Lasse sifflota en longeant la route. La satisfaction qu’il avait ressentie la veille après la réunion de la congrégation demeurait. La sensation d’appartenance lui faisait l’effet d’une ivresse sobre. C’était tellement libérateur d’être débarrassé de tous ces niveaux de gris et de réaliser que la réponse à ses questions se trouvait dans la Bible.

Sa démarche était juste, il le savait. Sinon, pourquoi Dieu lui en avait-il donné les moyens ? Pourquoi l’avait-il placé au bon endroit au bon moment, en face de quelqu’un qui méritait d’être puni ? Le jour même où cela s’était produit, il venait de prier Dieu de l’aider à se sortir d’une situation de plus en plus difficile. Il avait cru que la réponse à ses prières viendrait sous la forme d’un emploi, mais c’est une tout autre voie qui s’était présentée. Et la personne qui en subissait les conséquences était de la pire espèce, celle des pécheurs qui méritaient une justice biblique.

Terese avait commencé à poser des questions sur leur situation financière. C’est lui qui veillait à ce que les factures soient payées, mais elle avait demandé comment son modeste salaire de caissière de supermarché pouvait suffire à tout couvrir. Il avait murmuré quelque chose à propos d’indemnités de chômage, mais il voyait bien qu’elle était sceptique. Enfin, ça finirait par s’arranger. Les réponses viendraient à lui, c’était certain.

Il se rendait maintenant à la baignade de Sälvik. C’est lui qui avait choisi ce lieu de rendez-vous, sachant qu’il serait désert à cette époque de l’année. La plage, située tout près du camping, grouillait de monde en été, mais elle était vide en cette saison. Et la première maison était relativement éloignée. C’était un endroit parfait pour se rencontrer, il le proposait chaque fois.

La chaussée était glissante et il descendait lentement la route qui menait à la plage. Elle était blanche de neige et une glace épaisse recouvrait l’eau jusqu’à plusieurs dizaines de mètres du bord. Au bout du ponton, un trou avait été percé dans la glace par les fous furieux qui insistaient pour prendre un bain de mer en hiver. Personnellement, il soutenait que le climat suédois ne convenait pas à la baignade, même en été.

Il était le premier arrivé. Le froid s’insinuait sous ses vêtements et il regretta de ne pas avoir mis un deuxième pull. Mais ayant dit à Terese qu’il se rendait à une réunion à la congrégation, il avait craint d’éveiller ses soupçons en s’emmitouflant sous plusieurs couches de vêtements.

L’impatience le gagna quand il s’avança sur le ponton. La structure en bois était dure et raide à cause des poteaux pris dans la glace. Il consulta sa montre et fronça les sourcils, irrité. Arrivé tout au bout, il s’appuya aux montants de l’échelle de baignade et regarda en bas. Les fanatiques des bains d’hiver avaient dû faire trempette récemment, la glace ne s’était pas encore reformée à la surface du trou. Il frémit. La température de cette eau-là avoisinait probablement zéro degré !

En entendant des pas sur le ponton, il se retourna.

— Vous êtes en retard, dit-il en tapotant sur sa montre. Donnez-moi l’argent tout de suite, qu’on puisse repartir. Je ne tiens pas à être vu et on se gèle ici.

Il tendit la main et sentit l’optimisme l’envahir. Dieu était bon, qui lui avait apporté cette solution. Le mépris qu’il éprouvait pour la personne devant lui était si profond qu’il empourpra ses joues.

Mais son mépris se mua rapidement en surprise. Puis en peur.


Son livre ne lui laissait aucun répit, elle y pensait sans arrêt. Quand Patrik avait expliqué qu’il était obligé d’aller travailler, Erica s’était d’abord agacée car elle avait prévu une autre visite à Laila. Puis le bon sens l’avait emporté. Évidemment qu’il était obligé d’aller au commissariat, même un samedi. L’enquête sur la disparition de Victoria était entrée dans une phase intense, et Patrik n’abandonnerait pas avant d’avoir bouclé l’affaire.

Grâce à Anna, qui était venue garder les enfants, Erica se trouvait de nouveau dans la salle des visites de l’établissement. Elle ne savait pas trop comment démarrer l’entretien, mais le silence ne semblait pas déranger Laila, qui regardait par la fenêtre, l’air pensif.

— J’ai visité la maison l’autre jour, finit par dire Erica.

Elle observa Laila pour voir comment elle réagirait à cette révélation, mais ses yeux bleus restèrent de glace.

— J’aurais peut-être dû le faire plus tôt, mais je crois qu’inconsciemment, j’hésitais à y aller.

— Ce n’est qu’une maison, répondit Laila avec un haussement d’épaules.

Toute sa personne exprimait l’indifférence et Erica eut envie de se pencher pour la secouer. Cette femme qui y avait vécu, qui avait accepté qu’on y enferme son enfant, qu’on l’enchaîne comme une bête dans une cave obscure, comment pouvait-elle se montrer si insensible devant une telle cruauté ? Quelles que soient les horreurs que Vladek lui avait fait subir, oui, même s’il l’avait complètement brisée, comment avait-elle pu rester impassible ?

— Il te frappait souvent ? demanda Erica en essayant de conserver son calme.

Laila plissa le front.

— Qui ça ?

— Vladek.

Faisait-elle semblant d’être bête ? Erica avait vu son dossier médical de l’hôpital d’Uddevalla, elle connaissait la liste des blessures.

— C’est si facile de condamner, dit Laila en regardant la table. Vladek n’était pas un homme mauvais.

— Comment peux-tu dire ça après ce qu’il vous a fait, à Louise et à toi ?

Malgré ses connaissances en victimologie, Erica ne comprenait pas pourquoi Laila continuait à protéger Vladek. Alors qu’elle avait fini par le tuer, pour se défendre ou pour se venger de la violence qu’il leur faisait subir, aux enfants et à elle.

— Tu l’aidais à enchaîner Louise ? Il te forçait ? C’est pour ça que tu te tais ? Parce que tu te sens coupable ?

Erica la harcela de questions comme jamais auparavant. C’était peut-être sa rencontre de la veille avec Nettan qui la faisait enrager, la détresse de cette femme face à la disparition de sa fille. Ce n’était pas normal d’être si indifférente devant l’inconcevable souffrance de son propre enfant.

Sans parvenir à se maîtriser, elle ouvrit le sac qu’elle emportait partout et en sortit le dossier avec les photographies.

— Regarde ça ! Tu as oublié comment c’était chez vous quand la police a débarqué ? Non, mais regarde !

Erica posa une photo sur la table et la poussa vers Laila qui finit par la regarder de mauvaise grâce. Erica lui en montra une autre.

— Et là. La cave telle qu’elle était ce jour-là. Tu vois la chaîne et les gamelles avec la nourriture et l’eau ? Comme pour un animal ! C’était une petite fille qui était enchaînée là, ta fille, que Vladek tenait prisonnière au sous-sol. Et tu le laissais faire. Je peux comprendre que tu l’aies tué, j’aurais fait pareil si quelqu’un avait traité mon enfant de la sorte. Mais pourquoi est-ce que tu le protèges ?

Elle s’arrêta et chercha son souffle. Le cœur battant, elle réalisa que la gardienne l’observait par la vitre de la porte. Elle baissa le ton.

— Pardon, Laila. Je… je ne voulais pas te blesser. C’est la visite à la maison qui a dû me perturber.

— J’ai entendu que les gens l’appellent la Maison de l’horreur, dit Laila en repoussant les clichés sur la table. C’est bien trouvé. C’était une maison de l’horreur. Mais pas comme vous l’imaginez.

Elle se leva et alla frapper à la porte pour qu’on la laisse sortir.

Restée seule à la table, Erica se maudit. Laila ne voudrait sûrement plus lui parler, et elle ne pourrait jamais terminer son livre.

Qu’est-ce que Laila insinuait avec cette dernière phrase ? Qu’est-ce qui n’était pas comme ils l’imaginaient ? En grommelant, elle ramassa les photos et les remit dans le dossier.

Une main sur son épaule vint interrompre ses réflexions contrariées, celle de la gardienne qui s’était tenue devant la porte.

— Venez, je vais vous montrer quelque chose.

— Quoi donc ?

— Vous verrez. C’est dans la chambre de Laila.

— Elle n’y est pas retournée ?

— Non, elle est sortie dans la cour. C’est là qu’elle va en général quand elle est troublée, pour marcher un peu. Elle y restera sûrement un bon moment, mais on va faire vite, on ne sait jamais.

Erica lut en catimini le badge épinglé sur la blouse de la gardienne. Betty. Elle la suivit, et comprit qu’elle allait voir pour la première fois la pièce où Laila passait le plus clair de son temps.

Au fond du couloir, Betty ouvrit une porte et Erica entra. Elle ignorait complètement à quoi ressemblaient les chambres des internées, et avait probablement regardé trop de séries télé américaines, car elle avait imaginé une sorte de cellule capitonnée. Elle trouva une pièce agréable et douillette à souhait. Un lit méticuleusement fait, une table de chevet avec un réveil et un petit éléphant en porcelaine rose qui faisait un gros dodo, une table où était posé un poste de télévision. Des rideaux jaunes encadraient la petite fenêtre certes placée haut sur le mur, mais qui laissait quand même entrer un peu de lumière.

— Laila ignore que nous sommes au courant.

Betty s’approcha du lit et se mit à genoux.

— Vous avez le droit de faire ça ? demanda Erica en regardant la porte.

Elle ne savait pas si elle était nerveuse parce que Laila risquait d’arriver ou parce qu’un supérieur pourrait surgir et prétendre que les droits de Laila étaient bafoués.

— Nous avons des droits sur tout ce qu’il y a dans les chambres des internées, dit Betty en glissant un bras sous le lit.

— Oui, mais moi, je ne fais pas partie du personnel, protesta Erica, tout en s’efforçant de contenir sa curiosité.

Betty sortit une petite boîte, se leva et la lui tendit.

— Vous voulez voir ou pas ?

— Bien sûr que je veux voir.

— Alors je vais faire le guet. Moi, je sais déjà ce qu’il y a dedans.

Elle alla entrouvrir la porte pour surveiller le couloir.

Après un regard inquiet sur la gardienne, Erica s’assit sur le lit, la boîte sur les genoux. Si Laila arrivait maintenant, le peu de confiance qu’elle pouvait encore lui accorder s’évanouirait. Mais comment résister à la tentation de découvrir ce que renfermait cette boîte ? Betty semblait croire qu’elle trouverait cela intéressant.

