Mellberg fut tiré de son sommeil par un petit être humain qui lui sautait dessus. Le seul à pouvoir le réveiller sans se faire injurier. Et le seul à pouvoir lui sauter dessus.
— Debout, papi ! Debout papi ! brailla Leo.
Il rebondissait comme un ballon sur le gros ventre de Mellberg, qui procéda comme d’habitude : il attrapa le petit garçon et le chatouilla jusqu’à le faire hurler de rire.
— Mon Dieu, vous faites un de ces boucans ! lança Rita dans la cuisine, comme d’habitude aussi, mais Mellberg savait qu’elle adorait les entendre chahuter le matin.
— Chuuut… fit-il en ouvrant grands les yeux, et Leo l’imita, son petit doigt dodu posé devant la bouche. Il y a une vilaine sorcière dans la cuisine. Elle mange les petits enfants, et je pense qu’elle a aussi mangé tes mamans. Mais il existe un moyen de la vaincre. Tu sais lequel ?
Bien que Leo connaisse très bien la réponse, il secoua vigoureusement la tête.
— On va se glisser dans la cuisine et la chatouiller jusqu’à ce que mort s’ensuive ! Mais les sorcières ont l’ouïe fine, il faut faire le moins de bruit possible, parce que sinon… on est cuits !
Mellberg passa lentement la main en travers de sa gorge, et Leo l’imita. Puis ils sortirent de la chambre sur la pointe des pieds et filèrent dans la cuisine, où Rita attendait l’assaut.
— À l’attaaaaaque ! hurla Mellberg pendant que Leo et lui se précipitaient sur elle et la chatouillaient partout.
— Hiiiiii ! cria-t-elle en riant. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire au bon Dieu pour devoir vous supporter ?
Ernst et Señorita, couchés sous la table de la cuisine, se mirent à bondir et à aboyer, tout contents.
— Bon sang, ce que vous pouvez être bruyants, lança Paula. C’est un miracle que vous n’ayez pas encore été expulsés.
Mellberg se tut, comme les deux autres. Ils n’avaient même pas entendu la porte d’entrée s’ouvrir.
— Salut mon Leo. Tu as bien dormi ? dit Paula. Je me suis dit que j’allais venir prendre le petit-déjeuner avec vous avant de t’emmener au jardin d’enfants.
— Johanna vient aussi ? demanda Rita.
— Non, elle est déjà partie au boulot.
D’un pas lent, Paula alla s’asseoir à table. Dans ses bras dormait Lisa, tranquillement pour une fois. Leo courut lui faire un petit câlin. Il observa sa petite sœur, un peu sur la réserve. Depuis la naissance de Lisa, Leo dormait souvent chez mamie et papi Bertil, pas seulement pour ne pas être dérangé par les pleurs du bébé qui avait des coliques, mais aussi parce qu’il dormait tellement bien blotti contre l’épaule de Mellberg. Ces deux-là étaient inséparables depuis le tout début, lorsque Mellberg avait assisté à la naissance de Leo. Et maintenant que Leo avait une petite sœur qui tenait ses mamans occupées en permanence, il venait souvent chez son grand-père. Qui avait l’avantage d’habiter dans le même immeuble, à l’étage du dessus.
— Il y a du café ?
Rita servit immédiatement à sa fille une grande tasse avec un nuage de lait, qu’elle posa sur la table. Elle embrassa Paula et Lisa sur la tête.
— Tu as vraiment mauvaise mine. Ça n’est pas bon pour toi, tout ça. Qu’est-ce qu’ils fabriquent, les docteurs ?
— Il n’y a pas grand-chose à faire. Ils disent que ça finira par passer.
— Tu as pu dormir un peu cette nuit ?
— Ben, pas vraiment. C’était mon tour, pour ainsi dire. Johanna ne peut pas se permettre d’arriver au boulot complètement lessivée après une nuit blanche, dit Paula avec un profond soupir, puis elle se tourna vers Mellberg : Comment était la conférence de presse ?
Mellberg avait Leo sur ses genoux, il lui tartinait de la confiture sur des tranches de pain Skogaholm. En voyant que ce pain, multicéréales certes mais bourré de sucre, constituerait le petit-déjeuner de son fils, Paula ouvrit la bouche pour rouspéter, avant de la refermer aussitôt.
— Ce n’est peut-être pas ce qu’il y a de mieux pour lui, intervint Rita en renfort, qui comprenait que Paula était trop fatiguée pour lutter.
— Qu’est-ce que tu lui reproches, à ce pain ? dit Mellberg en mordant dedans à pleines dents par pure bravade. J’ai été nourri avec ça toute mon enfance. Et la confiture, ce sont des baies. Et les baies, ce sont des vitamines. Des vitamines et des oxydants, c’est excellent pour un petit en pleine croissance.
— Antioxydants, corrigea Paula.
Mais Mellberg n’écoutait plus. Sornettes. Quelle drôle d’idée de venir lui donner des conseils diététiques, à lui !
— D’accord. Et donc, comment s’est passée la conférence de presse ? demanda-t-elle encore une fois en admettant qu’elle avait perdu la bataille.
— Comme sur des roulettes. Je me suis montré autoritaire et précis, d’un bout à l’autre. Il faudra acheter les journaux du jour.
Il prit une autre tranche de pain. Les trois premières tartines n’étaient en quelque sorte qu’une entrée en matière.
— Oui, tu as sûrement été époustouflant, ça va de soi.
Mellberg lui jeta un regard suspicieux, guettant l’ironie, mais l’expression de Paula était parfaitement neutre.
— Et à part ça, vous avez progressé ? Vous avez des indices ? Vous savez d’où elle venait, où elle a été détenue ?
— Non, on ne sait rien.
Lisa commença à se tortiller dans ses bras, et Paula eut l’air à la fois fatigué et frustré. Mellberg savait qu’elle détestait rester à l’écart de l’enquête. Elle ne paraissait pas apprécier pleinement son congé parental, d’autant que les premiers temps n’avaient pas été une sinécure. Le bonheur d’être mère ne suffisait pas à lui faire voir la vie en rose. Il posa une main sur sa cuisse et sentit à travers la flanelle combien elle avait maigri. Elle n’avait pas quitté son pyjama depuis des semaines.
— Je promets de te tenir informée. Mais pour l’instant, le fait est que nous ne savons pas grand-chose…
Il fut interrompu par un hurlement de Lisa. Comment un si petit corps pouvait-il émettre un son aussi strident ?
— C’est sympa, merci.
Paula se leva et, tel un somnambule, se mit à arpenter la cuisine tout en fredonnant un air rassurant à l’oreille de Lisa.
— Pauvre chou, dit Mellberg en se préparant une nouvelle tartine. Avoir mal au ventre comme ça tout le temps. Heureusement que je suis né avec un estomac d’acier, moi.
Patrik se tenait devant le tableau blanc, dans la cuisine du commissariat. Il avait fixé une carte de Suède au mur et marqué avec des épingles les points où les filles avaient disparu. Un cas antérieur pour lequel ils avaient aussi piqué des épingles sur une carte de la Suède lui revint à l’esprit. Une affaire qu’ils avaient résolue. Il espéra de tout cœur qu’ils y parviendraient cette fois encore.
Le matériel d’enquête qu’Annika avait collecté auprès des autres districts formait quatre piles sur la table à côté de lui, une pour chaque disparue.
— Nous ne pouvons pas travailler en considérant la mort de Victoria comme un cas isolé, nous devons nous tenir constamment informés des enquêtes en cours sur les autres disparitions.
Martin et Gösta hochèrent la tête. Mellberg était arrivé au commissariat ce matin pour ressortir presque immédiatement sous prétexte de promener Ernst, ce qui signifiait en général qu’il allait faire un tour à la pâtisserie voisine et resterait absent une bonne heure. Ce n’était pas un hasard si Patrik avait choisi de faire le point maintenant.
— Tu as eu des nouvelles de Pedersen ? demanda Gösta.
— Non, mais il nous contactera dès qu’il aura terminé l’autopsie. Je sais que nous avons déjà passé tout cela en revue, mais je voudrais vous rappeler les faits une fois encore, par ordre chronologique. On ne sait jamais, quelque chose en sortira peut-être.
Patrik prit le premier dossier et consulta les documents avant de se retourner et d’écrire sur le tableau blanc.
