CAMILLA LÄCKBERG Le dompteur de lions
roman traduit du suédois par Lena Grumbach

À Simon.

Le cheval flaira l’odeur de peur avant même que la fille ne surgisse de la forêt. Sa cavalière l’encouragea, serra ses talons contre ses flancs, bien que cela soit inutile. Leur entente était telle qu’il avait déjà compris sa volonté de presser le pas.

Le martèlement sourd, rythmé des sabots troublait le silence. Durant la nuit, une fine couche de neige était tombée, et les pas de l’animal ouvraient de nouveaux sillons, soulevant un léger nuage de poudre blanche autour de ses jambes.

L’adolescente ne courait pas. Sa démarche était vacillante, elle semblait errer au hasard, les bras collés au corps.

La cavalière l’interpella. Un cri strident qui confirma au cheval que la situation n’était pas normale. La fille poursuivit sa progression chancelante sans y prêter attention.

S’approchant d’elle, il accéléra encore. À l’odeur âcre et puissante de terreur se mêla autre chose, un ressenti indéfinissable si effrayant qu’il coucha les oreilles. Il voulut s’arrêter, faire demi-tour et repartir au galop vers la sécurité de son box. Cet endroit n’avait rien de rassurant.

La route les séparait. Elle était déserte, et une brume immobile de flocons caressait le goudron.

La fille se dirigeait vers eux. Elle était pieds nus et les taches rouges sur ses bras et ses jambes nus contrastaient violemment avec la blancheur du paysage. Les sapins enneigés se profilaient derrière elle en toile de fond immaculée. Elle les avait presque rejoints maintenant, de l’autre côté de la route, et il entendit la cavalière l’interpeller à nouveau. Sa voix était familière, mais elle lui parut curieusement étrangère à cet instant.

Soudain la fille s’arrêta, se tint immobile au milieu de la route, la neige virevoltant autour de ses pieds. Ses yeux étaient bizarres. On aurait dit des trous noirs dans son visage blanc.

La voiture surgit de nulle part. Le crissement des freins retentit dans le silence, il perçut le choc sourd d’un corps heurtant le sol. La cavalière tira si fort sur les rênes que le mors lui blessa la bouche et, obéissant, il stoppa net. Ils ne formaient qu’un, elle et lui. C’est ce qu’il avait appris.

Sur la chaussée, la fille gisait, inerte. Ses yeux étranges tournés vers le ciel.


Erica Falck se gara devant le centre de détention et l’examina en détail pour la première fois. Durant ses précédentes visites, elle avait été tellement obnubilée par la rencontre imminente qu’elle n’avait prêté attention ni au bâtiment ni aux environs. Elle allait cependant avoir besoin de toutes les impressions qui s’en dégageaient quand elle écrirait son livre sur Laila Kowalska, la femme qui avait si brutalement assassiné son mari quelque vingt ans auparavant.

Elle réfléchit à la manière de rendre l’atmosphère qui planait sur cette bâtisse aux allures de bunker, de communiquer à ses lecteurs l’enfermement et l’absence d’espoir. Située à une bonne demi-heure de route de Fjällbacka, dans un coin désert et isolé, l’établissement était entouré de clôtures et de fils de fer barbelés, sans les miradors toutefois ni les gardes armés qu’on voyait toujours dans les films américains. Cette architecture était avant tout fonctionnelle, le but étant d’y garder enfermés des détenus.

Vu de l’extérieur, l’institution paraissait complètement vide, mais elle savait désormais qu’il n’en était rien. Bien au contraire. Restrictions budgétaires et volonté de faire des économies obligeaient un très grand nombre de personnes à se partager cet espace. Aucun homme politique du canton n’était particulièrement disposé à financer un nouveau centre de détention, entreprise qui risquait de faire perdre des voix. On se contentait donc du centre existant.

Sentant le froid traverser ses vêtements, Erica se dirigea vers l’entrée. À l’intérieur, elle tendit sa carte d’identité au gardien qui l’examina mollement et hocha la tête, sans croiser son regard. Il se leva et elle le suivit dans le couloir, tout en pensant à sa matinée infernale. Ces derniers temps, c’était le même cirque tous les matins. Dire que les jumeaux avaient atteint l’âge du non serait bien en dessous de la vérité. Elle n’arrivait pas à se rappeler que Maja ait été aussi difficile à deux ans, ni à aucun autre âge d’ailleurs. Noel était particulièrement pénible. S’il avait toujours été plus turbulent que son frère, celui-ci lui emboîtait volontiers le pas. Quand Noel criait, Anton enchaînait. Ça tenait du miracle que Patrik et elle ne soient pas devenus sourds, vu le niveau de décibels à la maison.

Et ce supplice d’enfiler les vêtements d’hiver ! Elle renifla discrètement l’une de ses aisselles. Elle sentait déjà la sueur. Après avoir lutté pour habiller les jumeaux et les conduire avec Maja au jardin d’enfants, elle n’avait pas eu le temps de se changer. Bon, d’un autre côté, elle ne se rendait pas non plus à un cocktail.

Les clés du trousseau du gardien cliquetèrent quand il ouvrit la salle des visites. Ça lui semblait bizarrement anachronique qu’ils utilisent encore des serrures à clés. Mais se procurer le code d’une serrure électronique était sans doute plus facile que de voler une clé, si bien qu’il ne fallait peut-être pas s’étonner de voir les vieilles solutions prendre le pas sur la modernité.

Laila était assise à l’unique table de la pièce, le visage tourné vers la fenêtre, de sorte que le soleil d’hiver l’éclairait et formait une auréole autour de ses cheveux blonds. Les barreaux aux fenêtres formaient des carrés de lumière sur le sol, où des grains de poussière en suspension trahissaient un ménage fait à la va-vite.

— Bonjour, dit Erica en s’asseyant.

Elle se demandait vraiment pourquoi Laila avait accepté de la rencontrer de nouveau. C’était la troisième fois qu’elles se voyaient, et pourtant Erica n’avait fait aucun progrès notable. Au début, Laila avait catégoriquement refusé de la recevoir, malgré les appels téléphoniques et les lettres suppliantes qu’Erica lui adressait à intervalles réguliers. Puis, quelques mois plus tôt, Laila avait soudain dit oui. Ses visites représentaient probablement une rupture bienvenue dans la vie monotone de l’établissement, et tant que Laila consentait à la recevoir, Erica viendrait. Il y avait longtemps qu’elle n’avait pas ressenti une telle envie de raconter une histoire et, sans l’aide de Laila, elle n’y arriverait pas.

