VIOL DE NUIT

Un building gigantesque, brun, de type blockhaus, abritant des flopées de maisons de commerce japonouilles, américaines, palétuviennes et végétariennes, se dresse entre deux nœuds routiers où déferle un torrent de véhicules disparates, klaxonnant, bringue-ballant, ferraillant, tonitruant. Le magasin de l’honorable M. Chian Li se trouve au premier étage, sur une galerie intérieure qui traverse le block de parent pauvre ; qu’est-ce que je déconne ! Je voulais écrire : « de part en part ».

Sa boutique comprend trois longues vitrines dans lesquelles s’accumoncellent des choses pas croyables, mais de valeur. Un énorme garuda ancien trône parmi les pouilleries de luxe.

En Indonésie, le garuda est l’emblème du pays. Il s’agit d’un hibou délirant, pourvu de dents acérées (et à serrer), de jambes, de bras, d’ailes et d’une épouvantable bordèlerie : oreilles démesurées, couronne, yeux proéminents, jupette, que sais-je encore ! Un cauchemar machiavélique, enfanté par des artistes hallucinés. Ces gus-là, espère, devaient vachement tirer sur le bambou pour concevoir pareil bestiau !

Ça fait froid aux noix ! C’est lugubre ! Ça fout la diarrhée verte ! Ça guérit du hoquet sur radis et du hockey sur gazon. T’as davantage de frissons que la Beauce en automne, lorsque tu visionnes cette calamité. T’appelles ta mère ! Tu pries ! T’es couvert de bubons ! Tu te lances dans les tachycardies les plus paroxystiques. Tu deviens humble. Tu jures d’aller à Lourdes en rentrant. Tu te sens périssable. Putrescible ! T’as la peau des couilles qu’épluche. Les orteils qui se marchent les uns sur les autres. Les sphincters qu’en peuvent plus. La rétine qui fendille. Tu regardes à t’en gaver d’horreur, jusqu’à tant que tu chies dans ton froc ! Tu te mets en doute ! En boule ! Tu voudrais qu’on te signe une décharge comme quoi t’es pour rien dans cette monstrerie. Que c’est moins ta faute encore que le péché originel commis par ce salopard d’Adam ! Ah ! bouffer la pomme, le serpent, la minouche d’Eve, tout ce qu’on voudra, mais oublier cette indicibilité ! Ce soubresaut des enfers ! T’es prêt à marcher en limouille et nu-pieds jusqu’à dache pour aider à expier les tordus qu’ont atrocité de la sorte ! Qu’ont commis, perpétré, osé une démentiellerie aussi grave ! Le garuda ! Faut y aller voir pour oser y croire ! Merci pour le volatile ! J’aimerais mieux faire l’élevage du dragon vert (le plus vilain, çui qui crache des flammes et qui vote Front National).

Le garuda, je te répète, c’est l’emblème du patelin ! Pas étonnant que les pauvres mecs d’ici marnent douze heures par jour pour trois balles dans des conditions d’insalubrité garantie ! Les derniers tubars ! La chtouille endémique ! Le sida à prix de faveur ! Tu les trouves empilés comme anchois pommier dans des locaux de douze mètres carrés, à quinze ou vingt ! Poi-tringues, s’énucléant sur des besognes minutieuses. Recueillant les ultimes spasmes de machines à coudre antédiluviennes !

Moi, le grand garuda en bois doré du Mister Chian Li, j’en ai la glotte qui déshydrate comme morille en sachet ! Plus un poil de sec, l’Antonio. M. Blanc, habitué à des effrayances négroïdes, conserve mieux son calme. Il assure le dévisagement de sang-froid. Implacable. Il a dompté des reptiles, des rapaces, des scorpions. Le venimeux, c’est sa tasse de thé ! Le dompteur qui file sa pipe dans la gueule du lion pour enfrémisser l’assistance, ça lui fait se claquer les cuisses, l’apôtre. Tout de même, il le mate d’un regard oblique, le garuda géant ! Intimidé pour le moins par ce cauchemar peu croyable. Si éloigné des nôtres, à nous, Occidentaux ou Noirs.

