EN UN CON BAS DOUTEUX

Je vais te dire : Djakarta, c’est un fantastique entrelacs d’autoroutes ceinturant des îlots de gratte-ciel. Entre ceux-ci, il y a des maisonnette basses, déglinguées et ravaudées, sortes de masures qui cependant ne créent pas un univers de bidonville. C’est pauvre, condamné, surpeuplé, mais digne. Une marée continuelle de voitures déferle sur les larges voies qui sont superposées, qui décrivent des boucles, qui forment des montagnes russes, qui plongent dans des tunnels pour, dès leur sortie, jaillir à l’assaut du ciel. Ces gigantesques rubans routiers ôtent à Djakarta son caractère de ville. Il s’agit plutôt d’une formidable concentration humaine. La population et les bagnoles font, si je puis dire, bon ménage.

Les immenses artères se trouvent envahies par un grouillement d’enfants, vendeurs de n’importe quoi — journaux, friandises, billets de tombola, objets de pacotille en tout genre —, lesquels profitent des incessants ralentissements de la circulation pour proposer leurs humbles marchandises aux conducteurs. Le ciel pollué, noir et lourd, dégage une sale odeur de soufre et d’essence ; se mêlent à ces remugles ceux qui émanent des canaux fangeux sillonnant la vieille ville. Des bananiers étiques poussent anarchiquement au bord des routes, sur des talus galeux jonchés de « sous-détritus ». Par instants, la voie que tu suis débouche dans une zone ultramoderne où se dressent des immeubles vertigineux, neufs, pimpants, dont les mille fenêtres emprisonnent les nuages bas. Ces gratte-ciel abritent des hôtels ou des maisons de commerce fameuses, japonaises ou américaines.

Ce qui déroute dans cette capitale de six millions d’habitants c’est l’absence apparente de boutiques. Quand on y circule pour la première fois, on n’aperçoit aucun magasin. C’est que les petits commerces sont centralisés dans des blocs immenses, sortes de souks organisés où, sur dix ou douze étages, se succèdent des alvéoles affectées à une infinité d’artisanats ou de négoces. Les points de vente huppés se tiennent dans des maisons confortables, voire des villas, dont l’extérieur ne révèle rien de ce qui se négocie à l’intérieur. Pas de vitrines, ou rarement. Les kaki-lima, petits éventaires en plein air où l’on vend de la soupe, des brochettes de viande ou des beignets composent une sarabande bigarrée. Kaki-lima signifie « cinq pattes » ; on les appelle ainsi parce que chacune — d’elles repose sur trois pieds ! Avec ceux du client, le compte y est.

— C’est chié ! soupire M. Blanc, penché en avant.

Ses lotos extra-mobiles captent un max d’images. Esprit curieux, il tient à emmagasiner le plus d’impressions possible, le Noirpiot. Sa tronche est une boîte à diapos.

Notre conducteur est chinois. Il baragouine un anglais sucré, ponctué de sourires. Aimablement, il nous signale les centres d’intérêt : hôtels, monuments, musées. D’in-croyables autobus en haillons nous enveloppent des gaz bruns de leur échappement. Des mobylettes antédiluviennes où parviennent à se jucher deux ou trois personnes, sinuent dans le flot des voitures. Un peu partout, des transistors vociférants s’ajoutent au vacarme. D’immenses panneaux publicitaires, non imprimés mais peints (ici, chaque affiche est un original), dressent dans les carrefours des personnages gigantesques, brossés dans des tons criards et campés dans des attitudes puériles.

— Je ne voyais pas Java comme ça, dis-je.

Et de fredonner le grand succès de Georgette Plana (que l’on avait surnommée « la divine ») :

A Java il était né, une poupée

Une poupée si jolie

Qu’on eût dit

Un bijou

Ou un joujou.

C’est beau, la chanson française. Ça va loin.

Je me couche sur Jérémie, notre driveur venant d’enquiller une boucle tellement prononcée qu’elle doit composer un « 8 ». On quitte ensuite la voie du trafic pour une allée calme, bordée de palmiers. Un poste d’entrée, avec une barrière rouge et blanche et un préposé en uniforme. Ce dernier nous laisse passer avec indifférence. Nous débouchons dans l’immense complexe du Hilton : des gratte-ciel plantés dans une zone de verdure agrémentée d’un lac artificiel.

Un gros portier en costume national nous délourde. Une nuée de bagagistes se précipite pour cramponner nos deux malheureuses valdingues. Je cigle le taxoche en dollars U.S., ce qui ne lui déplaît pas.

Dans l’entrée du Hilton, un orchestre de musicos indonésiens interprète un truc folichon, juste en tapant sur des espèces de cloches et autres instruments à percussion. Ils paraissent complètement écroulaga, se faisant chier comme des rats morts d’ennui derrière une malle. Et encore, il arrive que certains rats morts conservent dans leurs prunelles quelque lueur d’intérêt pour le monde qu’ils viennent de quitter. Les gonziers en question, eux, sont prodigieusement indifférents à tout et au reste. Ils frappent leurs cloches à la cong, avec des gestes harassés de mecs qui ne croient plus guère à ce qu’ils font, non plus qu’au devenir de l’homme. D’ailleurs il n’y a plus de « devenir » pour l’homme, seulement un « finir » et qui finit mal.

Nous nous repérons dans l’immensité et avisons la réception, à quelques encablures sur notre droite. Juste qu’on s’y pointe, un monsieur grand et mince, un tantisoit grisonnant des tempes, avec le nez pointu et le regard vif nous intercepte.

— Victor Delagrosse, ambassadeur de France, se présente-t-il. J’ai tenu à venir vous accueillir.

Vachement serviable, l’Excellence. On se congratule les phalanges par poignées.

— J’ai préféré vous mettre au courant personnellement. Inscrivez-vous, nous irons bavarder dans votre chambre.

Cinq minutes plus tard, nous voici dans une suite de deux cent cinquante mètres carrés (qui fourniraient des mètres cubes pour peu que tu les multiplies par la hauteur du plafond). Deux chambres, deux salles de bains, un vaste salon regorgeant de boissons et de denrées comestibles.

— Bien entendu, vous êtes les invités de la France, précise Delagrosse en constatant notre ahurissage.

