L’INCROYABLE LÉGÈRETÉ DU VERBE ÊTRE

Le cri résonne longuement dans ma tête. Ses ondes de choc se diffusent dans toute ma personne, m’éveillant en sursaut.

Je regarde autour de moi : Marie-Maud est pleine du sang d’Arsène !…

Comment diable l’écrasement d’un humble morpion peut-il en disperser autant ? Et puis la réalité m’empare : y a pas de morbac nommé Arsène, y en a jamais eu. J’ai rêvé la chère bestiole, ses tribulations, sa fin tragique. Par contre, je suis bien dans le plumard du contrôleur Lassale-Lathuile et Marie-Maud, son épouse, est effectivement allongée en travers du lit avec la tête sur ma cuisse. Elle est agitée d’un léger frémissement dû à l’agonie. La balle qu’elle a morflée en plein cœur ne lui permettra pas d’assister demain au lever du soleil. Je reste un instant immobile pour bien rassembler mes esprits un tantinet dispersés. Franchement, la carburation se fait mal.

Je considère la chambre exquise, très froufrou avec sa coiffeuse juponnée, son léger secrétaire fruitier où la presque morte doit planquer des babilles d’amoureux, la tête de lit capitonnée, la petite lampe d’opaline rose que nous n’avons pas éteinte pendant la brosse et qui éclaire cette horreur de sa lumière faite pour du Watteau. La fenêtre est ouverte because la chaleur aoûtienne, si moite. Les rideaux restent immobiles. Il y a un trou dans celui de gauche cerné d’une auréole brunâtre. Le meurtrier se tenait sur le balcon. Son flingue possédait un silencieux. Il a eu le temps de viser à sa guise : la lumière éclairait sa cible qui, de surcroît, se trouvait parfaitement immobile.

Je me dis : « Tiens, ça ne sent même pas la poudre ! ». Ensuite je regarde mon indéfectible Pasha, laquelle me confie ses 2 heures 10 ainsi que les secondes qui vont avec. Lentement, je retire ma jambe servant d’oreiller à feue Marie-Maud et je me gratte les fesses, ce qui est une réaction que beaucoup d’hommes ont à leur petit lever, plus rarement devant un cadavre neuf. Il va falloir s’arranger avec ce coup du sort ! Dieu du ciel, tu parles d’un bigntz !

Manière de me mettre à jour, je passe dans la salle de bains pour une petite licebroque nocturne et un shampooing à Mam’selle Coquette. Qu’après quoi, je me vêts en sifflotant une scie d’autrefois que Félicie chantonne parfois en encaustiquant les meubles : Je me sens dans tes bras si petite.

En arrière-gamberge, la vie du morpion Arsène continue de me hanter. Où suis-je allé pêcher un rêve aussi biscornu ? Je suis cap’ de passer en une revue express tous les logeurs de l’exquis pou de corps : Eloi le clodo ; Coco-les-Grosses-Meules ; Alexis Manigance et sa moustache de retraité ; Geneviève Ardécaut… Des personnages jaillis en fulgurance de mon imagination exacerbée. Qui sait si mon rêve était déjà en cours quand le tireur a défouraillé ? Probablement pas. Sans doute est-ce le spasme de Marie-Maud, son cri de mort qui ont déclenché ma petite caméra subconsciente ?

Ma barbe a poussé et une délicieuse fatigue me reste de mes récents ébats. Je réprime un bâillement. Devant une morte, ce ne serait pas convenable. Je vais actionner le cordon du voilage et passe sur le balcon.

L’appartement des Lassale-Lathuile est situé dans un immeuble neuf donnant sur le front de Seine, au second étage. Chaque balcon décrit un L sur le côté extérieur qui fait l’angle du quai et de la rue Pierre-Tombal[1]. Un architecte con à bouffer son papier calque, impressionné par New York, a pourvu la construction d’une échelle d’incendie extérieure, laquelle a permis au meurtrier d’escalader les deux étages sans problème. Il a agi en toute sécurité, la rue Pierre-Tombal étant étroite, obscure et s’achevant par un escalier la rendant impropre à la circulation des véhicules.

Renseigné sur ce point, je repasse dans la chambre de la dame, non sans avoir cherché sur le balcon une douille qui ne s’y trouve plus. Je remets le voilage dans sa position initiale et prends mes cliques, suivies de mes claques, après un sublime regard d’adieu à Marie-Maud qui, dans une fin de film, ferait chialer les mémés, mouiller les mamans et ricaner les petites filles.

Trente-deux minutes plus tard, je me retrouve dans ma chambre, à Saint-Cloud, les burnes et la tête vides, plein d’une débectante hébétude. Ce qui vient de m’arriver est tellement sidérant que plusieurs heures d’un bon sommeil sous le toit de ma maman dissiperont peut-être le cruel malentendu.

Hélas, contrairement à ce que j’escompte, une fois nu dans mes draps frais parfumés à la lavande, je ne peux trouver la dorme. J’ai dans le cigare la fin tragique de ce pauvre Arsène, débusqué de ma toison, si démuni sur l’ongle incarnat de Marie-Maud. La meule inexorable de son second ongle de pouce broie l’infortunée bestiole, si attachante. Il me reste comme des souvenirs (et donc des nostalgies) de notre vie commune, au morpion et à moi. Son cri me déchire l’âme. Je me dresse sur mon séant. Ne subsiste plus d’Arsène qu’une flaque rouge. Dieu ! que le cri du morpion est triste au fond des poils !

Au bout d’un moment, on frappe doucettement à ma lourde et ça, crois-moi, c’est ma Féloche. Y a qu’elle pour ce gentil toc toc.

— Entre, m’man.

Elle porte sa vieille robe de chambre de pilou parme et gris, que ça fait des fleurs stylisées comme il n’en existerait que dans des jardins tropicaux. Elle a chaussé ses pantoufles à pompons qu’elle ne passe que pour me rendre visite dans ma chambre. Chez elle, y en a toujours deux paires en sentinelles près de sa porte : les « de tous les jours » et les « à pompons ». Faudra que je te fasse visiter sa turne, à m’man, un jour qu’elle sera sortie. Emouvant, tu verras : le musée Santantonio !

— Tu as un problème ? me demande-t-elle.

— Quelle idée !