— Bonjour Erica.

Laila la fixa de son étrange regard bleu ciel. En le découvrant pour la première fois, Erica avait pensé aux chiens de traîneau. Après sa visite, elle avait cherché le nom de cette race. Les huskys. Laila avait des yeux de husky sibérien.

— Pourquoi acceptes-tu de me rencontrer si tu ne veux pas parler de l’affaire ? demanda Erica de but en blanc.

Elle regretta aussitôt d’avoir employé un mot aussi formel. Pour Laila, ce qui s’était passé n’était pas une affaire. C’était une tragédie, un désastre qui la tourmentait encore chaque jour.

Laila haussa les épaules.

— Je ne reçois pas d’autres visites, répondit-elle, confirmant ainsi l’intuition d’Erica.

Erica sortit de son sac le dossier contenant les articles, les photos et les notes.

— Je n’ai pas encore abandonné, dit-elle en le tapotant.

— Je suppose que c’est le prix à payer pour un moment de compagnie, plaisanta Laila avec malice, dévoilant un sens de l’humour surprenant qu’Erica avait déjà entraperçu à quelques reprises.

Un simple petit sourire transformait tout son visage. Erica avait vu des photos d’elle datant d’avant le drame. Elle n’était pas belle, plutôt mignonne d’une façon originale et assez fascinante. Ses cheveux blonds étaient longs et brillants, sur la plupart des photos ils tombaient épars sur ses épaules. Aujourd’hui, ils étaient coupés très court, la même longueur sur toute la tête. Pas une véritable coiffure, juste une coupe à ras témoignant qu’il y avait longtemps que Laila ne se souciait plus de son apparence. Et pourquoi le ferait-elle ? Elle n’était pas sortie dans le monde réel depuis de nombreuses années. Pour qui s’apprêterait-elle ici ? Pour des visiteurs qui ne venaient jamais ? Pour les autres internés ? Pour les gardiens ?

— Tu as l’air fatigué aujourd’hui, remarqua Laila en examinant Erica de près. Le matin a été compliqué ?

— Matinée compliquée, soirée de la veille compliquée, après-midi probablement tout aussi compliqué. Mais j’imagine que c’est toujours comme ça avec des enfants en bas âge…

Erica laissa échapper un gros soupir et essaya de se détendre. Elle sentait combien elle était crispée après la corrida de tout à l’heure.

— Peter était toujours si gentil, dit Laila, et un voile recouvrit ses yeux clairs. Je ne me souviens pas d’un seul jour de conflit.

— Il était assez silencieux, m’as-tu dit la dernière fois.

— Oui, au début on croyait même qu’il n’était pas normal. Il n’a pas prononcé un seul mot avant ses trois ans. Je voulais l’emmener chez un spécialiste, mais Vladek refusait.

Elle souffla par le nez et ses mains posées sur la table se serrèrent sans qu’elle semble s’en rendre compte.

— Que s’est-il passé quand il a eu trois ans ?

— Un jour il s’est mis à parler, tout simplement. Des phrases entières. Beaucoup de vocabulaire. À part un petit cheveu sur la langue, c’était comme s’il avait toujours parlé. Comme si les années de mutisme n’avaient jamais existé.

— On ne vous a pas donné d’explication médicale ?

— Non, c’était impossible. Vladek ne voulait demander d’aide à personne. Les gens extérieurs à la famille n’avaient pas à se mêler de nos affaires, disait-il toujours.

— Et toi, pourquoi crois-tu que Peter est resté muet aussi longtemps ?

Laila tourna son visage vers la fenêtre et la lumière forma de nouveau une auréole autour de sa brosse blonde. L’éclat du jour révélait cruellement les sillons creusés par les années sur son visage. Comme une carte de toute la souffrance qu’elle avait endurée.

— Il comprenait sans doute qu’il valait mieux se rendre aussi invisible que possible. Se faire tout petit. Peter était un garçon sage.

— Et Louise ? Elle a parlé tôt ?

Erica retint sa respiration. Jusque-là, Laila avait fait comme si elle n’entendait pas les questions concernant sa fille.

Elle ne dérogea pas à la règle cette fois non plus.

— Tout petit, Peter adorait trier les objets. Il voulait que tout soit rangé. Il empilait des cubes, il faisait des tours parfaites, toutes droites, et ça le rendait toujours tellement triste quand…

Laila s’arrêta net.

Erica vit ses mâchoires se contracter, et par la seule force de sa pensée elle essaya de l’encourager à poursuivre, à laisser sortir ce qu’elle avait si soigneusement enfermé. Mais l’instant passa. Exactement comme lors de ses visites précédentes. Parfois c’était comme si Laila se tenait au bord d’un gouffre dans lequel, en vérité, elle avait envie de se précipiter. Comme si elle voulait se laisser tomber mais qu’une force mystérieuse la retenait, l’obligeant à retourner se réfugier parmi les ombres.

Ce n’était pas par hasard qu’Erica pensait à des ombres. Dès leur première rencontre, elle avait eu l’impression que Laila vivait dans un monde à part. Une existence qui courait parallèlement à la vie qu’elle aurait dû avoir, celle qui avait disparu dans des ténèbres sans fin ce jour-là, tant d’années auparavant.

— Tu ressens parfois que tu es sur le point de perdre patience avec les garçons ? Que tu es près de franchir la frontière invisible ?

Outre un intérêt sincère, on percevait un ton implorant dans la voix de Laila.

La question n’était pas facile. Tous les parents sentaient probablement à un moment ou à un autre qu’ils frôlaient la limite entre l’autorisé et l’interdit. Ils comptaient mentalement jusqu’à dix, la tête sur le point d’exploser en imaginant de quoi ils seraient capables pour mettre fin aux disputes et aux caprices. La différence était cependant grande entre ressentir et passer à l’acte. Erica secoua la tête.

— Je ne pourrais jamais leur faire de mal.

Tout d’abord, Laila ne répondit pas. Elle se contenta de fixer Erica de ses yeux bleus et brillants. Quand le gardien frappa à la porte pour annoncer que la visite était terminée, elle dit à mi-voix, les yeux toujours rivés sur Erica :

— C’est ce que tu crois.

Avec un frisson, Erica songea aux photographies dans le dossier.