En retenant sa respiration, elle ôta le couvercle. Elle ne s’attendait à rien de précis, mais le contenu la prit au dépourvu. Elle sortit, l’une après l’autre, les coupures de journaux, et des pensées désordonnées fusèrent dans sa tête. Pourquoi Laila conservait-elle des articles de presse sur les jeunes filles disparues ? Pourquoi ces disparitions l’intéressaient-elles ? Erica parcourut rapidement les textes et constata que Laila avait dû découper pratiquement tout ce que la presse locale et les tabloïdes avaient écrit sur le sujet.

— Elle peut revenir d’un moment à l’autre, lança Betty en guettant le couloir. Mais vous êtes d’accord avec moi, c’est étrange, non ? Elle se jette sur les journaux dès qu’ils arrivent, puis elle demande qu’on les lui rende une fois que tout le monde les a lus. Je ne comprenais pas à quoi ils lui servaient avant de trouver la boîte.

— Je vous remercie, dit Erica en reposant précautionneusement les coupures dans la boîte. Elle était où ?

— Tout au fond, dans le coin, collée au pied du lit.

Erica la remit à sa place. Avec ce nouvel élément, elle ne savait pas très bien comment poursuivre ses investigations. Ça ne signifiait pas forcément grand-chose. Laila s’intéressait peut-être à ces affaires par simple curiosité. Les gens pouvaient se passionner pour les sujets les plus farfelus. Mais elle ne croyait pas vraiment à cette hypothèse. Il devait y avoir un lien entre la vie de Laila et ces filles qu’elle n’avait jamais rencontrées. Et Erica avait bien l’intention de le trouver.


— Nous avons pas mal de questions à voir ensemble, déclara Patrik.

Tous opinèrent de la tête. Annika se tenait prête, munie d’un bloc-note et d’un stylo, et Ernst, couché sous la table, attendait les miettes qui tomberaient. Rien qui ne sorte de l’ordinaire, hormis l’ambiance tendue de la cuisine.

— Nous sommes allés à Göteborg hier, Martin et moi. Nous avons rencontré Anette Wahlberg, la mère de Minna, et aussi Gerhard Struwer qui nous a fait part de sa perception de l’affaire à partir du matériel qu’il avait reçu.

— De la couillonnade, oui, marmonna Mellberg comme sur commande. Gaspillage de ressources précieuses.

Patrik l’ignora et poursuivit :

— Martin a mis au propre ses notes, vous aurez chacun une copie.

Annika prit les documents posés sur la table et commença à les distribuer.

— Je vais vous exposer les points les plus importants, mais ensuite je voudrais que vous lisiez le rapport complet, au cas où j’aurais omis un détail.

Aussi brièvement que possible, Patrik rendit compte des deux entretiens.

— De ce qu’a dit Struwer, je retiens surtout deux éléments. Premièrement, il a souligné que le cas de Minna tranche avec les autres. Les divergences portent sur son histoire familiale, mais aussi sur la manière dont elle a disparu. La question est de savoir s’il existe une raison particulière. Suivre le conseil de Struwer et examiner sa disparition de plus près me semble pertinent. C’est pour ça que j’ai voulu rencontrer sa mère. Le ravisseur avait peut-être un lien personnel avec elle, ce qui, le cas échéant, pourrait nous aider à élucider l’affaire de Victoria. Ce travail doit bien entendu être mené en collaboration avec la police de Göteborg.

— Justement, glissa Mellberg. Je l’ai déjà dit, c’est une démarche sensible et…

— Nous n’allons marcher sur les pieds de personne, ajouta Patrik, épaté de constater qu’il fallait systématiquement que Mellberg répète les choses au moins deux fois. Nous aurons, je l’espère en tout cas, l’occasion de les rencontrer. Le deuxième conseil de Struwer était en effet de réunir les représentants des districts pour faire le point ensemble. Ce ne sera pas facile à organiser, mais il faut essayer.

— Ça va coûter bonbon. Le voyage de tout ce petit monde, le séjour, le temps de travail. La direction ne validera jamais, s’indigna Mellberg, et il glissa à Ernst un morceau de brioche sous la table.

Patrik se retint de pousser un gros soupir. Travailler avec Mellberg était comme se faire lentement arracher une dent. Ni simple ni indolore.

— Nous réglerons ce problème en temps et en heure. Il n’est pas impossible que la police nationale estime cette affaire prioritaire et nous alloue une enveloppe budgétaire.

— Ça devrait être faisable. On pourrait proposer de se retrouver à Göteborg ? suggéra Martin.

— Oui, bonne idée, dit Patrik. Annika, tu peux gérer ça ? Je sais que c’est le week-end, certains vont être difficiles à joindre, mais j’aimerais qu’on avance aussi vite que possible.

— Pas de problème.

Annika prit note dans son carnet, ajoutant un grand point d’exclamation.

— C’est vrai que tu es tombé sur ta tendre moitié à Göteborg ? demanda Gösta.

Patrik leva les yeux au ciel.

— Les nouvelles vont vite !

— Quoi ? Erica était à Göteborg ? Qu’est-ce qu’elle foutait là ? Encore en train de fourrer son nez partout ? explosa Mellberg avec tant d’emportement que ses cheveux dégringolèrent sur son oreille. Il faut que tu apprennes à serrer la vis à ta légitime. C’est pas possible de toujours l’avoir dans les pattes comme ça. Nous, on a un boulot à faire !

— Je lui ai parlé, elle ne recommencera pas.

Patrik se montra calme, mais il sentit l’irritation de la veille revenir au galop. C’était un comble qu’Erica ne comprenne pas qu’avec ses lubies, elle risquait de gêner le travail de la police et de causer de gros dégâts.

Mellberg lui jeta un regard hargneux.

— Elle n’a pas vraiment l’habitude de t’écouter.

— Je sais, mais je te promets que ça ne se reproduira pas.

Patrik comprit qu’il n’était pas crédible pour deux sous et se hâta de changer de sujet.

— Gösta, tu m’as fait un rapport hier au téléphone, tu peux nous en parler ? Surtout la deuxième partie, elle me paraît assez prometteuse.

Gösta hocha la tête. Lentement et méthodiquement, il relata sa visite chez Jonas, la kétamine volée peu de temps avant la disparition de Victoria. Il rendit compte du lien qu’il avait établi entre la jeune fille et la plainte de la voisine et pour finir évoqua le mégot trouvé dans le jardin de cette dernière.

— Bon boulot Gösta ! dit Martin. On a donc une vue imprenable sur la chambre de Victoria depuis le jardin de cette femme ?

Gösta bomba le torse. Ce n’était pas souvent qu’on le complimentait pour ses initiatives.

— Oui, on peut regarder droit dans la pièce. Je pense que notre homme s’est tenu là, et a fumé ses clopes pendant qu’il l’épiait. J’ai trouvé le mégot pile à l’endroit où Katarina avait aperçu sa silhouette.

— Et le mégot a été envoyé au labo, glissa Patrik.

— Absolument, confirma Gösta. Il est parti chez Torbjörn, et s’il contient un ADN, on pourra le comparer avec un suspect éventuel.

— Sans tirer de conclusions hâtives, je pense que c’est le ravisseur qui se trouvait là. Il voulait se faire une idée des habitudes de Victoria pour préparer son enlèvement, déclara Mellberg d’un air satisfait, en croisant les mains sur son ventre. On n’a qu’à faire comme ils ont fait en Angleterre, dans ce village, vous savez ? Prélever l’ADN de tous les habitants de Fjällbacka puis comparer les résultats avec celui du mégot. Et hop, on tiendra notre homme. Simple, génial.

— Premièrement, nous ne savons pas s’il s’agit d’un homme, dit Patrik avec une patience forcée. Deuxièmement, nous ne savons pas si le ravisseur est domicilié ici, surtout si l’on considère les lieux où les autres filles ont disparu. Le cas de Minna Wahlberg devrait plutôt nous faire pencher pour Göteborg, il me semble.

— Toujours aussi négatif, grommela Mellberg, mécontent de le voir torpiller un plan que, pour sa part, il trouvait brillantissime.

— Réaliste, je dirais, riposta Patrik.

Il regretta immédiatement. Il était inutile de s’énerver contre Mellberg. S’il cédait à ce genre de sentiments, il n’aurait plus le temps pour rien d’autre. Il enchaîna donc rapidement :

— J’ai appris que Paula est venue hier ?

— Oui, je lui ai un peu parlé du cas. Cette histoire de langue tranchée lui rappelait quelque chose qu’elle avait lu dans un ancien rapport. Le problème, c’est qu’elle ne sait plus où, ni de quoi il s’agissait. Cerveau d’allaitement.

Mellberg fit tourner son index contre sa tempe, mais en entendant Annika souffler de mépris, il baissa promptement sa main. S’il y avait une personne que Mellberg ne voulait surtout pas provoquer, c’était bien la secrétaire du commissariat. Et peut-être Rita, quand elle était de mauvais poil.

— Elle a passé deux bonnes heures aux archives, dit Gösta. Mais je ne pense pas qu’elle ait trouvé ce qu’elle cherchait.

— Non, elle devait revenir aujourd’hui, annonça Mellberg avec un sourire contrit à Annika qui semblait toujours en rogne.

— Du moment qu’elle ne s’attend pas à une rémunération, dit Patrik.

— Non, pas de problème. À dire vrai, je crois qu’elle a besoin de prendre un peu le large, ajouta Mellberg dans un rarissime accès de perspicacité.

— Si elle préfère venir s’enterrer aux archives, c’est qu’elle doit vraiment tourner comme un lion en cage à la maison, sourit Martin.

Son visage s’illumina et Patrik réalisa qu’on ne le voyait pas souvent sourire. Il fallait impérativement qu’il garde un œil sur Martin. C’était sûrement difficile de faire son travail de deuil et d’assumer son rôle de père tout en prenant part à une enquête exigeante. Il lui rendit son sourire.

— Oui, espérons pour elle que la pêche sera fructueuse. Et pour nous aussi.

Gösta leva la main.

— Oui ? fit Patrik.

— Je n’arrive pas à lâcher cette histoire de cambriolage chez Jonas. Ça vaudrait quand même le coup de poser quelques questions aux filles de l’écurie. Vérifier ce qu’elles ont pu voir.

— Très juste. Tu pourras faire ça cet après-midi, juste après la cérémonie d’hommage. Mais il faut y aller avec des pincettes, elles seront sûrement bouleversées.

— Oui, et je peux emmener Martin. Ça se passera mieux si on est deux.

Patrik jeta un regard à Martin.

— Mouais, tu penses que c’est vraiment néces…

— C’est bon, je l’accompagne, l’interrompit Martin.