— Cela fait près d’une heure que tu es rentré et tu t’agites dans ton lit sans dormir. Quelque chose t’a fatigué ?

Oui, quelque chose m’a fatigué : une gentille petite dame baiseuse qu’on a liquidée après qu’elle m’eut essoré les bourses les plus nobles de l’hexagone. Mais ça, je vais pas m’amuser à le raconter à Félicie pour carboniser la deuxième partie de sa nuitée.

— Tout va bien, ma chérie, j’étais en train de penser à l’ornithorynque qui est mammifère et ovipare à la fois. Tu te rends compte : il pond des œufs mais allaite ses petits. Il a les pattes palmées et un bec de canard. C’est dingue, la nature, quand on y pense, non ?

Ça ne la fait pas sourire. Je me demande même si elle ne trouve pas cette digression inconvenante. Je ne dépasse jamais les limites du respect, avec ma vieille ; or là, je donne l’impression de me moquer d’elle sur les bords.

— Tu as du sang séché sur la tempe, note-t-elle avec un poil de sévérité qui, tout de suite, me rend malheureux ; tu t’es blessé ?

Je fonce à la salle de bains pour me contrôler dans le grand miroir. Effectivement, j’ai pris une légère giclée du sang de Marie-Maud. Je nettoie ça à l’eau froide.

— C’est rien, m’man : un petit bouton que j’ai gratté.

Mais pour vendre ce genre de salades à Félicie, faut se lever de plus bonne heure encore !

— Si tu as un ennui, tu devrais me le confier, assure-t-elle. Tu sais bien que les choses vont mieux après.

— Je t’assure que tout baigne, m’man.

— Tu le jurerais sur la mémoire de papa ?

Il est rare qu’elle me coince avec ce genre de colle, la gentille. Ça n’a pas dû se produire plus de deux ou trois fois au cours de notre vie commune ; pourquoi, ce soir, en fait-elle tout un fromage ? Pas son genre, elle, toujours si discrète, si résignée. Jurer sur la mémoire de papa, c’est le grand bidule ! On s’aventure dans le sacré. Je pourrais, note bien. Seulement ensuite, j’aurais envie de me glavioter à la frite. Si on ne se pose pas des limites et qu’on ne se contraint pas à les respecter, on déborde, fatal ! La mémoire de papa, c’est notre muraille de Chine, à la maison. Y en a, d’entre toi, qui trouveront ça con, mais je m’en branle : mon confort moral avant tout ! Je déteste transpirer de la conscience.

— Non, m’man, je ne le jurerais pas, conviens-je, mais ne te fais pas de mouron.

— Raconte-moi !

Hé ! dis, elle inquisitionne, Féloche ! Où ça va, ça ? Comme de se lever en pleine noye pour une visite surprise ! Qu’est-ce qu’il lui prend, à ma vieille ? Elle va pas tourner directrice d’internat, non ? On a eu une entente si parfaite, nous deux, jusque-là ! Elle se claquemurait dans son abnégation. Ne me posait jamais de question, quand bien même elle me sentait mariner dans des mouscailles. Elle attendait mes confidences, stoïquement. Parfois, quand la coupe débordait, je venais déverser le trop-plein dans sa cuisine. Elle trouvait toujours les mots opportuns, Félicie. Les regards d’aide, les gestes de premiers secours aux noyés ! Il existe deux sortes de « jamais » : le grand et le petit. Eh bien, au grand jamais elle ne m’aurait tiré les vers du nez, m’man. Même au plus fort de ses inquiétudes. Alors, pourquoi ça la prend cette nuit ?

Comme elle lit dans mes pensées, elle dit, à voix basse, à voix lasse :

— J’ai fait un terrible cauchemar, tout à l’heure, qui m’a complètement bouleversée.

Bon, il s’agissait de moi, bien sûr : un « terrible » cauchemar !

— Qu’as-tu rêvé ?

— Tu étais couché dans un lit qui n’était pas le tien ; tu dormais. Au pied du lit se trouvait un homme armé d’un pistolet. Il te visait soigneusement. Mais au moment de presser la détente il changeait de point de mire. Au lieu de te viser au cœur, il te visait à la tête ; ensuite il te visait au ventre. C’était interminable, mais on comprenait qu’il allait tirer, que c’était inéluctable. Son expression ne laissait aucun doute.

Elle pose sa chère main pâle sur son visage. On dirait qu’elle va éclater en sanglots. Je la prends contre moi. Fabuleux, ce rêve, non ?

Je calcule qu’il a dû se produire à l’instant où le tueur visait Marie-Maud derrière les rideaux de la porte-fenêtre. Mais la visait-il, elle ? Qui sait si, dans un premier temps, ce n’était pas moi, la cible ? Je me pose la question, à cet instant seulement, ce qui n’est pas fort pour un flic : « Pourquoi a-t-on tué cette jeune femme ? » La jalousie ? Le mari, qui a des doutes sur sa fidélité, revient à l’improviste et, apercevant de la lumière dans sa chambre, à deux heures du matin, escalade l’escalier d’incendie. Il est armé. Découvrant le pot aux roses, une rage meurtrière le biche. Mais buter qui ? Le rival, naturellement ! Alors il me vise. N’étant pas meurtrier de nature, il cherche longuement en quelle partie du corps m’atteindre. Et puis la jalousie l’oriente vers la femme adultère et, en définitive c’est elle qu’il foudroie.

Evocation de Lassale-Lathuile. M. mon contrôleur ! J’ai dû le rencontrer une fois ou deux. Ça ne m’a pas tellement marqué. En fourrageant dans mes souvenirs, j’arrive à reconstituer un homme d’une quarantaine d’années, châtain, la poitrine large, un peu voûté, coiffé en arrière. Il doit posséder une forte moustache tirant un peu sur le roux, un regard gris, des lèvres minces. Il aurait un très gros grain de beauté dans la région du menton que ça ne m’étonnerait pas. Des manières vaguement aristocratiques. Il fait fils de haut magistrat. Un complet gris croisé, une cravate imprimée dans les bleu foncé. J’imagine mal cet être gravissant de nuit le roide escalier de fer rouillé, un pétard en fouille. Mais la jalousie constitue un si puissant levier.