Il se dépose dans un fauteuil.

— Votre homme est ici ! déclare l’ambasse.

— Au Hilton ? fais-je.

— Il se trouve dans la tour, tout comme vous, mais trois étages plus haut, précise notre hôte.

Il sort simultanément des lunettes fines, à monture métallique, et un papier de sa poche intérieure.

Il déplie les unes, en chausse son nez, puis l’autre et se met à le lire :

— La femme qui l’accompagne, description : un mètre soixante-dix, blonde, mince, jolie, yeux vert-gris, peu de poitrine, des jambes magnifiques. D’une très grande élégance. Lorsqu’ils sont arrivés à l’hôtel, Lassale-Lathuile l’a fait inscrire comme étant son épouse Marie-Maud.

— Ce n’est pas elle ! coupé-je.

Delagrosse a un geste évasif, genre « c’est votre problème, pas le mien », et poursuit :

— Après s’être installé au Hilton, le couple a fait ce que font beaucoup de gens après dix-sept heures d’avion : il s’est couché et a dormi une dizaine d’heures d’affilée, terrassé par le décalage horaire, particulièrement pénible à surmonter dans le sens ouest-est. En fin d’après-midi, le même jour, Lassale-Lathuile et sa compagne ont affrété une voiture de louage avec chauffeur. Mes petits coopérants ont tenté de la suivre, mais à Djakarta, la circulation est si dense, la manière de conduire des Indonésiens si fantasque, qu’ils l’ont vite perdue. Toutefois, ils ont relevé le numéro de la plaque minéralogique, après quoi, ils sont revenus attendre à l’hôtel où les Lassale-Lathuile sont rentrés à une heure du matin. Ils se sont couchés et ont à nouveau dormi. Ce matin, ils ont reçu un visiteur sur le coup de dix heures. Un homme d’une quarantaine d’années, probablement chinois, vêtu d’un pantalon noir et d’un batik.

L’ambassadeur abaisse sa feuille.

— Il est indispensable que je vous précise ce qu’est le « batik ». Il s’agit de tissus imprimés de façon artisanale, selon un procédé très ancien. Si vous avez un peu de temps, je vous ferai visiter une fabrique. Les étoffes sont dessinées à la main. Les motifs en sont très tarabiscotés, très « décoratifs ». On leur fait subir des bains de couleur successifs. Des femmes recouvrent de cire chaude les parties du motif qui ne doivent pas prendre la couleur. Ensuite on…

Il s’interrompt et éclate de rire.

— Mais à quoi bon ce documentaire ! Sachez seulement que les chemises de batik sont presque une tenue nationale et qu’il est de bon ton d’en porter dans les soirées les plus « smart ». Donc, le Chinois qui s’est présenté ce matin chez Lassale-Lathuile en portait une. Il tenait un paquet assez volumineux sous son bras. Il ne l’avait plus en repartant, vingt minutes plus tard. L’un de mes petits gars a filé ce visiteur jusqu’à sa voiture qu’il avait garée dans le parking de l’hôtel. Et il en a également relevé le numéro minéralogique. Ce Chinois doit être un homme fortuné car il roule dans une grosse Mercedes presque neuve de couleur vert bouteille.

L’Excellence se tait, replie son papier bleu frêle et le dépose sur la table basse.

— Je suis époustouflé, lui dis-je. Je ne me doutais pas que nos ambassades pouvaient fournir à la police française des collaborateurs d’une telle efficacité.

— Nous sommes en place pour tout, assure Dela-grosse, pas seulement pour organiser des réceptions. Avez-vous encore besoin de mes troupes ? Surtout, n’hésitez pas, commissaire.

— Pensez-vous qu’il soit possible de déterminer les propriétaires des deux voitures dont on a relevé les numéros ? Vous avez des accointances avec ce qui constitue la préfecture de police à Djakarta ?

— Je vais me débrouiller. Rien d’autre ?

— Il me faudrait également une voiture avec un chauffeur très expérimenté ; d’après ce que j’ai pu voir, conduire dans cette ville c’est pas de la tarte.

— Je vais mettre à votre disposition l’un de mes deux chauffeurs de fonction, Kariff ; il est malin et parle convenablement le français.

Je proteste pour la forme : « Je ne voudrais pas abu-ser ; c’est trop ; je ne sais comment, nani nanère », paroles de San-Antonio sur une musique de Wolfgang Amadeus Mozart.

— Je ne vous invite pas à dîner ce soir, vous êtes trop fourbus. Vous allez dormir ?

— Non, dis-je, j’ai trop à faire.

Sans savoir réellement ce que j’ai à faire !

Nous raccompagnons son Excellence en bas. Il me présente ses deux petits coopérants si coopératifs. Des garçons bien de chez nous, qui se marrent en tranches de pastèque. Je leur exprime ma satisfaction.

— Votre bonhomme vient de descendre, me disent-ils ; il est en train de prendre le thé avec sa nana.

Ils me désignent un salon vitré. Effectivement, je renouche l’ami Lucien, près d’une colonne. Sa pétasse, ô pardon ! C’est pas du laissé-pour-compte, du lot à réclamer ! Une vraie couvrante de journal de mode. Décarpiller une nière de ce style, déjà c’est le pied géant assuré ! L’azur dans le kangourou ! Quand tu vois le dessus, t’imagines les dessous. Tout ce froufrou bordélique ! Un enveloppe-cul arachnéen, bordé de dentelle noire, j’espère ! La moufette délicate, très présente sous l’étoffe légère, avec sa mignonne frisure blonde, ses exquises lèvres faites pour l’amour (et non pour la moue). O Seigneur, que de joyaux, en ce bas monde ! Le pur régal permanent.

Je voyais l’autre jour, à la « Caméra cachée », Rich, le comédien qui s’approchait des dames, dans la rue, leur demandait poliment si elles voulaient bien aller tirer un petit coup avec lui. L’expression d’un de mes rêves. Des années et des années que j’ai écrit la chose, comme quoi fallait arrêter de bêcher, passer outre les simagrées. Y aller franco, quand la digue te biche. Tu vois une frangine qui te fait monter en asperge, tu lui proposes la botte, tout franchement, en camarade.