— Sandra Andersson. Disparue il y a deux ans, peu avant de fêter ses quinze ans. Elle habitait à Strömsholm avec sa mère, son père et sa petite sœur. Les parents sont propriétaires d’un magasin de prêt-à-porter. Famille sans problèmes, à ce qu’il paraît. Toutes les déclarations convergent pour décrire Sandra comme une adolescente extrêmement sérieuse. Niveau scolaire excellent. Son objectif était d’entrer en fac de médecine.
Patrik montra une première photo. Sandra était brune, mignonne, avec un regard sérieux et intelligent.
— Loisirs ? demanda Martin en avalant une gorgée de café, puis il fit une vilaine grimace et reposa la tasse.
— Aucun en particulier. Elle semblait se concentrer sur ses études.
— Rien de suspect pendant la période précédant sa disparition ? dit Gösta. Des appels anonymes ? Un rôdeur dans le jardin ? Des lettres ?
— Des lettres ? s’étonna Patrik. Vu son âge, ce serait plutôt des mails ou des SMS. Les mômes d’aujourd’hui ne savent pas ce que c’est, une lettre ou une carte postale.
Gösta renifla.
— Je sais, je ne suis pas un fossile quand même. Mais qu’est-ce qui te dit que le ravisseur était connecté ? Il appartient peut-être à la génération courrier escargot. Tu n’y avais pas pensé, hein ?
L’air triomphant, Gösta croisa les jambes. À contrecœur, Patrik dut admettre que son collègue avait marqué un point.
— En tout cas, rien de tel n’a été mentionné. Et les policiers de Strömsholm sont aussi minutieux que nous. Ils ont interrogé les amis et les camarades de classe de Sandra, ils ont passé sa chambre au peigne fin, ils ont analysé son ordinateur, examiné tous ses contacts. Sans rien trouver d’anormal.
— Ça, c’est plutôt suspect, une ado qui ne manigance rien, marmonna Gösta. Ou du moins pas très conforme, je dirais.
— Moi, ça me fait rêver, soupira Patrick.
Il redoutait ce qui les attendait, Erica et lui, quand Maja atteindrait l’adolescence. Il en avait trop vu, dans son métier, pour ne pas avoir le ventre serré en songeant à cette période.
— C’est tout ce qu’on a ? Elle a disparu où ? demanda Martin en jetant un regard soucieux sur les quelques lignes inscrites au tableau.
— En revenant de chez une copine. Elle n’est jamais arrivée à la maison, et ses parents ont fini par alerter la police.
Patrik n’eut pas besoin de consulter ses documents. Il les avait déjà étudiés mille fois. Il posa le dossier de Sandra et prit le suivant.
— Jennifer Backlin. Quinze ans. Elle a disparu de Falsterbo il y a un an et demi. Situation familiale sans problèmes, comme Sandra. La famille fait partie de ce qu’on pourrait appeler le gratin local. Le père est propriétaire d’une société d’investissement, la mère est femme au foyer. Elle a une sœur. Le bulletin de Jennifer était plutôt moyen, en revanche c’était une gymnaste prometteuse, elle allait intégrer un lycée sportif.
Il montra la photo d’une brune souriante aux grands yeux bleus.
— Un petit ami ? Question valable pour Sandra aussi, d’ailleurs, pointa Gösta.
— Jennifer avait un copain, mais il a été rayé de l’enquête. Sandra n’avait pas de petit ami, répondit Patrik en prenant son verre d’eau. Et la rengaine habituelle : personne n’a rien vu, personne n’a rien entendu. Pas de conflits dans la famille de Jennifer ni dans le cercle d’amis, aucun incident suspect avant ou après sa disparition, rien sur le Net…
Patrik griffonna sur le tableau. Les informations se rapportant à Jennifer ressemblaient de façon inquiétante à celles sur Sandra. Surtout le manque d’indices et de renseignements utiles. C’était étrange. D’habitude on trouvait toujours des gens qui avaient vu ou entendu quelque chose. Là, ces filles s’étaient pour ainsi dire volatilisées.
— Kim Nilsson. Un peu plus âgée que les autres, seize ans. Elle a disparu de Västerås il y a environ un an. Les parents tiennent un restaurant assez chic, Kim leur donnait un coup de main de temps en temps, avec sa sœur. Pas de petit ami. De très bonnes notes, aucun loisir particulier, à part l’école qui semblait lui tenir à cœur, comme Sandra. Selon les parents, elle rêvait d’étudier l’économie à l’université pour monter sa propre entreprise.
Encore une photo d’une jolie adolescente brune.
— Tu peux faire une pause ? Il faut que j’aille vider ma vessie, dit Gösta.
On entendit ses articulations craquer et Patrik réalisa tout à coup combien son collègue était près de l’âge de la retraite. À sa grande surprise, il se dit que cet homme lui manquerait terriblement le jour où il quitterait la police. Pendant de nombreuses années, il avait été agacé par son goût pour le moindre effort, sa prédisposition à faire le strict minimum. Mais il avait aussi eu l’occasion de découvrir d’autres facettes du bonhomme, et il savait que Gösta pouvait être un très bon policier. Et que sous la surface rugueuse se cachait un cœur immense.
Patrik fit un signe de tête à l’intention de Martin.
— Bon, en attendant Gösta, raconte-nous ton entretien avec Marta. Qu’est-ce que ça a donné ?
— Absolument rien, soupira Martin. Elle n’a remarqué ni voiture ni personne, avant que Victoria surgisse de la forêt. Et elle n’a aperçu personne après. Il n’y avait qu’elle, le conducteur et Victoria, jusqu’à ce que l’ambulance arrive. Rien de nouveau sur la disparition elle-même non plus, pas de conflit dans l’écurie dont elle aurait pu se souvenir.
— Et Tyra ?
— Pareil… mais j’ai quand même eu le sentiment qu’elle voulait raconter quelque chose, comme si elle avait un soupçon qu’elle n’osait pas partager avec moi.
— Tiens donc, dit Patrik en observant, le front plissé, son écriture vigoureuse sur le tableau blanc. Si c’est le cas, espérons qu’elle osera bientôt. On devrait peut-être lui mettre un peu la pression ?
— Prêt ! annonça Gösta en reprenant sa place. C’est cette foutue prostate qui m’oblige à y aller tous les quarts d’heure.
Patrik leva la main.
— Merci, on se passera des détails.
— On en a terminé avec Kim ? demanda Martin.
— Oui, son cas ressemble aux deux précédents. Pas d’indices, pas de suspect, rien. Pour la quatrième, en revanche, c’est un peu différent. C’est la seule disparition où un suspect a été observé par un témoin oculaire.
— Minna Wahlberg, précisa Martin.
Patrik opina du chef, écrivit nom et prénom au tableau et sortit du dossier la photo d’une fille aux yeux bleus et aux cheveux châtains rassemblés en une queue de cheval lâche.
— Oui, Minna Wahlberg. Quatorze ans, résidant à Göteborg. Elle a disparu il y a sept mois environ. Son histoire familiale est un peu différente. Mère célibataire, de nombreux signalements de grabuge à la maison tout au long de son enfance, les éléments perturbateurs étant les petits amis de la mère. Puis elle commence à figurer dans les fichiers des services sociaux : larcins, cannabis, l’histoire classique d’une môme à la dérive. Absences répétées à l’école.
— Frères et sœurs ? demanda Gösta.
— Non, elle vivait seule avec sa mère.
— Tu n’as pas indiqué comment Jennifer et Kim ont disparu, fit remarquer Gösta, et Patrik se retourna pour constater qu’il n’avait pas tort.
— Jennifer a disparu en rentrant chez elle, après son entraînement. Kim a disparu près de chez elle. Elle était sortie pour retrouver une copine, mais la copine ne l’a jamais vue arriver. Dans les deux cas, la police a été avertie très tôt.
— Contrairement au cas de Minna ?
— Exactement. Minna était absente du collège et de chez elle depuis trois jours quand sa mère a enfin réalisé qu’il se passait quelque chose et a averti la police. Apparemment, elle ne savait jamais trop ce que faisait sa fille, Minna allait et venait à sa guise. Elle dormait chez des copines et différents mecs. Du coup, on ignore quel jour elle a disparu précisément.
— Et le témoin ?