Si elle n’est pas le mobile du meurtre, qu’imaginer ? Un voleur ? Foutaise ! Un voleur ne se dirige pas vers une source de lumière et, surtout, ne tue pas pour du beurre une femme endormie. Alors quoi ? Le crime de sadique ? Style assassin de la pleine lune ? Justement : c’est la pleine lune !

L’anxiété de maman la fait trembler. Je la berce tendrement.

— Calme-toi, ma chérie ! Je suis là, bien vivant et je t’aime.

— Tu viens d’échapper à un danger, n’est-ce pas, Antoine ?

— Peut-être bien.

Que puis-je faire, sinon lui raconter la vérité ?

— Je le sentais, je le voyais, dit-elle. Tu crois que c’est une forme de télépathie, Antoine ?

— Peut-être, m’man ; nous sommes enveloppés de mystères au milieu desquels nous nous débattons.

— Que va-t-il se passer si l’on apprend que tu te trouvais en compagnie de cette malheureuse au moment de son assassinat ?

Bonne question à cent francs. Je réfléchis davantage que la grande glace ancienne de ma chambre, laquelle a un tain de papier mâché.

— Il y a une solution, affirmé-je : je vais demander au Vieux qu’il me charge de l’enquête !


C’est pas la grande forme, Achille. Il souffre d’un ongle incarné et, lorsque je pénètre dans son burlingue, une délicieuse pédicure est assise en face de Mgr le Big Dabe, tenant son panard lésé sur ses genoux. Pépère soubresaute comme une puce dans une culotte de pute.

— Allez-y doucement, mon enfant ! supplie-t-il. Je souffre le martyre ! Vous ne pourriez pas endormir la douleur avant de me bricoler ? Ah ! San-Antonio ! Voyez les tracasseries de l’âge ! Un ongle incarné, moi, avec les pieds que j’avais ! Ailés ! Mercure ! Cette ravissante personne a beau posséder des mains de fée, j’ai mal à hurler. Si je n’avais pas le bonheur de pouvoir contempler son admirable gorge pendant qu’elle est penchée sur moi, ce serait intolérable. Mais heureusement, il y a sa poitrine ! Venez près de moi, San-Antonio. Si, si ! Vous permettez, mademoiselle ? Juste un coup d’œil ! Le commissaire est un amateur éclairé. Comme il connaît les seins, il les adore, n’est-ce pas, Antoine ? Regardez-moi ceux-ci ! Pleins, drus, pommés, admirables. Et ce velouté ! Voulez-vous que je vous dise, mes enfants ? Deux seins pareils me font le week-end ! J’emporte ce trésor dans une hostellerie de Fontainebleau ou de Montfort-Lamaury et je le lèche pendant quarante-huit heures d’affilée. J’ai toujours eu un faible pour les mamelles féminines. Les années passant, cette dilection devient passion !

« Comment vous prénommez-vous, mademoiselle ? Eve ? Non ! Je rêve ! C’est pour moi un éblouissement : mon prénom préféré ! Eve, que faites-vous de votre prochain week-end ? Comment ? Vous êtes mariée ? Ça ne me dérange pas, je n’éprouve plus ce genre de jalousie. Il pêche, votre époux ? Il chasse ? Il fait du cyclo-cross ? De l’équitation, du golf ? Je peux lui organiser un dégagement à lui aussi, vous savez ! Le nombre de maris auxquels j’ai aménagé un emploi du temps pendant que je m’occupais de leurs femmes ! Et si nous allions à Deauville, carrément ? Hmmm ? Allez, on part pour Deauville ! Des seins comme les vôtres, Eve, je les emmènerais au bout du monde ! Lala, je m’en goinfrerai, vous savez ! Je veux prendre entre mes lèvres les deux pointes en même temps, vous verrez !

« A quelle heure nous retrouverons-nous, vendredi soir ? Je passe vous prendre avec ma Rolls. Elle a des vitres teintées, je pourrai vous commencer dès l’autoroute. Mon vieux chauffeur est discret. D’ailleurs il y a une séparation. Et puis, comme il est britannique, quand bien même il me verrait à l’œuvre, il ne comprendrait pas de quoi il retourne. Ouïe ! Ça y est, vous avez eu la pointe ? Montrez ! Une si petite misère provoquer une telle souffrance ! Nous sommes peu de chose. Vous vous rendez compte ? Commandeur de la Légion d’honneur, et puis un millimètre d’ongle dans la chair et voilà la vie gâchée. Ah ! chère Eve, quel soulagement ! Vous permettez que je vous embrasse ?

« Pourquoi me tendez-vous la joue ? Moi, quand j’embrasse, c’est pour de bon. Mais alors, quelle technique ! Demandez au commissaire : j’ai une réputation qui me précède, n’est-ce pas, Antoine Commandeur dans l’ordre de la Légion d’honneur, mais grand-croix dans celui de la minette. Non ? Vous refusez ? A Deauville, alors ? Non plus ? Pas de Deauville ? Vous êtes quoi ? Répétez plus fort ! Fidèle ! Vous entendez ça, Antoine ? Madame est fidèle ! Mariée et fidèle ! Ce qu’il faut entendre de nos jours ! Ainsi, vous ne voulez rien accepter de moi ? Si, tout de même ! Comment ? Deux cents francs pour un traitement à domicile ! On peut dire que vous ne vous faites pas chier, la mère ! Remettez-moi au moins ma chaussette pour le prix ! »

Il règle sa note, visage de bois, hostile. La pédoche range son petit matériel dans une mallette Samsonite et se retire.

— Salope ! gronde le Dabe lorsqu’elle a refermé la porte.

Puis, à moi :

— J’ai horreur des bêcheuses, commissaire. On se met en quatre pour leur plaire et elles vous traitent comme des paillassons ! D’autant que celle-ci n’a pas de quoi frimer. Vous les avez vus, ses nichons de merde, Antoine ? Deux gourdes espagnoles, en peau, comme on en lance au torero qui fait son tour d’honneur. Moi, un week-end à sucer ça, je deviens neuneu ! Et ça se prend pour qui, ces putes ? Antoine, ça me fait mal de vous le dire, mais la France file un mauvais coton.

Là-dessus, Achille relace sa chaussure et me demande :

— Vous souhaitiez me parler, mon cher ?

— Je voulais vous demander de me confier une enquête concernant l’assassinat d’une femme dont l’époux est mon contrôleur des contributions.