L’Asie, je te jure, c’est un univers à elle toute seule. Elle nous bouffe déjà. Nous avalera entièrement un jour ; bientôt ! Péril jaune que causait grand-mère ! On n’y peut rien. La loi du nombre ! La force de l’intelligence pratique. Dans le cul, la balayette, toutes les autres peuplades ! L’Europe ? Tiens, fume ! L’Afrique ? Tiens, torche-toi ! L’Amérique ? ln the bacicside ! On sera gloutonné par les bridés ! Economiquement c’est presque fait. Reste territorialement ! Et puis enfin, spirituellement. Déjà que nous avons nos bonzes qui se branlent les couennes avec leurs crânes rasibus où ne subsiste qu’une couette. Les uns et les autres ! On se convertira bouddhiste, confucianiste ! On se passera la frite à la teinture d’iode, on se fera entailler les orbites. On bouffera tant tellement de riz qu’on pourra plus déféquer sans faire des mimiques simiesques. La marée montante, mes frères !

C’est pas la bombe H, non plus que le sida, le grand fléau de demain, mais ces trois quatre milliards d’Asiates qui nous déferleront contre. Alors, du coup, Russkoffs et Ricains pourront toujours se pogner le membre en évoquant leur guerre des étoiles ! Même dans le Michelin, y aura plus d’étoiles. Que c’est à se demander s’il en restera dans les cieux. Tu verras qu’ils les conquerront aussi par la suite !

— On y va ? finit par demander Jérémie, manière de rompre le phénomène d’hypnose.

Et il pousse la lourde.

Surgissant de l’ombre, t’as une fille ravissante, en robe noire, longue, ornée d’un joli dragon jaune. Elle tient un plateau garni de petites tasses de la main gauche, une théière de la droite. Avant toute chose, elle nous propose du thé.

Moi, le thé, c’est juste pour cuire les pruneaux que m’man me prépare « afin de me faire aller du corps ». Sinon, je déteste. C’est pas une boisson chrétienne, c’est moins que de l’eau chaude de bidet. Nous refusons, du geste et du sourire.

Un deuxième personnage est sorti de l’ombre : un jeune homme, très beau ; l’amant de la mère Duraz. Chinois à ne plus en pouvoir, fringué à l’européenne : costar gris sombre, limace blanche, cravetouze à rayures bleues. En anglais, il nous demande ce que nous souhaiterions voir.

Il est superbe, ce garçon. Racé, dégoulinant d’intel-li-gence.

— Mister Chian Li, dis-je.

Il s’incline et disparaît après nous avoir priés d’attendre. Absence de brève durée. Il revient sur les talons d’un homme courtaud, chauve et gras, affublé de grosses lunettes aux verres plus épais qu’un matelas, sauf que tu verrais mieux à travers un matelas qu’à travers ses besicles. Son regard n’est plus que deux traits à l’encre de Chine qu’on aurait tracés sur du papier buvard. Il porte un complet fripé, en toile verdâtre, aux revers racornis, un polo de coton extrêmement douteux.

Il lève haut la tronche pour essayer de nous examiner par-dessous ses hublots. Il a ce sourire anxieux des gens très myopes lorsqu’ils rencontrent quelqu’un de nouveau.

— Que désirez-vous, messieurs ?

— Avoir une conversation privée avec vous, Mister Chian Li.

Il s’incline.

— Venez.

Son bureau est un capharnaüm plus bordélique que son magasin. Tu y trouves de tout : des caisses non ouvertes, des cartons débordants d’objets non identifiables à première vue, des classeurs métalliques, un gigantesque coffre-fort noir d’un modèle très ancien, des tableaux empilés contre les murs, des armes anciennes sur une table, et même des sièges chinois pour y déposer son cul.

On te casse toujours les couilles avec la légendaire politesse chinoise ; franchement, je trouve qu’il ne se met pas tellement en frais pour nous, ce vieux magot déplumé. Son sourire inquiet a disparu. Il reste muet, un peu rogue. Il est assis derrière un bureau dont les pieds en volutes m’angoissent presque autant que le garuda de la vitrine. Il était en train d’examiner un papier à l’aide d’une loupe à manche d’ivoire et, machinalement, se saisit de l’objet comme s’il entendait reprendre le cours de ses occupations.