Martin but une autre gorgée de café, et Patrik sourit de la grimace qu’il fit de nouveau en sentant le goût amer du breuvage resté au chaud dans la cafetière pendant plusieurs heures.
— Enfin, Martin ! Ce café est infect, fais-en du nouveau, dit Gösta. J’en prendrais bien un, et Patrik aussi, j’imagine.
— Non mais je rêve ! Fais-le toi-même ! répliqua Martin.
— Nan, tant pis. De toute façon ce n’est pas bon pour la santé.
— Je n’ai jamais croisé personne d’aussi paresseux que toi. C’est peut-être l’âge, remarque.
— Oh hé ! T’as fini, oui ?
Gösta était capable de plaisanter sur son âge, voire de s’en plaindre, mais il n’aimait pas que quelqu’un d’autre s’en charge.
Patrik se demanda comment un visiteur au commissariat interpréterait leurs chamailleries, qui venaient interrompre les sujets les plus graves. Mais c’était vital pour eux. Par moments, le travail était si lourd qu’ils devaient trouver des échappatoires. C’est en se taquinant, en rigolant qu’ils parvenaient à supporter la mort, la douleur et le désespoir.
— On reprend ? On en était où ?
— Le témoin, répondit Martin.
— Exact. C’est la seule affaire où il y a un témoin, une dame de quatre-vingts ans. Les informations ne sont pas très claires. Elle avait du mal à se souvenir de la date, mais c’était probablement le premier jour d’absence de Minna. Elle serait montée dans une petite voiture blanche devant une supérette Ica à Hisingen.
— Sauf que cette dame n’a pas su identifier la marque, fit remarquer Gösta.
— Non. La police de Göteborg a en vain essayé d’obtenir plus de détails sur le véhicule. Sans autre caractéristique, “une voiture blanche ancienne” est impossible à retrouver.
— Et le témoin n’a pas vu le conducteur ? demanda Martin, alors qu’il connaissait déjà la réponse.
— Non, elle a eu l’impression que le conducteur était un jeune homme, mais ça reste très incertain.
— C’est fou quand même, maugréa Gösta. Comment cinq adolescentes peuvent-elles disparaître comme ça, d’un coup ? Merde alors ! Quelqu’un a forcément vu quelque chose.
— Personne ne s’est manifesté en tout cas, répondit Patrik. Et on ne peut pas accuser les médias d’avoir cherché à étouffer les affaires. Après la masse d’articles qu’ils ont publiés sur ces disparitions, s’il y avait eu un témoin, il nous aurait contactés.
— Soit le ravisseur est extrêmement habile, soit il est irrationnel au point que toutes les traces qu’il laisse derrière lui sont embrouillées, raisonna Martin à voix haute.
Patrik secoua la tête.
— Je pense qu’il y a un schéma. Je ne peux pas expliquer pourquoi, mais je suis sûr qu’il y en a un. Et une fois que nous l’aurons trouvé… — Il fit un large geste de la main. — Comment ça avance d’ailleurs, cette histoire de psy pour un profilage criminel ?
— Eh ben, ça n’a pas été facile, répondit Martin. Ils ne sont pas très nombreux, et les rares qui existent sont très pris. Mais Annika vient d’en dégoter un. Un certain Gerhard Struwer. Il est criminologue à l’université de Göteborg, et peut nous recevoir cet après-midi. Elle lui a envoyé par mail toutes les informations dont nous disposons. Cela dit, je trouve étrange que la police de Göteborg n’ait pas fait appel à lui.
— Mouais, je suppose que nous sommes les seuls crétins à croire à ces trucs-là. La prochaine fois, on n’aura qu’à appeler Mme Irma, marmonna Gösta qui partageait l’opinion de Mellberg sur la question.
Patrik ignora son commentaire.
— S’il ne parvient pas à dresser un profil, il pourra au moins nous conseiller. On devrait profiter du déplacement à Göteborg pour aller voir aussi la mère de Minna. Si c’est le ravisseur qui conduisait la voiture blanche, Minna le connaissait peut-être. Puisqu’elle semble être montée dans la voiture de son plein gré.
— J’imagine que la police de Göteborg a déjà posé cette question à la mère, objecta Martin.
— Oui, mais j’aimerais lui parler moi-même et voir s’il est possible de creuser le…
Le signal strident d’un portable interrompit Patrik. Il sortit son appareil, vérifia l’écran puis regarda ses collègues.
— C’est Pedersen.
Avec un grognement, Einar se hissa en position assise dans le lit. Le fauteuil roulant était placé juste à côté, mais il l’ignora et se contenta de caler l’oreiller derrière son dos et de rester comme ça. De toute façon, il n’avait nulle part où aller. Cette chambre était son univers maintenant, et elle lui suffisait car il pouvait vivre dans ses souvenirs.
Il entendit Helga s’affairer au rez-de-chaussée et l’aversion lui fit monter un goût métallique dans la bouche. C’était odieux d’être dépendant d’une personne aussi pitoyable. Insupportable que les rapports de force se soient inversés à ce point et que ce soit elle désormais la plus forte, celle qui pouvait gouverner sa vie.
Helga avait été une jeune femme particulière. Sa joie de vivre était si grande, l’éclat dans ses yeux si vif qu’il avait ressenti une énorme satisfaction à l’éteindre petit à petit. Et pendant longtemps, cette flamme n’avait plus scintillé, mais lorsque Einar s’était retrouvé enfermé dans la prison de son propre corps — ce corps qui l’avait trahi —, quelque chose avait changé. Helga demeurait une femme brisée, mais ces derniers temps, il avait parfois aperçu une lueur de résistance. Faible, certes, mais qui suffisait à l’exaspérer.
Il jeta un coup d’œil sur la photo de mariage que Helga avait accrochée au mur au-dessus de la commode. Sur le cliché en noir et blanc, elle posait sur lui un regard plein d’espoir, dans l’heureuse ignorance de ce qu’allait être sa vie avec l’homme en frac à ses côtés. À cette époque, il était beau. Grand, blond, épaules larges et regard bleu et franc. Helga avait de longs cheveux blonds coiffés en un chignon surmonté d’une couronne de myrte et d’un voile. Elle était belle, il l’avait tout de suite vu, mais elle était devenue encore plus belle une fois qu’il l’avait façonnée à sa guise. Un vase fissuré avait plus de charme qu’un vase intact, et les fissures de Helga s’étaient produites sans qu’il n’ait à fournir beaucoup d’efforts. Aujourd’hui, elle était une femme grise.
Il prit la télécommande. Son ventre volumineux le gênait, et une vague de haine pour son propre corps le submergea. Celui d’un grabataire, bien loin de ce qu’il avait été un jour. Mais en fermant les yeux, il redevenait jeune. Il revivait tout, aussi nettement qu’à l’époque : la peau douce des femmes, la sensation de cheveux longs et soyeux, leur haleine contre son oreille, les sons qui l’excitaient et éveillaient son ardeur. Les souvenirs le libérèrent de la prison qu’était sa chambre, avec son papier peint jauni et ses rideaux inchangés depuis des dizaines d’années. Ces quatre murs qui entouraient son corps inutile.
Jonas l’aidait à sortir parfois. Il le portait jusqu’au fauteuil roulant et le descendait précautionneusement dans l’escalier par la plate-forme électrique. Il était fort, Jonas, aussi fort qu’il l’avait été lui-même. Mais ces brèves promenades ne lui apportaient pas grand-chose. C’était comme si ses souvenirs se diluaient et se délitaient à l’air libre, comme si le soleil sur son visage lui faisait perdre la mémoire. Il préférait donc rester dans sa chambre. Où il pouvait maintenir les souvenirs en vie.
La matinée était bien avancée, mais il faisait toujours sombre dans son bureau, et Erica fixait le vide devant elle sans parvenir à travailler. Son aventure de la veille l’obnubilait : le noir dans la cave, la chambre avec la barre pour bloquer la porte. Elle n’arrivait pas non plus à chasser de son esprit ce que Patrik avait raconté au sujet de Victoria. Erica avait suivi le travail assidu de la police pour retrouver la jeune fille disparue, et elle se sentait partagée quant au dénouement du drame. Son cœur saignait en pensant à sa famille et à ses amis, à la perte qu’ils avaient subie. Mais si elle n’avait jamais été retrouvée ? Comment vivre avec le doute en tant que parent ?