Le Daron se relève, le crâne apoplexié par sa position inclinée.

— Jamais entendu parler de cela, commissaire.

— Sans doute parce que le meurtre n’a pas encore été découvert, monsieur le directeur.

Il opine, puis se hâte de sursaillir :

— Comment se fait-il que vous en soyez informé, vous ?

Très simplement, avec un self-control à chier dans les embrasures de fenêtre pour, ensuite, se torcher avec les rideaux, je lui narre mon incroyable mésaventure de la nuit.

— Imaginez un instant, patron, que quelque fouille-merde de cette maison découvre que je me trouvais sur les lieux au moment du crime, il s’empresserait de me flanquer dans la mouscaille. Chacun sait, ici, votre bienveillance à mon endroit et, de ce fait, me jalouse, jusqu’à l’os. On aurait tôt fait de me discréditer, et vous aussi, indirectement. La seule façon d’éviter ce genre de bavure est que je mène la chasse au meurtrier ; je le ferai avec d’autant plus d’acharnement que je lui garde un chien de ma chienne !

Il est convaincu itou, l’Achille au pied désincarné.

— Bien calculé, l’ami ! Mettez-vous au travail, mais pas avant que l’affaire n’éclate.

— Bien entendu, patron.

— Qui pensez-vous prendre avec vous ? Votre fine équipe habituelle, je suppose ? Bérurier, Blanc, Pinaud ?

— Pinaud soigne ses rhumatismes à Abano, mais les deux autres me suffiront.

Il acquiesce distraitement. Je te parie une chauve-souris contre un chauve grimaçant qu’il n’a même pas entendu ma réponse.

— Cette petite dame qu’on vous a pratiquement flinguée sur le ventre, était-ce une bonne affaire, Antoine ?

— Excellente, boss.

— De quelle couleur était sa chatte ?

— Rose, patron.

— Je veux dire : les poils ?

— Noirs.

— Donc frisés ?

— Très frisés.

— Ses seins ?

— De belle prestance. En poire ?

— En melon.

— Fichtre ! Les cuisses ?

— Parfaites.

— Des vergetures ?

— Aucune.

— Elle pompait ?

— Comme une folle.

— Gloutonne ?

— Savante !

— Le coup de langue longitudinal ?

— En préambule.

— La chevauchée ?

— Fantastique.

— Levrette ?

— Dans les figures libres.

— Bruyante ?

— Roucoulante.

— Mouilleuse ?

— Pire !

— Oh ! Seigneur, quel dommage : une femme pareille ! Il va falloir me dénicher le misérable qui a fait ce gâchis, Antoine ! Et pas de cadeau, hein ? Moi, maintenant, j’ai compris : avec ces magistrats d’une indulgence scandaleuse, nous allons devoir rendre la justice nous-mêmes. Un auteur de rapt, un tueur de — vieilles, un tortionnaire d’enfant, je ne veux plus qu’on le transbahute en fourgon cellulaire, mais en corbillard ! Je me propose de convoquer tous vos collègues pour une conférence à cœur ouvert !

« Pas toujours les mêmes qui se fassent tuer, Antoine ! C’est très joli, les prises d’armes dans la cour de la Préfecture, les décorations posthumes sur coussinet et la bise à la veuve et aux orphelins, mais ça commence à bien faire. D’autant que les veuves sont toujours moches. Elles se croient obligées de chialer comme des perdues et on a le museau détrempé. La dernière fois, j’ai pris une morve sur la joue ! Charmant ! Le chagrin, c’est pas fait pour la place publique. Etalé au grand jour, il devient dégueulasse ! »


— Tu ne peux pas te tromper, Gros : libellule, ça possède quatre ailes et ça s’écrit avec quatre « l ».

Voilà ce que déclare Jérémie Blanc à Alexandre-Benoît Bérurier dans le bureau qu’ils partagent à la maison pébroque. Le Mastar est en train d’en baver sur une bafouille, son énorme index arc-bouté sur un crayon qui va se briser d’une minute à l’autre.

J’achève de fermer la porte.

— Libellule, fais-je, si je m’attendais à ce que tu emploies ce mot, un jour, dans une babille ! A qui donc écris-tu, ô poète en sudation constante, et qui malodore à n’en plus pouvoir ?

Il lève sur moi un regard brouillé.

— A ma maîtresse, répond le Mammouth d’une voix troublée.

Un tel mot dans la bouche de Béru me confond. Triqueur acharné, sabreur tout terrain, culbuteur de servantes, de veuves, de pécores vicelardes, pourfendeur de chattes, surmembré en bandaison latente ; Sa Majesté trousse, baise, enfile tout ce qui bronche, avec une énergie sublime, un appétit sans cesse renouvelé. Dans ces cas-là, il dit qu’il « s’en est pointé une », qu’il a « emplafonné une gonzesse », qu’il a « allumé un dargeot », « trempé le biscuit », « fait pleurer Popaul », « tiré une mère », « calté une frangine », « foutu la grosse à une dame », « embroqué une daronne », « pipé une vachasse », qu’il s’est « embourbé une bourgeoise », qu’il a « pris son panard avec une polka », « fait une virouze à la foire aux miches », « éternué dans une babasse… », qu’il s’est « essoré l’intime », qu’il a « mis le couvert », qu’il s’est « expédié dans les extases », qu’il « en a carré une dans le train », qu’il a « fait le coup de la fusée à tête chercheuse », qu’il a « limé », « brossé », « emplâtré », « bavouillé », qu’il a « fait fumer le fion d’une personne », qu’il lui a « dégusté le frifri », qu’il l’a « ravitaillée en bite », lui a « fait éclater les meules », lui a interprété « l’introduction du grand morceau de Faust dans l’ouverture de La Fille de Madame Angot », qu’il lui a fait « cramer le baigneur », qu’il lui a « disjoncté la craquette », « farci la moulasse », « chanstiqué la glandaille », « défoncé le triangle des Bermudes », fait « étinceler la case trésor », « ramoné le conduit », « déglingué l’arrière-boutique », qu’il l’a « enfilée toute vive », lui a « beurré la coquelle », qu’il « s’en est mis une au frais », qu’il a « vergé mémère », lui a « fait mettre les doigts de pieds en bouquet de violettes », qu’il s’en est « tapé une sans sucre », qu’il « y est allé à la tringlette », « à la louche fignolée princesse », « au goumi en viande », « au braque », « au chibre », « au paf », « au guiseau », « à la rapière féroce », « au mandrin farceur », « à la trique », « au manche à couilles », « au sabre à roustons », « à la bite d’abordage », « au chauve à col roulé » ; il dit bien d’autres choses encore qu’il serait indécent de rapporter dans un ouvrage dont la tenue littéraire ne fait de doute pour personne. Mais jamais le Gravos n’a usé de ce terme de « maîtresse », si troublant, si lourd d’engagement quand c’est l’intéressé qui l’emploie.

