UN HOMME SE PENCHE SUR SON PASSÉ

Singapour, c’est pas un pays, c’est un bazar. De luxe. Tu y trouves tout ce dont un individu moyen n’a pas tellement besoin. A des prix défiant toute concurrence.

Les touristes, tu remarqueras, dès qu’un produit est hors taxes, ils l’achètent, quand bien même ils n’en ont pas l’utilité. Ils achètent des rabais, en somme. Moi, je marchanderais un Nikon (ce qu’à Dieu ne plaise), je dirais au marchand :

« — Cet appareil coûte soixante pour cent de son prix français, je n’ai besoin que des quarante pour cent de différence, vous me les laisseriez moyennant dix pour cent ? »

On ferait vite du Raymond Devos, avec ce principe-là.

Jérémie marche un peu courbé, biscotte le terrible traumatisme que lui a causé l’appareil à air comprimé. Son amulette (suédoise), il se l’est morflée dans la viande sur cinq centimètres de profondeur, tant l’impact a été violent. Ça lui fait une sorte de cratère rosâtre dans le baquet. Mais il dit qu’à notre arrivée, Ramadé lui pratiquera un merdan flac tougou, onguent délicat qui nécessite, lui, de l’urine de femme descendante de sorcier (ce qui est son cas).

On parcourt les allées d’un immense magasin, véritable caverne d’Ali Baba moderne. Il emplette quelques gadgets pour ses chiares, genre montre-calculatrice, stylo-podomètre, etc. Pour ma part, j’acquiers un poste de radio-grille-pain destiné à ma Félicie, un taille-crayon en forme de sexe féminin à l’intention de Toinet, et une reproduction en savon du temple Sri Mariamman pour Maria, ma bonne amoureuse.

M. Blanc arque de plus en plus mollement.

— T’as l’air groggy, mec, je remarque.

Il en convient. Sa blessure le taraude durement.

Aussi gagnons-nous le restaurant chinois de l’hôtel Mandarin pour une bouffe à épisodes, servie par une petite Jaunette au sourire cantharidesque, dont tu boufferais le cul avec des baguettes si le menu était moins copieux.

Le grand Noircicot caresse sa blessure, ou plutôt il la masse en fermant les yeux.

— J’ai eu du pot, dit-il. Quelle secousse ! Il m’a semblé que mon corps explosait.

Je remarque :

— Je crois savoir que tu es catholique, mec, ce qui est rare pour un Sénégalais.

— Et alors ?

— Comment se fait-il qu’étant chrétien, tu portes une amulette sur toi ?

— Deux précautions valent mieux qu’une, répond M. Blanc.

Il mange avec application ses langoustines sur canapés aux graines de sésame (ouvre-toi !).

— Tu as une idée de l’endroit où se trouvent Lassale-Lathuile et sa maîtresse ?

Aussi sanglant que cela puisse paraître, nous n’avons pas parlé une seconde de l’affaire depuis nos retrouvailles. Il semblait si fatigué, Jéjé, si lointain, et moi, de mon côté, j’éprouvais une immense saturation de ce fourbi insensé.

Alors on s’est remis à coexister en causant d’autre chose. Nous avons pris congé d’Henriette, on a grimpé, dans le Boeing des Singapore Airlines et, aussi glanda que ça puisse te paraître, nous avons boquillé des paupières pendant le trajet. A l’arrivée, on s’est laissé happer par la magie de cette ville-Etat, sorte de New York neuf, d’une propreté méticuleuse (exception faite du vieux quartier chinois). J’y habiterais pas, mais elle est bien commode pour faire ses commissions.

M. Blanc églutit d’un coup sec, propre en ordre. Il me paraît plus noir que d’ordinaire, le grand !

Comme je m’attarde dans les flous artistiques, il insiste :

— Hein, où est-il, ton contrôleur ?

Ma pomme de lui désigner le ciel que chatouillent les buildinges de la cité.

— Tu aperçois ce petit nuage qui arrive du sud, Jérémie ? Eh bien il est possible que Lassale-Lathuile et sa sauteuse en fassent partie.

Il s’arrête, ses baguettes en suspens, que tu croirais un chef d’orchestre bègue.

— Veux-tu dire ?

— Oui.

— Qu’ils sont ?

— Oui.

— Morts ?

— Tourgueniev ! fais-je, le sachant lettré.

— Fumée ? me donne-t-il raison.

— Exactement.

— Merde !

— Exactement !

— Mais comment ?