C’est peut-être un peu glandu de notre part que de venir se fourrer dans la gueule du loup (si loup il y a) ? Mais je suis l’homme des actions délibérées. Quand un feu couvasse, je l’active avec un tisonnier.

— Mister Chian Li, attaqué-je, avez-vous parmi vos clients un Français du nom de Lucien Lassale-Lathuile ?

L’antiquaire a levé sa belle loupe pour regarder la lettre étalée sur son sous-main.

— Monsieur, fait-il, il est très indécent de me poser ce genre de question car je n’ai pas pour habitude de dévoiler les noms de mes clients. Auriez-vous une quelconque qualité qui vous permettrait de le faire ?

— Je suis un officier de police français et les autorités de mon pays s’intéressent au personnage dont je vous parle.

— Avez-vous pris contact avec celles de Djakarta ?

— Je n’en vois pas la nécessité.

— Elles seules ont cependant qualité pour intervenir auprès des citoyens de ce pays, affirme-t-il.

— N’êtes-vous pas chinois, Mister Chian Li ?

— En effet, mais je jouis d’un permis d’établissement qui m’assimile aux autres Indonésiens.

Ce qui fait le charme de ton Santantonio bien-aimé, c’est ses élans imprévisibles et incoercibles entièrement taillés dans la masse.

Quand on lui taquine les roupettes, Sana, il réagit, normal !

— Mister Chian Li, je suis venu à vous en toute bonne foi, persuadé que nous pouvions nous être mutuellement utiles. Vous ne faites pas que de l’antiquité et je ne fais pas que de la police, j’imaginais une sorte de coopération momentanée. Certaines rencontres sont parfois riches d’enseignements. Je crains m’être trompé, aussi allons-nous nous retirer sans plus insister. Toutefois, pour le cas où vous souhaiteriez une nouvelle rencontre, je vous informe que mon nom est San-Antonio et que je suis descendu au Hilton, comme M. Lassale-Lathuile !

Je me lève et m’incline profond, à croire que, des deux, c’est moi le Chinois.

Avant de quitter le magasin, Jérémie demande au beau jeune homme :

— Il vaut combien, le garuda, dans la vitrine ?

— Il n’est pas à vendre.

— Dommage, fait M. Blanc, je ne sais pas quel souvenir ramener à ma femme.

Le magasin, je te le redis pour ne pas me répéter, se trouve au premier étage du building. Depuis la galerie marchande, on aperçoit le trafic routier, à l’autre bout. La nuit est tombée et un large fleuve lumineux passe en grondant, au même niveau que nous. C’est terriblement impressionnant et t’en chopes plein les trompes !

— Je ne pourrais pas vivre dans cette ville, murmure Jérémie. Elle est trop déshumanisée. J’aurais l’impression d’habiter sur une autoroute.

On se laisse dévaler par l’escalier mécanique. Une fois en bas, je m’arrête, perplexe.

— Tu penses au vieux crapaud ? demande mon pote.

Je louche sur ma tocante. Elle affirme vingt heures huit.

— Viens, fais-je en l’entraînant aux ascenseurs.

— Où allons-nous ?

— Bouffer. Regarde cette pancarte : il y a un restau coréen au dernier étage. Tu aimes la bouffe coréenne ?

— Connais pas.

— Tu ne peux pas rester dans cette ignorance.


L’établissement : classique, presque luxueux ; dans les rouges, les ors, les bouddhas.

On est pris en main par une maîtresse d’hôtel dont on aimerait faire sa maîtresse à l’hôtel. Ravissant sujet, moins plate de frite que la plupart des extrêmement Extrêmes-Orientales. Saboulée de soie fleurie. La robe fendue jusqu’à la taille et pas les cannes torses, pour une fois.

Je lui dis de nous servir un repas de fête, varié, abondant, délicat. Elle a un sourire rassurant avec ses jolies lèvres pourpres dessinées par Man Ray.

