— Eh ben, il s’en passe de drôles chez vous !

Anna rit en entendant le récit des aventures de Mellberg, qui avait suffisamment dégelé pour retourner au commissariat avec Patrik. D’un œil curieux, elle examina Gunnar qu’Erica lui avait décrit au téléphone avec minutie. Il lui avait immédiatement plu quand il leur avait ouvert la porte, parce qu’il avait salué les enfants en premier. Rayonnant de bonheur, Adrian était maintenant en train de l’aider à planter un clou dans la cuisine pour accrocher un tableau.

— Et l’enquête ? Ils s’en sortent ? demanda-t-elle sur un ton plus sérieux. C’est vraiment horrible, la disparition de Lasse. Ils savent ce qui a pu lui arriver ?

— Ils viennent juste de le retrouver. Enfin, pas lui, mais sa voiture et ce qui ressemble fort à une scène de crime. Ils font intervenir des plongeurs, mais est-ce qu’ils vont retrouver le corps ? Il a très bien pu être emporté par les courants.

— J’ai croisé Tyra à l’écurie quand j’ai déposé les filles. Elle est mimi comme tout. Terese aussi a l’air sympa, mais je ne la connais pas vraiment. Je les plains…

Anna jeta un regard sur les kanelbullar que Kristina avait posés sur la table, mais elle ne se sentait pas d’appétit, même pour une petite sucrerie.

— Tu te nourris comme il faut ? demanda Erica avec un regard sévère.

Pendant toute leur enfance, elle avait été davantage une mère qu’une grande sœur pour Anna, et elle avait toujours du mal à sortir de son rôle. Anna avait cessé de lui tenir tête. Sans la sollicitude d’Erica, elle n’aurait jamais eu la force d’affronter toutes les épreuves de sa vie. Sa sœur adorée avait été là pour elle, contre vents et marées, et ces derniers temps il n’y avait que sous le toit d’Erica qu’Anna oubliait la culpabilité et retrouvait un peu de joie.

— Oui, ça va, j’ai juste eu pas mal de nausées ces temps-ci. Je sais que c’est psychosomatique, mais ça ne me rend pas l’appétit pour autant.

Kristina, qui s’affairait devant l’évier bien qu’Erica lui ait répété de venir s’asseoir, se retourna pour observer Anna.

— Erica a raison. Tu es pâlotte. Il faut que tu manges, que tu prennes soin de toi. Dans les moments de crise, c’est très important de bien s’alimenter et d’avoir un bon sommeil. Tu prends quelque chose pour dormir ? Je peux te donner des pilules, tu sais. Quand on ne dort pas, on n’arrive à rien, c’est sûr.

— Merci, c’est gentil, mais je n’ai aucun problème de sommeil.

C’était un mensonge. Elle passait la plupart de ses nuits à se tourner et se retourner dans le lit, à fixer le plafond et à essayer de repousser les mauvais souvenirs. Elle ne tenait pas, cependant, à plonger dans la spirale des psychotropes en essayant de calmer chimiquement l’angoisse dont elle était la seule responsable. Il y avait peut-être là un goût pour le martyre, un désir d’expier ses péchés.

— Je ne suis pas sûre de te croire, mais je n’insiste pas… dit Erica.

Anna savait pourtant que sa sœur ne pourrait pas faire autrement, et elle prit un roulé à la cannelle pour l’amadouer. Erica l’imita.

— Vas-y, fais-toi plaisir, on a besoin d’une couche de graisse supplémentaire en hiver.

— Dis donc, toi ! dit Erica, et elle feignit de vouloir lui lancer son petit pain à la tête.

— Ah, vous faites bien la paire, toutes les deux…

Kristina soupira et entreprit de nettoyer le réfrigérateur. La première réaction d’Erica fut de l’en empêcher, puis elle comprit que c’était un combat perdu d’avance.

— Comment avance ton livre ? demanda Anna en mastiquant une bouchée de viennoiserie qu’elle n’arrivait pas à avaler.

— Je ne sais pas. Il y a tant de choses bizarres que j’ignore par quel bout commencer.

— Raconte !