— Honegger ! poursuis-je, le sachant également musicologue.

Jeanne au bûcher !

— Gagné !

— Comment la chose a-t-elle été possible ?

— Tout est possible au Suey Sing Tong.

— C’est l’organisation qui les a… ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Pour que personne ne puisse raconter la vérité sur l’assassinat mystérieux de Bézaphon II, et surtout pas son meurtrier.

— Parce que c’est Lassale-Lathuile qui ?…

— En effet.

— Comment ?

— Avec l’arbalète qu’il a achetée à Djakarta. Il est un champion incontesté de cette étrange discipline, depuis des années. D’ailleurs, tu as dû remarquer sa collection lorsque nous étions chez lui ?

— C’est un meurtrier ?

— Pire : un tueur !

— Lui ?

— A gages ! Sous sa belle façade de fils de bonne famille et de fonctionnaire d’un certain niveau, il trucide moyennant finances, mon bon. Textuel !

— Comment as-tu découvert cette chose effarante ?

Je lui narre par le détail. D’abord, ma découverte sous la cloche de pierre couronnant le temple de Tankilyora Deshôm. Dans les cavités figurant les yeux du bouddha, j’ai trouvé, d’un côté, une arbalète démontée, mais elle était trop enfoncée pour que je puisse la récupérer, de l’autre, un carquois d’un genre particulier.

— En quoi est-il particulier ? questionne cet esprit curieux.

— Il s’agit d’un carquois thermique, mon chéri.

— Pourquoi thermique ?

— Parce qu’il contenait, tiens-toi bien à tes baguettes, deux flèches faites dans une matière particulière.

— Quelle matière ?

— L’eau.

— Comprends pas, potage-t-il avec ses grosses lèvres mauves semblables à une aubergine coupée en deux dans le sens de la longueur.

— Lassale-Lathuile a tué le sultan avec des flèches de glace !

— Tu déconnes !

— Point du tout, mon matou. Il a fait congeler de la flotte dans un moule résultant de l’empreinte d’une flèche ordinaire. Ensuite, il a placé les flèches ainsi obtenues dans son carquois thermique. En position, bien avant l’arrivée de la foule, au sommet du temple, à l’abri de la cloche, il a eu tout son temps, au cours de la cérémonie, pour viser Bézaphon II et l’énucléer proprement ! Un jeu d’enfant pour un Guillaume Tell de sa force. Avec l’intense chaleur qui régnait, les projectiles de glace ont fondu immédiatement, le temps de la confusion ambiante. Superbe, non ?

— Pourquoi ne pas avoir employé des flèches clas-siques ?

— Deux raisons, à mon avis. Primo, les flèches de glace ne permettent aucune identification postérieure. Secundo, elles corsent le mystère. Pour les autochtones, cette double énucléation sans projectiles tient du miracle. Comme le nouveau sultan était un joyeux loustic réprouvé par le peuple, de là à croire à un châtiment divin, il n’y a qu’un pas qui doit être déjà franchi à l’heure où nous devisons.

Blanc se remet à piocher des denrées consommables dans son bol.

— Ça, c’est chié, approuve-t-il. Pour être chié, c’est chié !

— Son meurtre accompli, il a tranquillement démonté son arbalète et l’a enfouie dans un œil du bouddha ; puis il a également planqué le carquois. Ne lui restait plus qu’à redescendre parmi les assistants en délire.

— Pourquoi dis-tu que Lassale-Lathuile est un tueur professionnel ?

— Ça c’est l’œuvre de Béru, fiston. Le Gros m’a expliqué, au téléphone, qu’il a, après notre départ, vérifié l’emploi du temps du contrôleur au cours des deux dernières années. C’est un vrai chien de chasse, Béru. Il a constaté que ce digne fonctionnaire se déplaçait beaucoup et qu’il se trouvait chaque fois dans une ville où étaient perpétrés d’étranges assassinats.

— A l’arbalète ?

— Oui, mais on ne pouvait songer à cette arme car elle tirait des projectiles divers. Ainsi, à Marseille, le gangster maghrébin Semoul Din Lasar a-t-il été trucidé d’un tournevis en plein cœur, l’outil s’était enfoncé entièrement, manche inclus, dans sa carcasse ! Le légiste s’est perdu en conjectures, comme on dit dans les livres ; mais on réalise très bien à quoi cela correspond quand on est au courant des prouesses de Lassale-Lathuile. En Bretagne, Loïc Le Pinfré, l’indépendantiste, a eu la tête traversée par un harpon destiné à la pêche sous-marine, harpon qu’on avait scié en partie. J’ai d’autres exemples encore… L’arbalète, mon Jérémie ! L’arbalète ! Drôle d’arme pour un tueur à gages professionnel !