D’un geste régulier, Tyra étrillait Fanta. Comme toujours, elle se sentait mieux à proximité des chevaux. En réalité, elle aurait préféré s’occuper de Scirocco, mais Molly ne laissait personne d’autre s’en charger. C’était tellement injuste. Elle obtenait toujours tout ce qu’elle voulait juste parce que le centre équestre appartenait à ses parents.

Pourtant, Tyra adorait Scirocco. Elle l’adorait depuis la première fois qu’elle l’avait vu. Il l’avait regardée comme s’il la comprenait. C’était une communication muette qu’elle n’avait jamais connue avec qui que ce soit d’autre, animal ou humain. D’ailleurs, avec qui cela aurait-il bien pu lui arriver ? Sa mère ? Lasse ? Rien qu’en pensant à lui, elle se mit à brosser Fanta plus vigoureusement, et la grande jument blanche ne s’en plaignait pas. Au contraire, elle appréciait les coups d’étrille, elle s’ébrouait, abaissait et relevait la tête comme si elle la saluait. Un instant, Tyra eut l’impression qu’elle l’invitait à danser, et elle sourit et caressa son museau gris.

— Tu es un bon cheval, toi aussi, dit-elle, comme si l’animal avait pu lire dans ses pensées son affection pour Scirocco.

Puis elle ressentit une pointe de mauvaise conscience. Regardant sa main sur le museau de Fanta, elle comprit combien sa jalousie était mesquine.

— Victoria te manque, c’est ça, hein ? chuchota-t-elle en appuyant sa tête contre l’encolure du cheval.

Victoria, qui avait été le responsable de Fanta. Victoria, qui était introuvable depuis plusieurs mois. Victoria, qui avait été — qui était — sa meilleure amie.

— Elle me manque à moi aussi, tu sais.

Tyra sentit la crinière soyeuse du cheval contre sa joue, sans que cela ne lui procure l’apaisement espéré.

Normalement elle aurait dû se trouver en cours de maths ce matin, mais elle n’avait pas eu la force de repousser sa tristesse et de faire bonne figure. Elle avait feint de partir prendre le car scolaire, puis elle s’était réfugiée dans l’écurie, le seul endroit où elle trouvait un peu de consolation. Les adultes ne comprenaient rien. Ils ne voyaient que leur propre inquiétude, leur propre chagrin.

Victoria était plus qu’une amie. Elle la considérait comme une sœur. Elles étaient devenues copines dès le premier jour au jardin d’enfants et étaient restées inséparables depuis. Il n’y avait rien qu’elles n’aient partagé. À moins que… Se pouvait-il qu’elle se trompe ? Tyra ne savait plus. Les derniers mois avant la disparition de Victoria, un changement s’était produit. Un mur s’était dressé entre elles. Tyra n’avait pas voulu insister. Elle s’était dit qu’en temps voulu Victoria lui dirait sûrement de quoi il retournait. Puis le temps était passé, et Victoria avait disparu.

— Je suis sûre qu’elle va revenir, dit-elle à Fanta, alors qu’au fond d’elle, elle en doutait.

Si personne ne le disait, tout le monde le savait. Quelque chose de grave était arrivé. Victoria n’était pas du genre à disparaître de son plein gré, si toutefois ce genre existait. Elle était heureuse de vivre, pas du tout téméraire. Elle préférait rester à la maison ou à l’écurie, ne venait jamais faire la fête à Strömstad le week-end. Et sa famille était en tout point l’inverse de celle de Tyra. Ils étaient tous adorables, le frère aîné de Victoria y compris. Il était toujours d’accord pour conduire sa sœur au centre équestre, même tôt le matin. Tyra se sentait à l’aise chez eux, parfaitement à sa place. Parfois elle avait souhaité que ce soit sa propre famille. Une famille normale et ordinaire.

Fanta la poussa doucement de la tête. Quelques larmes mouillèrent le museau de la jument, et Tyra s’essuya rapidement les yeux.

Soudain elle entendit du bruit à l’extérieur. Fanta aussi dressa les oreilles, les pointa vers l’avant et leva la tête si violemment qu’elle heurta le menton de Tyra. Le goût métallique du sang remplit sa bouche. Elle poussa un juron et, en appuyant fort la main contre ses lèvres, sortit pour voir ce qui se passait.

En ouvrant la porte de l’écurie, elle fut aveuglée par le soleil, mais ses yeux s’habituèrent rapidement à la lumière. Elle vit Valiant arriver dans la cour en plein galop, monté par Marta. Celle-ci retint l’étalon si brutalement qu’il faillit se cabrer. Elle cria quelque chose. Tout d’abord Tyra ne comprit pas ce qu’elle hurlait, puis les mots finirent par se frayer un chemin jusqu’à son cerveau :

— Victoria ! On a retrouvé Victoria !


Patrik Hedström était installé à son bureau au commissariat de Tanumshede, profitant du calme ambiant. Il était parti tôt le matin, laissant à Erica le soin d’habiller les jumeaux et de les emmener au jardin d’enfants, des rituels qui avaient pris l’allure de séances de torture depuis leur mutation. Après avoir été deux bébés adorables, ils ressemblaient maintenant à Damien dans le film La Malédiction. Comment deux êtres aussi petits pouvaient-ils se révéler aussi épuisants ? Le moment qu’il préférait désormais passer avec eux, c’était le soir quand il les regardait dormir, assis à leur chevet. Il pouvait alors s’abandonner à l’amour pur et sincère qu’il ressentait pour eux, sans être torturé par l’énorme frustration qu’il éprouvait quand ils hurlaient : “NOOON, VEUX PAS !”

C’était tellement plus simple avec Maja. Tellement simple que parfois il se sentait coupable de prêter trop d’attention à ses petits frères et pas assez à elle. Elle était si sage et si douée pour s’occuper toute seule qu’Erica et lui présumaient qu’elle était satisfaite. Malgré son jeune âge, elle semblait aussi posséder un don pour calmer ses frères pendant les crises les plus violentes. Mais ce n’était pas juste. Patrik décida que ce soir il consacrerait du temps à Maja, un instant privilégié rien qu’à eux deux, des câlins et une histoire pour dormir.

Au même instant, le téléphone sonna. Il répondit sur un ton absent, ayant toujours Maja en tête. Il fut cependant aussitôt tiré de ses rêveries et se redressa sur sa chaise.

— Qu’est-ce que tu dis ? D’accord, on arrive tout de suite.