Anna but une gorgée de café pour faire passer la boule pâteuse qui s’était formée dans sa bouche. Elle ouvrit de grands yeux en écoutant Erica raconter les événements des derniers jours.

— C’est étrange, mais j’ai l’impression que l’histoire de Laila est liée aux filles disparues. Sinon, pourquoi aurait-elle conservé toutes ces coupures de presse ? Et pourquoi a-t-elle finalement accepté de me rencontrer le jour où les journaux ont parlé pour la première fois de la disparition de Victoria ?

— C’est peut-être un simple hasard ? avança Anna, mais la mine de sa sœur annonçait sa réponse.

— Non, il y a un lien, j’en suis sûre. Laila sait quelque chose qu’elle ne veut pas raconter. Ou plutôt, elle veut le raconter, mais est incapable de le faire. C’est probablement pour ça qu’elle a consenti à un entretien avec moi, pour avoir quelqu’un à qui se confier. Mais je n’ai pas encore réussi à la mettre en confiance.

Frustrée, Erica passa la main dans ses cheveux.

— Beurk, c’est un vrai miracle si certains trucs là-dedans ne sont pas déjà partis par leurs propres moyens, s’exclama Kristina, la tête à moitié enfoncée dans le réfrigérateur.

Erica jeta un regard à Anna qui exprimait clairement qu’elle n’avait pas l’intention de se laisser provoquer et qu’elle comptait ignorer l’entreprise de sauvetage.

— Il faut peut-être d’abord que tu en apprennes un peu plus, suggéra Anna.

Elle avait abandonné ses tentatives d’ingurgiter son kanelbulle et se contentait de siroter son café.

— Je sais, mais tant que Laila se tait, c’est quasi impossible. Tous les protagonistes ont disparu. Louise est morte, la mère de Laila est morte, Peter s’est volatilisé, probablement mort, lui aussi. La sœur de Laila semble ne rien savoir. Il ne reste plus personne à qui poser des questions, vu que tout s’est déroulé entre les quatre murs de leur maison.

— Louise est morte comment ?

— Noyée. Elle était allée se baigner avec une autre fille qui vivait dans la même famille d’accueil, et elles ne sont jamais rentrées, ni l’une ni l’autre. Leurs vêtements étaient posés sur un rocher, mais leurs corps n’ont jamais été retrouvés.

— Tu as parlé avec la famille d’accueil ? demanda Kristina derrière la porte du réfrigérateur, et Erica tressaillit.

— Non, ça ne m’est pas venu à l’esprit. Il n’y avait aucune connexion entre eux et ce qui se passait dans la famille Kowalski.

— Mais Louise a pu se confier à eux, ou à un des enfants accueillis comme elle.

— Oui…

Elle se sentit un peu stupide de ne pas y avoir pensé elle-même. Qu’une idée aussi évidente lui soit suggérée par sa belle-mère.

— Bien vu, Kristina, dit Anna rapidement. Ils habitent où ?

— Pas loin, à Hamburgsund, je pourrais effectivement y faire un saut.

— On peut rester avec les enfants. Vas-y tout de suite, l’encouragea Kristina.

— Moi aussi, je reste encore un peu, déclara Anna. Les cousins adorent être ensemble, et je n’ai rien d’urgent qui m’attend à la maison.

— Vous êtes sûres ? demanda Erica qui s’était déjà levée. Il faut peut-être que je les appelle d’abord pour vérifier qu’ils puissent me recevoir.

— Pars ! trancha Anna en agitant la main. Avec tout ce bazar à ranger chez vous, je ne serai pas désœuvrée.

Elle fut récompensée par un doigt d’honneur.


Patrik avait rassemblé tout le monde dans la cuisine. Les éléments dont ils disposaient étaient beaucoup trop épars et il avait besoin de structurer ce qui devait être fait. Il tenait à arriver bien préparé à la réunion à Göteborg. Pendant son absence, l’enquête sur la mort présumée de Lasse se poursuivrait. Il était stressé, et dut se forcer à décontracter les épaules et respirer à fond. Il avait eu une grosse frayeur deux ans auparavant quand son corps s’était rebellé et qu’il s’était effondré. Comme une sorte de signal d’alerte. Ses forces n’étaient pas inépuisables, même s’il adorait son métier.