— Je vais te dire une chose, murmure M. Blanc, mal remis de sa stupeur : c’est chié ! J’en ai déjà vu des trucs vachement chiés, mais vachement chiés à ce niveau, je crie pouce !

L’accorte serveuse vient changer la théière de Jérémie puis, à ma demande, ma bouteille de Matéus rosé ; non que son contenu soit bouchonné, mais je l’ai absorbé : parler assoiffe. On s’accorde (à piano) un temps mort de récupérance, le Noirpiot and me. D’autant que la tortore chinese faut toujours la manger chaude, voire brûlante, sinon elle fige (et ça la fige mal[18] !).

C’est au canard laqué qu’il en reveut, M. Blanc. Qu’il retourne sur le sentier de la guerre.

— Bon, mais le meurtre de sa bonne femme ?

— Le résultat d’un marché, mec.

— Avec qui ?

— Le Suey Sing Tong.

— Ça, comment le sais-tu ?

— Par une petite dame à qui j’ai fait cracher le morceau au bord d’un merveilleux petit lac de Bali.

— De quel marché s’agissait-il ?

— Auparavant, je place un petit chapeau à ma chronique. L’infrastructure du Suey Sing Tong se trouve dans le sultanat de Kelbo Salo. L’organisation avait un accord juteux avec l’ancien sultan. Grâce à lui, et au statut d’autonomie du patelin, le Suey disposait d’une protection intouchable.

— Mais le nouveau qui était une tête folle n’a pas voulu marcher ? hypothèse Noirdu.

— Exact. Ni le fric ni les menaces n’ont eu raison de son obstination ; c’était un jobastre ! Mais un jobastre de la pire espèce, un jobastre honnête ! Son arrêt de mort était donc signé. Seulement le Suey voulait que le meurtre s’accomplisse en grandes pompes, si je puis dire, pendant le couronnement, afin de frapper les esprits. Il rêvait d’une chose rare ! Rare et sans risques. Comment a-t-il appris l’existence et la spécialité de Lassale-Lathuile ? Ça, je l’ignore et je m’en fous. C’est un milieu où les bonnes adresses se chuchotent de Bush à oreille. Donc, ils ont contacté notre homme, et mon pote Lucien qui, lui aussi connaissait ses « clients » de réputation, a posé la condition fatale, dans la grande tradition de L’Inconnu du nord-express : « Je ne vous prends pas un dollar pour buter votre sultan, mais vous, en contrepartie, vous me tuez ma femme. »

— Il n’en voulait plus ?

— Le couple ne marchait plus depuis longtemps et elle faisait porter des cornes grandes comme une ramure de cerf à son mari.

— Je sais, grince Jérémie, l’air entendu, la voix en girouette inhuilée. Elle avait la cuisse légère et couchait avec n’importe qui.

J’encaisse la vanne sans broncher.

— Marché conclu entre les deux parties, reprends-je. Un tueur classique, frété par le Suey, s’occupe de Marie-Maud. Indispensable pour que tiennent les conventions : s’assurer que l’époux est en voyage avant de la flinguer afin qu’il ne puisse être en aucun cas soupçonné. Le tueur s’attache à la dame, cherchant l’occase. Le soir de ma venue, il biche : voilà la friponne qui s’envoie en l’air avec un beau gosse, la conjoncture est belle. Le mari est en province. Le Casanova et sa partenaire s’endorment après leur extraordinaire prestation amoureuse…

— Tu peux passer par les portes avec ta tronche enflée ? bougonne Blanche-Neige.

Mais moi, intarissable comme le fleuve semblable à ma peine, de poursuivre :

— Pour lui, le moment est idéal ! Il scraffe la donzelle et disparaît. Travail précis, impeccable ! La première partie du marché a été respectée, c’est donc à Lucien de jouer à présent. Malédiction ! Il rentre au bercail en fin de nuitée, ignorant qu’on l’a déjà servi. Et il réalise qu’il ne pourra pas s’embarquer le jour même par le vol où ses places sont retenues si le meurtre de Marie-Maud est connu. Il va y avoir l’enquête, les formalités, les funérailles. Or, il lui faut être à pied d’œuvre avant le sacre !