Ça m’est arrivé, d’ailleurs. J’en ai allongé, des sœurs, de cette manière très soudaine. Elles apercevaient mon chibre dans mes prunelles. Comprenaient que ça pouvait donner un moment exceptionnel. Cédaient sans rechignages hypocrites. Le grand embrasement sensoriel ! Feu occulte ! Feu au cul ! C’est pas nous qui avons inventé le jeu, mais le bon Dieu. Lui, espère, Il est d’accord. Mais y a l’armada pisse-froide, les guetteurs au trou ! Les foutriques de toute nature, mal pensants, mal bandants, mal dans leur peau ! Les cons de nature, quoi ! Faits en matière conne, avec des idées torves, des préjugés déliquescents.

Moi, la gonzesse à Lassale-Lathuile, elle me flanque des secousses simiesques (comme dit Béru) dans le calbute. Les heures d’avion m’ont attisé la nervouze. Dix-sept plombes à trémousser dans un fauteuil, à somnoler, à bouffer des mets à la con, à picoler comme un perdu pour user ce long temps mort, ça te file une godance infernale. Le premier prose à portée, je tire un penalty !

— Belle femme, n’est-ce pas ? sourit Delagrosse qui ne doit pas cracher sur une chatte, sauf pour faciliter la pénétration de son goumi fantasque.

— Après vous s’il en reste, je ricane.

On se prend congé, l’Excellence et nous.

— A bientôt !

— A très vite !

— Merci encore !

— Y a Pasqua !

Les deux petits coopérants peuvent s’évacuer également : si on a besoin d’un autre coup de main, on les préviendra ! Notre beau monde se trisse. Jérémie bâille.

— T’as sommeil, Bronzé ?

— J’attendrai la nuit d’ici ! assure le Suédois en négatif.

— Bon, je monte dans la chambre du couple pour une exploration express. Leur piaule, c’est le 2062 ; si d’aventure tu les vois rabattre sur les ascenseurs après le thé, téléphone-moi depuis l’un des postes destinés aux communications intérieures, il y en a un peu partout.


En quelques secondes je parviens devant l’apparte de mon contrôleur. Manche que je suis ! J’ai oublié que les lourdes s’ouvrent avec des cartes magnétiques. Alors là, je suis piqué ! Va falloir réviser mon sésame. L’adapter aux circonstances modernes. Si je n’étais pas brouillé avec Mathias, le damné Rouquemoute, promu chef du labo, je lui demanderais de mettre au point un bidule adéquat. Mais ce sale con, j’aimerais mieux crever avec la gueule et l’oignon pleins de piments rouges plutôt que de lui demander un service !

Juste que je vais renoncer, je perçois un glissement. C’est un serveur qui renouvelle les fruits dans les chambres. Il pousse un chariot aux roues caoutchoutées.

Je fais mine d’explorer mes vagues, puis je m’adresse à lui en anglais :

— J’ai oublié ma fiche magnétique à l’intérieur, vous pouvez m’ouvrir ?

Je lui montre rapidos la brème d’hôtel qui m’a été remise, sans lui laisser le temps d’en lire le numéro. Puis je tire un billet vert de mon gousset. Cinq dollars ! Je me fous pas de sa gueule !

Le gusman moule sa charrette fantôme et me dépone la lourde avec une complaisance ponctuée d’un de ces sourires dont les Asiatiques ont le secret.

Plouf ! Adios, Mister Lincoln ! Une tape complémentaire dans le dos du serveur (large d’une quinzaine de centimètres) et je pénètre chez Lassale-Lathuile.

Son territoire est beaucoup plus restreint que le mien, puisqu’il ne se compose que d’une entrée, d’une grande chambre et d’une salle de bains.

Je vais droit aux tables de chevet ! Des médicaments, de l’argent français (peu), des clés (également made in France), des billets d’avion (leur retour pour Paris prévu pour le 24, alors que nous sommes le 12). Deux livres : Orange amère, de Didier Van Cauwelaert (de l’Académie française par contumace), et Le démon de Minuit, d’Hervé Bazin (de l’Académie Goncourt par vocation), ce qui indique que les occupants du 2062 ont bon goût.

Sur ma lancée, je fonce à la penderie. La dame dispose d’une somptueuse garde-robe que je vais pas t’énumérer ici. Lucien, lui, a une fringuerie plus réduite, mais de bon ton (ou de bon thon, comme disent les morues).

Avisant leurs valoches empilées, je me hâte de les explorer, bien — qu’elles soient censées être vides. Mais juste comme je déboucle la première, le bigophone retentit. Va falloir me remuer le fion : sûr et certain qu’ils se pointent, les deux tourtereaux. Un réflexe m’amène à décrocher. Je n’obtiens pas l’organe chaleureux de Jérémie, mais une voix de femme, probablement indonésienne, qui lance en nasillant (et en anglais, ce qui n’est pas incompatible) :

— Hello, Louchien ? (pour Lucien).

Yes ?

I’m Loly !

— Hello, Loly !

— Juste pour vous dire que votre voyage est arrangé : vous partirez un jour plus tôt.

— C’est-à-dire ?

— C’est-à-dire lundi prochain au lieu de mardi.

— O.K. !

— On vous a livré l’objet ?

— Ce matin, fais-je, très inspiré.

— Parfait. Je vous fais porter vos billets et la réservation d’hôtel.

— Magnifique !

So long !

— A bientôt !

On raccroche.

Je retourne aux valises. La seconde me semble lourde.

Elle contient effectivement un gros paquet. Il a été défait, puis refait sommairement, sans qu’on renoue la ficelle. Il contient une arbalète ancienne de toute beauté, dont la ferrure est damasquinée et le fût taillé dans un bois précieux sculpté sur les parties latérales. La corde figure encore et me semble avoir été confectionnée avec du boyau de chat, comme le cordage des bonnes raquettes.

Il me revient alors d’avoir aperçu une collection de cette arme moyenâgeuse dans le salon des Lassale-Lathuile, à Paris. Le hobby de mon cher contrôleur, probable. A peine arrivé, il s’empresse d’acquérir une pièce rare pour enrichir son petit musée. Est-ce là la réaction d’un bonhomme qui a assassiné sa femme ? Réponse : pas tellement. Avec l’arme, se trouve un carquois (d’origine, lui aussi, je suppose) en cuir ouvragé. Il contient encore deux flèches qu’il vaudrait mieux ne pas prendre dans les miches, à voir leur pointe effilée. Elles aussi sont en bois dur. Dur comme de l’acier !