— Nous faisons maintenant face à deux enquêtes. Je vais commencer par Lasse, dit-il, et il écrivit LASSE sur le tableau blanc et souligna le prénom.

— J’ai discuté avec Torbjörn, il fait au mieux, dit Martin.

— On attend de voir ce qu’il pourra en tirer…

Patrik eut du mal à garder son calme en se rappelant que son chef avait saccagé la scène du crime. Heureusement, il était rentré chez lui se mettre au lit et ne pourrait plus saboter l’enquête aujourd’hui.

— Nous avons l’autorisation de Terese pour un prélèvement sanguin sur leur fils aîné. Dès que ce sera fait, on pourra le comparer avec le sang du ponton, ajouta Martin.

— Bien. Nous ne sommes donc pas encore certains que ce soit le sang de Lasse. Je propose néanmoins que jusqu’à nouvel ordre nous partions de l’hypothèse qu’il a été tué là-bas.

— Tout à fait d’accord, dit Gösta.

Du regard, Patrik consulta les autres, qui hochèrent la tête.

— J’ai aussi demandé à Torbjörn d’examiner la voiture de Lasse, signala Martin. Au cas où il serait arrivé accompagné du meurtrier. Les techniciens ont également relevé des empreintes de pneus sur le parking. Ça pourra servir de comparaison pour prouver la présence d’un autre individu.

— Bien vu, approuva Patrik. Nous n’avons pas encore reçu l’historique des appels de son portable ; en revanche on a eu plus de chance avec la banque. N’est-ce pas, Gösta ?

— Oui, fit Gösta en se raclant la gorge. Avec Annika, on a examiné les relevés bancaires de Lasse. Il a fait des versements réguliers de cinq mille couronnes sur son compte. Et Terese m’a confié que sa fille a découvert une cachette où Lasse avait dissimulé cinq mille couronnes en espèces justement, à différentes occasions. Il devait les conserver là en attendant de les déposer à la banque.

— Terese n’a aucune idée de la provenance de l’argent ? demanda Martin.

— Non. Et, pour autant que j’ai pu en juger, elle dit la vérité.

— Elle avait l’impression depuis un moment qu’il lui cachait quelque chose, ça devait être cet argent, constata Patrik. Il faut qu’on trouve son origine, et ce à quoi il était destiné.

— Un chiffre aussi rond fait penser à du chantage, non ? lança Paula.

Annika lui avait proposé de venir s’asseoir avec eux autour de la table, mais elle avait préféré rester près de la porte pour pouvoir répondre au téléphone si jamais Rita l’appelait à propos de Lisa.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ? demanda Gösta.

— Eh bien, si c’était de l’argent gagné au jeu par exemple, le montant aurait varié d’une fois à l’autre. Pareil s’il avait travaillé au noir. Il aurait été payé à l’heure et le boulot n’aurait pas généré systématiquement le même montant. S’il faisait chanter quelqu’un, en revanche, il est logique qu’on lui ait donné chaque fois la même somme.

— Je crois que Paula a raison, dit Gösta. Peut-être que Lasse faisait chanter quelqu’un qui en a eu marre.

— Alors il faut trouver le motif de ce chantage. A priori, la famille n’est au courant de rien. On va être obligés d’agrandir le champ de recherche et d’interroger les amis de Lasse, voir s’ils ont eu vent de quelque chose, proposa Patrik, et après avoir réfléchi un instant, il ajouta : Il faudra interroger les gens qui habitent le long de la route de Sälvik, mes voisins donc. Ils ont peut-être remarqué une voiture qui se dirigeait vers la plage. La circulation est rare à cette période de l’année, et il y a un paquet de commères qui guettent derrière leurs rideaux.

Il nota les missions sur le tableau. Elles seraient attribuées aux uns et aux autres, mais pour le moment il voulait juste marquer noir sur blanc ce qui devait être fait.