— Toi ! Une maîtresse ! m’ébaubis-je.

— Ma première, soupire l’ensorcelé.

Une explication s’impose, sinon je risque de mourir de curiosité, ce qui constitue une fin très cruelle.

— Dis-moi, Alexandre-Benoît, tu t’es cogné un nombre incalculable de femmes. Tu as même eu avec certaines ce qu’il est convenu d’appeler « une liaison ». Or, jamais, dans aucun de ces cas tu n’as parlé de maîtresse. Et tu prétends en outre qu’il s’agit de ta « première » ; qu’est-ce qui la différencie donc des autres, Bébé rose ? De cette foule copulante, de ces cent mille culs qui ont consenti à t’accorder asile ?

Il a une belle réponse :

— L’amour, dit-il. Celles qu’auront précédé avant, je les fourrais biscotte ma nature de feu. Elle, je la pine pour y marquer ma vénérance. Ce dont je ressens pour elle, c’est pas s’lement dans ma braguette, mais dans mon caberlot, mec. Comprends-tu-t-il ? Ecoute, y aura t’eu deux femmes dans mon eguesistence : Berthe et Agathe (elle s’appelle Agathe). C’ seront été les seules que j’y aurai écrit des pouêmes, slave veut tout dire. Moi, tout en étant un telctuel, je sus pas enclin aux vers. Mais là…

Il se saisit du papier posé devant lui.

— Ça vous dit qu’j’vous lise mon pouême ?

M. Blanc et moi l’assurons que rien ne saurait nous combler davantage, pas même la grille gagnante du loto.

Alors il racle sa gorge plus encombrée que la tuyauterie d’un lavabo un matin d’indigestion et déclame :

Ma crapule.

Si j’serais t’une libellule,

J’te brouterais la chatte

Agathe.

Et, kif un gros lézard,

J’t’enquillerais dans l’sac.

Mon braque

Mart.

Il a laissé tomber l’ultime vers en sanglotant, vaincu par l’intensité émotionnelle de son inspiration.

Il sort un chiffon qui devait servir pour essuyer les jauges à huile après contrôle, mais dont il use comme d’un mouchoir, et en éponge ses admirables larmes.

— Qu’est-ce v’s’en pensez-t-il ? demande le poète.

Jérémie hoche gravement la tête.

— Franchement, c’est beau, assure-t-il. Je parie que tu n’as jamais lu Verlaine, Gros ?

Le Mammouth dénégate.

— Eh bien ! c’est cela, Verlaine ! assure M. Blanc. Tu ne trouves pas, Sana ? Le balancement ? Le rythme… Cette simplicité du mot qui renforce la décharge poétique.

Je t’enquillerai dans l’ sac

Mon braque

Mart.

« C’est fort cette brisure. On la prend au plexus. »

Epanoui, le Mastar déclare :

— Et çui qu’j’avais écrit pour ma Berthy, à l’époque qu’elle faisait serveuse de restaurant. Attendez que j’ me souviende ! Ah ! moui ! Ecoutez ça :

Laisse quimper tes andouillettes

Fillette

Et viens coucouche-panier

Dans mon pucier

Où qu’aura toujours pour ta pomme

Du sirop d’homme.

— Oh ! que c’est fort ! m’exclamé-je. Comme on comprend que cette frêle jeune fille n’ait pu résister à tes assauts. La richesse des rimes est étourdissante. Arriver d’instinct à une telle perfection, c’est cela le génie. Tu devrais écrire beaucoup de poèmes, Gros. Il existe en toi un souffle hugolien. Que fait ta muse dans la vie ? Charcutière ? Garde-barrière ? Bistrotière ? Elle tient un tir forain, peut-être ?

Il secoua la tête :

— Non, non, mec. Va pas rue du Cherche-midi-à-quatorze-heures, elle est professeur, simp’ment.

— De judo ?

— Non, d’ français. V’là pourquoi j’ voulais savoir combien t’est-ce y a de « l » à libellule ; pas avoir l’air d’un branque en f’sant une faute d’autographe.

Après que cet être délicat, ce fin lettré ruisselant de poésie nous a livré son noble cœur tout plein de son Agathe, je me dis qu’il serait temps de mettre mes compères au courant de mes tribulations amoureuses à moi, lesquelles, hélas, ne se concluent pas par des poèmes, mais par des coups de pistolet.

Ils enregistrent ma sinistre aventure en flics éprouvés, écoutant avec une scrupuleuse attention mon récit pour, ensuite, émettre des hypothèses. Comme je l’ai fait, ils soupçonnent le mari, voire un autre amant. De toute manière, l’un et l’autre accordent la « préférence » à un meurtrier jaloux. A moins, naturellement, que feue Mme Lassale-Lathuile n’ait joui d’une fortune capable d’appâter ses héritiers.

Il va être midi et « l’affaire » n’est toujours pas sortie. Il est peu commun qu’un policier fasse le pied de grue en attendant que soit découvert le crime qu’il aura pour mission d’élucider. Je tourne en rond en me rongeant les ongles. A tout bout de champ je me mets en contact avec le service chargé de grouper les délits commis dans la capitale. Mais ma sœur Anne continue de ne rien voir venir, cette pétasse !

— Si tu téléphonerais chez la gonzesse ? suggère l’amant de Mme Agathe.

— S’il y avait quelqu’un pour répondre, l’alerte aurait été donnée, eh, banane !

Mais Béru appartient à cette race paysanne que les objections les plus pertinentes ne détournent pas de ses idées fixes. M. Verlaine compulse l’annuaire. Je le laisse s’escrimer bien que je possède le numéro.