Je remets ce fourbi en place. La troisième valoche est totalement vide.

Nouvelle sonnerie du biniouf. Je décroche.

— On vient ! annonce le Noirpiot !

Tu verrais ce petit nuage tournicotant que je laisse derrière mes talons. Je largue la chambre, claque la lourde, cavale plus loin que les ascenseurs, jusqu’à la porte de secours.


M. Blanc, chose rarissime, est en plein gringue avec une dame lorsque j’atterris dans le hall. Ils se tiennent sagement assis sur une banquette et discutent en se souriant, les yeux dans les yeux. Lui a sa main droite posée sur le velours du siège et la dame sa main gauche. J’enregistre l’aimable manège de leurs doigts en train de faire connaissance. Adorable ! La personne du sexe est ricaine. Elle a dépassé la cinquantaine sans crier gare, ce qui ne l’empêche pas d’être roulée de first. Elle a les cheveux bleus comme un paquet de gauloises ordinaire, un rouge à lèvres mauve et du rose à joues violet foncé. L’ensemble est insolite, mais la dame étant sympa, on se porte acquéreur.

Etant homme de bonne tenue, je laisse ces tourtereaux à leur prise de contact et vais m’affaler dans un fauteuil proche. La fatigue du voyage me brûle les paupières. Je pense à la mousmé de Lassale-Lathuile : elle m’a court-juté la glanderie et, franchement, je me la tirerais avec fougue si l’occasion m’en était fournie. Je suppose que Jérémie est dans les mêmes dispositions physiques, c’est pourquoi il fait du contrecarre à sa douce Ramadé, lui d’un tempérament si fidèle.

Au bout d’un instant de marivaudage sur banquette, M. Blanc décide d’abandonner les figures imposées pour aller se livrer à des figures libres en lieu clos. Son gros regard en boules de billard m’interroge.

« Puis-je m’absenter une heure ? » demande-t-il.

« Et comment ! » lui répond le mien, tout aussi éloquent malgré l’assoupissement qui m’empare.

Alors, le Bronzé se lève, tend galamment son bras à la quinquagénaire et l’emporte en direction des ascenseurs.

Veinard ! Et veinarde ! Avec le chibraque que se col-tine môssieur l’Assombri, elle risque de ne pas s’embêter, la mère ! Elle jouerait à saute-mouton avec l’obélisque de la Concorde, sa cramouillette ne prendrait pas davantage de risques !

Lorsqu’ils ont disparu, une profonde tristesse me point. Je décide que, si je n’ai pas l’opportunité de me dégorger le Marius, autant roupiller. Je sais que Lassale-Lathuile va quitter Djakarta lundi prochain. D’ici là il est peu probable qu’il entreprenne des trucs notoires. A vrai dire, je commence à regretter l’élan qui m’a incité à le courser jusqu’en Indonésie. Tout laisse à croire qu’il est ici en voyage de noces adultérines, si tu me passes l’expression (et si tu ne me la passes pas, je te la passe outre !). En fait, il se conduit en amoureux avec la fausse Mme sa dame. Un peu de tourisme et beaucoup d’hôtel ! Sait-il seulement qu’il est veuf ?

Je me braque sur la question, tout en me dessapant. Elle est épineuse. Je finis par incliner pour le « oui ». Selon sa concierge, Marie-Maud s’apprêtait à partir pour l’Indonésie. Il aurait porté ses bagages à la consigne au préalable (sans doute s’en est-il défait autrement puisqu’il comptait emmener une autre gerce), n’empêche que sa légitime croyait partir. Elle pensait l’accompagner, mais lui savait qu’il n’en serait rien ! Alors ?

C’est fameux de se zoner à poil dans un lit aux draps nickels quand on est crouni ! Certes, le drap du dessus ressemble un peu au chapiteau du cirque Bouglione, vu mon état de santé suractivé. Le tricotin freine l’endormissement, mais je finis par sombrer (pavillon haut) en rêvant que j’arpente l’allée centrale d’un harem, laquelle est bordée de filles nues, agenouillées dos à moi en attente (à héritage) de mon bon plaisir. C’est là du songe surchoix qui ne s’obtient généralement que par la prise de drogues hallucinogènes.

Je suis durement arraché à cette félicité par le téléphone.

Un préposé au standard me demande si je suis bien moi. Je réfléchis et lui réponds « qu’indéniablement ». Rassuré, il me prie de ne pas quitter. Un organe féminin, flûté, m’avertit qu’ici Mme Dingding Dong. Elle vient me voir de la part de l’ambassadeur de France ; elle se trouve en bas ; peut-elle monter ? J’empresse de répondre qu’oui. Raccroche, saute du lit, renonce à m’habiller (le temps imparti étant trop court), me rabats sur un peignoir de bain blanc brodé d’un « H » majuscule qui ressemble à un but de rugby, me donne un coup de râteau juste à l’instant où l’on sonne.

Mme Dingding Dong doit mesurer un mètre cinquante-deux grâce à ses talons hauts et à son chignon. Ce qui ne l’empêche pas d’être mignonne tout plein. Peau très bistre, yeux à peine bridés, bouche charnue. Elle porte une robe jaune, légère, que tendent à la faire craquer deux loloches qu’Henri IV (ou Sully ?) aurait préférées à labourage et pâturage comme mamelles pour la France.

— Pardonnez-moi de vous recevoir dans cette tenue, fais-je, mais je m’apprêtais à prendre une douche lorsque vous vous êtes annoncée.

Elle assure en souriant que c’est très bien ainsi, et je la conduis au salon où elle opte pour un fauteuil qui la happe totalement, telle la gueule d’un requin femmivore.

— Puis-je vous offrir quelque chose ? m’enquiers-je.

— Un gin-tonic ! répond-elle, pas bégueule.

J’en prépare deux, particulièrement forts.

Elle remercie, y goûte et me demande si cela m’ennuierait d’y ajouter un peu d’angustura afin de le corser.