— Très bien, passons à Victoria. Demain, il y aura une grande réunion à Göteborg avec tous les districts concernés par les disparitions. Merci Annika de l’avoir organisée, tu as fait du bon boulot.

— Il n’y a pas de quoi. Ce n’était pas très difficile. Tout le monde s’est montré très positif, ils se demandaient pourquoi personne n’y avait pensé plus tôt.

— Mieux vaut tard que jamais. Quoi de neuf depuis le dernier débriefing ?

— Eh bien, dit Gösta, l’information la plus intéressante est sans doute celle émanant du frère de Victoria. D’après lui, elle avait une aventure avec Jonas Persson.

— Quelqu’un d’autre que Ricky a confirmé ? demanda Martin. Comment a réagi Jonas ?

— Personne ne l’a confirmé, et Jonas nie les faits, mais je ne pense pas qu’il dise la vérité. Je vais parler un peu avec les filles de l’écurie. C’est difficile de garder secret ce genre d’histoires.

— Tu as vu sa femme aussi ? demanda Patrik.

— Je préfère éviter d’interroger Marta avant d’en savoir plus. Ça pourrait avoir un effet délétère, et si en fin de compte l’information se révèle fausse…

— Je suis d’accord. Mais tôt ou tard, nous serons obligés de la questionner, elle aussi.

Paula s’éclaircit la gorge.

— Excusez-moi, mais je ne comprends pas vraiment l’intérêt que ça a pour notre enquête. Nous cherchons quelqu’un qui a enlevé des filles dans d’autres régions aussi, pas seulement chez nous.

— Si Jonas n’avait pas eu d’alibi pour la disparition de Victoria, ça aurait pu être lui tout aussi bien qu’un autre, objecta Patrik. Cela dit, on finira peut-être par découvrir que ce n’était pas avec Jonas qu’elle avait une aventure, mais avec un autre homme, qui l’a enlevée. Ce qu’il nous faut comprendre, c’est comment Victoria est entrée en contact avec son ravisseur, le point dans sa vie qui la rendait vulnérable. Ça peut être n’importe quoi. Nous savons que quelqu’un surveillait sa maison. Si c’était le ravisseur, ça veut dire qu’il a pu la surveiller pendant un certain temps, et qu’il a pu procéder de même avec les autres filles. Certains détails de la vie privée de Victoria peuvent aussi être entrés en ligne de compte dans le choix du ravisseur.

— Elle avait reçu des lettres, des messages pas très sympas, précisa Gösta en se tournant vers Paula. Ricky les avait trouvées, mais il les a jetées, malheureusement. Il avait peur que leurs parents les découvrent.

— Je comprends. C’est plausible.

— Et le mégot, vous avez eu des résultats ? demanda Martin.

— Pas encore, répondit Patrik. Et pour être exploitable, il nous faut un suspect avec qui comparer l’ADN. Quoi d’autre ?

Il regarda ses collègues autour de la table. Il avait l’impression que les points d’interrogation se multipliaient.

Son regard s’arrêta sur Paula. Il se souvint tout à coup qu’elle et Martin voulaient aborder un sujet pendant la réunion. Martin semblait brûler d’impatience, et d’un hochement de tête, Patrik lui donna le feu vert.

— Voilà, commença Martin. Ça fait un moment que Paula rumine les mutilations de Victoria, en particulier la langue coupée, qui lui rappelait quelque chose.

— D’où toutes les heures que tu as passées aux archives, dit Patrik, et il sentit sa curiosité s’éveiller en voyant les joues de Paula rougir.

— Oui, mais je ne cherchais pas au bon endroit. J’étais sûre d’avoir déjà vu ça, mais en fin de compte ça n’avait rien à voir avec les archives.

Elle alla se placer à côté de Patrik, afin qu’ils ne soient pas tous obligés de se retourner pour l’écouter.

— Tu pensais l’avoir vu dans une ancienne enquête, fit remarquer Patrik qui aurait aimé qu’elle aille droit au fait.

— Exactement. Et dans le bureau de Martin, pendant que je regardais ses livres, ça m’est revenu à l’esprit. C’est un cas que j’ai étudié dans la Chronique annuelle judiciaire.

