoyé un autre de ses amis.
» Celui-là a profité de moi normalement, mais longtemps. Il n’arrivait pas à jouir et me pinçait la poitrine… Il en est venu beaucoup ensuite, une douzaine, je crois. L’un d’eux m’a mise à genoux sur le siège et m’a tout de suite sodomisée. J’ai hurlé d’abord, puis j’ai pensé aux Sikhs et j’ai mordu ma main. Le salaud s’en foutait, il me transperçait avec son sexe énorme jusqu’à ce qu’il se répande en moi. Il est reparti sans même me dire un mot… À la fin, je n’en pouvais plus. Mon ventre n’était plus qu’une plaie, je caressais machinalement les sexes qu’on me tendait. Jusqu’à ce qu’il en arrive un qui possédait un membre si gros que j’ai pensé qu’il me tuerait. Alors, j’ai préféré mourir. Je me suis sauvée vers le quai.
Elle se tut de nouveau, le regard dans le vague, Malko écoutait ce récit abominable, horrifié.
— Et alors ?
— Alors, dit lentement Nasira Fadool, il n’y avait plus un Sikh dans la gare… L’armée les avait chassés. Les militaires gardaient le train, j’ai pu monter dedans. Jamais je n’ai revu aucun de ceux qui se trouvaient dans la salle d’attente ce jour-là, tous ceux qui en avaient bien profité…
Elle se leva et prit le dernier flacon de Gaston de Lagrange. Malko était perplexe. Pourquoi Nasira lui avait-elle raconté cela ?
— Voilà, dit-elle, ma vie sexuelle s’est arrêtée ce jour-là. Je n’ai jamais permis à un homme de venir dans mon corps. J’ai été amoureuse une fois, mais je n’ai pas pu. J’ai dû m’enfuir. Ma seule détente, c’est quand je rencontre une femme qui me comprend, comme Yasmin.
« Nous nous entendons merveilleusement. À travers elle, je fais l’amour. C’est ce que nous avons fait l’autre jour. Mais quelquefois, j’ai mal à hurler dans ma tête, en pensant à tout ce que je rate.
Elle avait noué ses longs doigts et fixait le tapis effiloché. Malko ne savait que dire, devant un tel drame.
— Pourquoi Yasmin est-elle repartie ?
Nasira haussa les épaules.
— Elle a sa vie. Moi j’ai la mienne. Voilà pourquoi je travaille tant et je fais un métier d’homme.
Nasira se leva, elle titubait légèrement.
— Je vais partir, dit Malko. Je vais appeler un taxi.
Elle ne le retint pas.
Le jour se levait. Une lumière mauve qui allait se transformer en clarté éblouissante. Malko n’avait presque pas dormi. Tournant et retournant ses pensées. Aussi bien l’étrange confession de Nasira Fadool que le futur interrogatoire de Jamal Seddiq. Dans quelques heures, il allait probablement savoir.
Sans qu’il puisse expliquer pourquoi, il avait l’impression que les deux événements étaient liés…
Depuis la veille au soir, une petite pensée sournoise creusait son trou, dans ses méninges. Une hypothèse qu’il avait déjà repoussée une fois, mais qui revenait, têtue.