Je fais droit à sa requête, rajoute encore du gin et cette fois, elle est parée pour la jacte.

— Je suis traductrice, dit-elle, et travaille pour le gouvernement. M. l’ambassadeur de France est devenu un ami. Il m’a confié les numéros de deux plaques minéralogiques et m’a priée d’identifier leurs propriétaires et de vous communiquer les résultats de mes recherches.

— Voulez-vous dire que vous avez déjà les renseignements souhaités ?

— Naturellement, puisque me voilà !

Un enchantement, cette petite bonne femme. Elle n’est que sourires et gazouillis. Ses nichemards m’obsèdent. Voilà que je reprends mon gourdin d’assassin à les contempler.

— Eh bien, mille bravos, madame Dong. Je vous écoute.

Elle ouvre son sac à main et en sort deux bristols où sont tracés des textes en caractères d’imprimerie.

— Cette note concerne un chauffeur de voiture de maître, annonce Dingding. Et celle-là, un antiquaire de Rhanguenn Tâbit. J’aurais pu vous communiquer ces informations par téléphone, mais j’ai des précisions d’ordre privé à vous fournir, à propos de l’antiquaire, et je redoute les indiscrétions.

Je jette un z’œil à la fiche de celui-ci :

— M. Chian Li ?

— En effet. Je préfère vous parler de lui en tête à…

Elle n’achève pas. Son regard coagule ! Faut dire que mon peignoir trop juste s’est ouvert à mon insu et ma cousine de Varsovie est en train de battre en neige les mesures d’une mazurka (de chopine, sinon de Chopin). Un tel spectacle la cloue (de girofle). Tu penses, dans ce patelin où les gonziers sont membrés comme des bengalis, mon guiseau féroce provoque des mouvements de foule ! Elle savait pas que ça existait en vrai, des zobs aussi vaniteux ! D’autant que, la manière qu’il s’agite, l’ami Tringluche, tu croirais un combat de coqs ! Il est partout à la fois, le frère !

Précipitamment, je tire un pan de mon peignoir sur le malandrin, en vain ! Il écarte le rideau de scène pour revenir saluer ! Cabot comme pas mes deux !

Je voudrais m’excuser, n’ose, ou nose (comme disent les Anglais). Et elle, cette gentille Asiate, hypnotisée, qu’arrive pas à reporter ses châsses à une date ultérieure.

Elle tente de déglutir pour se conjurer un peu la sidérance. Impossible. On est là, comme électrocutés, les deux. Faut que je fasse quelque chose ! Que j’aille la passer sous le robinet d’eau froide ; manière de lui rappeler les convenances, Zézette ! Pas qu’elle dévergonde dans l’intempestif, merde ! L’homme qu’est pas cap’ de contrôler sa bite, comment veux-tu qu’il dirige un pays ? Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? Que je n’ai pas de pays à diriger ? Ça change quoi au problème ? Que tu gères la France ou une assiettée de soupe, où est la différence ?

Je me rassemble un brin.

— Vous alliez me parler du sieur Chian Li, antiquaire ?

— Oui. Il est chinois.

— Chacun fait selon ses moyens, bredouillé-je, vu qu’elle vient de croiser les jambes, ce qui retrousse sa robe, ce qui dévoile le haut de ses cuisses, ce qui révèle qu’elle ne porte pas de culotte, ce que je trouve parfaitement seyant étant donné sa frisounette d’un noir bleuté de scarabée.

Comme elle articule plus, je m’approche d’elle.

— Vous savez que vous êtes belle, vous, dans votre genre, je lui dis-je, et que vous avez rudement bien fait de venir ? Je bénis son Excellence, l’ambassadeur de France, qui vous a adressée à moi.

Je ne sais pas si on se bécote dans ce pays. Peut-être qu’ils trouvent la chose non hygiénique ? En tout cas, on baise puisqu’il y a cent soixante-quinze millions de pégreleux en Indonésie, tous insulaires de pères et fils ! Je la saisis par la taille et la soulève comme une plume.

— Votre robe est infroissable, je parie ? demandé-je.

— Je ne sais pas.

— Nous allons vérifier. Dans la négative, nous en serons quittes pour la faire repasser par la femme de chambre.

Direction, the bed.

Ce que je redoute, c’est sa cage à serin, Ninette. Tu crois qu’il va pouvoir rentrer dans sa jolie tanière, mon iguane de braguette ? Je la devine étroite comme l’ouverture d’une boîte aux lettres ! Si je dois lui interpréter le palais de la défonce sans anesthésie, ça va être étincelant !

— Quoi d’autre à signaler, à propos de Mister Chian Li ? parviens-je à bredouiller.

Tout en soulevant sa robe pour lui carrer mon archet de feu dans le triangle des Bermudes.

— Il… a… la… réputation… d’être… un… agent… de… la… Chine popupoupolaire, balbutie-t-elle. Puis elle se tait.

Vaincue.

Vingt culs !

L’Antonio est au boulot. Mistress Dingding Dong est si naine pour son âge que sa frimousse se perd dans le pelage de mon poitrail. Je n’ai que l’oreiller à me mettre sous la bouche. Duraille de chuchoter des folies à un sac de plumes ! Mon entreprise est délicate, voire périlleuse ! Ce que je regrette de ne pas avoir une burette d’huile sous la main, ou même un simple morceau de beurre ! Ça relève de la chirurgie, un coït avec cette pécore ! Elle ne s’est embourbé que des cure-dents jusqu’à présent, la petite traductrice ! Jamais je n’arriverai à mes fins, ni à son fond ! Ça s’appelle tourner autour du pot, une manœuvre pareille ! Quand je pousse trop fort, la voilà qu’oublie son français pour rameuter en bahasa indonesia, langue superbe qui ressemble à un air de xylophone interprété sur un couvercle de lessiveuse.

Alors je prends des temps. Je lui vote une petite minette menuette, façon Hôtel des Glycines à Levallois. Elle me repousse, biscotte, ça non plus ça ne se pratique pas à Java ! Faut savoir où elle veut en venir, bordel ! Quand on a une fente à peine capable de recevoir la rosette de la Légion d’honneur (et non celle de Lyon !) c’est vachement négatif de chipoter, moi je déclare. Qu’à la fin, irrité par ses protestances, j’éclate :

— Ecoute, môme, si tu rebiffes, je déclare forfait ! Faut savoir ce que tu veux. Un braque de ce diamètre, ça ne se déguste pas avec une paille, tu saisis ?