Quatre filles restaient disparues. Évanouies, sans laisser de traces. Elles étaient peut-être mortes et on ne les retrouverait jamais. Leurs familles souffraient de leur absence vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elles se posaient des questions et vivaient dans l’angoisse, elles gardaient espoir tout en sachant qu’il n’y en avait guère. Erica frémit. Soudain elle se sentit frigorifiée et alla chercher une paire de grosses chaussettes en laine dans sa chambre. Elle choisit d’ignorer le désordre qui y régnait. Le lit n’était pas fait et des vêtements étaient éparpillés un peu partout. Des verres vides traînaient sur les tables de chevet. La gouttière dentaire de Patrik était posée là, accumulant les bactéries, et son côté à elle était encombré de flacons de Vibrocil. Depuis sa dernière grossesse elle était dépendante de son spray nasal, et le moment propice pour s’en passer ne semblait jamais se présenter. Elle avait essayé à plusieurs reprises, chaque fois elle avait vécu trois jours d’enfer, pouvant à peine respirer. Après un tel calvaire, il était bien trop tentant de replonger. Elle comprenait parfaitement qu’on ait du mal à arrêter de fumer ou, pire encore, à se sevrer d’une drogue dure, quand elle-même était incapable de s’affranchir d’un produit aussi banal qu’un spray nasal.
Rien que d’y penser, elle sentit son nez se congestionner, et elle alla secouer plusieurs flacons sur la table de chevet avant d’en trouver un encore plein. Elle inhala avidement deux doses dans chaque narine. La dilatation de ses conduits nasaux lui procura une volupté assez proche de l’orgasme. Patrik la charriait parfois en prétendant que si on obligeait sa femme à choisir entre le Vibrocil et le sexe, il devrait se trouver une maîtresse.
Erica sourit. L’idée de Patrik avec une maîtresse était, comme toujours, risible. D’abord, ce serait trop fatigant pour lui. Et puis, elle savait combien il l’aimait, même si le quotidien venait trop souvent tuer le romantisme. Le désir brûlant des premières années s’était émoussé depuis longtemps, remplacé par une flamme plus modérée. Ils savaient où ils se situaient l’un par rapport à l’autre, et elle adorait cette sécurité.
Elle retourna dans son petit cabinet de travail. Les grosses chaussettes la réchauffaient et elle essaya de se concentrer sur son écran. Mais aujourd’hui, rien ne semblait vouloir fonctionner.
Sans entrain elle fit défiler les documents. Elle avait du mal à progresser et c’était en grande partie dû aux réticences de Laila. Sans la participation des personnes concernées, elle ne pouvait pas construire ses ouvrages sur des affaires criminelles authentiques, en tout cas pas comme elle le souhaitait. Se contenter de décrire un cas à partir de comptes rendus de procès et de rapports de police ne donnait pas corps à un récit. Ce qu’elle cherchait, c’étaient les sentiments, les pensées, tout ce qui n’avait pas été dit. Et dans le cas qui l’occupait, Laila était la seule à pouvoir raconter ce qui s’était passé. Louise était morte, Vladek était mort, Peter avait disparu. Malgré des recherches obstinées, Erica n’était pas encore parvenue à localiser ce dernier, et de toute façon, il ne fallait pas espérer qu’il ait grand-chose à raconter. Il n’avait que quatre ans le jour où son père avait été assassiné.
Irritée, Erica ferma le fichier. Ses réflexions revenaient sans cesse à l’enquête de Patrik, à Victoria et aux autres filles. Ce ne serait peut-être pas une mauvaise chose après tout d’y réfléchir un peu. Elle observait souvent un regain d’énergie quand elle abandonnait le travail en cours pour se consacrer un moment à un autre sujet. Et s’occuper du linge sale ne la motivait pas vraiment.
Elle sortit un bloc de Post-it du tiroir de son bureau. Ces petits papillons l’avaient aidée maintes fois au moment de structurer les matériaux épars. Elle commença par chercher des articles sur le Web. Les filles disparues avaient fait la une à plusieurs reprises, et les informations étaient faciles à dénicher. Elle écrivit leurs noms sur cinq Post-it, de couleurs différentes pour plus de clarté. Sur une autre série de petits carrés multicolores, elle inscrivit toutes les données dont elle disposait : domicile, âge, parents, frères et sœurs, jour et lieu de la disparition, passe-temps. Puis elle les colla au mur, sur plusieurs lignes. Elle sentit un coup au ventre en les contemplant. Derrière chaque rangée se dissimulaient un deuil et une douleur indescriptibles. Le pire cauchemar de tout parent.
Cependant, il manquait quelque chose : des visages à ajouter au texte succinct des Post-it. Les sites des tabloïdes regorgeaient de photos, et elle en imprima une de chaque fille en se demandant combien d’exemplaires supplémentaires ils avaient vendus grâce à ces articles. Mais elle écarta aussitôt cette pensée cynique. Les journaux faisaient leur boulot et elle était mal placée pour les critiquer, elle qui gagnait confortablement sa vie en écrivant sur les tragédies d’autrui de façon beaucoup plus détaillée et intime que ne le feraient jamais les tabloïdes.
Pour finir, elle imprima une carte de Suède en plusieurs morceaux qu’elle assembla avec du scotch et afficha à côté des Post-it. Avec un stylo rouge, elle marqua les lieux où les filles avaient disparu.
Elle disposait désormais d’une structure de base, d’un squelette. Après toutes les recherches qu’elle avait faites pour ses livres, elle avait appris qu’on trouvait souvent les réponses en apprenant à connaître les victimes. Que possédaient ces filles qui avait amené le ravisseur à les choisir, elles précisément ? Erica ne croyait pas au hasard. Au-delà du physique et de l’âge, un autre élément devait les unir, forcément, un détail en rapport avec leur personnalité ou leurs conditions de vie. Quel était ce dénominateur commun ?
Elle observa les cinq visages au mur. Tant d’espoir, tant de curiosité pour ce que la vie avait à offrir. Son regard s’attarda sur une des photos, et tout à coup elle sut par quel bout commencer.
Laila répandit les coupures de journaux devant elle et sentit son cœur s’emballer. Une réaction physique à une angoisse psychique. Il cognait de plus en plus fort, et la sensation d’impuissance accéléra les pulsations jusqu’à l’asphyxier.
Elle essaya de prendre quelques grandes respirations, inspira à fond l’air renfermé de sa petite chambre, força son cœur à ralentir. Elle avait beaucoup appris sur la gestion de l’angoisse au fil des ans et savait comment se comporter face aux crises, sans l’aide de thérapeutes ou de médicaments. Au début elle prenait tous les comprimés qu’on lui donnait, elle avalait tout ce qui pouvait la plonger dans une brume d’oubli, où le mal ne se dressait plus devant elle. Mais quand les cauchemars avaient commencé à déchirer la brume, elle avait arrêté net les tranquillisants. Elle gérait mieux ces rêves quand elle était lucide et attentive. Si elle perdait le contrôle, n’importe quoi pourrait arriver, ses secrets pourraient lui échapper.
Les coupures les plus anciennes avaient jauni. Elles étaient froissées à force de rester pliées dans la petite boîte qu’elle avait réussi à cacher sous son lit. Quand c’était jour de ménage, elle la dissimulait sous ses vêtements.
Ses yeux survolaient les articles. Elle n’avait pas besoin de les lire, elle les connaissait par cœur. Sauf les plus récents qu’elle n’avait pas explorés assez souvent pour que les mots résonnent tout seuls dans sa tête. Elle passa sa main sur ses cheveux ras. La sensation était toujours aussi bizarre. Dès sa première année en centre de détention, elle avait coupé ses longs cheveux, sans raison particulière. Une manière de marquer une distance, un point final, peut-être. Ulla aurait sûrement une bonne théorie là-dessus, mais Laila ne la lui avait pas demandée. Elle n’avait aucune raison d’analyser les motivations de son comportement. Elle savait pertinemment pourquoi les choses avaient tourné comme elles avaient tourné. Elle détenait toutes les réponses.