— Je ne pense pas que tu aies raison, me dit Jérémie d’une voix songeuse.

— A quel propos ?

Il décante :

— Tu nous fais manger dans l’immeuble pour, dans la soirée, pénétrer chez l’antiquaire afin d’explorer les lieux, n’est-ce pas ?

— Tu viens de gagner dix mille roupies, fais-je. En quoi ai-je tort de vouloir agir de la sorte ?

— Tu n’as pas vu le dispositif d’alarme dont est pourvue la boutique ? Il y a des signaux et des caméras partout.

— Ce qui prouve que ce Chian Li entend protéger des choses autrement plus précieuses que les pouilleries empilées dans son antre.

— En forçant la porte, tu vas déclencher un bousin de tous les diables !

Je souris à mon pote.

— Tu devrais jouer dans Angélique et le Roi, dis-je ; c’est toi qui ferais Angélique. Le système d’alarme dont tu parles est à la sécurité ce qu’une De Dion-Bouton est à la Formule I actuelle. Chez nous, même un savetier du Lot-et-Garonne n’en voudrait pas pour protéger son échoppe.

— Tu sauras le déjouer ?

— Je n’ai même pas besoin d’une caisse à outils : mon couteau suisse suffira.

On nous régale d’algues séchées, de crustacés au piment, de petits pâtés à je-ne-sais-trop-quoi, de tohu-bohu farcis, de saligos frits, plus une flopée d’autres choses indécises mais comestibles. Nous buvons et mangeons en silence. Rude journée ! Et qui n’est pas finie, malgré la fatigue qui nous amoindrit.

— Pourquoi es-tu venu parler de Lassale-Lathuile à cet antiquaire ? demande M. Blanc, exaspéré. Franche-ment, je ne saisis pas ta démarche.

— Confidence pour confidence, moi non plus, avoué-je. J’ai des périodes où, chez moi, l’intuition supplée la logique. En général, je m’en trouve bien car l’instinct est primordial pour un poulet. Un flic sans instinct, c’est une bite sans roustons, comme l’a si bien dit Mgr Lefèvre dans son homélie du mardi gras. Il m’est arrivé d’agir contre mon gré, certain que je commettais une connerie, mais la suite me prouvait que j’avais été bien inspiré.

— Eh bien, voilà une philosophie rassurante, digne de Bérurier, ironise le blackman. L’essentiel est que tu te sentes bien dans ta peau !

Nous traînassons à boire des alcools au goût de merde macérée dans du purin et aromatisée à la feuille de rose. J’attends que le restaurant se vide. Enfin, nous déménageons après avoir octroyé un royal pourliche à la maîtresse d’hôtel, laquelle se demande si elle doit nous proposer une pipe sous la table en contrepartie.

Comme elle s’abstient de le faire, nous gagnons l’ascenseur.


La galerie marchande du premier est vide, seulement éclairée par le trafic routier tout proche. C’est un kaléidoscope de clartés fulgurantes, un malaxage d’ombres, un festival de traînées lumineuses. Parfois, un faisceau nous cueille, allonge nos deux silhouettes à l’infini et nous laisse retomber dans une fraction d’obscurité.

— Je suis curieux de suivre ta démonstration, chuchote M. Blanc, mains aux poches, bien décidé à me laisser la pleine responsabilité des opérations.

L’énorme garuda de la vitrine paraît guetter mes fesses et gestes avec acuité. Son long bec entrouvert laisse voir une double rangée de petites dents acérées. Tu sais que ça vous mordrait, cette saleté !

Je sors ma lampe-stylo pour examiner la porte. Un casseur professionnel en pleurerait d’attendrissement. La lourde est vitrée et, la nuit, on la protège d’une grille maintenue par des crochets et fixée au moyen d’un cadenas.

— Tout ce que je te demande, cher baron, c’est de faire le vingt-deux à l’orée de l’escalier. S’il y a danger, imite le cri du garuda, le soir, dans les rizières.