— Lassale-Lathuile, tu dis ?

Yes, Sir.

— Lucien ?

— Ça n’est pas impossible.

— Quai du Général Cornichon-Mariné ?

— Exactement.

Son index monstrueux, qui ne saurait s’engager dans aucun orifice répertorié, sinon dans un sexe de vieille vache, butine néanmoins le cadran téléphonique.

Le Mastodonte a branché le diffuseur et nous profitons de la sonnerie d’appel. Elle strille à plusieurs reprises, en vain.

— Que te disais-je, Gros !

Il hausse ses formidables épaules classées monument préhistorique. Va pour remettre le combiné sur sa fourche, mais pile dans son mouvement, on décroche. Pour ma pomme, c’est l’Empire State Buildinge qui s’écroule ! Le Dilaté m’adresse un fieffé sourire d’homme fraîchement déconstipé par l’intervention des pilules Tuchimoud.

— Allô ! lance-t-il, j’ sus bien chez M’sieur et Maâme Lassale-Lathuile ?

— En effet, dit une voix de femme.

— Je pourrais-je-t-il causer à l’une ou à l’autre ?

— De la part de qui ?

— Séraphin Boileau, tapissier. J’appelle dont à propos le canapé que Maâme veut faire recouvrerir. Je voudrais y montrer des échantillons de tissu.

— Madame est en voyage avec Monsieur, je suis la femme de ménage.

— Quand rentrent-ils-t-ils ?

— Pas avant la fin du mois ; ils sont à l’étranger.

— Jockey ! Je rappellererai l’ mois prochain.

Il raccroche. Les yeux de mes camarades d’équipées sont posés sur moi comme quatre ventouses de caoutchouc de débouche-éviers. J’y lis des sentiments divers et contradictoires. Mes potes se demandent si je n’ai pas eu la berlue, c’est ce qui prédomine.

— Tu t’serais pas piqué l’ tube, hier soir ? demande le Chevalier des Hontes.

Je lui réponds d’un haussement des pôles. A mon tour de plonger dans l’annuaire téléphonique de Pantruche, si maniable, mais si peu lisible maintenant qu’on l’a ramené aux dimensions d’un missel (de course).

Je relève le bigophone du bureau des contributions directes où je vais montrer mon dénuement, parfois. Comme quoi ma Maserati a deux ans, et que j’ai ma vieille mère à charge, qu’elle est grabataire, ce qui motive notre bonne espagnole, et que mes frais professionnels ne sont pratiquement plus remboursés par l’administration, ce qui explique que je n’ai plus que ce vieux jean et ce blouson râpé à me foutre sur le cul ! Tout ça. La mangave franchouillarde dans toute sa hideur.

On me virgule, de service en service, jusqu’à ce que j’obtienne le bureau de Lucien Lassale-Lathuile. Là, une secrétaire mal baisée et qui doit avoir des sacrés problèmes avec ses ovaires, m’apprend que môssieur le contrôleur est en vacances depuis trois jours, ce pour quatre semaines. Et c’est M. Bramantombe qui le remplace ; le veux-je ? Je réponds que non merci, c’est Lassale-Lathuile que je désirais. Je suis son cousin d’Amérique et il m’eût été agréable de le presser sur mon cœur. Est-il parti loin ?

— En Indonésie ! s’écrie la malheureuse personne aux ovaires tracasseurs (à moins que ce ne soit un problème de matrice mal pliée ?).

— Il y a longtemps qu’il a quitté la France ?

D’après l’estimation de la dame, il aurait dû s’embarquer ce matin, ou peut-être hier, à moins que ce ne soit pour demain, voire après-demain.

Je chaleureusement remercie la.

— Il y a quelqu’un chez lui ? Du personnel, de la famille ?

— Je ne crois pas. M. le contrôleur n’a ni enfants ni bonne ; peut-être une infâme de ménage.

Je la remercie et raccroche.

M. Blanc est déjà en train de mobiliser la deuxième ligne du burlingue. Il converse avec le service de rotation d’Air France et demande à l’illustre compagnie si Lucien Lassale-Lathuile a pris ou va prendre un vol pour Djakarta. Comme on est discret à Air France, on lui cherche du suif ; alors il décline sa qualité de poulardin et prie qu’on le rappelle dare-dare à la P.J.

Pendant la brève attente, il s’établit entre nous un silence bizarre. Ce mystère de force, sur l’échelle de corde de Richter, nous accable comme un coup de gourdin sur la nuque.

L’histoire ne tient pas debout ! Je me présente chez une dame sans crier gare, après qu’elle m’eut assuré être seule au logis. Nous passons, elle et moi, des instants de qualité. Ecroulés nous sommes, anéantis, disloqués par l’amour. Quelqu’un se hisse sur son balcon et la tue alors qu’elle a sa joue sur ma cuisse. Premières questions poulardières : le meurtrier s’attendait-il à me trouver là ? Et si oui, savait-il que je suis flic ? Débordé, je rentre chez moi. Pendant ce temps, on évacue le cadavre de Marie-Maud. On peut en tout cas le penser puisqu’une personne se trouvant chez elle, le lendemain, ne mentionne pas le drame. Qui, en ce cas, se serait livré à ce transport de cadavre ? Et dans quel but ? Pas facile de transbahuter un corps. Et puis il y avait pas mal de sang sur le pucier d’amour ! Qui a répondu au Gros, tout à l’heure ? Mon contrôleur cocu s’embarque pour l’Indonésie. Il a dû repasser par son domicile, fatalement !

Sonnerie du biniou. Le Noirpiot dégoupille la valve d’admission :

— Police judiciaire, j’écoute.

C’est devenu un vrai perdreau, cézigue ; il a le ton poulet, l’indifférence blasée, l’irritation sous-jacente.

— Le vol combien, dites-vous ? insiste Jérémie.

Il prend des notes.

— Vous dites, M. ET Mme ? Vous êtes sûr ? L’avion arrivera à quelle heure à Djakarta ?

Le mâchuré inscrit de sa main gauche : tiens, il est ambidextre.

— En quelle classe voyagent-ils ?

— …, lui répond-on.

— Très bien, merci.

Il tourne vers moi sa bouille bamboula aux grosses lèvres couleur aubergine. Son blanc d’œil est un peu jaune. Tous les Noirs, t’as remarqué ? Comme s’ils souffraient du foie.