Parler avec Erica revenait à jouer avec le feu. Elle n’aurait jamais pris elle-même l’initiative d’entrer en contact avec quelqu’un, mais Erica s’était manifestée pour la énième fois juste au moment où une nouvelle coupure était venue rejoindre la collection dans la boîte, ce qui l’avait sans doute rendue vulnérable. Elle ne se rappelait pas très bien. Elle se souvenait seulement qu’à sa propre surprise, elle avait consenti à une visite.
Erica était venue le jour même. Et bien que Laila n’ait pas su, pas plus qu’aujourd’hui, si elle allait pouvoir répondre à ses demandes, elle l’avait rencontrée, elle avait parlé avec elle, elle avait écouté ses questions, les laissant planer sans réponses dans la salle des visites. Après le départ d’Erica, l’angoisse la saisissait parfois, la conviction que le temps pressait, qu’elle devait parler du mal à quelqu’un, qu’Erica était probablement la bonne personne pour prendre soin de son histoire. Mais il était tellement difficile d’ouvrir une porte restée fermée si longtemps.
Pourtant elle se réjouissait d’avance de ses visites. Erica posait les mêmes questions que tous les autres, mais elle les posait différemment. Pas avec une curiosité avide. Elle montrait un intérêt sincère. C’était peut-être ce qui motivait Laila à continuer de la recevoir. Ou alors ce qu’elle portait au fond d’elle depuis trop longtemps devait-il sortir. Parce que la peur l’emportait, la peur de ce qui pourrait arriver encore.
Erica allait venir le lendemain. Le personnel avait transmis sa demande de visite à Laila, qui s’était contentée de hocher la tête.
Elle remit les coupures dans la boîte, les plia comme avant pour ne pas former d’autres plis, et referma le couvercle. Son cœur s’était apaisé.
Patrik ramassa d’une main tremblante les documents qu’il venait d’imprimer. Il était submergé par des vagues de nausée et fut obligé d’attendre un instant afin de reprendre ses esprits, avant de traverser l’étroit couloir jusqu’au bureau de Mellberg. Il frappa à la porte fermée.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
La voix de Mellberg était irritée. Il venait de rentrer de sa prétendue promenade, et Patrik devina qu’il s’était déjà installé pour un petit roupillon.
— C’est Patrik. J’ai reçu le rapport de Pedersen, je me suis dit que toi aussi, tu voudrais voir les résultats de l’autopsie.
Il résista à l’impulsion d’ouvrir la porte à la volée. La dernière fois qu’il l’avait fait, il avait trouvé le chef du commissariat en train de ronfler, vêtu en tout et pour tout d’un slip délavé. Le genre d’erreurs qu’on ne commet pas deux fois.
— Entre, lança Mellberg au bout d’un moment.
Il était en train de déplacer des documents sur son bureau pour donner l’illusion d’être pleinement occupé. Patrik s’assit en face de lui, et Ernst sortit immédiatement de sa place sous la table pour lui dire bonjour. Le chien tenait son nom d’un ancien policier du commissariat, décédé aujourd’hui, et même si Patrik répugnait à dire du mal d’un mort, il trouvait le chien bien plus sympathique que son homonyme.
— Salut, mon vieux, dit-il, et il gratta la tête du chien qui gémit d’aise.
— Tu es blanc comme un linge, constata Mellberg, ce qui était une observation inhabituellement pertinente venant de lui.
— Oui, ce n’est pas une lecture très agréable, expliqua Patrik en posant le rapport imprimé devant Mellberg. Tu veux le lire d’abord, ou je te fais un résumé ?
— Vas-y, je t’écoute.
— Je ne sais pas trop par où commencer. Les yeux ont été éliminés avec de l’acide. Les plaies avaient eu le temps de se refermer et, au vu des cicatrices, Pedersen estime que cela a été fait peu après son enlèvement.
— Quelle horreur ! s’écria Mellberg, et il appuya ses coudes sur le bureau.
— La langue a été coupée avec un objet tranchant. Pedersen ne peut pas préciser lequel, mais il penche pour un gros sécateur, une cisaille ou ce genre d’outil. Plutôt qu’un couteau.
Patrik pouvait entendre l’écœurement qui perçait dans sa propre voix, et Mellberg sembla réprimer un haut-le-cœur.
— Ce n’est pas tout. Un objet acéré a été introduit dans ses oreilles, causant de tels dégâts que Victoria avait également perdu l’ouïe.
Il ne fallait pas qu’il oublie de le dire à Erica. Son idée d’une fille dans une bulle s’était révélée exacte.
Mellberg le fixa un long moment.
— Alors elle ne pouvait ni voir ni entendre ni parler, articula-t-il lentement.
— C’est ça.
Ils observèrent un long silence. Tous deux essayèrent d’imaginer comment ce serait de perdre les trois sens les plus importants, d’être prisonnier d’une obscurité compacte et silencieuse sans possibilité de communiquer.
— Quelle horreur ! s’exclama Mellberg encore une fois.
Le silence se prolongea, les mots n’étaient pas suffisants. Ernst poussa un jappement et les regarda, inquiet. Il percevait la lourdeur de l’atmosphère, sans réussir à l’interpréter.
— Toutes ces mutilations lui ont vraisemblablement été infligées juste après son enlèvement, ou peu de temps après. Et elle a dû être attachée. Il y a des marques laissées par des cordes autour des poignets et des chevilles, certaines de fraîche date. Le corps présente aussi des escarres.
Mellberg était livide.
— L’analyse chimique est terminée, ajouta Patrik. Il y avait des traces de kétamine dans son sang.
— Kéta quoi ?
— Kétamine. C’est un anesthésiant. Classé comme stupéfiant.
— Pourquoi avait-elle ça dans le sang ?
— Difficile à dire. D’après Pedersen, les effets varient selon le dosage. Une forte dose vous rend insensible à la douleur et vous fait perdre conscience, à plus faible dose on risque une psychose toxique avec hallucinations. Qui sait quel effet le ravisseur cherchait à obtenir ? Peut-être les deux.
— Et ça se trouve où, cette téka, kéta… truc ?
— Ça s’achète comme n’importe quelle drogue, mais elle serait assez sophistiquée, apparemment. Il faut savoir l’utiliser et la doser. Les mecs qui en prennent dans les boîtes de nuit ne tiennent pas à s’endormir et louper toute la soirée, ce qui arrive quand on en prend trop. Elle est souvent mélangée à de l’ecstasy. Sinon c’est surtout le monde médical qui s’en sert, comme anesthésiant. Et les vétérinaires, pour endormir les chevaux, notamment.
— Oh putain, s’exclama Mellberg en faisant le lien. Est-ce qu’on a examiné de plus près ce Jonas, le vétérinaire ?
— Oui, évidemment. Victoria a disparu en quittant le centre équestre qu’il tient avec sa femme. Il a un alibi solide, il soignait un cheval malade. Les propriétaires certifient qu’il est arrivé chez eux quinze minutes après que Victoria a été vue la dernière fois dans l’écurie, et il y est resté plusieurs heures. Nous n’avons pas non plus trouvé de lien entre lui et les autres filles.
— Mais maintenant on devrait quand même l’examiner à la loupe, non ?
— Absolument. Quand je l’ai annoncé aux autres, Gösta s’est souvenu que le cabinet de Jonas a été cambriolé il y a peu de temps. Il va ressortir le rapport et voir s’il est fait mention de kétamine. Reste à savoir si Jonas aurait déclaré un vol s’il allait lui-même utiliser le produit. Quoi qu’il en soit, on va l’interroger de nouveau.
Patrik se tut un instant avant de prendre son élan :
— Il y a autre chose. Je m’étais dit que, Martin et moi, on ferait une petite excursion aujourd’hui.
— Ah bon ?
Mellberg eut l’air de flairer des dépenses supplémentaires.
— J’aimerais aller à Göteborg rencontrer la mère de Minna Wahlberg. Et tant qu’à y être…
— Oui ?
La méfiance de Mellberg décupla.
— Eh bien, par la même occasion, on irait consulter une personne qui nous établirait une analyse comportementale du criminel.
— Un de ces foutus psychologues, dit Mellberg, et sa grimace exprima sans équivoque ce qu’il pensait de ce corps de métier.
— On pioche au hasard, je sais, mais ça n’entraînera pas de frais supplémentaires, puisque de toute façon on sera déjà sur place.