Confiant, je me mets au turf. Rien de sorcier. Pour commencer, je découpe une ouverture à peu près circulaire d’environ dix centimètres de diamètre à travers les mailles de la grille. Cela fait, je tire de ma trousse un minuscule plot aimanté, pourvu d’une boucle à laquelle j’attache un fil d’acier extra-mince, si mince et si souple que tu peux en faire un peloton comme s’il s’agissait d’une ficelle. Nanti de ce pendule, je coule ma main à travers le trou pratiqué dans la vitre (tu parles d’un système d’alarme, qui permet de découper un carreau sans gueuler aux petits pois et je laisse pendre le plot jusqu’à ce qu’il tombe sur le heurschmeurck de la sécurité. Au bout de deux infructueusités, il s’y plaque. Alors je lie l’autre extrémité du fil après la seconde partie de la grille, que je compte laisser en place.

Après l’ensuite de quoi, je me joue : du cadenas, de la grille, de la porte, et pénètre dans la boutique.

De jour, l’odeur de pouillerie asiatique ne m’avait pas fait asiatiquer comme maintenant. Rien de comparable avec nos remugles de brocante occidentaux. Le musc, l’ambre, le patchouli, que sais-je encore ! T’as les narines qui foisonnent et renâclent. Ça fourvoie des picotis jusque dans ton cerveau, via les sinus et les cosinus. J’en éternue : tiens, atchoumus ! Tu vois que c’est pas de la frime !

A pas de loup, tels les concerts du même nom, je gagne le bureau du Chinois. Qu’en y pénétrant, je glisse et m’affale sur mon dargeot ! Fulmineur, je me relève ; mais, ce faisant, mes mains plongent dans de la glu ou je ne sais quoi de six mille airs.

Le local sans fenêtre est obscur comme l’intérieur d’une noix de coco avant que tu la brises (du soir). Vite ! mon stylo-torche ! L’homme d’action a besoin d’être assisté par des gadgets. Je promène le faisceau blanc-jour et ce qu’il me découvre me flanque une monstre gerbe !

C’est dans du sang que j’ai dérapé. Y en a épais commak sur le plancher. Le bureau en est plein, et je te signale deux morts à tribord : Chian Li et le beau jeune homme qui ferait mouiller la mère Miras. On leur a pas fait de cadeau. Le massacre de la Saint-Valentin ! A découper en suivant les pointillés. Ces rafales qu’on leur a logées dans la santé, mon neveu ! Verticalement pour l’antiquaire. Il a biché trois bastos dans le portrait, deux dans le cou, une tinée dans la poitrine et d’autres encore dans le baquet. Quant à son secrétaire, il a été plombé en « Z », par Zorro, peut-être ?

Ils ont largué tout leur raisin, les Chinois. Vidé les ballasts en grand, je te le dis !

Le vieux coffre noir est ouvert, béant. Ce qu’il contenait et qui n’intéressait pas le ou les meurtriers jonche le sol.

Je me dis qu’il est superflu de me livrer à une perquise. L’ambiance n’y est pas. Non plus que les choses dignes d’intérêt. Alors je m’évacue, mort de rogne. J’ai du sang partout, Mes grolles en sont crépies. Mon futal aussi, de même que le bas de ma veste. Quant à mes mains, tu croirais que je porte des gants de caoutchouc rouge. Oh ! la navrance ! Dans quelle béchamel me suis-je porté ! Et moi qui chiquais les mecs habités devant le négro, mes tirades sur cet instinct infaillible qui ceci-cela !

Je rejoins mon frère au visage pâle.

— Bravo, me dit-il, tu as su négocier le signal de première et je…

Puis il se tait because les lumières du réseau routier m’illuminant en flash et qu’il vient de me voir en entier.

— Putain, t’es chié ! fait-il en baissant le ton. Y en a, c’est les bains de foule, qu’ils aiment, mais toi, c’est les bains de sang. Tu en as refroidi combien pour t’être mis dans un état pareil ?

— Le boulot était déjà fait !

Je lui relate. Il médite.