Patrik hésita un instant.

— D’accord, finit-il par dire, avant de se tourner vers Gösta : Et tu restes en contact avec Torbjörn pour les résultats du test ADN ?

Gösta opina du chef.

— Bien. Ensuite on devrait faire du porte-à-porte chez les voisins de Katarina, quelqu’un d’autre a pu remarquer un rôdeur dans le coin. Et il faut vérifier avec la famille Hallberg s’ils se sont rendu compte que quelqu’un les épiait.

Gösta passa sa main dans ses cheveux gris, qui se dressèrent immédiatement sur sa tête, comme des poils de chèvre drus.

— Je pense qu’ils l’auraient signalé. Je crois même qu’on le leur a déjà demandé, mais je peux vérifier dans les comptes rendus d’interrogatoire.

— Repose-leur quand même la question de vive voix. Je peux me charger de l’enquête de voisinage. Et Bertil, tu peux assurer la permanence ici et voir avec Annika pour l’organisation de la grande réunion ?

— Bien sûr. Je suis l’homme de la situation. Ils vont tous vouloir traiter avec le chef, le responsable de l’enquête.

— Parfait, c’est parti ! dit Patrik, et il vit une lueur amusée dans les yeux de Martin.

Il se sentit tout de suite un peu ridicule ; après tout, ils n’étaient pas dans un épisode de Hill Street Blues. Mais si ça pouvait rendre le sourire à Martin.


— Dans une semaine, il y a un nouveau concours. Tu devrais oublier l’autre et aller de l’avant.

Jonas caressa les cheveux de Molly. Il ne cessait de s’étonner de sa ressemblance avec sa mère.

— On dirait le docteur Phil à la télé, marmonna-t-elle, la tête enfouie dans son oreiller.

La joie qu’elle avait ressentie à l’idée d’avoir une voiture était vite retombée et elle boudait de nouveau à cause de la compétition manquée.

— Tu vas le regretter si tu ne t’entraînes pas à fond. D’ailleurs, ce n’est même pas la peine d’y aller dans ce cas-là. Tu t’en voudras à mort si tu ne gagnes pas, et maman et moi, on n’y pourra rien.

— Marta n’en a rien à faire, dit Molly en marmonnant.

Jonas stoppa net son mouvement et retira sa main.

— Tu veux dire que tous les kilomètres qu’on se tape, toutes les heures qu’on y consacre, ça ne compte pas ? Maman… Marta a investi de l’argent et du temps dans tes concours, et pas qu’un peu. C’est vraiment ingrat de ta part de dire ça.

Sa voix était tranchante, mais il fallait que sa fille devienne adulte un jour.

Molly se redressa lentement. Tout son être exprimait la surprise de l’avoir entendu lui parler sur ce ton, et elle ouvrit la bouche, prête à protester. Finalement, elle baissa les yeux.

— Pardon, dit-elle à voix basse.

— Excuse-moi, qu’est-ce que tu dis ??

— Pardon !

Les sanglots montèrent dans sa gorge, et Jonas passa son bras autour de ses épaules. Il savait qu’il l’avait trop gâtée, il comprenait qu’il avait contribué aussi bien à ses mauvais qu’à ses bons côtés. Mais elle venait d’adopter le bon comportement. La vie exigeait parfois qu’on s’incline, elle devait l’apprendre.

— Allons, ma puce, allons… Tu veux qu’on descende au manège ? Il faut que tu t’entraînes si tu veux battre Linda Bergvall. Ne la laisse pas croire qu’elle va garder son titre.

— Non… dit Molly en essuyant ses larmes dans sa manche.

— Allez, viens. Je ne travaille pas aujourd’hui, je pourrai assister à l’entraînement. Maman t’attend en bas avec Scirocco.

Molly bascula les jambes par-dessus le bord du lit, et Jonas vit l’instinct de compétition scintiller dans ses yeux. Ils se ressemblaient tant. Ni l’un ni l’autre n’aimait perdre.

Quand ils arrivèrent dans le manège, Marta tenait Scirocco sellé et prêt à être monté. Elle regarda ostensiblement sa montre.

— Mademoiselle daigne enfin venir. Tu aurais dû être là il y a une demi-heure.

Jonas lança un regard d’avertissement à sa femme. Un mot de trop et Molly retournerait tout droit dans sa chambre pour bouder sur son lit. Il vit que Marta négociait avec elle-même. Elle détestait devoir se caler sur Molly, et elle détestait la complicité entre père et fille, même si elle s’en était volontairement exclue. Mais elle aimait gagner aussi, fût-ce par l’intermédiaire d’une enfant qu’elle n’avait jamais désirée et jamais comprise.

— J’ai préparé la piste, dit-elle en laissant le cheval aux soins de Molly.

Avec agilité, celle-ci se hissa en selle et prit les rênes. À l’aide de ses cuisses et de ses talons, elle guida Scirocco qui, habitué à sa cavalière, obéit. Dès que Molly se retrouvait sur le dos d’un cheval, l’adolescente renfrognée disparaissait. Elle se métamorphosait en jeune femme forte, sûre d’elle, calme et apaisée. Jonas adorait être témoin de cette transformation.

Il monta s’asseoir dans les gradins pour observer le travail de Marta. Elle instruisait sa fille avec compétence. Elle savait exactement comment amener la cavalière et sa monture à se surpasser. Molly avait un don naturel pour les disciplines équestres, mais c’était Marta qui perfectionnait son talent. Elle était fantastique, debout au centre du manège, faisant voler le cheval et sa cavalière par-dessus les obstacles par ses brèves instructions. Ils formaient une équipe formidable, Marta, Molly et lui. Il sentit l’attente et l’excitation familières germer lentement dans son corps.


Installée dans son cabinet de travail, Erica passait en revue la longue liste de choses à faire. Anna avait dit qu’elle pouvait rester avec les enfants toute la journée s’il le fallait, et Erica avait sauté sur la proposition. Elle avait tant de gens à rencontrer, tant de matériel à analyser, et elle avait pris beaucoup de retard. Sinon, elle aurait peut-être déjà compris pourquoi Laila avait conservé tous ces articles. Tout à l’heure, en quittant l’institution, elle avait envisagé de revenir sur ses pas et de lui poser la question, avant de comprendre que ça ne mènerait nulle part. Du coup, elle était rentrée directement à la maison pour essayer d’en apprendre davantage.

— Mamaaaaan ! Les jumeaux se disputent !

La voix de Maja la fit sursauter. D’après Anna, les enfants avaient eu un comportement exemplaire en son absence, mais depuis son retour on aurait dit qu’ils s’entre-tuaient au rez-de-chaussée.

Elle dévala l’escalier en deux enjambées et se précipita dans le séjour. Maja observait d’un œil furibard ses petits frères qui se battaient sur le canapé.

— Ils gâchent tout quand je regarde la télé, maman. Ils me piquent la télécommande, ils appuient tout le temps sur stop.

— Très bien ! rugit Erica un peu plus fort que voulu. Alors le mieux, c’est que personne ne regarde la télé.

Elle s’avança pour attraper la télécommande. Les garçons levèrent les yeux, tout étonnés, avant de se mettre à hurler en chœur. Erica compta lentement jusqu’à dix, mais sentit quand même l’irritation la gagner et la transpiration suinter sous ses bras. Elle n’aurait jamais cru qu’être mère mettrait sa patience à si rude épreuve. Et elle était désolée de punir encore une fois Maja, qui n’y était pour rien.

Anna, qui était dans la cuisine avec Emma et Adrian, arriva dans le séjour à son tour. En voyant l’expression d’Erica, elle eut un petit sourire en coin.

— Toi, ça te ferait du bien de sortir de chez toi un peu plus souvent. Tu n’as pas d’autres visites à faire ? Profites-en, tant que je suis là !

Erica allait lui répondre qu’elle lui était déjà très reconnaissante de pouvoir travailler en paix, quand une pensée la frappa. Il y avait effectivement une chose qu’elle devait faire. Un point sur la liste avait particulièrement retenu son attention.

— Je dois partir travailler encore un peu, les enfants, mais Anna va rester avec vous. Si vous êtes gentils, elle vous donnera un goûter.

Les garçons se turent immédiatement. Le mot goûter avait un effet magique.

Erica embrassa chaleureusement sa sœur, puis alla téléphoner dans la cuisine. Il fallait d’abord qu’elle s’assure de ne pas se déplacer pour rien. Un quart d’heure plus tard elle roulait en direction d’Uddevalla. Les enfants étaient probablement attablés devant des brioches, des biscuits et un verre de sirop. Ils allaient se gaver de sucre, tant pis, c’était un problème qu’elle gérerait plus tard.

Elle n’eut aucun mal à trouver la petite maison mitoyenne où habitait Wilhelm Mosander. L’homme s’était montré curieux au téléphone, et il ouvrit la porte avant même qu’elle ait eu le temps de poser le doigt sur la sonnette.

— Entrez, dit-il, et, après s’être débarrassée de la neige sur ses bottes, elle pénétra dans le vestibule.

Elle n’avait jamais rencontré Wilhelm Mosander auparavant, mais son nom lui était familier. Avant de prendre sa retraite, il était un journaliste légendaire à Bohusläningen, et son reportage le plus connu portait sur le meurtre de Vladek Kowalski.

— Alors vous êtes en train d’écrire un nouveau livre ?

Il la précéda dans la cuisine. Erica regarda autour d’elle et constata que si la maison était petite, elle était aussi propre et bien tenue. Elle ne voyait aucune trace de présence féminine, et devina que Wilhelm était célibataire. Comme s’il lisait dans ses pensées, il dit :

— Il y a dix ans, quand ma femme est morte, notre maison est devenue trop grande pour moi et je l’ai vendue pour m’installer ici. Celle-ci est plus facile à entretenir, mais ça fait tout de suite un peu spartiate quand on ne sait pas y faire pour les rideaux et ces trucs-là.

— Je trouve que c’est très agréable chez vous, répondit Erica en s’asseyant à la table pour le rituel du café. Et pour répondre à votre question : mon nouveau livre va parler de la Maison de l’horreur.

— Et en quoi pensez-vous que je pourrais vous être utile ? Je suppose que vous avez déjà lu la plupart de mes articles là-dessus.

— Oui, Kjell Ringholm à Bohusläningen m’a aidée à avoir accès aux archives du journal. Je dispose de pas mal de données concernant le déroulement des événements et le jugement. Ce que j’aimerais maintenant, c’est entendre les impressions de quelqu’un qui était sur place. J’imagine que vous avez fait des observations et en avez tiré des conclusions impossibles à mentionner dans vos articles. Vous avez peut-être même une théorie sur l’affaire ? Si j’ai bien compris, vous ne l’avez jamais vraiment lâchée.