Patrik sentit son pouls s’accélérer.

— Continue.

— Il y a vingt-sept ans, un samedi soir au mois de mai, la jeune Ingela Eriksson, récemment mariée, a disparu de son domicile à Hultsfred. Elle n’avait que dix-neuf ans, et son mari a immédiatement été soupçonné puisqu’il s’était déjà rendu coupable de maltraitance sur des ex-copines et sur Ingela elle-même. Il y a eu une énorme mobilisation policière, et les médias ont fait leurs choux gras de sa disparition parce qu’elle coïncidait avec une période où les tabloïdes s’intéressaient aux femmes victimes de violence conjugale. Quand Ingela a été retrouvée morte dans un bois derrière leur maison, ça a été le début de la fin pour son mari. Sa mort remontait à un certain temps, mais le corps était suffisamment conservé pour que la police puisse constater qu’elle avait subi les pires tortures. Le mari a été condamné pour meurtre, mais il a toujours clamé son innocence, jusqu’à ce qu’il décède en prison cinq ans plus tard. Il a été tué par un autre prisonnier pour une histoire de dettes de jeu.

— Et le lien, c’est quoi ? demanda Patrik, devinant déjà ce qu’il allait entendre.

Paula ouvrit le livre qu’elle tenait dans sa main et indiqua le passage où les blessures d’Ingela étaient décrites. Patrik baissa les yeux et lut. C’était au détail près les mêmes mutilations que celles infligées à Victoria.

— Quoi, quoi ? s’exclama Gösta, et il lui prit l’ouvrage des mains et lut rapidement le passage concerné. Oh putain de Dieu !

— Oui, on peut le dire. Il est donc probable que nous ayons affaire à un criminel qui sévit depuis très longtemps, constata Patrik.

— À moins que ce ne soit un copycat, ajouta Martin.

Subitement, on aurait pu entendre une mouche voler.


Helga jeta un regard oblique sur Jonas. Tous deux étaient installés dans la cuisine. À l’étage, ils entendirent Einar grogner et bouger dans son lit.

— La police, qu’est-ce qu’elle voulait ?

— C’était juste Gösta qui avait un truc à demander, répondit Jonas en passant la main sur son visage.

Elle sentit son ventre se nouer. Le sombre nuage d’inquiétude n’avait fait que grandir ces derniers mois, et l’angoisse manquait de l’étouffer à présent.

— Quel truc ? insista-t-elle.

— Rien. C’était à propos du cambriolage.

Elle se sentit blessée par son ton tranchant. Il n’avait pas pour habitude de la rembarrer ainsi. Par un accord tacite ils avaient décidé de ne pas évoquer certaines choses, mais il ne lui avait jamais parlé sur ce ton auparavant. Elle baissa les yeux sur ses mains. Ridées et gercées, avec des taches de vieillesse sur le dos. Les mains d’une vieille femme, les mains de sa propre mère. Quand s’étaient-elles transformées à ce point ? Elle n’y avait jamais songé jusqu’alors, assise là dans sa cuisine pendant que le monde qu’elle avait si soigneusement élaboré s’effritait lentement. Elle ne pouvait pas laisser cela arriver.

— Comment va Molly ?

Elle avait du mal à dissimuler sa désapprobation. Jonas n’admettait pas la moindre critique envers sa fille, mais parfois Helga avait envie de secouer l’adolescente pourrie gâtée, de lui faire comprendre qu’elle avait de la chance, qu’elle était privilégiée.

— Ça va, elle s’est calmée, répondit Jonas, et son visage s’éclaira.

Elle sentit un coup au cœur. Elle savait qu’elle n’avait pas le droit d’être jalouse de Molly, mais elle aurait voulu voir le même amour dans les yeux de Jonas quand il la regardait, elle.

— Il y a un autre concours samedi prochain, on ira, ajouta-t-il en évitant de croiser son regard.

— Tu crois que c’est une bonne idée ?

Il y avait de la supplication dans la voix de Helga.

— Nous sommes d’accord, Marta et moi.