Il enfila sa veste et se précipita dans le couloir en criant :

— Gösta ! Mellberg ! Martin !

— Eh ben quoi, y a le feu ? grogna Bertil Mellberg.

Une fois n’est pas coutume, il fut le premier à sortir de son bureau. Très vite, Martin Molin et Gösta Flygare le rejoignirent, ainsi qu’Annika, la secrétaire du commissariat, pourtant installée à l’accueil, assez loin du bureau de Patrik.

— Ils ont retrouvé Victoria Hallberg. Elle a été renversée par une voiture à l’entrée est de Fjällbacka, une ambulance l’emmène à l’hôpital d’Uddevalla. Gösta, toi et moi, on y va.

— Oh putain, dit Gösta.

Il courut à son bureau enfiler une veste, lui aussi. Personne n’aurait pris le risque de sortir sans vêtements chauds cet hiver, quelle que soit l’urgence de la situation.

— Martin, toi et Bertil, vous irez sur le lieu de l’accident, vous interrogerez le conducteur, poursuivit Patrik. Appelle la brigade technique aussi et demande-leur de vous rejoindre.

— C’est toi qui donnes des ordres maintenant ? marmonna Mellberg. Mais bon, tu as raison, en tant que chef de ce commissariat, c’est évidemment à moi d’aller sur le lieu de l’accident. Chacun son métier, et les vaches seront bien gardées.

Patrik soupira mentalement, sans faire de commentaires. Avec Gösta sur les talons, il se rua vers une des deux voitures de service, s’y engouffra et démarra le moteur.

Saleté de verglas, se dit-il quand la voiture dérapa dans le premier virage. Il n’osait pas conduire aussi vite qu’il aurait souhaité. La neige tombait de nouveau et il ne voulait pas risquer une sortie de route. Il frappa le volant avec impatience. On n’était qu’en janvier et vu les longs hivers suédois, cette calamité pouvait durer encore deux bons mois.

— Vas-y doucement, dit Gösta en s’agrippant à la poignée de maintien. Qu’est-ce qu’ils ont dit au téléphone ?

La voiture patina de nouveau sur la chaussée et Gösta inspira profondément.

— Pas grand-chose. Seulement qu’il y a eu un accident et que la victime est Victoria. Apparemment un témoin sur place l’a reconnue. Elle semble mal en point, malheureusement, et elle a d’autres lésions qui ne seraient pas dues à l’accident.

— Quels types de lésions ?

— Je ne sais pas, on verra sur place.

À peine une heure plus tard ils arrivèrent à l’hôpital d’Uddevalla et se garèrent devant l’entrée. À toutes jambes, ils se rendirent au service des urgences et trouvèrent rapidement un médecin qui, d’après le badge épinglé sur sa poitrine, s’appelait Strandberg.

— Ah, vous voilà, tant mieux. La jeune fille entre en salle d’opération, mais nous ne sommes pas sûrs de pouvoir la sauver. Nous avons appris par vos services qu’elle avait disparu. Les circonstances sont tellement particulières que nous préférons que ce soit la police qui avertisse la famille. Je suppose que vous avez déjà été en contact avec eux, peut-être régulièrement même ?

— Je vais les appeler, dit Gösta.

— Avez-vous des informations sur ce qui s’est passé ? demanda Patrik.

— Rien, à part qu’elle a été renversée par une voiture. Elle a d’importantes hémorragies internes, et une blessure à la tête dont nous ne connaissons pas encore la gravité. Nous la maintiendrons sous anesthésie après l’opération, pour limiter les lésions au cerveau. Si elle survit, je veux dire.

— On a cru comprendre qu’elle avait des blessures antérieures à l’accident.

— Oui… dit Strandberg à contrecœur. Nous n’avons pas encore déterminé lesquelles proviennent de l’accident et lesquelles sont plus anciennes. Euh… — Le médecin se concentra et sembla chercher ses mots. — Les deux yeux ont disparu. La langue aussi.

— Disparu ?

Incrédule, Patrik le fixa et perçut le regard tout aussi ahuri de Gösta.

— Oui, sa langue a été coupée et les yeux ont d’une façon ou d’une autre été… retirés.

Gösta plaqua sa main sur la bouche. Sa peau avait pris une teinte légèrement verdâtre.

Patrik ravala sa salive. Un instant il se demanda s’il était en plein cauchemar et s’il allait se réveiller avant de se retourner dans son lit et de se rendormir. Mais non, c’était bien la réalité. Une réalité nauséabonde.

— L’opération durera combien de temps, d’après vous ?

Strandberg secoua la tête.

— Difficile à dire. Les hémorragies internes sont massives. Deux, trois heures. Au moins. Je vais vous montrer où vous pouvez attendre.

Il les accompagna jusqu’à une vaste salle d’attente.

— Bon, je vais prévenir la famille alors, déclara Gösta, et il s’éloigna un peu pour téléphoner.

Patrik ne lui enviait pas sa mission. La joie et le soulagement que ressentiraient les parents de Victoria d’apprendre qu’elle avait été retrouvée seraient aussitôt remplacés par le même désespoir, la même angoisse qu’ils avaient connus ces quatre derniers mois.

Des images des mutilations de Victoria fusaient dans sa tête quand il prit place sur une des chaises. Ses pensées furent cependant interrompues par une infirmière stressée qui pointa la tête et appela Strandberg. Le médecin sortit tellement vite de la salle d’attente que Patrik eut du mal à comprendre ce qu’elle disait. Dans le couloir, il entendit Gösta parler au téléphone, dire à la famille de Victoria qu’elle avait été retrouvée. Restait à savoir ce qu’on allait leur annoncer à leur arrivée à l’hôpital.


Ricky contempla le visage tendu de sa mère pendant qu’elle téléphonait. Il essaya de décrypter chaque changement d’expression, de comprendre chaque parole. Son cœur battait fort dans sa poitrine et il avait du mal à respirer. Son père était assis à côté de lui, Ricky devina que son cœur battait tout aussi vite. C’était comme si le temps s’était figé, comme s’il avait été stoppé net. Tous leurs sens se trouvaient étrangement aiguisés. Il percevait les autres bruits de la pièce dans leur moindre détail, tout en focalisant son attention sur la conversation téléphonique. Il sentait nettement la nappe en toile cirée sous ses mains crispées, le cheveu qui grattait sous son col, le lino sous ses pieds.