— Non, non ! Trop fort ! Trop fort ! proteste la patiente.

Sa voix plaintive, étouffée par ma virile toison, est pathétique.

— Moi ! crie-t-elle. Moi !

— Toi, quoi ? C’est pas une chatte que tu as mais un chas d’aiguille.

Elle rampe hors de sous moi et me fait signe de me placer sur le dos. Compris ! La chevauchée princière en forêt. La petite madame va essayer du trot angliche sur mon module à longue portée. Elle a raison si quand on opère soi-même, on contrôle mieux sa douleur. Je la laisse s’escrimer, la pauvrette.

Tu sais qu’elle m’émeut, cette minuscule pécore ? Elle y va, à la verticale. Se crache sur les doigts pour faciliter le transit par un massage prélavable (comme dit le Mastar). Et puis elle twiste again sur mon périscope. Une courte halte ! Ensuite, elle repart vaillamment à l’assaut du mont chauve, la darling chérie. J’ai l’impression qu’elle gagne un peu de terrain.

C’est fou, leur obstination farouche, ces Asiatiques ! Leur volonté pas branlable. Petit à petit, l’oiseau fait son nid, comme disait ma grand-mère. A l’heure que je te mets sous presse, elle a dû engranger ses huit centimètres de cervelas truffé, Dingding ! Elle gémit, mais persévère (perd ses verres, père sévère). Ce courage ! Note que ma position de pacha est superbe, n’empêche que si elle s’était laissé grumer le trésor, le résultat eût été plus rapide ! Mais tu connais les gonzesses, hein ? Pas la peine de vouloir faire leur bonheur si elles ne sont pas partantes.

— Vrouaaaaah ! hurle-t-elle tout à coup en abaissant son train d’atterrissage de dix bons centimètres.

Je suis arrivé à destination. Ça lui fait une impression cataclysmique, Dingding ! Kif, Chazot s’asseyant enfin sur la tour Eiffel ! Elle est venue, elle a vu, elle a vaincu ! La notion de triomphe l’envahit (avec le reste), l’inonde (avant le reste)[6]. Malgré un reliquat de souffrance, elle sourit. Ineffable (comme disait La Fontaine). L’en-chante-ment ! Je voudrais peindre ce beau visage de bronze où se dessine l’extase. J’intitulerais le chef-d’œuvre « Féerie indonésienne ». J’en demanderais un prix fou, mais je la vendrais pas. Cette môme, c’est un phénomène de volonté ! L’énergie poussée au sublime ! Dis donc, je voudrais pas être à sa place après la cérémonie d’ouverture ! Le baume du révérend père Longan, elle peut s’en oindre copieux, médème ! Se vaseliner les tréfonds very well !

Elle me couronne empereur de toutes les Asies (dans le métro) avec ses miches !

Emu, retourné, je ferme les yeux. Etat second ? C’est primaire de le croire. Et pourtant ! Voilà qu’un songe bizarre me rafale la pensarde. J’imagine qu’Arsène, le morpion est revenu. Il vadrouillait dans la sylve crépue de Dingding Dong, l’artiste. Reconnaissant ma propre broussaille, la charmante bête décide, ex abrupto, de réintégrer l’Europe. Alors il s’élance pour sauter d’un poil femelle à un poil mâle.

Comment s’y prend-il, ce minuscule con (à force d’y loger, on le devient, phénomène d’osmose !), voilà qu’il n’a pas remarqué que la production filiforme de l’épiderme de mistress Dong décrivait une boucle du genre nœud coulant ! Son cou s’est engagé dans ladite. Il s’en avise trop tard ! Le voilà pendu haut et court !

Il pousse un cri inarticulé, vu son pauvre corgnolon coincé. Un cri intense qui fait vibrer mon cervelet sur ses bases. Je sursaille ! Mon héroïque partenaire est allongée sur moi, inerte, vaincue sans doute par l’intensité de son plaisir.

— C’est bon, mon rayon de miel sauvage ? je lui distille à l’oreille.

Elle chuchote :

— Bouaffff…

Et puis encore, me raconte un mot tout en « e » muets.

— Tu n’as pas trop mal, ma fleur des tropiques ? Ma poupée javanaise ?

Elle répond rien, ne bouge pas, pèse de son faible poids sur mon ventre d’airain. Je lui caresse doucettement la nuque, puis le dos. Et alors mes fingers s’arrêtent sur un objet dur dressé à la verticale de Dingding Dong.

Je relève la tête. Mon corps fait comme du papier d’étain que tu froisses : il se contracte menu, se solidifie. Oh ! misère miséreuse ! La gonzesse a un ya planté entre les omoplates. Manche d’os, virole d’acier ! Jet de professionnel ! Silencieux ! La pièce est vide. Dans ma précipitance, j’avais omis de fermer la lourde du salon, mais je suis tranquille que le meurtrier s’est fait la toute belle paire !

Non, mais dis donc, c’est la fatalité ou quoi ? Un complot sauvage visant à me discréditer ? Est-ce qu’on va zinguer toutes les frangines qui coïtent avec moi ? Ça risque de refaire un Verdun ou un Hiroshima, dès lors ! Sans compter que ça se raconte, ces conneries ! Les frangines vont se dérouter en m’apercevant ! Me tenir en quarantaine ! Je suis bonnard pour la ceinture de chasteté, mécolle ! L’abstinence monastique ! Coquette au chômedu, c’est la fin d’une brillante personnalité. On va me surnommer : « Sana, la bite homicide » Ou « la queue fatale » !

D’en plus, l’horreur de la situation me surgit ! Je suis en train de piquer une morte ! Je nécrophilise sans le vouloir. Intolérable. D’une secousse je veux récupérer mon autonomie (la plus belle des autos !). Las, impossible de me dégainer de la nana. Son exiguïté et la contraction causée par son brutal trépas en font un véritable étau.

