Fjällbacka, 1975

C’était un jour qui ressemblait aux autres, aussi sombre, aussi désespérant. Laila avait passé encore une nuit blanche, à attendre le matin tandis que les minutes s’égrenaient comme des heures.

Fille avait passé la nuit dans la cave. Le chagrin de la savoir là, en bas, s’était calmé. Toutes ses velléités de la protéger, l’idée que le devoir d’une mère était de tout faire pour son enfant, avaient été vaincues par le soulagement de ne plus avoir peur. Disparue, l’obligation pour une mère de tout faire pour le bien de son enfant. Celui que Laila devait protéger était Peter.

Elle avait cessé de prêter attention à ses propres blessures. Fille pouvait lui faire ce qu’elle voulait. Mais les ténèbres dans son regard, lorsqu’elle réussissait à infliger une souffrance à quelqu’un, étaient trop effrayantes pour être ignorées. Plusieurs fois, dans un accès de rage inattendu, elle avait blessé Peter qui ne savait pas se défendre. Une fois, il avait eu l’épaule déboîtée. Gémissant et terrorisé, il tenait son bras serré contre son corps et ils avaient dû l’emmener à l’hôpital. Le lendemain matin, Laila avait trouvé des couteaux sous le lit de Peter.

C’était à la suite de cet incident que Vladek avait franchi la limite. Soudain, il y avait eu cette chaîne dans la cave. Elle ne l’avait pas entendu l’installer, n’avait pas remarqué qu’il avait trouvé un moyen de dormir en sécurité la nuit et d’être tranquille la journée. C’était la seule solution, prétendait-il. L’enfermer dans une chambre ne suffisait pas, il fallait que Fille comprenne que ce qu’elle faisait était mal. Ils n’arrivaient pas à gérer sa fureur, ses crises étaient imprévisibles, et plus elle grandirait et deviendrait forte, plus elle ferait de dégâts. Laila savait que c’était de la folie, mais n’avait pas le courage de s’y opposer.

Fille s’était révoltée au début, elle s’était débattue, avait hurlé et griffé Vladek au visage chaque fois que, stoïquement, il la portait dans la cave et l’enchaînait. Il désinfectait les plaies et se pansait du mieux qu’il pouvait. À ses clients, il disait que le chat l’avait griffé. Personne ne songeait à en douter.

Elle avait fini par se résigner et cessé de résister. Comme une poupée de chiffon, elle s’était laissé enchaîner. Quand elle y restait longtemps, ils lui apportaient à boire et à manger, comme à un animal. Tant qu’elle jouissait de la douleur d’autrui, tant que le sang et les cris la fascinaient, ils étaient obligés de la dompter comme un fauve. Les moments où elle n’était ni dans la cave ni dans sa chambre, ils la surveillaient en permanence. Même petite, Fille était déjà forte et rapide, et Vladek ne pensait pas que Laila soit en mesure de la maîtriser. Et il avait raison. Si bien que c’était lui qui se chargeait de Fille tandis que Laila s’occupait de Peter.

Mais ce matin-là, tout était allé de travers. Vladek avait mal dormi cette nuit de pleine lune, il était resté allongé à côté d’elle à fixer le plafond, heure après heure. Au matin, il était de mauvaise humeur et étourdi de fatigue. Par-dessus le marché, il n’y avait plus de lait, et comme Peter refusait de manger autre chose que du porridge au petit-déjeuner, elle le prit avec elle dans la voiture pour aller en acheter.

Une demi-heure plus tard, ils étaient de retour. Elle sortit rapidement de la voiture, avec Peter dans les bras. Il avait attendu son repas beaucoup trop longtemps.

Dès qu’elle entra dans le vestibule, elle comprit que quelque chose n’allait pas. Un étrange silence régnait dans la maison. Elle appela Vladek, et ne reçut aucune réponse. Elle posa Peter par terre et mit son index devant ses lèvres pour montrer qu’il devait rester silencieux. Il la regarda sans trop comprendre, mais obéit.

Elle se déplaça prudemment vers la cuisine. Elle était vide. Sur la table traînaient des vestiges de petit-déjeuner. Une tasse pour Vladek et une pour Fille.

Puis elle entendit une voix provenant du salon. Une voix de fillette claire et monotone qui débitait des phrases en un flot ininterrompu. Elle essaya de distinguer les mots. Des chevaux, des lions, du feu — c’étaient les récits du cirque avec lesquels Vladek les avait enchantés.

Elle s’approcha lentement. La certitude brûlait en elle. Elle hésita à faire les derniers pas, ne voulait pas voir, mais il n’y avait pas de retour possible.

— Vladek ? chuchota-t-elle, tout en sachant que ça ne servait à rien.

Elle s’avança jusqu’au canapé et ne put retenir le cri qui sortit de son ventre, de ses poumons et de son cœur. Il remplit la pièce tout entière.

Affichant un sourire presque fier, Fille ne réagit pas. Elle inclina la tête sur le côté dans un mouvement de fascination et l’observa. Elle paraissait se nourrir de son supplice. Elle était heureuse. Pour la première fois, Laila vit du bonheur dans le regard de sa fille.

— Qu’est-ce que tu as fait ?

Sa voix fut à peine audible. Elle tituba jusqu’à Vladek et posa tendrement ses mains sur ses joues. Ses yeux écarquillés fixaient le plafond, et elle se remémora la journée au cirque quand leurs regards s’étaient croisés. Ils avaient tous les deux compris que leur vie prenait une nouvelle tournure. S’ils avaient su ce qui adviendrait, ils seraient probablement partis dans des directions opposées et chacun aurait repris le cours de son destin. Pour le bien de tous. Car alors ils n’auraient pas engendré cette cruauté.

— Ça. J’ai fait ça, dit Fille.

Laila leva les yeux et observa Louise, perchée sur l’accoudoir du canapé. Sa chemise de nuit était couverte de sang, et ses longs cheveux sombres pendaient en broussaille dans son dos, lui donnant l’aspect d’un enfant troll. La rage qu’elle avait dû éprouver en plantant le couteau dans le corps de son père, encore et encore, avait déjà disparu. Elle paraissait calme et docile. Satisfaite.

Laila regarda Vladek de nouveau, l’homme qu’elle avait aimé. Sur sa poitrine elle vit des traces de coups de couteau et en travers de sa gorge une profonde entaille, comme s’il portait une écharpe rouge.

— Il s’est endormi.

Fille remonta ses jambes vers son corps et appuya sa tête contre ses genoux.

— Pourquoi tu as fait ça ? demanda Laila, mais Fille se contenta de hausser les épaules.

Laila entendit un bruit dans son dos et se retourna. Peter était entré dans le salon et, les yeux pleins d’épouvante, il regarda Vladek d’abord, puis Fille.

Sa sœur le dévisagea.

— Il faut que tu me sauves, dit-elle.

Laila sentit un souffle glacial courir le long de sa colonne vertébrale. C’était à elle que Louise parlait, et elle observa la frêle fillette, en essayant de se convaincre que ce n’était qu’une enfant. Mais elle savait de quoi elle était capable. En réalité, elle l’avait toujours su. Elle comprit donc ce que ces mots voulaient dire, et elle comprit que c’était ce qu’elle devait faire : la sauver.

Elle se leva.

— Viens, on va laver le sang. Ensuite je dois t’attacher, comme faisait papa.

Fille sourit. Puis elle hocha la tête et suivit sa mère.

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