Erica sirota son café tout en observant le vieux journaliste.

— C’est vrai, il y avait de quoi en pondre, des articles, confirma Wilhelm en soutenant son regard, et une lueur brilla dans ses yeux. Je n’ai jamais suivi un cas aussi fascinant, ni avant ni après. Personne n’aurait pu rester impassible.

— Oui, c’est l’une des histoires les plus épouvantables que j’aie jamais entendues. J’aimerais vraiment savoir ce qui s’est réellement passé ce jour-là.

— Nous sommes deux alors, dit Wilhelm. Même si Laila a avoué le meurtre, je n’ai jamais pu me débarrasser de la sensation que quelque chose clochait. Je n’ai pas de théorie, mais je pense que la vérité est plus complexe.

— J’en suis convaincue moi aussi, dit Erica, tout excitée. Le problème, c’est que Laila refuse de parler.

— Mais elle a accepté de vous rencontrer ? Je ne l’aurais jamais cru.

— Oui, on s’est vues quelques fois. Ça faisait un moment que j’insistais, je lui envoyais des lettres, je la contactais par téléphone, et j’avais presque abandonné quand tout à coup elle a dit oui.

— C’est sidérant. Pendant toutes ces années, elle s’est tue, puis soudain elle accepte de vous voir… J’ai moi-même essayé d’innombrables fois d’obtenir une interview, en vain.

Wilhelm secoua la tête comme s’il avait du mal à en croire ses oreilles.

— Mais elle ne me confie rien. Je n’ai pas réussi à lui faire dire quoi que ce soit d’exploitable.

Erica put entendre la résignation dans sa propre voix.

— Racontez-moi ! Elle est comment ? Comment va-t-elle ?

L’entretien était en train de dévier. C’est Erica qui était censée poser des questions à Wilhelm et pas le contraire, mais elle décida de se montrer prévenante. Ce serait donnant donnant.

— Elle a l’air calme. Maîtrisée. Mais quelque chose la tracasse, c’est évident.

— Elle ressent de la culpabilité à votre avis ? Pour le meurtre ? Pour ce qu’ils ont fait à leur fille ?

Erica réfléchit.

— Oui et non. Elle ne paraît pas vraiment avoir de regrets, et en même temps elle endosse la responsabilité de ce qui s’est passé. C’est difficile à expliquer. Comme elle n’en parle pas, je me contente de lire entre les lignes, et il est possible que j’interprète de travers, que je me laisse influencer par mes propres sentiments face à son acte.

— Oui, c’était tellement atroce. Vous avez visité la maison ?

— J’y suis allée l’autre jour. Elle est assez délabrée, elle est restée vide tout ce temps. Mais c’était comme si les murs avaient conservé des souvenirs… Je suis descendue à la cave aussi.

Erica frémit en s’en rappelant.

— Je comprends ce que vous voulez dire. Ça me dépasse, qu’on puisse maltraiter un enfant comme l’a fait Vladek. Et que Laila ait laissé faire. Personnellement, j’estime qu’elle est aussi coupable que lui, même si elle vivait dans la terreur de ce qu’il pouvait entreprendre. Il y a toujours des issues, et l’instinct maternel devrait être plus fort que tout.

— Ils n’ont pas traité leur fils de cette manière. Pourquoi Peter s’en est-il mieux tiré, à votre avis ?

— Je n’ai jamais réussi à comprendre. Vous avez sans doute lu l’article où j’interviewais quelques psychologues à ce sujet.

— Oui, ils soutenaient que c’est par misogynie que Vladek tournait sa violence uniquement contre sa femme et sa fille. Mais ça ne colle pas vraiment non plus. D’après le dossier médical, Peter avait des blessures. Une luxation de l’épaule, une profonde entaille au couteau.

— C’est vrai, mais ce n’est pas comparable avec ce que Louise a enduré.

— Savez-vous ce qu’est devenu Peter ? Je n’ai pas réussi à le localiser. Enfin, pas encore.

— Moi non plus. Si vous y parvenez, est-ce que vous pouvez m’en tenir informé ?

— Vous n’êtes pas à la retraite ?

Erica réalisa aussitôt que c’était une question stupide. Cela faisait belle lurette que le cas Kowalski avait cessé d’être uniquement une mission journalistique pour Wilhelm, si toutefois il s’était jamais réduit à ça. Elle pouvait lire dans ses yeux qu’au fil des ans, cette affaire avait tourné à l’obsession. Et en effet il ne répondit pas à la question, et continua à parler de Peter.

— C’est un petit mystère. Comme vous le savez sans doute, il a vécu chez sa grand-mère après le meurtre, et apparemment il s’y plaisait. Mais sa grand-mère a été tuée lors d’un cambriolage qui a mal tourné. Il avait quinze ans à l’époque, il participait à un stage de football à Göteborg au moment du drame, et après cela, il a disparu, comme évaporé.

— Aurait-il pu se suicider ? demanda Erica en exprimant ses pensées à voix haute. En s’arrangeant pour qu’on ne retrouve jamais son corps ?

— Allez savoir. Ce serait une énième tragédie familiale.

— Vous pensez à la mort de Louise ?

— Tout juste. Elle s’est noyée pendant son séjour en famille d’accueil. Elle n’a pas été placée chez la grand-mère, mais dans une famille agréée. Chez des gens dont on estimait qu’ils sauraient mieux la soutenir après le traumatisme qu’elle avait vécu.

— Un accident de baignade inexpliqué, c’est ça ? demanda Erica en essayant de se remémorer les détails de ce qu’elle avait lu là-dessus.

— Oui, Louise et l’autre fille que ce couple avait accueillie — elles avaient le même âge — ont probablement été emportées au large par les courants. On ne les a jamais retrouvées. La fin tragique d’une vie tragique.

— Le seul membre de la famille encore en vie serait donc la sœur de Laila qui est installée en Espagne ?

— Sans doute. Cela dit, elles n’avaient pas beaucoup de contacts, même avant le meurtre. J’ai essayé de m’entretenir avec elle à quelques reprises, mais elle ne veut plus entendre parler de Laila. Vladek, lui, avait quitté sa famille et le monde du cirque en choisissant de rester en Suède avec Laila.

— Quel étrange mélange d’amour et de… mal, dit Erica, faute d’un mot plus adapté.

Wilhelm eut tout à coup l’air très fatigué.

— Ce que j’ai vu dans ce salon et dans cette cave, c’est l’incarnation du mal.

— Vous étiez présent sur la scène du crime ?

Il hocha la tête.

— À l’époque, c’était plus facile de s’introduire sur des lieux où on n’avait pas vraiment le droit d’être. J’avais mes contacts dans la police et ils m’ont laissé jeter un coup d’œil. Il y avait du sang partout dans le salon. Apparemment, ils avaient trouvé Laila assise là, en plein milieu. Elle n’a pas bronché, elle les a suivis, très calmement.

— Et Louise était enchaînée quand ils l’ont découverte, constata Erica.

— Oui, dans la cave, maigre et misérable.

Erica déglutit en visualisant la scène.

— Vous avez eu l’occasion de rencontrer les enfants ?

— Non. Peter était tout petit quand ça s’est passé. Les journalistes ont eu le bon sens de les laisser tranquilles, et la grand-mère et la famille d’accueil les ont tout le temps protégés des médias.

— Laila a tout de suite avoué. Vous savez pourquoi ?

— Elle ne pouvait pas faire autrement. À l’arrivée de la police, elle se tenait près du corps de Vladek, le couteau à la main. C’est elle-même qui a appelé les secours. Au téléphone, elle a dit : “J’ai tué mon mari.” C’est d’ailleurs la seule phrase qu’ils ont réussi à lui faire prononcer au sujet du meurtre. Elle l’a répétée pendant le procès, et depuis personne ne semble avoir pu briser son silence.

— Pour quelle raison a-t-elle accepté de me parler alors, à votre avis ? demanda Erica.

Wilhelm réfléchit un instant avant de répondre.

— Eh bien, on peut se le demander. Elle était obligée de rencontrer les policiers, ainsi que les psychologues, mais elle se prête de son plein gré à vos rendez-vous.

— Elle a peut-être envie de compagnie, elle en a marre de toujours voir les mêmes têtes, suggéra Erica, sans vraiment croire à cette explication.

— Ça m’étonnerait de Laila. Il doit y avoir autre chose. Elle n’a rien dit qui détonne, rien qui vous ait fait réagir, aucun indice autour d’un changement ou d’un événement nouveau ?

Il se pencha en avant, il était désormais assis tout au bord de sa chaise.

— Il y a une chose…

Erica hésita. Puis elle respira profondément et évoqua les articles que Laila dissimulait dans sa chambre. Que cela puisse avoir un lien avec leurs rencontres était un peu tiré par les cheveux, elle le comprenait parfaitement. Mais Wilhelm était tout ouïe et son esprit bouillonnait.

— Vous n’avez pas pensé à vérifier la date ?

— Quelle date ?

— La date à laquelle Laila a finalement accepté de vous voir ?

Erica fouilla fébrilement dans sa mémoire. C’était à peu près quatre mois auparavant, mais elle ne se souvenait pas du jour exact. Puis elle se rappela brusquement : c’était le lendemain de l’anniversaire de Kristina. Elle donna la date à Wilhelm qui, avec un sourire de travers, se pencha et ramassa par terre une grosse pile d’anciens numéros de Bohusläningen. Il chercha celui qui correspondait à la date fournie par Erica, proféra quelques “hum hum” de satisfaction quand il l’eut trouvé et présenta une page ouverte à Erica. Elle maudit sa bêtise. Évidemment. C’était forcément ça. La question maintenant était juste de savoir ce que cela signifiait.


L’air dans la grange était opaque et de la fumée sortait de sa bouche quand elle respirait. Helga serra plus fort son manteau sur elle. Elle savait que, pour Jonas et Marta, les dîners du vendredi étaient une corvée. La lassitude qu’elle lisait sur leur visage l’indiquait clairement. Mais ces dîners étaient le point d’équilibre de son existence, le seul moment où elle avait l’impression qu’ils formaient une véritable famille.

Hier, il avait été plus difficile que jamais d’entretenir l’illusion. Car oui, ce n’était que ça : une illusion, un rêve. Elle en avait eu, des rêves. Quand elle avait rencontré Einar, il avait pris le relais, remplissant sa vie tout entière avec ses épaules larges, ses cheveux blonds et un sourire qu’elle avait trouvé chaleureux, mais qui — elle l’avait appris à ses dépens — signifiait bien autre chose.