La police avait retrouvé Victoria. C’est la première chose qu’ils comprirent. Sa mère s’était jetée sur le téléphone en reconnaissant le numéro, et Ricky et son père avaient cessé leur mastication morose au moment où elle répondait par un : “Que s’est-il passé ?”

Pas de “bonjour”, pas de formule de politesse, elle n’avait même pas dit son nom en répondant, comme elle le faisait d’habitude. Ces derniers temps, tous les usages — la courtoisie, les règles sociales, ce qu’il fallait faire, ce qui convenait — s’étaient transformés en futilités appartenant à la vie d’avant la disparition de Victoria.

Les voisins, les amis avaient défilé en un flot ininterrompu, apportant de la nourriture et des paroles maladroites de consolation. Ça n’avait pas duré très longtemps. Leurs questions avaient fini par incommoder ses parents — la sollicitude, l’inquiétude, la compassion qu’ils lisaient dans les yeux de tous. Ou le soulagement, toujours ce même soulagement de ne pas être à leur place. De savoir leurs propres enfants en sécurité à la maison.

— On arrive.

Sa mère raccrocha et posa lentement le portable sur le plan de travail vieillot en inox. Pendant des années, elle avait mis la pression sur leur père pour qu’ils le remplacent, elle voulait un plan de travail moderne, mais il marmonnait toujours qu’il n’y avait aucune raison de jeter ce qui est fonctionnel et en bon état. Elle n’avait pas insisté. Elle se contentait d’évoquer le sujet de temps en temps, dans l’espoir que son mari change soudain d’avis.

Ricky ne pensait pas que sa mère se préoccupe encore du plan de travail. C’était étrange comme, du jour au lendemain, plus rien n’avait vraiment d’importance. La seule chose qui comptait, c’était de retrouver Victoria.

— Qu’est-ce qu’ils ont dit ?

Son père s’était levé, tandis que Ricky restait assis, les yeux rivés sur ses poings fermés. Le visage de sa mère révélait qu’ils n’allaient pas aimer ce qu’elle avait à dire.

— Ils l’ont trouvée. Elle est grièvement blessée, ils l’ont emmenée à l’hôpital d’Uddevalla. Gösta a dit qu’on ferait mieux de venir tout de suite. C’est tout ce que je sais.

Elle fondit en larmes, s’effondra comme si ses jambes ne la portaient plus. Son père eut juste le temps de l’attraper avant qu’elle tombe. Il lui caressa doucement les cheveux en murmurant des “allons, allons”, les larmes ruisselant sur ses joues aussi.

— Il faut qu’on parte maintenant, ma chérie. Mets ta veste, on va y aller. Ricky, aide maman. Moi, je vais démarrer la voiture.

Ricky hocha la tête et s’approcha de sa mère. Prenant son bras, il le passa doucement autour de ses propres épaules et la guida dans le vestibule. Il lui tendit sa doudoune rouge et l’aida à la mettre comme on aide un enfant. Un bras, puis l’autre, avant de remonter la fermeture éclair.

— Voilà, dit-il en posant ses bottes devant elle, puis il s’accroupit et les lui enfila.

Il s’habilla rapidement lui-même et ouvrit la porte d’entrée. Son père avait réussi à démarrer la voiture. Ricky le vit racler les vitres pour enlever le givre qui volait comme un nuage autour de lui, se mélangeant à la vapeur de son souffle.

— Putain d’hiver ! cria-t-il, et il se mit à gratter tellement fort qu’il devait sûrement rayer le pare-brise. Putain de saloperie d’hiver à la con !

— Monte dans la voiture, papa. Je vais le faire.

Ricky lui prit la raclette des mains, après avoir installé sa mère sur le siège arrière. Son père lui obéit sans résister. Ils avaient toujours laissé le père croire qu’il était celui qui décidait dans la famille. Tous les trois — sa mère, Victoria et lui-même — ils avaient un accord tacite : faire comme si Markus menait réellement la barque, alors que tout le monde savait qu’il était trop gentil pour commander qui que ce soit. Du coup, c’était Helena qui veillait subtilement à ce que les choses se fassent à sa façon. Après la disparition de Victoria, sa détermination s’était dégonflée comme une baudruche, au point que Ricky se demandait si elle avait jamais existé. Sa mère avait peut-être toujours été cette femme découragée, affaissée à l’arrière de la voiture, le regard perdu dans le vide. Aujourd’hui, pour la première fois depuis longtemps, il apercevait néanmoins autre chose dans ses yeux, un éclat d’impatience mêlée de panique, allumé par l’appel de la police.

Ricky prit le volant et se plongea dans ses réflexions. Il constata, étonné, que les vides laissés dans une famille se comblaient naturellement. De son propre chef, il s’était avancé pour prendre la place de sa mère. Comme s’il avait en lui une force qu’il avait toujours ignorée.

Victoria lui avait souvent dit qu’il était comme Ferdinand le taureau. Paresseux, bête et brave en façade mais, en cas de besoin, capable de s’opposer à n’importe qui. Il feignait toujours de la frapper pour son “paresseux, bête et brave”, alors que, secrètement, il aimait la façon dont sa sœur le décrivait. Il voulait bien être Ferdinand le taureau. Seulement, il n’avait plus l’esprit assez apaisé pour se contenter de respirer le parfum des fleurs. Ça, il ne pourrait le faire que quand Victoria serait de retour.

Ses larmes commencèrent à couler et il les essuya avec la manche de son blouson. Il ne s’était pas autorisé à imaginer qu’elle ne reviendrait pas. S’il l’avait fait, sa vie entière se serait écroulée.

Maintenant, on avait retrouvé Victoria. Ils ne savaient cependant pas encore ce qui les attendait à l’hôpital. Et il avait le pressentiment qu’il serait sans doute préférable de rester dans l’ignorance.


Helga Persson regarda par la fenêtre de la cuisine. La cour avait retrouvé son calme après l’arrivée tout à l’heure de Marta sur son cheval au galop. Elle vivait ici depuis un bon bout de temps, le cadre lui était familier, même s’il avait été transformé au fil des ans. La vieille grange était toujours là, alors que l’étable des vaches avait été démolie. C’est Helga qui s’était occupée des vaches. Sur son emplacement se dressait désormais l’écurie que Jonas et Marta avaient fait construire pour leur centre équestre.