— Marta par-ci, Marta par-là ! J’aurais préféré que vous ne vous soyez jamais rencontrés ! Tu aurais dû rester avec Terese. C’était une gentille fille. Tout aurait été différent !

Jonas la fixa, il sembla ne pas en croire ses oreilles. Jamais elle n’avait élevé la voix contre lui, en tout cas pas depuis qu’il était adulte. Elle savait qu’elle aurait mieux fait de se taire et de continuer à vivre comme elle l’avait fait pendant toutes ces années pour tenir le coup, mais on aurait dit qu’une force inconnue s’emparait d’elle.

— Elle a gâché ta vie ! Elle s’est introduite dans notre famille, elle s’est nourrie de toi, de nous, comme un parasite, elle a…

Paf ! La gifle lui cloua le bec. Stupéfaite, elle toucha sa joue. Ça brûlait, et ses yeux se remplirent de larmes. Pas seulement à cause de la douleur. Elle savait qu’elle avait dépassé les bornes, et qu’il n’y avait pas de retour possible.

Sans un regard, Jonas quitta la cuisine, et quand elle entendit la porte d’entrée claquer, elle comprit qu’elle ne pouvait plus se permettre de rester un témoin muet. Ce temps-là était révolu.


— Allez les filles, on se reprend !

L’irritation dans sa voix se propagea à travers le manège. Les jeunes cavalières étaient tendues à l’extrême, et Marta voulait qu’il en soit ainsi. Sans une certaine dose de crainte, elles n’apprenaient rien.

— Qu’est-ce que tu fabriques, Tindra ?

Elle darda ses yeux sur la cavalière blonde qui luttait pour franchir un obstacle.

— Fanta refuse. Elle n’arrête pas de prendre le mors aux dents.

— C’est toi qui décides, pas le cheval. Ne l’oublie pas.

Marta se demanda combien de fois elle avait répété cette phrase. Son regard se déplaça sur Molly, qui avait Scirocco sous contrôle. C’était bon signe pour le concours. Elles étaient bien préparées, après tout.

Fanta refusa l’obstacle pour la troisième fois, et la patience de Marta atteignit ses limites.

— Je ne comprends pas ce que vous avez aujourd’hui. Soit vous vous concentrez, soit on arrête le cours.

Elle eut la satisfaction de voir les filles pâlir. Elles ralentirent toutes, bifurquèrent vers le centre et stoppèrent les chevaux devant Marta. L’une d’elles s’éclaircit la gorge.

— On est vraiment désolées. Mais on a appris pour le père de Tyra… enfin son beau-père.

C’était donc ça, l’explication. Elle aurait dû y penser, mais dès qu’elle arrivait dans l’écurie, le monde extérieur cessait d’exister. Comme si toutes les pensées, tous les souvenirs étaient chassés. Il ne restait que l’odeur des chevaux, le bruit des chevaux, le respect qu’ils lui témoignaient, infiniment plus grand que celui des humains à son égard. Celui des filles ici présentes en particulier.

— Ce qui est arrivé est dramatique et je comprends tout à fait que vous ayez de la peine pour Tyra. Mais une fois dans le manège, si vous n’arrivez pas à chasser cet événement de vos pensées, si vous vous laissez influencer par autre chose que la reprise, autant descendre tout de suite de cheval et partir.

— Moi, je n’ai aucun problème pour me concentrer. Tu nous as vus sauter les barres ? lança Molly.

Toutes les filles levèrent les yeux au ciel. Molly manquait singulièrement de discernement quand il s’agissait de choisir ce qu’on peut dire et ce qu’on se contente de penser. Marta, à l’inverse, avait toujours maîtrisé cet art à la perfection. Rien n’effaçait les mots prononcés, rien ne réparait une mauvaise impression. Elle ne comprenait pas comment sa fille pouvait être aussi irréfléchie.

— Tu veux une médaille ? la rabroua-t-elle.

Molly se dégonfla, et Marta remarqua la joie mal dissimulée de ses camarades. C’était exactement l’effet qu’elle avait recherché. Molly ne deviendrait jamais une vraie gagnante si elle n’avait pas en elle une soif de revanche. C’est ce que Jonas ne comprenait pas. Il la caressait dans le sens du poil, il la gâtait et détruisait ainsi ses chances d’apprendre à vaincre l’adversité.