Elle s’arrêta devant la voiture dont Molly avait parlé, sachant pertinemment que c’était celle-là. Si elle avait eu l’âge de sa petite-fille, elle aurait choisi la même. Helga laissa son regard balayer les véhicules dans la grange. Vides et tristes, ils n’en finissaient pas de rouiller.

Elle se rappelait exactement la provenance de chacun d’eux, chaque voyage qu’avait fait Einar pour acquérir de vieilles guimbardes à retaper. Il fallait de nombreuses heures de travail avant que les épaves soient en état d’être vendues. En réalité, cette activité n’avait pas été si lucrative, juste assez pour leur permettre de vivre décemment, et Helga n’avait jamais eu à se faire de souci pour l’argent. Einar avait au moins su accomplir ça : il les avait fait vivre, Jonas et elle.

Lentement elle s’éloigna de la voiture de Molly, comme elle l’appelait mentalement, et s’approcha d’une vieille Volvo noire constellée de grosses taches de rouille, au pare-brise éclaté. Elle aurait été belle si Einar avait eu le temps de la remettre à neuf. En fermant les yeux, elle revoyait le visage de son mari quand il rentrait en remorquant une nouvelle voiture. Elle devinait tout de suite si le voyage s’était bien passé. Parfois il partait juste pour la journée, parfois ses tournées le menaient à l’autre bout de la Suède et il restait absent toute la semaine. Quand il pénétrait dans la cour, les joues en feu et un éclat fiévreux dans le regard, elle savait qu’il avait trouvé ce qu’il voulait. Ensuite, pendant des jours, voire des semaines, il se laissait absorber par son travail. Elle pouvait alors se consacrer à Jonas, à la maison. Elle était débarrassée des crises, de la haine froide dans ses yeux, de la douleur. C’étaient ses heures les plus heureuses.

Elle toucha la voiture et frémit en sentant la tôle froide sous sa main. La lumière dans la grange s’était lentement déplacée pendant sa déambulation parmi les véhicules, et les rayons du soleil qui entraient par les interstices du mur se réfléchirent soudain dans la laque noire. Elle retira sa main. Cette voiture ne vivrait plus. Elle était un objet mort, qui appartenait au passé. Et Helga allait veiller à ce qu’il en soit toujours ainsi.


Erica se pencha en arrière sur sa chaise dans la salle des visites. En partant de chez Wilhelm, elle s’était rendue directement au centre de détention. Il fallait absolument qu’elle parle avec Laila. Heureusement celle-ci paraissait s’être calmée depuis le matin et avait accepté de la recevoir. Elle n’avait peut-être pas été aussi affectée qu’Erica l’avait craint.

Elles étaient toutes les deux silencieuses depuis un moment. Laila l’observait, non sans une certaine inquiétude.

— Comment ça se fait que tu aies voulu me revoir aujourd’hui ?

Erica pesa le pour et le contre. Elle ne savait pas trop quelle réponse donner, mais elle sentait instinctivement que Laila se fermerait comme une huître si elle mentionnait les coupures de journaux et si elle évoquait la possibilité d’un lien.

— Je n’ai pas cessé de penser à ce que tu m’as dit, finit-elle par lâcher. Que c’était effectivement une maison de l’horreur, mais pas de la manière dont tout le monde l’imaginait. Qu’est-ce que tu entendais par là ?

Laila regarda par la fenêtre.

— Pourquoi parler de ça ? Ce ne sont pas des choses qu’on a envie de ressasser.

— Ça, je peux le comprendre. Mais vu que tu acceptes de me voir, je pense qu’au fond c’est de ça dont tu as besoin. Ce serait peut-être bien de le partager avec quelqu’un, de pouvoir travailler dessus.

— Les gens exagèrent l’importance de la parole. Ils voient des thérapeutes et des psychologues, ils ruminent l’histoire avec leurs amis, le moindre événement doit être analysé. Il vaut mieux passer certaines choses sous silence.

— Tu parles de toi-même, là, ou de ce qui s’est passé ? demanda Erica doucement.

Laila se détourna de la fenêtre et la fixa avec ses étranges yeux bleu de glace.

— Des deux peut-être, répondit-elle.

Ses cheveux semblaient encore plus courts que d’habitude. Elle venait sans doute de les faire couper.

Erica décida de changer de tactique.

— Nous n’avons pas beaucoup évoqué le reste de ta famille. Tu veux bien qu’on en parle ? demanda-t-elle, guettant une fissure dans le mur de silence dont Laila s’était entourée.

Laila haussa les épaules.

— Je suppose que oui.

— Ton père est mort quand tu étais petite, mais tu étais proche de ta mère.

— Oui, maman était ma meilleure amie.

Un sourire éclaira son visage, la rajeunissant immédiatement de plusieurs années.

— Et ta sœur aînée ?

— Elle vit en Espagne depuis de nombreuses années, finit-elle par dire. Nous n’avons jamais été proches, et elle a pris ses distances quand… c’est arrivé.

— Elle a une famille ?

— Oui, elle est mariée à un Espagnol, ils ont un fils et une fille.

— Ta mère s’est donc occupée de Peter. Pourquoi Peter et pas Louise ?

Laila lâcha un rire dur.

— Maman n’aurait jamais pu s’occuper de Fille. Avec Peter, c’était différent. Lui et ma mère se sont toujours très bien entendus.

— Fille ? Vous appeliez Louise Fille ?

— Oui, dit Laila à voix basse. C’est Vladek qui a commencé et ensuite c’est resté, comme un prénom.

Pauvre enfant, songea Erica. Elle s’efforça de contenir sa colère et de se concentrer sur les questions qu’elle devait poser.

— Et pourquoi Louise, ou Fille si tu préfères, ne pouvait-elle pas habiter avec ta mère ?

Laila croisa son regard, presque avec insolence.

— C’était tout simplement une enfant très difficile. C’est tout ce que j’ai à dire là-dessus.

Erica dut accepter de ne pas aller plus loin, et changea de voie.

— À ton avis, qu’est-ce qui est arrivé à Peter quand ta mère… est décédée ?

Une vague de douleur parcourut le visage de Laila.

— Je ne sais pas. Il a disparu, comme ça. Je crois… Je crois qu’il n’en pouvait plus. Il n’a jamais été très fort. C’était un garçon sensible.

— Tu penses qu’il s’est suicidé ?

Erica essaya de poser la question avec tout le tact possible. D’abord il n’y eut aucune réaction chez Laila, puis elle hocha lentement la tête, les yeux baissés.

— Mais il n’a jamais été retrouvé ? demanda Erica.

— Non.

— Il faut une force intérieure incroyable pour supporter autant de pertes.

— On supporte plus qu’on ne l’imagine. Quand on n’a pas le choix. Je ne suis pas spécialement croyante, mais on dit que Dieu ne met pas plus de fardeaux sur vos épaules que ce qu’Il vous sait capable de porter. Et Il doit savoir que je peux en porter beaucoup.

— Il va y avoir une cérémonie d’hommage à l’église de Fjällbacka aujourd’hui, dit Erica en observant Laila attentivement.

Elle prenait des risques en orientant l’entretien sur la piste de Victoria.

— Ah bon ?

Laila l’interrogea du regard, mais Erica vit qu’elle savait très bien de quoi elle parlait.

— Pour la jeune fille enlevée qui est morte juste après avoir été retrouvée. Tu as sûrement entendu parler d’elle. Elle s’appelait Victoria Hallberg. Ses parents vivent un moment très difficile. Comme les parents de celles qui sont toujours disparues.

— Oui. J’imagine que oui.

Laila parut lutter pour garder son calme.

— Leurs filles ont disparu et ils savent maintenant ce que Victoria a subi, ils doivent souffrir le martyre en imaginant que leur propre enfant a peut-être été exposée à la même horreur.

— Je sais seulement ce que j’ai lu dans le journal, dit Laila en déglutissant. Mais ça doit être affreux.

— Tu as suivi l’affaire de près ?

La mine de Laila était équivoque :

— Mouais, on lit les journaux tous les jours ici. Alors, oui, on peut dire que j’ai suivi l’affaire, comme tout le monde.

— Je vois, dit Erica en pensant à la boîte remplie de coupures soigneusement pliées dissimulée sous le lit.

— Tu sais, je suis assez fatiguée. Je ne peux plus parler maintenant. Il faudra que tu reviennes un autre jour, déclara Laila en se levant brusquement.

Un instant, Erica envisagea de la mettre au pied du mur. De lui dire qu’elle était au courant pour les coupures, qu’elle devinait que Laila avait un lien personnel avec les disparitions, mais sans comprendre lequel. Puis elle se ravisa. Le visage de Laila s’était fermé et ses mains serraient tellement fort le dossier de la chaise que les jointures en étaient toutes blanches. Si elle avait quelque chose à raconter, elle n’était pas en état de le faire.

Spontanément, Erica se leva, fit un pas en avant et caressa sa joue. C’était la première fois qu’elle la touchait, et elle trouva sa peau étonnamment lisse.

— À bientôt, on parlera une autre fois, dit-elle doucement.

En se dirigeant vers la porte, elle sentit le regard de Laila dans son dos.


Tyra entendit Terese fredonner dans la cuisine et alla la rejoindre. Elle la trouvait tellement plus joyeuse quand Lasse n’était pas à la maison. Et puis sa mère n’était pas fâchée pour l’incident de la veille, elle avait accepté son explication comme quoi elle avait oublié et était allée voir une copine. Il valait mieux ne rien lui dire, ce serait compliqué à gérer si elle apprenait la vérité.

— Qu’est-ce que tu prépares ?

Sa mère se tenait devant la table, les mains pleines de farine. Elle en avait même sur le visage. L’ordre et la propreté n’avaient jamais été son fort, et quand elle préparait à manger, Lasse se plaignait toujours que la cuisine ressemblait à un champ de bataille.

— Des kanelbullar. Je me suis dit que ça ferait un bon petit goûter après l’église cet après-midi. Je voudrais en mettre au congélo aussi.

— Lasse est à Kville ?

— Oui, comme d’hab.

De sa main pleine de farine, Terese écarta une mèche de cheveux, et son visage blanchit encore davantage.

— Bientôt tu ressembleras au Joker, dit Tyra.

Elle sentit des papillons dans son ventre quand elle vit sa mère sourire. C’était si rare désormais, elle avait toujours l’air triste et fatigué. Mais la sensation de bien-être disparut aussi vite qu’elle était apparue. L’absence de Victoria revenait engloutir sa joie à chaque instant. Et l’idée de cette cérémonie d’hommage lui serrait la gorge. Elle ne voulait pas lui dire adieu.