— Oui, oui, du moment que tu ne nous ramènes pas une Mme Irma, marmonna Mellberg, rappelant à Patrik combien Mellberg et Gösta se ressemblaient parfois. Et fais gaffe où tu mets les pieds. Tu sais comment ça fonctionne : si tu empiètes sur les plates-bandes des collègues de Göteborg, tu risques de te faire mordre.
— Je vais enfiler mes gants de velours, promit Patrik.
Il sortit et referma la porte. Bientôt les ronflements résonneraient dans le couloir.
Erica était tout à fait consciente d’avoir un caractère impulsif. Un peu trop, parfois. En tout cas, c’est ce qu’affirmait Patrik quand elle fourrait son nez dans les affaires des autres. Mais elle l’avait plus d’une fois aidé dans ses enquêtes, il ne pouvait donc pas trop s’en plaindre.
Dans le cas présent il jugerait sans aucun doute qu’elle se mêlait de ce qui ne la regardait pas. Du coup, elle avait l’intention d’évoquer son excursion uniquement si elle donnait des résultats. Si tel n’était pas le cas, elle pourrait lui servir la même excuse qu’à sa belle-mère Kristina, appelée en urgence pour s’occuper des enfants : elle devait rencontrer son agent à Göteborg au sujet d’une proposition de contrat avec un éditeur allemand.
Elle enfila sa veste et fit une petite grimace en regardant autour d’elle. On aurait dit qu’une bombe avait éclaté dans la maison. Kristina ne se priverait pas de faire des commentaires : Erica aurait droit à un long sermon sur l’importance de maintenir son intérieur bien rangé. Bizarrement, Kristina ne servait pas ce sermon à son fils, jugeant sans doute les tâches ménagères indignes d’un homme. Et cela semblait convenir à Patrik.
Non, elle était injuste. Patrik était formidable de maintes façons. Sans se plaindre, il faisait sa part du travail à la maison, et partageait naturellement avec elle la responsabilité des enfants. Mais la parité n’était pas totale. C’était elle qui devait s’improviser chef de projet, qui notait quand les vêtements des enfants étaient trop petits et qu’il fallait revoir leur garde-robe, qui savait quand ils devaient apporter un goûter au jardin d’enfants ou quand il fallait les amener à la PMI pour les vaccinations. Et mille autres choses encore. Qui remarquait quand il fallait racheter de la lessive ou renouveler le stock de couches, qui savait quelle crème était efficace pour les petites fesses rouges, et qui savait toujours où Maja avait égaré son doudou préféré. Pour elle, ces préoccupations étaient devenues une seconde nature, alors que Patrik semblait totalement incapable de gérer ce genre de choses. À supposer qu’il ait la moindre envie de le faire. Ce soupçon était toujours à l’œuvre dans un coin de sa tête. Préférant cependant l’ignorer, elle avait résolument endossé son rôle, contente d’avoir malgré tout un partenaire qui exécutait volontiers les missions qu’elle lui confiait. Beaucoup de ses amies n’avaient même pas cette chance.
Quand elle ouvrit la porte d’entrée, l’air glacial la fit presque reculer. Quel froid de canard ! Elle espéra que les routes ne seraient pas trop glissantes. Elle n’était pas une conductrice très expérimentée et ne prenait le volant que contrainte et forcée.
Elle verrouilla soigneusement la porte. Kristina avait sa propre clé puisqu’elle venait souvent garder les enfants en cas d’urgence, ce qui était à la fois un avantage et un inconvénient. Erica plissa le front en se dirigeant vers la voiture. Cette fois, Kristina avait demandé si c’était OK qu’elle vienne avec quelqu’un, vu qu’Erica l’avait sollicitée au pied levé. Sa belle-mère avait une vie sociale riche et beaucoup d’amies, et il arrivait que celles-ci l’accompagnent quand elle gardait les enfants. Mais la manière dont elle avait dit “quelqu’un” avait mis la puce à l’oreille à Erica. Est-ce que, pour la première fois depuis son divorce, Kristina aurait rencontré un homme ?
Erica trouva l’idée amusante et elle sourit en démarrant le moteur. Patrik deviendrait dingue. Il n’avait aucun mal à se faire à l’idée que son père avait une nouvelle femme dans sa vie depuis de nombreuses années, mais, pour une raison obscure, quand il s’agissait de sa mère, c’était différent. Erica le taquinait parfois en prétendant qu’elle allait inscrire Kristina sur un site de rencontres, et chaque fois Patrik avait l’air troublé. Mais il fallait bien qu’il accepte que sa mère ait une vie à elle. Erica pouffa de rire toute seule et se mit en route pour Göteborg.
Jonas faisait le ménage dans son cabinet de consultation, et ses mouvements brusques témoignaient de sa colère. Il en voulait toujours à Marta d’avoir annulé le concours. Molly aurait dû avoir sa chance. Il savait combien c’était important pour elle, et sa déception lui fendait le cœur.
Le cabinet installé à domicile avait comporté d’énormes avantages quand elle était petite. Il avait douté de la capacité de Marta à s’occuper d’un bébé correctement, et cette combinaison lui permettait de faire un saut entre deux clients pour s’assurer que tout allait bien à la maison.
Contrairement à Marta, il avait désiré être parent, transmettre son héritage. Il imaginait se reconnaître dans un enfant, et avait toujours supposé qu’il aurait un garçon. Mais c’est Molly qui était arrivée, et dès sa naissance il avait été submergé par des sentiments dont il n’avait jamais soupçonné l’existence.
Ce jour-là, Marta avait déposé le bébé dans ses bras, le visage impassible. La pointe de jalousie qu’il avait aperçue dans son regard avait disparu à peine apparue. Il s’était attendu à ce qu’elle réagisse ainsi, c’était tout à fait normal, car Marta était à lui, et il était à elle. Avec le temps, elle allait comprendre que l’enfant n’y changerait rien, et qu’au contraire elle renforcerait leurs liens.
Dès leur première rencontre, il avait su que Marta était faite pour lui. Sa jumelle, son âme sœur. Des mots galvaudés, des clichés, mais dans leur cas absolument authentiques. Il n’y avait qu’à l’égard de Molly que leurs opinions divergeaient. Marta avait fait de son mieux. Elle l’avait élevée comme Jonas le souhaitait, en évitant d’interférer dans leur relation privilégiée pour se donner corps et âme à celle qu’ils avaient tissée tous les deux, Jonas et elle.
Il espérait que Marta comprenait combien il l’aimait, combien elle était importante pour lui. Il s’efforçait de le lui montrer, il était tolérant et la laissait tout partager. Il n’avait eu de doutes qu’à une seule occasion. L’espace d’un instant, il avait senti un gouffre s’ouvrir entre eux, une menace contre la symbiose dans laquelle ils vivaient depuis si longtemps. Mais ces doutes étaient désormais effacés.
Jonas sourit et remit en place la boîte avec les gants en plastique. Il avait tant de raisons d’être reconnaissant, il le savait très bien.
Mellberg attacha la laisse au collier d’Ernst et, tout excité, le chien se précipita aussitôt vers l’entrée du commissariat. En passant devant Annika à l’accueil, le commissaire annonça qu’il rentrait déjeuner chez lui. Dès que la porte se fut refermée, il inspira un grand bol d’air frais. Après le récit de Hedström, son bureau lui avait soudain paru exigu et étouffant.
La rue commerçante était déserte. Durant l’hiver, la petite ville n’était pas très animée, ce qui signifiait qu’il avait tout son temps pour piquer un petit roupillon. En été, en revanche, il n’y avait pas de limites aux bêtises que les gens pouvaient faire, par ignorance ou sous le coup d’une alcoolémie trop élevée. Les touristes étaient une véritable plaie. Mellberg aurait préféré que Tanumshede et les localités voisines soient aussi dépeuplées l’été que l’hiver. Chaque année, à la fin du mois d’août, il était pratiquement HS, épuisé par tout le boulot. Il avait vraiment choisi un sale métier. Mais que faire de ce don inné pour le travail policier ? Il était maudit, voilà tout. Son habileté éveillait beaucoup de jalousies. Il voyait bien les regards envieux mal dissimulés que lui jetaient parfois Patrik, Martin et Gösta. Paula, en revanche, paraissait moins impressionnée, et c’était peut-être dans l’ordre des choses. Non pas qu’elle soit bête, il ne dirait pas ça, il lui arrivait même d’avoir des fulgurances et d’apporter une réelle contribution. Mais la logique mâle lui faisait défaut, de sorte qu’elle n’avait pas la capacité d’apprécier le cerveau brillant de Bertil Mellberg à sa juste valeur.