Me voilà coincé en elle tel un tomobiliste dans les ferrailleries de sa tire broyée à un passage à niveau. Qu’au grand jamais j’aurais seulement envisagé une chose aussi totalement atroce ! Y a lurette, une mésaventure de ce tonneau est arrivée à Béru (à Bruxelles, crois-je me rappeler), mais lui, c’était avec une dame vivante ! Oh ! Seigneur, venez à mon triste secours ! On ne va pas devoir découper la petite traductrice au chalumeau ! Sans compter que ma copine ziffolette risque d’être gravement lésée dans l’opération !

C’est pas soutenable, une situasse aussi follement morbide (mord bite). Ma raison va chavirer, comme disait la comtesse de Paris dans son livre à colorier (avec sous-titres royaux). Je vais mourir d’horreur, moi, je sens. Quand tu franchis les limites du tolérable, tu débouches dans le néant, faut bien, non ? Parce que le Paradis, pas question ! Tu me vois me pointer chez San Pedro avec cette dame autour du nœud ? La manière qu’il m’interpellerait, le barbu :

« — Qu’est-ce que vous avez là, Antoine, on ne vous a pas dit que les bagages à main étaient interdits quand on se présente au Ciel ?

« Comment ? Pardon ? Ah ! c’est Mme Dingding Dong de Djakarta, morte en baise, comme d’autres malheu-reuses en couches ! Et vous espérez que le Seigneur va vous tolérer dans Son Eden rutilant avec une pétasse au bout du paf ? Non, où vous croyez-vous donc, Antoine ? On fait paradis, ici, pas bordel ! »

Bien, m’exhorté-je. D’accord, tout ça est fou, inadmissible, pas racontable. Seulement il faut t’arracher, Antoine : maman t’attend. Pour commencer, dégoder à outrance. Tu piges ? C’est fait ? Oui, évidemment, tu ne peux pas goder triomphalement dans une dame défunte.

Je me tourne afin de prendre le dessus. Je tire, tire, à m’en arracher le bas-bide, la biroute et ses générateurs. Je souffre mille et une morts (les mille miennes, plus celle de la fille). Rien ne se libère ! Putain ! Dans quel état vais-je retrouver Coquette après son voyage dans le concasseur !

Je pleure, non ? Approche voir un miroir de ma gueule ! Oui : je chiale vraiment ! On dirait un gamin ! Ça m’évoque la fois que j’avais sauté dans un trou des ponts et chaussées, profond de deux mètres, pour épater les copains, et qu’ils m’y ont abandonné, les charognes vivantes ! Ah ! l’humain, je m’en souviendrai. Tu parles d’une chierie verte !

— Excuse ! fait une voix.

Jérémie ! Il fait retour au bon moment. Me croit en train de calcer, ce qui est au quart vrai. S’apprête à refluer, discret.

— Jérémie ! lamenté-je, aide-moi !

— Très peu, vieux, je viens de donner ! méprend-il.

— Arrive, te dis-je !

Mon ton l’incite. Il se pointe. Quatre phrases pour lui narrer ce qu’il est à même de constater.

— Toi, alors ! bée Blanc.

— Quoi, moi ? Essence de macaque !

Là, il oublie ma fâcheuse posture pour sidérer.

— Chassez le naturel, il revient au galop ! fait-il. Tu peux gueuler après ton gros porc de Béru quand il me chambre ! T’es pire que lui. Lui, au moins, il a une excuse : il est con !

Sa tristesse me remue.

— Veuille considérer que j’ai une morte autour de la queue, grand primate !

— Qui est-ce qui l’a plantée, cette petite dame ?

— Je l’ignore : rien vu, rien entendu !

— On dirait que tu te spécialises dans le coït prémortem, non ?

Ça y est ! Ça commence déjà, la répute. J’entrevois les lendemains enchanteurs !

— Aide-moi au lieu de bavasser ! La rigidité va démarrer et…

L’effroi ! Indicible ! La panique noire ! Tout bascule ! M. Blanc s’agenouille sur le lit, près de « nous ». Son regard proéminent prédomine.

— Tu vas devoir m’excuser, fait-il.

J’ai à peine le temps de réaliser. Sa grosse main droite devient poing. Qui m’aligne. Ma tronche explose. Boum ! Au tas ! L’entonnoir ! Vertigineux. Je disparais par le petit bout !


Mon k.-o. ne dure pas longtemps. Juste une basculade dans le schwartz. Un aller retour, comme qui dix raies. Je reviens à moi, à eux. Des étincelles d’or tourniquent au plaftard. Mrs. Dingding Dong est allongée près de moi. Chaste, M. Blanc a rabattu sa belle robe jaune.

— Comment t’y es-tu pris ? demandé-je péniblement car j’ai le tiroir mandibulaire faussé par son parpaing.

— Tu étais resté en érection, malgré le drame, explique-t-il. Tu ne contrôlais plus le phénomène, donc il était indispensable que tu déconnectes ! Dont acte.

Je fonce à la salle de bains pour une douche ravageuse. Je me sens souillé de partout, jusqu’en mes profondeurs. Après des ablutions qui tenaient du décapage, je me sens davantage apte à affronter les chieries à venir.

M. Blanc a enveloppé la petite défunte dans un tapis de la chambre.

— Bon, murmuré-je-t-il, et à présent ?

Il hausse les épaules.

— Il va falloir évacuer cette personne, déclare Jérémie, car si la police se pointe, je nous vois mal barrés. On t’aurait découvert tel que tu étais lorsque je suis entré, votre triste position t’innocentait car tu ne pouvais pas, logiquement, poignarder cette fille pendant l’acte. Main-te-nant que vous voilà dissociés, plus rien ne te disculpe.

— Mais comment la sortir d’ici ?

— Une malle, non ?

— Que tout l’hôtel nous verra coltiner !

— Tu proposes mieux ?

En guise de réponse, je vais au bar et me sers un demi-verre de Régal Chivas. Je puise une poignée de glaçons dans le petit conteneur placé sur le bar, j’agite la potion magique avec mon index et j’avale d’un trait. Glaoup ! La vraie décharge électrique ! Le tube, l’œsophage, l’estom’, rran ! au lance-flammes ! M. Blanc me guigne en coin.