Elle contempla sa mère en silence un moment.

— Au fait, il était comment, Jonas, comme petit ami ? dit-elle ensuite.

— Pourquoi tu veux savoir ça ?

— Je ne sais pas. Je me suis rappelé d’un coup que vous étiez sortis ensemble.

— Il était difficile à cerner. Assez fermé, en retrait. Un peu mou, en quelque sorte. Je me souviens que j’ai dû batailler pour qu’il ose ne serait-ce que glisser sa main sous mon pull.

— Maman !

Tyra se boucha les oreilles avec un regard de reproche à Terese. C’étaient là des choses qu’on ne voulait pas entendre à propos de sa mère. Elle préférait penser à elle comme à une poupée Barbie, complètement asexuée.

— Mais je t’assure, c’était un vrai trouillard. Son père était terriblement tyrannique. Parfois il semblait avoir peur de lui, et sa mère aussi d’ailleurs.

Terese étala la pâte sur la table et en tartina toute la surface d’une bonne couche de beurre.

— Tu crois qu’il les frappait ?

— Qui ? Einar ? Non, ça, je n’en ai jamais été témoin. Je l’entendais surtout gueuler et donner des ordres. Je pense qu’il fait partie de ces hommes qui aboient plus qu’ils ne mordent. Mais je ne le croisais pas très souvent. Il partait régulièrement pour dénicher des épaves de voitures ou alors il était dans la grange à les retaper.

— Ils se sont rencontrés comment, Jonas et Marta ?

Terese se figea et tarda quelques secondes à répondre, laissant l’occasion à Tyra de chiper un petit bout de pâte qu’elle fourra dans sa bouche.

— En fait, je ne l’ai jamais vraiment su. C’est allé très vite, comme si elle avait surgi de nulle part. J’étais jeune et naïve, je croyais qu’on resterait ensemble pour toujours, quand Jonas a subitement rompu. Faire des histoires, ça n’a jamais été mon truc, alors je suis partie, et puis c’est tout. J’ai été triste bien sûr, mais ça n’a pas duré.

Elle saupoudra la pâte beurrée de cannelle avant de la rouler sur elle-même.

— Et depuis, il n’y a pas eu des ragots sur Jonas et Marta ? Des rumeurs ?

— Tu sais ce que je pense des rumeurs, Tyra, dit Terese sévèrement tout en coupant le rouleau de pâte en tranches épaisses. Mais pour répondre à ta question : non, je n’ai jamais rien entendu de particulier, à part qu’ils sont bien ensemble. Et moi, j’ai rencontré ton père. Jonas et moi, on n’était pas faits l’un pour l’autre. On était tellement jeunes. Tu verras, tu connaîtras sûrement une passion de jeunesse, toi aussi.

— Arrête, dit Tyra, et elle se sentit rougir.

Elle détestait quand sa mère lui parlait de mecs et de trucs dans ce genre. Elle n’y comprenait rien.

Terese la scruta de plus près.

— Mais pourquoi tu poses toutes ces questions sur Jonas ? Et sur Marta ?

— Oh, pour rien. J’avais envie de savoir, c’est tout.

Tyra haussa les épaules et essaya de prendre un air détaché. Elle changea rapidement de sujet :

— Molly va pouvoir récupérer une des voitures dans la grange, une Coccinelle. Jonas a promis de la retaper pour elle.

Une pointe de jalousie se glissa dans sa voix malgré elle, et elle se rendit compte que cela n’avait pas échappé à sa mère.

— Je suis désolée de ne pas pouvoir te donner tout ce que je voudrais. Nous… Je… Tu comprends, la vie ne prend pas toujours la direction qu’on avait espérée.

Terese soupira et parsema de sucre perlé les viennoiseries qu’elle avait posées sur une plaque.

— Je sais, ce n’est pas grave, s’empressa de dire Tyra.

Elle n’avait pas voulu paraître ingrate. Elle savait que sa mère faisait de son mieux. Et elle eut honte de penser à une voiture en ce moment. Victoria, elle, n’aurait jamais de voiture.

— Comment ça se passe pour Lasse et sa recherche de travail ?

— Dieu ne semble pas avoir de boulot à lui proposer de sitôt, répondit Terese avec une moue de mépris.

— Nan, il a sûrement autre chose à faire, Dieu, que de s’occuper du chômage de Lasse.

Terese interrompit son mouvement et regarda sa fille.

— Tyra… commença-t-elle, en cherchant les mots justes. Tu penses qu’on s’en sortirait tout seuls ? Sans Lasse ?

Un instant le silence régna dans la cuisine. Dans l’appartement on n’entendait que le chahut dans la chambre des garçons. Puis Tyra répondit tranquillement :

— Oui. Je pense qu’on s’en sortirait très bien.

Elle embrassa sa mère sur sa joue enfarinée, puis alla dans sa chambre se changer. Toutes les filles du centre équestre iraient à la cérémonie d’hommage à Victoria. Elles semblaient presque grisées par l’événement. Tyra les avait entendues chuchoter fébrilement et même discuter des habits qu’elles allaient mettre. Les idiotes. Elles étaient si superficielles et stupides. Aucune n’avait connu Victoria autant qu’elle. Enfin, de la façon dont elle pensait l’avoir connue. Elle sortit lentement sa robe préférée du placard. L’heure était venue de dire adieu.


Garder les jumeaux et Maja lui avait offert une parenthèse bienvenue dans sa routine. Anna n’avait pas menti à Erica, ils s’étaient réellement comportés de manière exemplaire toute la journée, comme le font souvent les enfants. Ce n’est qu’auprès des parents qu’ils donnent libre cours à leur turbulence. La présence d’Emma et d’Adrian y avait sûrement été pour beaucoup aussi. Ils étaient les idoles de leurs cousins du simple fait si enviable d’être “des graaands”.

Elle sourit pour elle-même en essuyant le plan de travail. Ça ne lui était plus arrivé depuis longtemps, elle avait perdu l’habitude. Hier, lorsque Dan et elle avaient parlé ici, dans la cuisine, un espoir s’était allumé. Elle savait qu’il pourrait s’éteindre à tout moment, car Dan s’était aussitôt muré dans le silence. Mais ils avaient quand même fait un petit pas l’un vers l’autre.

Elle n’avait pas menti en affirmant qu’elle était prête à déménager si c’était ce qu’il voulait. Elle était même allée sur le Net deux ou trois fois pour chercher un appartement qui pourrait leur convenir, à elle et aux enfants. Mais ce n’était pas ce qu’elle souhaitait. Elle aimait Dan d’un amour profond.

Ces derniers mois, ils avaient malgré tout fait quelques petites tentatives pour jeter un pont au-dessus du gouffre qui les séparait. Un soir chargé d’émotion et de vin, Dan avait même touché son corps, et elle s’était agrippée à lui comme une naufragée. Ils avaient fait l’amour, mais le lendemain, il avait semblé si tourmenté qu’elle avait eu envie de s’enfuir. Ils ne s’étaient plus touchés depuis. Jusqu’à leur étreinte maladroite hier dans la cuisine.

Anna regarda par la fenêtre de la cuisine. Les enfants jouaient dehors. Petits et grands adoraient les batailles de boules de neige et faire des bonshommes de neige. Elle s’essuya les mains sur un torchon et posa doucement une main sur son ventre. Elle avait porté l’enfant de Dan, et elle essaya d’en retrouver la sensation. Il aurait été malhonnête d’attribuer son faux pas au chagrin de l’avoir perdu, on ne pouvait pas charger un enfant innocent d’un tel fardeau. Mais à la douleur de l’absence se mêlait la culpabilité, et elle pensait parfois que tout aurait été différent si leur petit garçon avait vécu. Il aurait joué, là, dehors, avec ses grands frère et sœur, un petit Bibendum emmitouflé sous plusieurs épaisseurs de vêtements chauds.

Erica avait peur que les jumeaux ne rappellent à Anna le fils qu’elle avait perdu. Et au début, c’était effectivement le cas. Elle avait été jalouse, elle avait ruminé de sombres pensées d’injustice. Puis c’était passé. Il n’existait pas de balance pour veiller à ce que les choses soient équitablement réparties dans le monde. Aucun raisonnement logique ne pouvait expliquer pourquoi Dan et elle avaient perdu cet enfant tant désiré. Maintenant, tout ce qu’elle pouvait espérer, c’est qu’ils trouveraient un chemin pour revivre chaque jour l’un avec l’autre.

Une boule de neige vint frapper la vitre et Anna croisa le regard effrayé d’Adrian. Sa main recouverte d’une moufle se plaqua sur sa bouche. Elle eut le cœur serré de voir sa mine inquiète et se décida aussitôt. Allant tout droit dans le vestibule, elle enfila ses vêtements d’hiver et ouvrit grande la porte d’entrée, présenta sa meilleure imitation d’un monstre hideux et rugit :

— Ah, mes petits loups ! Vous allez voir ce que c’est, une vraie bataille de boules de neige !

Les enfants n’en crurent pas leurs yeux. Puis une explosion de cris de joie monta vers le ciel d’hiver.


Gösta et Martin s’installèrent tout au fond de l’église. Gösta avait décidé d’assister à l’hommage rendu à Victoria dès qu’il avait appris qu’une telle cérémonie serait organisée. Le sort épouvantable de la jeune fille avait éveillé l’inquiétude et la peur à Fjällbacka. Dans l’attente de l’enterrement qui aurait lieu plus tard pour des raisons liées à l’enquête, les amis et la famille se retrouveraient pour parler de Victoria, se souvenir d’elle et extérioriser le sentiment d’horreur qui les avait envahis face aux supplices endurés par la jeune fille. Il était tout à fait légitime que Martin et lui soient présents en tant que représentants des forces de l’ordre.

Assis sur le dur banc d’église, il avait du mal à tenir à distance ses propres souvenirs. Il avait vécu deux enterrements en ces lieux : celui de son fils et, bien des années plus tard, celui de sa femme. Gösta fit tourner sur son doigt l’alliance qu’il portait encore. Il n’avait jamais trouvé l’occasion propice pour l’enlever. Maj-Britt avait été son grand amour, sa compagne, son âme sœur, et il n’avait jamais songé à la remplacer.

Les chemins que prend la vie sont vraiment insondables, songea-t-il. Parfois il se demandait si, après tout, il n’existait pas une puissance supérieure qui dirigeait l’humanité à sa guise. Il n’y avait jamais cru auparavant, il se serait plutôt dit athée, mais il sentait chaque jour un peu plus la présence de Maj-Britt. Comme si elle marchait à ses côtés. Et c’était un vrai miracle qu’Ebba, après tant d’années, ait trouvé une place si évidente dans sa vie et dans son cœur.