En arrivant chez lui, il se sentait un peu mieux. L’air frais avait rafraîchi son esprit, il pouvait de nouveau réfléchir. Même si ce qui était arrivé à la jeune fille était une épouvantable tragédie et que l’affaire leur occasionnait un tas de travail à une époque de l’année censée être peinarde, il trouvait l’enquête assez excitante. Elle lui fournissait aussi une excellente occasion de montrer ses talents.
— Ohé ? appela-t-il en entrant.
Il vit les chaussures de Paula dans le vestibule ; elle était donc là avec Lisa.
— On est dans la cuisine ! répondit Rita.
Mellberg lâcha Ernst qui fila retrouver Señorita. Il tapa des pieds sur le paillasson pour se débarrasser de la neige, accrocha sa veste et suivit le chien.
Dans la cuisine, Rita était en train de mettre la table, et Paula farfouillait dans un placard, le nourrisson dans un porte-bébé sur son ventre.
— On n’a plus de café à la maison, s’excusa-t-elle.
— Cherche au fond à droite, dit Rita. Je te mets une assiette aussi, autant avaler un morceau avec nous puisque tu es là.
— Merci, je veux bien. Comment ça va au boulot ?
Paula se tourna vers Mellberg, le paquet de café à la main. Elle l’avait effectivement trouvé là où Rita avait dit. Il régnait un ordre militaire dans la cuisine de sa mère.
Mellberg hésita à parler du résultat de l’autopsie à une femme allaitant et épuisée. Mais il savait que Paula deviendrait folle si elle découvrait qu’il lui avait caché des informations, et il lui fit un résumé de ce que Patrik venait de lui raconter. Devant le plan de travail, Rita se figea un instant, avant de sortir les couverts d’un tiroir.
— Mais c’est épouvantable, dit Paula en caressant distraitement le dos de Lisa. Sa langue était coupée, tu dis ?
Mellberg dressa l’oreille. Malgré tout, Paula avait de temps en temps fait preuve d’une certaine aptitude pour les investigations, et elle avait une mémoire phénoménale.
— Tu penses à quoi ?
Il s’assit à côté d’elle et la fixa avec impatience. Paula secoua la tête.
— Je ne sais pas, mais ça me rappelle… Oh, ce fichu cerveau d’allaitement, il me rend dingue !
— Ça va passer, la rassura Rita en levant la tête de la salade qu’elle préparait.
— Oui, mais là, c’est vraiment pénible. Cette histoire de langue, ça me dit quelque chose…
— Souvent ça revient au moment où on n’y pense plus, la consola Rita.
— Mmm, répondit Paula, et Mellberg pouvait voir qu’elle fouillait dans ses souvenirs. Je me demande si ça peut venir d’un ancien rapport de police que j’ai lu. Tu serais d’accord pour que je vienne faire un tour au poste tout à l’heure ?
— Tu crois que c’est une bonne idée de sortir Lisa avec ce froid ? Et pour travailler qui plus est. Toi qui es si fatiguée, protesta Rita.
— Je ne serai pas plus fatiguée là-bas qu’ici. Et Lisa pourrait peut-être rester avec toi ? Je ne serai pas absente longtemps, je vais juste jeter un rapide coup d’œil aux archives.
Rita marmonna une réponse inaudible, mais Mellberg savait qu’elle serait absolument ravie de garder Lisa, même si la petite risquait de pleurer. Il remarqua aussi qu’à la perspective de venir au commissariat, Paula eut tout de suite l’air revigorée.
— Dans ce cas j’aimerais avoir accès au rapport d’autopsie dès que j’arrive, dit-elle. Ça ne posera pas de problèmes, j’espère ? Je veux dire, officiellement je suis en congé parental.
Mellberg renifla. Quelle importance qu’elle soit en congé parental ou pas ? Il n’avait aucune idée de ce qui était en vigueur, mais s’il devait suivre toutes les règles et recommandations sur les lieux de travail en général et dans la police en particulier, il n’aurait plus le temps de faire grand-chose d’autre.
— Il est dans le dossier d’enquête. Tu n’auras qu’à le demander à Annika.
— Bien, je vais juste me refaire une beauté, ça sera plus agréable pour tout le monde, et je file.
— Mais d’abord tu manges, dit Rita.
— Oui, maman, d’abord je mange.
La marmite dégageait un fumet qui fit gronder le ventre de Mellberg. La cuisine de Rita battait tous les records. Seule ombre au tableau : pour les desserts, elle était mesquine. En son for intérieur, il visualisa les gâteaux de la pâtisserie. Il y était déjà allé une fois aujourd’hui, mais il pourrait peut-être y refaire un tour sur le chemin du commissariat. Aucun repas n’était tout à fait complet sans une petite sucrerie finale.
Gösta ne demandait plus grand-chose à la vie. Si on a la tête et les pieds au chaud, il faut s’estimer heureux, c’est ce que disait toujours son grand-père. Gösta comprenait de mieux en mieux ce qu’il voulait dire : il ne faut pas trop en demander. Et depuis qu’Ebba était revenue dans sa vie, après les événements étranges de l’été dernier, il était parfaitement satisfait de son existence. Elle était retournée s’installer à Göteborg, et pendant quelque temps il avait craint qu’elle ne disparaisse de nouveau, que ça ne l’intéresse pas de garder le contact avec un vieux schnock qu’elle n’avait connu que très brièvement dans sa petite enfance. Mais elle donnait de ses nouvelles de temps à autre, et quand elle venait chez sa mère à Fjällbacka, elle passait toujours le voir, lui aussi. Il la trouvait chaque fois un peu plus requinquée, même si elle était encore fragile après tout ce qu’elle avait vécu. Il souhaitait de tout son cœur que ses plaies guérissent et qu’un jour elle retrouve sa foi en l’amour. Et peut-être qu’avec un peu de chance il pourrait faire office de grand-père de substitution et gâter un bambin de nouveau. C’était son rêve : s’occuper des framboisiers du jardin avec un petit à ses côtés, un enfant sur des jambes chancelantes, un doigt solidement ancré dans sa main, qui l’aiderait à cueillir les baies sucrées et juteuses.
Trêve de rêveries ! Il ferait mieux de se concentrer sur l’enquête. Il frémit en pensant aux mutilations de Victoria dont Patrik lui avait parlé, mais s’obligea à repousser sa sensation de malaise. Il ne fallait surtout pas s’y attarder. Il avait vu beaucoup d’atrocités au cours de ses années de service, et même si celles-ci dépassaient l’entendement, le principe restait le même : il devait faire son boulot.
Il lut rapidement le rapport qu’il avait sorti et réfléchit un instant avant de se lever pour rejoindre le bureau de Patrik, voisin du sien.
— Jonas a signalé le cambriolage quelques jours avant la disparition de Victoria. Et la kétamine fait partie des produits qui ont été volés. Je pourrais faire un saut à Fjällbacka pour l’interroger pendant que vous allez à Göteborg, Martin et toi.
Il remarqua le regard de Patrik et se sentit un peu froissé. Néanmoins, il pouvait comprendre la surprise qu’il y lisait. Il n’avait pas toujours été le plus assidu de l’équipe, et pour être tout à fait honnête, cet état de choses durait depuis un moment déjà. La capacité était pourtant là, en lui, et ces derniers temps, un sentiment nouveau s’était manifesté. Il voulait qu’Ebba soit fière de lui. Et puis, il compatissait particulièrement à la souffrance de la famille Hallberg dont il avait suivi de près les tourments pendant plusieurs mois.
— Ça ressemble indéniablement à un lien. C’est bien que tu t’en sois souvenu, dit Patrik. Mais tu es sûr de vouloir y aller seul ? Sinon je pourrais t’accompagner demain.
Gösta déclina l’offre en agitant la main.
— Non, je m’en occupe. Ce n’est pas un gros truc. Et comme c’est moi qui ai pris la déposition, c’est à moi d’y aller. Bonne chance à Göteborg.
Il hocha brièvement la tête et alla rejoindre sa voiture.