Elle était heureuse que son fils ait choisi de s’établir si près d’elle, qu’ils soient voisins. Leurs maisons étaient situées à une centaine de mètres seulement l’une de l’autre. Il avait aussi installé son cabinet vétérinaire à domicile, ce qui lui permettait de faire fréquemment un saut chez elle. Chacune de ses visites meublait son quotidien, l’égayait, et Dieu sait qu’elle en avait besoin.

— Helga ! Heeeelgaaa !

La voix d’Einar remplit chaque recoin de la maison et l’encercla de toutes parts. Debout devant l’évier, elle ferma les yeux et serra les mâchoires. Mais il n’y avait plus en elle la moindre volonté de fuir. Ça faisait bien des années qu’il la lui avait ôtée à force de coups. Bien qu’à présent il soit sans défense et dépendant d’elle, elle était incapable de partir. Elle n’y songeait même pas. Partir pour aller où ?

— HEELGAAA !

Seule la voix d’Einar avait conservé sa puissance d’antan. Si les maladies et l’amputation des deux jambes — conséquence de son attitude négligente face au diabète — l’avaient privé de sa force physique, cette voix demeurait toujours aussi exigeante. Elle soumettait Helga aussi efficacement que l’avaient fait ses poings autrefois. Le souvenir des coups, des douleurs causées par une côte cassée, des meurtrissures à répétition restait tellement vivace que le seul son de sa voix ravivait la peur et la crainte de ne pas survivre la prochaine fois.

Elle se redressa, inspira profondément et lança :

— J’arrive !

D’un pas vif, elle monta l’escalier. Certes, Einar n’aimait pas attendre, ne l’avait jamais supporté, mais elle ne comprenait pas ce qui pouvait être aussi urgent. Il passait ses journées à se plaindre de tout et de rien, du temps qu’il faisait jusqu’à la manière dont le gouvernement dirigeait le pays.

— Il y a une fuite, annonça-t-il à son arrivée.

Elle ne répondit pas, se contentant de remonter les manches de son chemisier et de s’approcher de lui afin de constater l’étendue des dégâts. Elle savait qu’il en tirait du plaisir. Il ne la maintenait plus prisonnière par la violence, mais en revendiquant des soins qui auraient dû être réservés aux enfants qu’elle n’avait pas eus, ceux qu’elle avait perdus par sa faute. Un seul avait survécu. Parfois elle se disait qu’il aurait peut-être mieux valu que cet enfant aussi se fût échappé d’entre ses jambes dans un flot de sang. Mais que serait-elle devenue sans lui ? Jonas était toute sa vie.

Einar avait raison. La poche de stomie avait fui. Et pas qu’un peu. La moitié de sa chemise était mouillée et souillée.

— Pourquoi tu n’es pas venue tout de suite ? Tu n’as pas entendu que je t’appelais ? Qu’est-ce que tu peux bien avoir de si important à faire ?

Il la fixa de ses yeux larmoyants.

— J’étais aux toilettes. Je suis venue aussi vite que j’ai pu.

Elle déboutonna sa chemise, tira doucement sur les manches pour l’enlever sans salir davantage son corps.

— J’ai froid.

— Je vais te donner une autre chemise. Il faut d’abord que je te nettoie, dit-elle avec toute la patience qu’elle était capable de mobiliser.

— Je vais attraper une pneumonie.

— Ça sera vite fait. Tu n’auras pas le temps de t’enrhumer.

— Ah bon, parce que tu as une formation médicale maintenant ? Tu en sais plus que les docteurs, peut-être ?

Elle garda le silence. Il cherchait seulement à la déstabiliser. Sa plus grande satisfaction, c’était de la voir pleurer et le supplier de cesser. Dans ces cas-là, une calme jouissance faisait briller ses yeux. Mais elle n’avait pas l’intention de lui accorder ce plaisir. En général, désormais, elle parvenait à l’éviter. La source de ses larmes avait probablement tari au fil des ans.

Helga alla remplir d’eau la bassine dans la salle de bains jouxtant la chambre. La marche à suivre était inscrite dans son ADN : remplir la bassine d’eau savonneuse, mouiller le gant de toilette, essuyer le corps souillé d’Einar, lui mettre une chemise propre. Elle avait évoqué le sujet avec le médecin. Il lui avait répondu que les poches ne pouvaient pas fuir aussi souvent, c’était impossible. Or, les poches continuaient de fuir. Et elle continuait de nettoyer.

Einar tressaillit quand le gant frôla son ventre.

— C’est glacé !

— Je vais y ajouter de l’eau chaude.

Helga se leva, retourna dans la salle de bains, mit la bassine sous le robinet et fit couler l’eau chaude. Puis elle revint.

— Aïe ! C’est brûlant ! Tu essaies de m’ébouillanter, espèce de garce ?

Le hurlement d’Einar la fit sursauter. Elle ne dit rien, se contentant de saisir la bassine encore une fois et d’aller y ajouter de l’eau froide. Elle vérifia soigneusement que l’eau soit un peu plus chaude que la température corporelle, puis retourna dans la chambre. Cette fois, il ne dit rien quand le gant toucha sa peau.

— Quand est-ce qu’il vient, Jonas ? demanda-t-il pendant qu’elle rinçait le gant dans l’eau qui prit une teinte brun clair.

— Je ne sais pas. Il travaille. Il est chez les Andersson. Ils ont une vache qui va vêler, le veau se présente mal.

— Fais-le monter quand il arrive, dit Einar, et il ferma les yeux.

— Oui, répondit Helga à voix basse en essorant de nouveau le gant.


Gösta les vit arriver dans le couloir de l’hôpital, courant presque, et il dut combattre l’instinct de fuir dans la direction opposée. L’annonce qu’il s’apprêtait à leur faire se lisait sur son visage, il le savait. Il savait aussi ce qui se passerait ensuite et il eut raison. Dès que Helena croisa son regard, elle tâtonna à la recherche du bras de Markus avant de s’effondrer. Ses cris résonnèrent dans le couloir, interrompant tous les autres bruits.

Ricky resta comme pétrifié. Le visage blanc, il s’était arrêté derrière sa mère, tandis que Markus continuait machinalement d’avancer. Gösta déglutit avant d’aller à leur rencontre. Markus le dépassa, comme aveugle, comme s’il n’avait pas compris, comme s’il n’avait pas lu le même message que sa femme sur le visage de Gösta. Il continua d’avancer dans le couloir, sans but apparent.