— Ça a fait évoluer la situation ? questionne-t-il avec persiflerie.

— Si j’avais eu du lait de coco, je lui aurais donné la préférence, fais-je. Bon, je résume : il y a une fille poignardée dans notre suite. L’hôtel est truffé de gardes armés, avec des talkies-walkies, et il faut montrer patte blanche pour entrer et pour sortir… Garder la morte ici ne serait pas raisonnable, bien que l’air conditionné fonctionne à la perfection. Elle m’a demandé à la réception. Son absence inquiétera son entourage…

Tous les arguments m’arrivent à flots. Et tous sont terriblement négatifs et démoralisants.

— C’était bien, ton Américaine ? interrogé-je à brûle-parfums.

Messire l’endeuillé a un léger sursaut.

— Oui, oui, parfait, escamote-t-il, gêné.

Quand l’homme prude est assouvi, sa pudeur reprend le dessus. Le foutre évacué est remplacé par de la pudibonderie.

— Elle t’a essoré convenablement ?

— Je t’en prie, un peu de retenue, Antoine !

— Tu en as eu de la retenue pendant que tu lui défonçais le pot ?

— Comme si c’était le moment d’avoir ce genre de conversation !

— Il est toujours l’heure du cul pour un mâle digne de ce nom, Jérémie ! Si le Seigneur t’a doté d’un braque de vingt-deux centimètres, c’est pas pour que tu te le mettes sous le bras ! Elle se trouve seule à Djakarta, ta Ricaine ?

— Voyage d’étude ; elle est professeur de sciences humaines à l’université de Princeton.

— Décidément, mon équipe donne dans le corps enseignant, ricané-je ; déjà Béru qui fourre un prof’ de français !

Il ne souligne pas la coïncidence, n’ayant rien à gagner d’une comparaison quelconque avec Alexandre-Benoît, et soupire.

— Elle repart tantôt. Elle venait de terminer ses — valises.

Il rit :

— Je devrais plutôt dire « sa » valise ! Figure-toi qu’elle se trimbale une malle cabine Louis Vuitton de cinquante ans d’âge, qui ressemble à un appartement.

— A quelle heure s’envole-t-elle ?

— Dans deux heures.

Je saisis mon dark pote par les épaules.

— La voilà notre planche de salut, mec.

— Je ne comp…

Et puis si : il comprend. En hâte, au trot, dans une bourrasque de génie.

— Tu voudrais qu’on mette le corps de la fille dans son bagage ?

— Il y aurait gros à parier qu’il ne serait pas ouvert avant d’avoir atteint le domicile de ta frivole dans le New Jersey.

Comme Jérémie est très farceur de nature, un sourire en bois d’ébène, large de quarante-deux centimètres, illumine son visage.

— Ce serait rudement chié, ça, mon vieux ! Putain ! Pour être chié, ce serait chié ! Tu imagines sa gueule, à la prof’ ?

Je tends une pincée de dollars au Noirpiot.

— Tu cours la chercher. Tu lui dis que tu tiens à lui offrir un souvenir. Tu t’arrangeras pour prendre la carte magnétique de sa turne et tu la laisseras tomber devant moi, dans le hall. Ensuite, chambre-la dans les boutiques de l’hôtel pendant trois quarts d’heure. Lorsque j’aurai fini le boulot, j’irai te restituer la brème en loucedé.

Il se met à compter les talbins pendant que je me saboule à une allure de dessin animé. Il continue de rigoler large. Le plus formide canular de sa vie !


Cette fois, la chance fait comme M. Blanc : elle me sourit.

En moins de vingt minutes, tout est réglé. J’ai tombé la veste et me suis passé une crème solaire jaune, dénichée dans la salle de bains. J’ai chargé le tapis sur mes épaules avec son contenu et me suis mis en route. Per-sonne dans mon couloir. Personne dans l’ascenseur. Un couple de Japonais dans le couloir de la môme : M. et Mme Yasamotokadératé, de Tokyo (Maine-et-Loir).

Je leur dis « Good evening ». Ils s’inclinent, ce qui fait ballotter devant les couilles du Jap les seize appareils photo qu’il coltine.

Voilà la chambre de Mrs. Teacher. Sa malle cabine monumente dans l’entrée, avec ses étiquettes. Elle est fermée à clé, propre en ordre pour la décarrade, mais moi, tu sais le cas que je fais des serrures. Je développe le tapis. Saisit le petit cadavre raidouillard et le file parmi les effets de la Ricaine. Ça force un peu pour refermer, mais je parviens à assurer les merveilleuses ferrures de laiton. Cric, cric ! Emballé ! Bon voyage, dear Dingding Dong. J’eusse aimé vous emporter au septième ciel, mais il faudra vous contenter de celui qui sert de toit à notre insipide planète gaufrée[7].

Jérémie est en train d’offrir à sa brève conquête une boîte à pilules en écaille de tortue faite de plastique véritable. Des pilules, elle en aura besoin, la chérie, lorsqu’elle ouvrira sa malle !

Avec art et tact, je lui rends la carte magnétique. T’ai-je dit qu’en homme prévoyant, j’ai troqué le tapis-suaire contre celui qui se trouvait dans la chambre de l’Américaine ? Astucieux, non ?

Vaguement rasséréné, je me hisse dans notre appartement.

Fourbu, il est, le commissaire. J’ai juste le temps de me servir un deuxième scotch avant d’affaler, les jambes allongées, dans mon fauteuil prédilecteur. Ce whisky-là je le déguste à petites gorgées. Maintenant que le gros du danger est passé, il s’agit de tirer du drame les conclusions qui s’imposent. Ma présence à Djak est donc connue et l’on cherche à me nuire. Il y a une constante dans les coups qui me sont portés. On bute les nanas que je tringle. C’est nouveau, non ? Note que ce sont les petites frivoles qui paient le plus chérot !

Au fait, elle était venue pour m’annoncer quoi, la gentille sans-culotte ? Oh ! oui : que Chian Li, l’antiquaire, passe pour être un agent de la Chine populaire. Que conclure de cette révélation ? Le Chinetoque est-il venu voir Lassale-Lathuile en qualité d’espion ou en qualité de marchand ?

Après tout, je pourrais lui demander, non ?

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