La ferme équestre n’était qu’à cinq minutes de route, et il fut bientôt garé dans la cour, devant la maison de Marta et Jonas.
— Toc, toc, dit-il en ouvrant la porte à l’arrière.
Le cabinet vétérinaire n’était pas très grand. Une minuscule salle d’attente, pas beaucoup plus grande qu’un vestibule, un coin cuisine et une salle de soins.
— J’espère que vous n’avez pas de boas ici. Ou d’araignées ou d’autres bestioles de ce genre, plaisanta-t-il en apercevant Jonas.
— Tiens, Gösta, bonjour. Non, soyez sans crainte. Il n’y a pas beaucoup d’animaux comme ça à Fjällbacka, Dieu soit loué.
— Je peux entrer ?
— Bien sûr, mon prochain rendez-vous n’est que dans une heure. La journée s’annonce calme. Vous pouvez poser votre veste là-bas. Je vous sers un café ?
— Oui merci, je veux bien. Sans vouloir trop vous déranger.
Jonas l’assura que non et se dirigea vers le coin cuisine où trônaient une machine à café et différentes capsules dans un bol.
— J’ai investi dans une de ces machines pour survivre. Vous le voulez comment ? Corsé ou doux ? Avec du lait ? Du sucre ?
— Corsé, avec du lait et du sucre, merci.
Gösta se débarrassa de sa veste et prit place sur une des deux chaises réservées aux visiteurs.
— Voilà, tenez.
Jonas lui tendit son café et s’assit en face de lui.
— Vous venez me parler de Victoria, je suppose.
— Ben, en fait, je voulais vous poser quelques questions au sujet du cambriolage dont vous avez été victime.
Jonas leva les sourcils.
— Ah bon, je croyais que c’était une affaire classée. J’étais un peu déçu que l’enquête n’ait rien donné, même si je comprends que vous ayez donné la priorité à Victoria. Je suppose que vous ne pouvez pas me dire pourquoi vous vous y intéressez soudain à nouveau ?
— Non, je regrette. Comment avez-vous découvert qu’on s’était introduit ici ? Je sais que nous en avons déjà parlé, mais j’aimerais que vous me le racontiez une nouvelle fois.
Gösta fit un geste comme pour s’excuser et faillit renverser son café. Il rattrapa la tasse de justesse, puis la garda dans sa main pour éviter d’autres maladresses.
— Oui, donc, comme je l’ai déjà dit, j’ai trouvé la serrure fracturée en arrivant le matin. Vers neuf heures. C’est l’heure habituelle où je démarre la journée, les gens aiment rarement se déplacer plus tôt. Toujours est-il que j’ai immédiatement compris qu’il y avait eu effraction.
— Dans quel état avez-vous trouvé le cabinet ?
— Pas trop saccagé, en fait. Certains objets avaient été sortis des meubles et éparpillés par terre, rien de bien méchant. Ce qui m’a le plus embêté, c’est que le meuble où je garde les produits classés comme stupéfiants avait été forcé. Je fais toujours très attention de le fermer à clé. La criminalité à Fjällbacka est plutôt faible, mais les quelques toxicos du coin savent que je conserve des substances ici. Cela dit, je n’ai jamais eu de problèmes auparavant.
— Je vois de qui vous parlez, et nous les avons interrogés juste après le vol. Nous n’avons pas réussi à leur faire cracher le morceau. Je ne pense pas qu’ils auraient réussi à tenir leur langue si l’un d’entre eux s’était introduit ici. Et aucune des empreintes digitales ne correspondait aux leurs.
— Vous avez raison. Ça doit être quelqu’un d’autre.
— Qu’est-ce qui manquait ? Je sais, ça figure dans votre déposition, mais reprécisez-le malgré tout.
Jonas plissa le front.
— Les stupéfiants en question étaient de l’éthylmorphine, de la kétamine et de la codéine. Pour le reste, il manquait aussi certains produits paramédicaux, des gazes, des antiseptiques et… des gants en latex, je crois. Des trucs ordinaires et pas chers qu’on peut acheter dans n’importe quelle pharmacie.
— Sauf si on veut se procurer tout un tas d’articles de soins sans attirer l’attention, réfléchit Gösta à voix haute.
— Oui, évidemment.
Jonas but une gorgée de café, la dernière, et se leva pour s’en préparer un deuxième.
— Vous en voulez un autre, aussi ?
— Non merci, il m’en reste, répondit Gösta, qui réalisa qu’il n’y avait pas touché. Parlez-moi encore des substances classées comme stupéfiants. Y en a-t-il qui présenteraient un intérêt particulier pour des toxicomanes ?
— Oui, la kétamine, sans doute. J’ai entendu dire qu’elle était populaire chez les toxicos. Elle passe sous le nom de Spécial K dans le milieu de la fête.
— Et vous, en tant que vétérinaire, vous vous en servez comment ?
— Nous, comme les médecins, nous l’utilisons en anesthésique avant des interventions chirurgicales. Les anesthésiques classiques entraînent un risque d’arrêt cardiaque et de dépression respiratoire, la kétamine n’a pas ces effets secondaires.
— Et quels sont les animaux à qui on l’administre ?
— Surtout les chiens et les chevaux. Pour les endormir efficacement et en toute sécurité.
Gösta étira ses jambes. Ses articulations avaient tendance à émettre des craquements, d’hiver en hiver il se sentait de plus en plus raide.
— Quelle quantité de kétamine a été volée ?
— Si je m’en souviens bien, quatre flacons de cent millilitres ont disparu.
— C’est beaucoup ? Combien on en donne à un cheval par exemple ?
— Ça dépend de son poids, répondit Jonas. Il faut généralement compter deux millilitres pour cent kilos.
— Et pour les humains ?
— Je ne sais pas. Il faudrait vous renseigner auprès d’un chirurgien ou d’un anesthésiste. J’ai suivi quelques cours de médecine générale, mais c’était il y a pas mal d’années. Je connais les animaux, pas les humains. Dites-moi, pourquoi êtes-vous si intéressé par la kétamine ?
Gösta hésita. Il ne savait pas trop s’il devait en parler et révéler le but de sa visite. Mais il était curieux de voir la réaction de Jonas. Si, contre toute attente, c’était lui qui avait utilisé la kétamine en signalant un vol pour écarter les soupçons, son expression le trahirait peut-être.
— On a reçu les résultats de l’autopsie, finit-il par dire. Victoria avait des traces de kétamine dans le sang.
Jonas sursauta et lui jeta un regard à la fois surpris et effaré.
— Vous voulez dire que ma kétamine aurait été utilisée par son ravisseur ?
— On ne peut rien affirmer pour le moment. Mais ce n’est pas totalement improbable, vu qu’elle a été volée juste avant la disparition de Victoria, près de l’endroit où elle a été vue pour la dernière fois.
— C’est absolument épouvantable, dit Jonas en secouant la tête.
— Vous ne voyez vraiment pas qui a pu s’introduire ici ? Vous n’avez rien remarqué de suspect les jours avant ou juste après ?
— Non, vraiment rien. Comme je l’ai dit, c’est la première fois que ça m’arrive depuis que j’ai ouvert le cabinet. J’ai toujours fait extrêmement attention à tout enfermer à clé.
— Et vous ne pensez pas qu’une des filles… ?
Gösta hocha la tête en direction de l’écurie.
— Non, certainement pas. Elles ont peut-être bu de la gnole maison en cachette une ou deux fois, et fumé une clope de temps en temps. Mais aucune n’a suffisamment d’expérience pour savoir que les vétérinaires utilisent des produits classés comme stupéfiants qui peuvent être consommés pour faire la fête. Vous pouvez parler avec elles si vous y tenez. Je vous certifie qu’aucune n’en aura jamais entendu parler.
— Vous avez sûrement raison, murmura Gösta.
Il ne trouva pas grand-chose de plus à demander à Jonas, et celui-ci sembla remarquer son hésitation.
— Autre chose ? Dans ce cas, peut-on l’évoquer une autre fois ? Je dois recevoir ma patiente suivante. Nelly, la souris dansante, a une petite indigestion.
— Beurk, je ne comprends pas comment on peut avoir ce genre de bête comme animal de compagnie, dit Gösta en fronçant le nez.
— Si vous saviez…
Jonas prit congé en lui serrant fermement la main.