Gösta ne l’arrêta pas. S’approchant de Helena, il la releva doucement et la prit dans ses bras. Ce n’était pas un geste auquel il était habitué. De toute son existence, il n’avait admis que deux personnes dans son intimité : sa femme, et la petite fille qui était restée avec eux durant une courte période et qui, grâce aux voies insondables du destin, était réapparue dans sa vie. Cela ne lui était donc pas tout à fait naturel d’étreindre une femme qu’il connaissait si peu. Mais depuis la disparition de Victoria, Helena l’avait appelé tous les jours, tantôt pleine d’espoir, tantôt résignée, furieuse et triste, pour demander des nouvelles de son enfant. Il n’avait jamais pu lui apporter autre chose que davantage d’inquiétude et de points d’interrogation. Et cette fois, il était celui qui mettait fin à tous ses espoirs. L’entourer de ses bras et la laisser pleurer contre sa poitrine était le moins qu’il puisse faire.

Gösta croisa les yeux de Ricky au-dessus de la tête de Helena. C’était un garçon remarquable. Il était la colonne vertébrale qui avait maintenu debout la famille de Victoria au cours de ces derniers mois. Se tenant là devant Gösta, visage blafard et expression hagarde, il avait retrouvé son air d’adolescent. Un adolescent qui venait de perdre pour toujours la candeur qui n’est donnée qu’aux enfants, la certitude que tout finit par s’arranger.

— On peut la voir ? demanda Ricky, la voix épaisse.

Gösta sentit Helena se figer. Elle se dégagea, essuya sa morve et ses larmes avec la manche de son manteau et le supplia des yeux.

Gösta fut incapable de soutenir ce regard. Comment allait-il leur expliquer qu’ils ne voulaient vraiment pas voir Victoria ? Et pourquoi.


Son cabinet de travail était encombré de papiers. Des notes mises au propre, des Post-it, des articles, des copies de photos. Un chaos total, dans lequel elle se sentait bien. Quand elle démarrait un nouveau livre, Erica tenait à s’entourer de toute la documentation dont elle disposait, de toutes les réflexions que lui inspirait l’affaire.

Mais cette fois, elle avait peut-être vu trop grand. Elle avait rassemblé un matériau énorme, une masse de données qui cependant provenaient uniquement de sources de deuxième main. Quelle que soit la qualité de ses livres, quel que soit le brio avec lequel elle relatait un cas d’homicide et répondait aux questions soulevées, tout dépendait toujours des informations, qui devaient impérativement être de première main. Jusqu’ici elle y était toujours parvenue. Parfois, les personnes concernées étaient faciles à convaincre. Certaines pouvaient même se montrer excessivement volubiles, brûlant d’envie de figurer dans les médias et de connaître leur quart d’heure de célébrité. D’autres fois, il fallait du temps. Elle devait user de diplomatie et expliquer en détail ce qui la motivait à ressortir un vieux dossier criminel, et la manière dont elle voulait raconter leur histoire. Pour finir, elle réussissait toujours. Jusqu’à maintenant, en tout cas. Avec Laila, c’était l’impasse. Lors de ses visites, elle avait tout tenté pour lui faire enfin raconter ce qui était arrivé. En vain. Laila parlait volontiers, mais pas de ça.

Frustrée, Erica posa les pieds sur son bureau et laissa divaguer ses pensées. Elle devrait peut-être appeler Anna. Sa petite sœur lui soufflait souvent de bonnes idées et de nouveaux angles d’attaque. Mais Anna n’était plus elle-même. Elle avait traversé tant d’horreurs ces dernières années, comme s’il n’y aurait jamais de fin à ses misères. Sa sœur avait beau être responsable d’une partie de ses propres malheurs, Erica était incapable de la juger. Elle comprenait la raison de tout ce qui était arrivé. La question était de savoir si Dan la comprendrait un jour, et lui pardonnerait. Erica en doutait. Elle connaissait Dan depuis toujours, ils avaient même été en couple dans leur jeunesse, et elle savait à quel point il pouvait se montrer buté. L’obstination et la fierté, qui figuraient parmi ses premières qualités, le pénalisaient plutôt dans les circonstances actuelles. Résultat : tout le monde, Anna, Dan, les enfants, et même Erica, était malheureux. Elle aurait tellement voulu que sa sœur connaisse enfin un peu de joie après l’enfer qu’elle avait vécu avec Lucas, le père de ses enfants.

C’était injuste que leurs vies aient pris des tours si différents. Erica était heureuse avec Patrik, leur mariage était solide et plein d’amour, elle avait trois enfants en bonne santé et une carrière d’écrivain qui décollait. Pour Anna, en revanche, les drames s’étaient succédé, et aujourd’hui, Erica ne savait plus comment l’aider. Cela avait toujours été son rôle : celle qui protège, celle qui soutient, celle qui prend soin. Anna avait été une personne gaie et épanouie qui croquait la vie à pleines dents. Mais le destin s’était chargé d’effacer cette femme-là, dont il ne restait plus qu’une coquille terne et égarée. L’ancienne Anna manquait à Erica.

Je l’appellerai ce soir, songea-t-elle, avant de saisir une chemise où elle avait réuni des articles de journaux qu’elle se mit à lire. Il régnait un silence merveilleux dans la maison. C’était tellement agréable d’avoir un métier lui permettant de travailler chez elle. Elle n’avait jamais ressenti le besoin d’avoir des collègues ou un bureau en ville. Elle aimait beaucoup trop sa propre compagnie.

Bizarrement, elle aurait voulu qu’il soit déjà l’heure d’aller chercher les jumeaux et Maja. Comment pouvaient cohabiter des sentiments aussi contradictoires face au quotidien familial ? Ce va-et-vient incessant entre l’euphorie et la contrariété l’épuisait. Elle pouvait serrer fort les poings dans ses poches pour ne pas exploser, et l’instant d’après inonder ses enfants de bisous jusqu’à ce qu’ils demandent grâce. Elle savait que Patrik ressentait la même chose.

Penser à Patrik et aux enfants la ramena tout naturellement à l’entretien qu’elle avait eu avec Laila. C’était tellement inconcevable. Comment pouvait-on franchir la frontière invisible et pourtant si nette entre le permis et l’interdit ? N’était-ce pas ça, l’essence même de la nature humaine : la capacité de freiner ses instincts les plus primitifs et de ne faire que ce qui est bon et moralement acceptable ? La capacité de respecter les lois et les codes qui régissent la société des hommes et lui permettent de fonctionner ?