« Affolé, il quitte son domicile et alerte le correspondant du Suey Sing Tong avec lequel il a traité. Qu’on embarque le cadavre de sa donzelle, sinon il lui sera impossible de souscrire à ses obligations. D’où ce déménagement éclair opéré aux prémices de l’aube. On utilise l’appartement voisin pour réparer la casse consécutive au meurtre. On évacue le corps. Et la suite tu la connais.

« Seulement nous, mon pauvre biquet, nous nous sommes fait repérer en nous rendant au domicile des Lassale-Lathuile. Les gens du Suey guignaient les alentours, tu penses. Ils nous ont filés, et quand ils ont vu que nous partions pour Djakarta, ils ont pigé que ça allait chier des bulles carrées pour leur complice français. Nous risquions de compromettre l’opération. Il fallait nous neutraliser avant. »

— Oui, je pige ; je pige bien ; je pige tout, se félicite Jérémie. C’est une histoire drôlement…

— Chiée ?

— Oui, je cherchais le mot. Dis-moi, grand-sorcier-blanc-avec-plein-de-poils-sur-la-poitrine, comment expliques-tu le meurtre de Chian Li, l’antiquaire et de son mignon vendeur ?

— Là aussi, j’ai la réponse, Alphonse. Lassale-Lathuile ne pouvait se rendre à Java avec l’une de ses propres arbalètes. Si ses bagages avaient été fouillés, la chose aurait attiré l’attention. On lui en a donc procuré une sur place. Une arme ancienne, haute fidélité, terriblement opérationnelle. C’est Chian Li qui l’a trouvée. Sans doute n’était-il pas dans la confidence et ignorait-il la destination de l’arme ; enfin, je le suppose, mais là n’est pas la question. Notre visite a foutu la merde. Quand nous avons été partis, il a jetonné, le vieux magot, et rué dans les brancards. Peut-être a-t-il menacé, qui sait ? Tout ce qu’il a obtenu, c’est l’expédition punitive que tu sais, où il a laissé sa peau.

Jérémie éclate de rire.

— Tu raffoles des bonnes blagues, bien saignantes, Négustos ? m’étonné-je.

— Tu sais à quoi je pense, fleur de génie ? il me demande, que force m’est de lui répondre par la négative.

« Le signal d’alarme du magasin que tu croyais avoir neutralisé de main de maître, grand con, tu n’as pas eu de mal ; il n’était pas branché ! »

— Qu’en sais-tu ? mortifié-je.

— Après le départ des assassins du Chinois et de son giton, qui donc l’aurait rebranché ? On n’a pas pensé à ça plus tôt.

— C’est vrai, amendhonorablé-je. Même Einstein avait des distractions. Que veux-tu, on ne peut pas être un surhomme vingt-quatre heures sur vingt-quatre !

Le bruit d’une assiette brisée le fait tressaillir.

— Voilà que je deviens nerveux, s’excuse-t-il ; mais il y a de quoi ; parce que, enfin, Antoine, le Suey a totalement liquidé Lassale-Lathuile et sa maîtresse pour clarifier la situation, faire place nette. Seulement il reste nous deux qui savons trop de choses. Tu penses bien qu’ils finiront par nous passer à la casserole !

Je branle tu sais qui ? Le chef !

— Dors tranquille, pov’ nég’, sur tes deux oreilles grandes comme des harnais de chevaux.

— Tu crois ?

Là, je lui retrace l’ultime épisode du lac.

— La femme qui m’a tout balancé est devenue, de ce fait, notre alliée. Je lui ai expliqué que j’avais déjà compris l’essentiel et que j’en avais référé à mes chefs, ce qui est exact : le Vieux est au courant. Tu sais comme il est frileux. La perspective qu’un contrôleur du fisc français soit en fait un tueur aux meurtres nombreux, coupable d’avoir zingué un monarque, lui glace les meules. Il m’avait ordonné de liquider Lassale-Lathuile et d’oublier « tout ça ». Donc, les intérêts du Suey et ceux de la police française se rejoignent. La môme a compris que l’instant était venu de nous ignorer radicalement les uns les autres et de poursuivre nos routes. De nouvelles vagues rouges risqueraient de tout compromettre.

Jérémie roule sa crêpe au canard après l’avoir enduite de sauce brune sucrée.

— Oublier « tout ça », dit-il d’un ton noyé, oublier « tout ça », c’est facile à dire.

On se remet à grignoter.

En silence.

FIN
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