— Lassale-Lathuile et son épouse ont pris ce matin, à dix heures trente-cinq, le vol pour Djakarta, via Bombay. Ils voyagent en classe « affaires » et arriveront à destination demain matin à sept heures quarante-cinq, heure locale.

Bérurier bâille grand comme une baignoire équipée d’un jakusi. Puis il vient déposer quarante kilos de son cul sur l’angle du bureau.

— Ecoute, le grand, murmure-t-il, c’est pas la peine de prendre en mauvaise partition ce que je vais te dire, mais y m’semb’ qu’t’as eu un peu de fadinge dans le caberlot. L’surménage, mon pote ! Selon moi, t’aurais rêvé ce truc. Suppose que tu nous fasses un’ p’tite crise de funambulisme ! J’te fais l’topo : tu tires la gonzesse de première en y déballant l’grand jeu princier. Maâme t’arrache le copeau et tu t’mets à roupiller. Et v’là qu’en pleine dorme, tu rêves qu’un gonzier la scrafe à travers l’rideau. Tu te fringues et tu te trisses. Ensuite, tu enchaînes sur la réalité tout en restant persuadé que la bergère est bel et bien cannée. D’mande au négus : j’pari-rerais qu’il est d’cet avis, pas vrai, la fée des neiges ?

M. Blanc s’allume.

— Un jour que tu cuveras ta vinasse, je te pisserai sur la gueule, annonce Jérémie. J’en ai ma claque de tes misérables sarcasmes.

— Ça y est, la crise ! ricane le Surbourré. Ces nègres, on aura beau faire, y n’comprendront jamais la plaisanterie. Euss, l’humour, connais pas ! Y doivent z’avoir l’cerveau gros comme un noyau de datte !

Habituellement, dans ces accès d’antagonisme racial, je mets toujours le holà. Mais, présentement, je suis trop perturbé par l’hypothèse de Pépère. Se pourrait-il que j’aie eu une espèce d’hallucination ? Que ce meurtre ne soit effectivement qu’un cauchemar ?

J’évoque l’instant fatal où j’ai découvert Marie-Maud avec ce trou dans la poitrine… En effet, je rêvais, puisque j’ai confondu son cri de mort avec celui que poussait un morpion ! Tout de suite après, au lieu de me ruer sur le balcon, j’ai pris mon temps et suis passé par la salle de bains. Pas mon style d’homme fougueux, ça ! Bon, mais alors, l’échelle d’incendie style New York ? Et la tache de sang que j’avais à la tempe et que Félicie a remarquée ? Elle existe ou pas, cette putain d’échelle ? Pas dur à contrôler !

— Ecoutez, les gars, soupiré-je, je ne vois qu’une solution pour en avoir le cœur net.

— Moi aussi, dit M. Blanc : il faut aller visiter l’appartement.


Pour ce genre d’équipée, tu disposes de deux méthodes. Soit tu te rends chez la concierge, soit tu agis en loucedé. C’est la seconde que nous choisissons. Nous pénétrons donc dans l’immeuble avec un maximum de discrétion, après nous être assurés que la cerbère (comme on dit puis pour éviter les répétitions) est à son fourneau, à se confectionner une ratatouille d’aubergines-tomates-courgettes qui fleure bon le thym et l’huile d’olive.

Second étage. Je sonne à la lourde des Lassale-Lathuile. Personne ne répond, ce que je préfère pour la suite des événements. Une fois de plus, mon petit sésame remplit son office et nous pénétrons dans l’appartement. Il est cossu, bourgeois, et l’on y trouve, mêlés, de l’ancien et du moderne avec discernement. En face de l’entrée, c’est le vaste living très clair puisque donnant sur la Seine, avec sa partie salle à manger. Les deux chambres sont situées sur la gauche et se trouvent desservies par une sorte de couloir-antichambre délicatement décoré. Je guide mes péones à celle des « maîtres », comme il est indiqué sur les descriptifs des agences immobilières. Une vive émotion m’étreint. J’entre le premier. Mon palpitant a une bougie qui ne donne plus ! Faudra sûrement changer la tête du delco pendant qu’on y sera.

A première vue, tout est en ordre. Le lit a été fait et une odeur de citronnelle, un peu chimique, flotte dans l’air. Je vais au rideau et le tiens tendu pour ôter momentanément les plis. Pas le plus petit trou ni la moindre brûlure par balle.

Je me penche sur le tapis, à droite du plumard, il est net que tu sauras jamais à quel point !

Bérurier s’assied, goguenard, sur un amour de petite chaise. Il tire d’une poche un morceau de gruyère plus ou moins moisi et feutré de particules diverses. Se met à le consommer voracement, non sans l’avoir essuyé sur son pantalon.

— Qui c’est-il qu’a vu juste ? fait-il, la bouche — comble.

Et d’ajouter aussitôt après sa première déglutition :

— C’est pas à un pro comme ta pomme qu’on va faire croire à l’élevage d’un cadavre plein de raisin sans laisser de trace, non ?

— Il y a bel et bien une échelle d’incendie, murmuré-je, je l’ai vue en arrivant.

— T’avais aussi bien pu la voir hier soir en venant grimper ta bourgeoise.

M. Blanc ôte le couvre-lit bleu. Puis il écarte la couverture ainsi que le drap de dessus.

— On a changé les draps, note-t-il.

— Tu parles d’un événement, gouaille Bérurier. Même ma Berthe change nos draps avant qu’on va partir en vacances ; sauf, évidemment, si un événement indépendant d’not’ volonté l’a am’née à les changer dans les trois mois qui précèdent ! J’m’ rappelle d’une diarrhée consécutante à des moules marinières qu’on avait bouffées chez Finfin. Elles avaient pas l’éclat du neuf, faut dire ! Pourtant, chez le père Finfin, la tortore est sérieuse généralement ; mais av’c les fruits d’mer on a des surprises ! Une chiasse, moi et Berthe ! En dormant ! Et tous les deux ! Là, y a pas à tergir le verset : faut changer les draps ! La connerie c’est qu’é les avait changés moins de six semaines plus tôt, la grosse ! Elle donne à laver. Pas à la laverie ; chez Mme Cudrefin, la concierge du 108. V’savez qu’elle voulait pas les prendre, nos draps de la fois en question, cette charognasse ? Elle rouscaillait comme quoi elle faisait laveuse et pas pompe à merde et qu’il fallait payer double. La Berthy lu a viré son clou avec péremptoirité. « Maâme Cudrefin, elle lui a rétorqué, si faut qu’on vous apporte à laver qu’du linge prop’, disez-le, et j’en f’rai part dans le quartier ! La daronne du coup, elle s’est vue au chômedu et elle a rengracié. Si tu vigiles pas, d’nos jours, même les vieux t’arnaquent !