Erica parcourut divers articles pendant une petite heure. C’était vrai, ce qu’elle avait dit tout à l’heure à Laila. Jamais elle ne pourrait faire de mal à ses enfants. Même pendant ses phases les plus noires, quand elle avait sombré dans la dépression après la naissance de Maja, au milieu du chaos de l’arrivée des jumeaux, pendant les nuits blanches ou les crises de colère qui parfois semblaient durer des heures, même quand les enfants répétaient “Non !” chaque fois qu’ils ouvraient la bouche, elle n’avait jamais songé à leur faire du mal. Pourtant, ses notes, le paquet de documents sur ses genoux, les photos sur son bureau constituaient la preuve que cette frontière pouvait être transgressée.

Elle savait que les habitants de Fjällbacka appelaient la maison qui apparaissait sur ces photos la “Maison de l’horreur”. Le qualificatif n’était pas particulièrement original mais approprié. Personne n’avait voulu l’acheter après la tragédie, et elle s’était lentement délabrée. Erica observa une photo de l’époque. Rien ne révélait ce qui s’y était passé. Blanche aux huisseries grises, un peu isolée en haut d’une colline et entourée de rares arbres, elle semblait tout à fait normale. Erica se demanda quel aspect elle pouvait bien avoir aujourd’hui.

Puis elle se redressa et posa la photographie sur la table. Pourquoi ne l’avait-elle jamais visitée ? En général, elle cherchait toujours à voir les lieux de crime. Elle avait procédé ainsi pour tous ses livres sauf celui-ci. Quelque chose l’avait retenue. Ça n’avait même pas été une décision consciente de sa part — elle ne l’avait pas fait, simplement.

Ça attendrait le lendemain. Il était l’heure d’aller chercher les petits monstres. Son ventre se noua dans un mélange d’envie et de fatigue.


La vache luttait vaillamment. Jonas était trempé de sueur après avoir tenté pendant plusieurs heures de tourner le veau dans le bon sens. Récalcitrante, la grande laitière ne comprenait pas qu’il cherchait à l’aider.

— Bella est notre meilleure vache, dit Britt Andersson.

Avec Otto, son mari, elle gérait la ferme située à quelques kilomètres de la propriété de Marta et Jonas. L’exploitation n’était pas grande mais dynamique, les vaches représentant la première source de revenus. Britt était une femme énergique. À ce que lui rapportait le lait qu’elle vendait à la laiterie coopérative, elle ajoutait les gains d’une petite boutique rurale où elle commercialisait ses propres fromages. Elle semblait inquiète en regardant sa vache.

— Oui, c’est une bonne bête, notre Bella, dit Otto.

Il se gratta la nuque d’un air soucieux. C’était le quatrième vêlage de Bella et les trois autres s’étaient bien passés. Mais ce veau se présentait dans une mauvaise posture et refusait catégoriquement de sortir. Bella s’épuisait de plus en plus.

S’il renonçait maintenant, la vache et le veau mourraient tous les deux. Jonas essuya la sueur de son front et se prépara à une nouvelle tentative pour remettre le veau dans la bonne position. Il passa une main rassurante sur le pelage soyeux de Bella. Sa respiration était courte et saccadée et ses yeux exorbités.

— Allez, ma belle, on va essayer de le sortir maintenant, ton veau.

Il enfila de nouveau les longs gants en plastique. Lentement, avec détermination, il introduisit sa main dans l’étroit conduit jusqu’à ce qu’elle atteigne le veau. Il fallait qu’il attrape une des pattes du petit animal pour le retourner, fermement mais avec douceur afin de ne rien casser.

— Je tiens un des sabots, dit-il, et du coin de l’œil il vit Britt et Otto s’étirer pour mieux voir. Tout doux maintenant, ma vieille, ça va aller.

En parlant d’une voix basse et agréable, il commença à tirer sur la patte. Aucun résultat. Il exerça une traction un peu plus forte, mais en vain.

— Comment ça se passe, il bouge ?

Otto se grattait tellement fort les cheveux que Jonas se dit qu’il allait finir tout déplumé.

— Pas encore, répondit-il entre ses dents.

La sueur coulait et il était obligé de cligner sans cesse pour essayer d’éloigner un cheveu de sa frange blonde qui s’était pris dans ses cils. Il ne pensait cependant qu’à une seule chose : extraire le veau. La respiration de Bella se fit de plus en plus superficielle et elle posa la tête sur la paille, comme prête à abandonner.

— J’ai peur de casser quelque chose, ajouta-t-il.

Il mobilisa toutes ses forces, tira encore un peu plus, retint son souffle et pria pour ne pas entendre le bruit d’une fracture. Et soudain, il sentit le veau se dégager de la position où il était coincé. Encore quelques efforts, et le petit animal atterrit sur le sol, secoué et poisseux, mais vivant. Britt se précipita vers lui et se mit à le frotter avec de la paille. D’une main ferme et pleine d’amour, elle l’essuya et le massa, et ils le virent s’animer peu à peu.

Bella gisait immobile sur le flanc. Son veau était né, cette vie qui avait grandi en elle pendant près de neuf mois, mais elle ne montra aucune réaction. Jonas la contourna et s’accroupit près de sa tête.

— Ça y est, c’est fini. Tu as été courageuse, ma belle.

Il frotta son doux pelage noir et continua à lui parler, comme il l’avait fait pendant tout le vêlage. Elle ne réagit pas. Puis elle finit par lever péniblement la tête et regarder en direction de son veau.

— Tu as eu une jolie petite fille. Regarde, Bella, dit Jonas en continuant à la flatter.

Il sentit son pouls se calmer. Le veau était tiré d’affaire, et Bella s’en tirerait probablement aussi. Il se releva, parvint enfin à éloigner le cheveu de ses cils et hocha la tête en direction de Britt et Otto.

— Ça me semble un très joli petit veau, celui-là.

— Merci, Jonas, dit Britt, et elle vint le serrer contre elle.

Un peu mal à l’aise, Otto tendit sa grosse pogne.

— Merci, t’as vraiment été à la hauteur, dit-il en secouant vigoureusement la main de Jonas.

— Je n’ai fait que mon boulot.

Il afficha un grand sourire. C’était toujours satisfaisant quand les choses finissaient bien. Il n’aimait pas les situations insolubles, que ce soit dans son travail ou dans la sphère privée.

Content que l’épisode se soit si bien terminé, il sortit son portable de sa poche et fixa l’écran quelques secondes. Puis il se précipita vers sa voiture.

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