— Tu ne porterais pas la cerise, des fois ? émet le grand radis noir. Tu t’emplâtres des frangines, aussi sec elles sont abattues. Tu rends visite à des mecs et trois heures plus tard ils baignent dans leur sirop de groseille ! Je commence à avoir les flubes. Viens un peu dans la lumière, qu’on dresse le bilan !

J’avance sous un lampadaire à la clarté blafarde. Le diagnostic de Jérémie est implacable.

— T’es pas montrable ! s’exclame-t-il. On dirait que tu t’es roulé dans le sang ! Tes fringues, t’as plus qu’à les balancer aux ordures.

— Et je rentre à l’hôtel en slip en essayant de passer pour un marathonien qui s’est paumé depuis Séoul ?

Il hoche la tête.

— Le veston est foutu. Mais avec cette chaleur tu peux t’en passer ; on se singularise presque à en porter un ! Vide tes poches. Ensuite retire ton pantalon. On va le nettoyer au mieux en utilisant la veste comme torchon. Tu le remettras à l’envers pour que les taches soient moins visibles et nous regagnerons l’hôtel par une entrée secondaire. Il en existe une au fond de l’allée marchande. Pour ce qui est de tes mains de vampire, on va bien trouver une fontaine quelque part.

Serviable, il m’aide de son mieux à mettre à exécution son plan. Aussi, est-ce un homme à peu près correct qui rallie sa suite du Hilton.

Une fois à l’hôtel, je me dessape entièrement. J’ôte toutes les marques fixées à mes fringues, colle ces dernières dans un sac de plastique mis à la disposition des clients. Après quoi, l’obligeant M. Blanc s’en va les évacuer en un lieu secret.

Seul, je réfléchis à cette incroyable amphigouri. Les choses se sont développées de telle manière que je ne pige plus rien à rien. Le meurtre de Marie-Maud, à Pantruche, là, je peux comprendre, du moins forger des hypothèses plausibles. Mais celui de Dingding Dong me sidère. L’ambassadeur de France la contacte. Elle se procure les renseignements que je souhaitais obtenir, et vient me les communiquer à domicile. Quelqu’un l’a suivie qui la bousille pile au moment où elle parvenait à s’écarquiller suffisamment la moniche pour accueillir mon membre bienfaiteur. Je file alors chez l’antiquaire chinois afin de lui tirer les vers du nez à propos de Lucien Lassale-Lathuile. Il m’éconduit. Et peu après ma visite, on le flingue ainsi que son assistant. Ça va où, ce travail ? M’est avis que je ne suis pas « personne à gratin » en Indonésie, comme dirait le Gros.

Le Gros ! J’ai des remords en pensant de quelle manière brutale je l’ai éconduit. Comme il doit être malheureux dans Paris, malgré sa maîtresse subjugueuse. C’est comme si j’avais fait du mal à une bête. Quand tu roues de coups un clébard, sans raison, il a les mêmes yeux éperdus que Béru ! Quelle heure est-il en France ? Six heures du matin environ. Je consulte la notice des téléphones internationaux et, bravement, compose le numéro de l’Infâme.

Faire amende honorable ! Il me faut décrocher son pardon pour que j’aie l’âme en paix.

La sonnerie titille une fois, deux fois, et puis, ô stupeur née de la nouveauté, une voix enregistrée se manifeste. Béru s’est fait poser un répondeur ! On n’arrête pas le progrès ! L’organe mâle, dont les graves sont patinés au beaujolais primior, retentit :

« V’s’êt’ bien chez les Alexandre-Benoît Bérurier. Moi et ma dame, on n’est pas là vu qu’on a dû s’absenter. Au cas qu’v’aurez quéch’chose d’intéressant z’à dire, vous pouvez laisser un messager dès qu’vous entendrerez l’stop sonore. (Puis, dans un chuchotement :) Si y s’agirerait d’une dame dont à laquelle j’pense, pour un coup d’bite, soye discrète, ma poule, Berthe est tellement fumière ! »

Là-dessus, le « signal sonore » retentit.

— Ici Sana, Gros, murmuré-je. Je t’appelle depuis Djakarta, Puy-de-Dôme, pour te dire que tu resteras mon pote préféré jusqu’à la fin du monde ! Ciao !

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