Il en casse encore, d’abondance. Il a ses périodes disertes, Alexandre-Benoît. Des moments où il s’écoute, se charme, s’embaume ! Se lance dans des péroraisons nébuleuses, cite des exemples pernicieux, digresse en des dérapages plus ou moins contrôlés.


On a changé les draps ! Logique, en effet.

M. Blanc, qui me sent complètement à côté de mes lattes, souffre pour moi. Tu le verrais s’escrimer à quatre pattes, cherchant une tache de sang, aussi minuscule soit-elle ! Il utilise même une loupe, le biquet. De ces loupes en matière plastique qu’on distribue aux vieux miros, pas qu’ils lisent avec une canne blanche.

Bibendum se marre comme une chiée de bossus au cirque, pendant les clowns.

— Chère loque omelette ! pouffe-t-il ! Vise-le-moi-le, Sana ! Y s’prend pour Hercule Poireau-Delpech ! Un négro d’son patelin le voirait, y croyerait qu’il chasse l’scorpion !

Mais ses fines saillies ne m’amusent pas. Je me replonge dans le passé récent. J’étais allongé sur ce lit, foudroyé par la plus noble des dépenses physiques. Je rêvais d’Arsène, le morpion. Probable que Marie-Maud devait me grattouiller la tignasse sud, non ? Et puis ce cri, terrible et bref ! Je me réveille. Du sang ! Une large tache sur sa poitrine nue, légèrement au-dessous. Déjà, son regard s’éteignait.

J’ôte mes grolles et m’étends sur le pageot, m’appliquant à retrouver ma position du moment fatal, comme on dirait en basse littérature à prix fixe.

Jérémie qui a pigé ma reconstitution demande :

— Béru, sois gentil : allonge-toi sur le lit également, dans la position que va t’indiquer Antoine.

— C’est ben pour dire de faire du zèle ! bougonne le délicat poète (pardon : pouête !) ; ça grimpait cueillir des noix de coco au sommet des palétuviers, y a pas dix berges, et v’là que ça veut jouer les juges d’instruction !

Néanmoins il s’avachit à mon côté.

— Pose ta joue sur mon bas-ventre ! intimé-je.

— Et quoi encore ! Faut légalement t’faire une pipe ?

— Tiens-toi davantage en biais, les jambes hors du lit.

Il maugrée mais s’exécute (ce qui est préférable à se faire exécuter par quelqu’un d’autre, comme disait Landru).

M. Blanc va se placer sur le balcon, et nous contemple un instant dans cette pose abandonnée. Quand il rentre, il semble déconfit.

— Tu as dit que tu avais du sang sur la tempe ? me demande-t-il.

— Ma mère peut le confirmer.

— Tu t’es penché sur elle ?

— Non : sa mort était évidente.

— Si du sang a giclé de sa poitrine à ta joue, fatalement, il y en a eu ailleurs.

— Textuel ! s’écrie le Dodu ; nègre mais avec de la jugeote ! Or, y a du sang nulle part ! Ni sur le pieu, ni sur l’tapis ! D’là j’conclus qu’t’as rêvé et qu’l’duc de Bordeaux ressemb’ à mon cul comme deux gouttes d’eau ! Si on irait s’offrir une tortore pour t’remett’ de tes émotions, le grand ? Faut pas qu’tu vas rester su’ une mauvaise impression. Ce qui t’arrive, même des gens équilibrés comme moi l’ont connu. Tiens, je me rappelle d’un matin qu’on prenait l’café au lait, moi et Berthe. Juste comme j’finissais d’achever l’plat d’cassoulet, v’là que j’lu dis : « Alors, comme ça, ton onc’ Barnabé est mort ? Est-ce qu’il t’aurait pas fait une p’tite ligne sur son testament ? Il t’aimait beaucoup. » Berthy en reste comme deux flans de rond sur son assiettée de frites. « Mon onc’ Barnabé est mort ! elle s’écrie-t-elle. T’as pris ça où cela, Sandre ? » Moi, j’ hausse les épaules. « Débloque pas, grande fille, c’est ta cousine Elise qui nous a prévenus par téléphone hier, comme quoi il a tombé de son tracteur dont au sujet duquel une roue y a éclaté l’cigarillos ! »

« Ma pauv’ femme était siphonnée triple zéro. « Mais c’est des imagineries pures et simples, Sandre ! Tu perds la boule, ou quoi ? » Pour en avoir le cœur net, elle a lancé un coup de grelot chez son onc’ en Normandie qu’il est fermier. Et c’est lui, Barnabé, qu’a décroché. Lui aussi prenait son cafiaulait. Il avait un morceau de lard gros comme ma main dans la clape, ce qui l’empêchait pas d’esprimer. « Alors, gros boudin, qu’il lui a fait. Comment va ton grand cul plein de bites ! » Parce que c’est un blagueur, Barnabé. Le bon vivant, toujours l’mot pour rire. Faut dire qu’avec c’qu’y s’enfile comme calva, y peut êt’ optimiss ! Pour vous en r’venir à sa mort, j’l’avais rêvée d’fond en comb’ au cours d’la noye. S’l’ment au matin, j’voulais pas en démord’. N’empêche qu’il vit de plus en plus et marche su’ ses nonante ans, c’qu’est un bel âge pour son âge, non ? »

Il me regarde de ses yeux de goret bienveillant. Je lui souris.

— Il n’y a pas de sang, fais-je, le rideau n’est pas troué, pourtant Marie-Maud Lassale-Lathuile est morte la nuit dernière dans cette pièce.

Le Gros pousse un profond soupir et prend M. Blanc à témoin.

— C’est pas qu’il soye vraiment con, déclare-t-il en me désignant, mais y veut toujours avoir l’dernier mot !

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