Il laissa son regard balayer l’intérieur de l’église. Un beau bâtiment en pierre locale, le célèbre granit du Bohuslän, percé de hautes fenêtres qui laissaient entrer des flots de lumière. À gauche, une chaire bleue. À l’avant, derrière la balustrade sculptée, l’autel. L’église était, une fois n’est pas coutume, pleine à craquer. Des membres de la famille et beaucoup de jeunes de l’âge de Victoria. Sûrement des camarades de classe, mais Gösta reconnaissait aussi plusieurs filles du club d’équitation. Elles étaient regroupées sur deux rangs intermédiaires d’où montaient des sanglots bruyants.

Gösta jeta un regard oblique à Martin et réalisa qu’il n’aurait peut-être pas dû lui proposer de l’accompagner. Récemment, c’était sa compagne Pia qui avait reposé dans un cercueil devant l’autel, et il put voir au visage blanc de son collègue que c’était exactement ce à quoi il pensait.

— Écoute, je peux très bien me charger de cette mission tout seul, si tu préfères. Tu n’es pas obligé de rester là.

— Ça ira, répondit Martin avec un sourire forcé.

Tout au long de l’hommage à Victoria, il maintint le regard dirigé droit devant lui.

Quand le dernier hymne se tut, Gösta espéra que cette cérémonie émouvante avait apporté un peu de consolation à la famille. Au premier rang, les parents de Victoria se relevèrent avec peine, Helena s’appuyant sur Markus. Ils sortirent par l’allée centrale et l’assemblée les suivit d’un pas lent.

La famille et les amis se réunirent par petits groupes sur le parvis de l’église. La journée était glaciale mais belle, la neige au sol reflétait le soleil étincelant. Frigorifiés, pudiques, les yeux rougis par les pleurs, ils parlaient tous du manque qu’ils ressentaient et du sort inimaginable qu’avait connu Victoria. Gösta nota la peur sur le visage des jeunes filles. Qui était la prochaine sur la liste ? L’individu qui avait enlevé leur amie se trouvait-il toujours dans la région ? Il décida d’attendre un instant avant de les aborder, jusqu’à ce qu’elles s’apprêtent à partir.

Hagards, Markus et Helena circulaient parmi les gens et échangeaient quelques mots avec chacun. Ricky en revanche se tenait à l’écart, tout seul. Il fixait ses chaussures et répondait à peine quand on s’adressait à lui. Quelques copines de Victoria s’agglutinèrent autour de lui, mais, ne parvenant à lui arracher que des monosyllabes et des raclements de gorge, elles finirent par jeter l’éponge.

Soudain Ricky leva les yeux et croisa le regard de Gösta. Il parut hésiter, avant de venir les rejoindre.

— J’aimerais te parler, dit-il à voix basse. À l’abri des oreilles indiscrètes.

— Bien sûr, répondit Gösta. Martin est mon collègue, il peut nous accompagner ?

Ricky opina du chef, puis les mena vers un coin isolé du cimetière.

— J’ai quelque chose à te raconter. Quelque chose que j’aurais probablement dû te dire il y a longtemps.

Il tapait le sol du bout de ses chaussures. La neige poudreuse et légère virevolta autour d’eux, avant de lentement retomber en paillettes scintillantes.

Gösta et Martin s’interrogèrent du regard.

— Victoria et moi, nous n’avons jamais eu de secrets l’un pour l’autre. Jamais, jamais. C’est difficile à expliquer, mais on était solidaires. Et puis, un jour, j’ai senti qu’elle me cachait quelque chose. Elle est devenue fuyante, et je me suis inquiété. J’ai essayé de lui parler, mais elle m’évitait de plus en plus. Et… finalement, j’ai compris la raison de son attitude.

— C’était quoi ? demanda Gösta.

— Elle et Jonas.

Ricky avait les larmes aux yeux. Le simple fait de prononcer ces mots semblait lui causer une vive douleur.

— Eh bien ?

— Ils sortaient ensemble.

— Tu en es sûr ?

— Non, pas à cent pour cent, mais c’est plus que vraisemblable. Et hier, Tyra est venue me voir. C’était la meilleure copine de Victoria, et elle m’a dit qu’elle avait flairé quelque chose, elle aussi.

— D’accord, mais pourquoi Victoria ne t’en a rien dit ?

— Je ne sais pas. Ou plutôt, si : je crois qu’elle avait honte. Elle savait que je n’approuverais pas. Pourtant elle n’avait rien à craindre de moi. Rien de ce qu’elle faisait n’aurait changé l’image que j’avais d’elle.

— Depuis combien de temps ça durait, à ton avis ? demanda Martin.

Ricky secoua la tête. Sans bonnet, il avait les oreilles rougies par le froid.

— Aucune idée. Je me suis rendu compte qu’elle était un peu… différente juste avant l’été.

— En quoi était-elle différente ?

Gösta remua ses orteils gelés. Il ne les sentait presque plus.

Ricky réfléchit.

— Elle avait quelque chose de mystérieux que je n’avais jamais remarqué avant. Elle s’absentait parfois pendant deux, trois heures et si je demandais où elle était allée, elle répondait que ce n’était pas mes oignons. Elle ne s’était jamais comportée comme ça. Et puis elle était à la fois joyeuse et… je ne sais pas comment le décrire, je dirais joyeuse et déprimée. Elle oscillait entre bonne humeur et vague à l’âme. Je me suis dit que c’était peut-être l’adolescence, mais il y avait autre chose.

Ses réflexions semblaient tellement adultes que Gösta dut faire un effort pour se rappeler que Ricky n’avait que dix-huit ans.

— Et il ne t’est jamais venu à l’esprit qu’elle avait un petit ami ? demanda Martin.

— Si, bien sûr. Mais jamais je n’aurais imaginé que c’était Jonas. Je veux dire, il est… c’est un vieux ! Il est marié !

Gösta ne put s’empêcher d’esquisser un sourire. Si Jonas, qui avait une quarantaine d’années, était considéré comme vieux, lui-même devait tenir de la momie aux yeux du jeune homme.

Ricky essuya une larme égarée sur sa joue.

— J’ai failli péter les plombs quand je l’ai appris, ça m’a mis hors de moi. Ça frise la pédophilie, je trouve !

— Je suis d’accord avec toi sur le principe, dit Gösta en secouant la tête, mais la loi a fixé la limite d’âge à quinze ans. Ensuite, savoir comment juger ça d’un point de vue moral, c’est une autre histoire. — Il fit une pause pour créer une sorte de cohérence dans le récit de Ricky. — Raconte-moi comment tu as découvert leur idylle.

— J’ai deviné que Victoria avait une aventure que ni moi ni nos parents n’approuverions. Je ne savais pas avec qui, et elle refusait de répondre à mes questions. Ça ne lui ressemblait pas. Enfin quoi, on partageait tout ! Un jour, j’étais allé la chercher au centre équestre après sa reprise, et je l’ai vue se disputer avec Jonas. Je n’ai pas entendu ce qu’ils se disaient, mais j’ai tout de suite pigé. Je me suis précipité sur eux, j’ai crié que j’avais compris et que je trouvais ça dégoûtant, mais elle m’a hurlé que je n’avais rien compris du tout et que j’étais un imbécile. Et elle s’est sauvée. Jonas est resté là, comme un crétin, et moi, j’ai pété un plomb et je lui ai dit ses quatre vérités.

— Quelqu’un vous a entendus ?

— Non, je ne crois pas. Les filles les plus âgées étaient de sortie avec les petites, et Marta entraînait Molly dans le paddock.

— Et Jonas n’a rien voulu admettre ?

Gösta sentit la colère monter en lui.

— Non, rien du tout. Il a essayé de me calmer et a soutenu que ce n’était pas vrai, qu’il n’avait jamais touché Victoria, que je me faisais des idées. Un tas de conneries, quoi. Puis son téléphone a sonné et il a été obligé de partir. Je suis sûr que ce n’était qu’un prétexte pour s’esquiver.

— Tu ne l’as pas cru, c’est ça ?

À ce stade, Gösta ne sentait plus du tout ses orteils. Du coin de l’œil, il vit que Markus les observait, se demandant certainement de quoi ils parlaient.

— Non, je ne l’ai pas cru ! s’exclama Ricky en crachant ses mots. Il était là, tout calme, mais j’avais bien vu à leur façon de se disputer que c’était d’ordre personnel. Et la réponse de Victoria me l’avait bel et bien confirmé.

— Mais pourquoi tu ne nous as pas raconté tout ça plus tôt ? demanda Martin.

— Je ne sais pas, c’était le chaos total. Ce soir-là, Victoria n’est pas rentrée, et quand on a compris qu’elle avait disparu en rentrant de l’écurie, on a appelé la police. Le pire, c’est que je savais que c’était ma faute ! Si je ne lui avais pas crié dessus, si je ne m’étais pas engueulé avec Jonas, si je l’avais ramenée à la maison comme convenu, elle ne serait pas montée dans la voiture d’un putain de psychopathe. Et puis, je ne voulais pas que papa et maman apprennent son histoire avec Jonas. Ils vivaient dans l’angoisse, c’était déjà bien assez dur, sans y ajouter tout ce qu’écriraient les journaux. Surtout que je me disais que Victoria allait finir par rentrer. Et comme je ne l’ai pas raconté tout de suite, c’est devenu pratiquement impossible de le faire plus tard. J’étais rongé par la mauvaise conscience et…

Ses larmes jaillirent enfin, l’empêchant de parler, et Gösta fit spontanément un pas en avant pour le prendre dans ses bras.

— Chut… allons, ce n’est pas ta faute, il ne faut pas raisonner comme ça. Personne ne t’accuse. Tu voulais protéger ta famille, on le comprend. Ce n’est pas ta faute, répéta-t-il.

Il sentit finalement le corps tendu de Ricky se décontracter et ses pleurs se calmer, avant qu’il lève la tête et le regarde.

— Quelqu’un d’autre était au courant, dit-il à mi-voix.

— Qui ça ?

— Je ne sais pas. Mais j’ai trouvé des lettres bizarres dans la chambre de Victoria. Des trucs délirants sur Dieu et les pécheurs et les feux de l’enfer.

— Tu les as gardées, ces lettres ? demanda Gösta en redoutant la réponse.

Ricky secoua la tête.

— Non, je les ai jetées. Je les ai trouvées trop… immondes. J’avais peur que papa et maman les trouvent, et qu’ils soient encore plus malheureux. Du coup, je m’en suis débarrassé. J’ai fait une bêtise ?

Gösta lui tapota l’épaule.

— Ce qui est fait est fait. Mais tu les as trouvées où ? Et surtout, j’ai besoin que tu me décrives plus précisément leur contenu.

— J’ai fouillé dans sa chambre quand elle a disparu. Avant vous. Je pensais peut-être trouver quelque chose qui les démasquerait, Jonas et elle. Les lettres étaient enfouies au fond d’un tiroir de son bureau. Je ne me rappelle pas exactement ce qu’il y avait écrit. Juste que ça ressemblait à des citations de la Bible. Des mots comme “coulpe” et “pécheresse”, des trucs comme ça.

— Et tu as supposé qu’il était question de la relation entre Victoria et Jonas ?

— Oui, ça m’a paru le plus probable. Que quelqu’un était au courant et… voulait leur faire peur.

— Et tu n’as aucune idée de l’identité de cette personne ?

— Non, je suis désolé.

— Très bien. Merci en tout cas de nous l’avoir dit. C’était courageux de ta part, dit Gösta. Va donc rejoindre tes parents, ils se demandent sûrement de quoi on est en train de parler.

Ricky ne répondit pas. Il baissa simplement la tête et retourna d’un pas lourd vers l’église.


Quand Patrik rentra, la nuit était tombée depuis plusieurs heures. Dès la porte franchie, il sentit les effluves émanant de la cuisine. Apparemment, Erica avait préparé un bon petit dîner du samedi, il pariait sur son sauté de porc au roquefort, avec des potatoes, un de ses plats préférés. Il alla la rejoindre.

— J’espère que tu as faim, dit-elle en l’enlaçant.

Ils restèrent ainsi un long moment, puis Patrik s’approcha de la cuisinière et souleva le couvercle de la cocotte Le Creuset turquoise qu’elle n’utilisait que pour des occasions particulières. Il ne s’était pas trompé. Des tranches de filet mignon mijotaient dans une sublime sauce onctueuse, et au four, les quartiers de pommes de terre dorés et croustillants terminaient leur cuisson. Une salade était prête, la variante de luxe, avec des jeunes pousses d’épinard, des tomates cerises, du parmesan et des pignons, accompagnés de la vinaigrette aux herbes qu’il adorait.

— Je suis affamé ! répondit-il, et c’était vrai, son estomac était torturé par les crampes, et il réalisa qu’il n’avait rien avalé de la journée. Et les enfants, ils ne mangent pas ?

Il leva le menton vers la table mise pour deux, avec le service du dimanche et des bougies allumées. Une bouteille d’amarone était débouchée pour que le vin soit aéré, et il comprit qu’après quelques affreuses journées de travail, il allait connaître un samedi soir de rêve.

— Ils ont déjà mangé, ils regardent Cars à la télé. Je me suis dit qu’on allait dîner tranquillement tous les deux pour une fois. À moins que tu ne tiennes absolument à ce qu’ils viennent à table avec nous, le taquina Erica avec un clin d’œil.

— Non, non, tenons-les éloignés le plus longtemps possible. Aucune menace, aucun chantage ne m’empêchera de dîner en tête à tête avec ma jolie femme.

Il se pencha pour l’embrasser.

— Je vais juste leur faire un petit coucou, je reviens tout de suite. Après, je te filerai un coup de main, tes désirs seront des ordres.

— Tout est sous contrôle, dit Erica en remuant le contenu de la cocotte. Va donc leur faire des bisous, on mangera après.

Un sourire aux lèvres, il pénétra dans le séjour. La lumière était éteinte et les enfants suivaient comme hypnotisés la performance de Flash McQueen sur la piste de course.

— Regarde Flash, comme il est rapide, dit Noel.

Il serrait dans sa main un coin de la couverture doudou qui l’accompagnait toujours sur le canapé.

— Mais pas aussi rapide que papa ! s’écria Patrik, et il se précipita sur les enfants pour les chatouiller jusqu’à ce qu’ils poussent des hurlements.

— Arrêêête, arrêêête ! crièrent-ils à tue-tête, quand tout leur petit corps et leur visage disaient plutôt “Encore, encore !”

Il continua de chahuter un peu pour profiter de leur énergie débordante qui semblait inépuisable et sentir leur chaude haleine contre sa joue. Les rires et les cris montèrent jusqu’au plafond et vint le moment où il put enfin lâcher prise. Une seule chose existait alors : les enfants, leur présent et son propre présent. Puis il entendit un discret raclement de gorge.

— Chéri, le repas…

Patrik s’arrêta.

— Désolé, les mômes. Papa doit s’occuper aussi un peu de maman. Remettez-vous bien dans le canapé avec vos doudous, on viendra vous coucher plus tard.

Après les avoir bordés, il suivit Erica dans la cuisine où les plats étaient sur la table et le vin servi.

— Tu t’es vraiment surpassée ce soir, dit-il en levant son verre pour trinquer. Santé, ma chérie.

— Santé, répondit-elle, et ils dégustèrent le vin en silence, les yeux fermés.

Puis ils bavardèrent un moment en mangeant. Patrik parla des progrès de l’enquête : les voisins n’avaient pas remarqué que la maison des Hallberg faisait l’objet d’une surveillance. Gösta et Martin n’avaient rien pu tirer des filles du centre équestre à propos du cambriolage du cabinet de Jonas. Mais on leur avait fait une déclaration bien plus intéressante.

— Tu dois me promettre de ne le dire à personne, dit-il. Même pas à Anna.

— Bien sûr, je le promets.

— Voilà, d’après Ricky, le frère de Victoria, la jeune fille avait une relation avec Jonas Persson.

— C’est une blague… ?

— Je sais, ça paraît bizarre. Lui et Marta ont toujours donné l’image du couple parfait. Apparemment, il nie, mais si les faits se confirment, il faudra envisager que cette liaison ait un lien avec sa disparition.

— Ricky a pu mal interpréter la situation. Et si l’amoureux était quelqu’un d’autre, quelqu’un chez qui elle se rendait quand elle a disparu ? Et si l’amoureux en question était le ravisseur ?

Patrik réfléchit à ce que venait de dire Erica. Se pouvait-il qu’elle ait raison ?

Au bout d’un moment, il comprit qu’elle voulait lui parler d’autre chose.

— Je voudrais ton avis. C’est un peu tiré par les cheveux, très vague encore, mais il faut que tu m’écoutes.

— Je t’écoute.

Il reposa ses couverts. Le ton suppliant d’Erica avait éveillé sa curiosité.

Elle commença par rendre compte de l’avancée de son livre, de ses entretiens avec Laila, de sa visite à l’ancienne maison de celle-ci et de ses recherches. Pendant qu’elle parlait, Patrik réalisa qu’il n’avait jusqu’alors pas montré un grand intérêt pour le nouveau projet de sa femme. Sa seule excuse était la disparition de Victoria qui avait accaparé son esprit.

Quand elle mentionna la boîte contenant les coupures de journaux, il dressa l’oreille, même si la portée de cet élément lui échappait. Les gens se passionnaient parfois pour une affaire en particulier et collectionnaient la moindre information s’y rattachant. Mais ensuite Erica évoqua sa deuxième visite de la journée, à Wilhelm Mosander de Bohusläningen.

— Wilhelm suivait l’affaire à l’époque. Plusieurs fois au fil des ans, il a tenté d’entrer en contact avec Laila. D’autres encore ont essayé en vain, et quand du jour au lendemain elle a consenti à me voir j’ai compris que c’était un petit événement. Mais je pense que ce n’est pas un hasard.

Elle fit une pause et but une gorgée de vin.

— Comment ça, ce n’est pas un hasard ?

Erica fixa Patrik droit dans les yeux.

— Laila a accepté de me rencontrer le jour où le journal a signalé pour la première fois la disparition de Victoria.

Au même moment, le portable de Patrik sonna, et son instinct de policier l’avertit que cet appel n’apportait rien de bon.


Einar était seul dans le noir. Quelques rares lampes dehors éclairaient la cour et les bâtiments. Des hennissements dans l’écurie parvenaient jusqu’à lui. Les chevaux étaient agités ce soir. Einar sourit. Il avait toujours préféré la discordance à l’harmonie. Il tenait ça de son père.

Il lui arrivait de penser à son vieux avec nostalgie. Ce n’était pas un homme aimable, mais ils se comprenaient, tous les deux, de la même façon que Jonas et lui se comprenaient. Helga, elle, serait toujours exclue de leur connivence, bête et naïve comme elle l’était.

Les femmes étaient des créatures niaises, il en avait toujours été convaincu. Il devait toutefois reconnaître que Marta était différente. Avec les années, il en était même venu à l’admirer. Elle était d’une autre trempe que l’autre là, Terese, la souris terrorisée qui tremblait dès qu’il posait son regard sur elle. Il l’avait détestée, alors qu’à une époque, il avait été question de fiançailles. Bien entendu, Helga adorait Terese. C’était exactement le genre de belle-fille qu’elle aurait voulu prendre sous son aile. Elle s’était sans doute imaginé jacasser avec elle comme le font les bonnes femmes, lui donnant des conseils avisés de belle-mère et mouchant un tas de petits-enfants morveux.

Dieu soit loué, cela n’était pas arrivé. Un jour, Jonas leur avait présenté Marta, et il n’avait plus été question de Terese. Il avait annoncé qu’elle venait vivre avec eux, qu’ils étaient ensemble pour la vie, et Einar l’avait cru sur parole. Il avait échangé un regard avec cette Marta, et chacun avait su ce que l’autre valait. D’un bref hochement de la tête, il avait donné son accord. Helga avait passé plusieurs nuits à pleurer en silence, le visage enfoui dans son oreiller, tout en sachant qu’il était inutile de protester, la décision était prise.

Il n’avait jamais parlé avec Helga de leurs opinions divergentes sur Marta. Ils ne se parlaient pas de cette manière. Pendant une courte période, quand il lui faisait la cour avant leur mariage, il avait fait un effort pour papoter de tout et de rien, afin de lui être agréable. Mais il avait cessé ce bavardage dès la nuit de noces passée, dès qu’il l’eut prise de force comme il s’était tant réjoui de le faire. Il n’y avait aucune raison de poursuivre une telle mascarade.

Assis dans son fauteuil roulant, il sentit son entrejambe se mouiller. Il jeta un coup d’œil. Voilà, la poche de stomie qu’il avait défaite un instant plus tôt avait fui, comme prévu. Avec satisfaction, il inspira profondément et cria :

— Helgaaaaa !

Загрузка...