— Tu vas changer de cheval avec Tindra, Molly. On verra si ça se passe toujours aussi bien, ou si c’est le cheval qu’il faut féliciter.

Molly fit mine de protester, mais se retint. Le cuisant souvenir du concours annulé était encore bien présent dans son esprit, et elle ne voulait pas se priver de l’occasion de participer au prochain. Pour l’instant, ses parents avaient le pouvoir de décider, et ça, elle en était pleinement consciente.

— Marta ?

Elle se retourna en entendant la voix de Jonas dans les gradins. Il lui fit signe de s’approcher et son expression signalait une certaine urgence.

— Continuez, je reviens, lança-t-elle aux filles, et elle grimpa les marches pour le rejoindre.

— Il faut qu’on parle d’un truc, dit-il en se frottant la main.

— Je suis en plein cours là. Ça ne peut pas attendre ? demanda-t-elle, alors qu’elle connaissait déjà la réponse.

— Non, répondit-il effectivement. Il faut qu’on en parle tout de suite.

Ils quittèrent le manège, accompagnés par le bruit des chevaux.


À Hamburgsund, Erica se gara devant le café. La route pour venir de Fjällbacka était belle, et se retrouver seule dans la voiture le temps du trajet lui avait fait du bien. Quand elle avait appelé les Wallander pour leur exposer sa requête, ils s’étaient concertés en murmurant tandis qu’Erica patientait. Finalement, après un court moment d’hésitation, ils avaient accepté de la rencontrer, mais dans un café du centre-ville plutôt que chez eux.

Elle les aperçut dès son entrée dans l’établissement et alla droit sur eux. Un peu mal à l’aise, ils se levèrent pour la saluer. Tony, le mari, était un homme à la carrure imposante, avec de gros tatouages sur les avant-bras. Il portait une chemise de bûcheron et un bleu de travail. Sa femme, Berit, était plus menue, mais son corps mince paraissait fort et musclé, et son visage était hâlé.

— Oh, vous avez déjà pris vos cafés ! J’avais l’intention de vous inviter, s’exclama Erica avec un hochement de tête vers leurs tasses et leurs tartelettes amandines déjà entamées.

— On était un peu en avance, expliqua Tony. De toute façon, ce n’est pas à vous de payer.

— Allez donc vous commander la même chose, je suis sûre que vous en avez envie, dit Berit gentiment.

Erica les trouva tout de suite très sympathiques. D’honnêtes gens, pensa-t-elle spontanément. Elle alla au comptoir commander un café et une viennoiserie danoise, puis retourna s’asseoir avec le couple Wallander.

— Au fait, pourquoi avez-vous préféré qu’on se voie ici ? J’aurais très bien pu me rendre chez vous, comme ça vous n’auriez pas eu à vous déplacer, dit-elle, et elle croqua un bout de sa viennoiserie délicieusement tiède.

— Eh bien, le moment était mal choisi, je pense, répondit Berit en fixant la nappe. C’est un vrai capharnaüm à la maison. On ne pouvait tout de même pas y recevoir quelqu’un comme vous.

— Vous me connaissez mal, ça ne m’aurait absolument pas dérangée.

Ce fut au tour d’Erica de se sentir gênée. Elle détestait être traitée différemment, comme si elle était exceptionnelle, simplement parce que de temps en temps on la voyait à la télé ou dans les journaux.

— Qu’est-ce que vous vouliez savoir au sujet de Louise ? demanda Tony, tirant ainsi Erica d’embarras.

Elle lui sourit avec reconnaissance et but une gorgée de café avant de répondre. Il était délicieux, fort et brûlant.

— D’abord je voudrais savoir comment vous en êtes venus à accueillir Louise, alors que son frère a été recueilli par sa grand-mère.

Berit et Tony se consultèrent du regard comme pour déterminer qui allait répondre. Ce fut Berit :

— On n’a jamais vraiment compris pourquoi la grand-mère ne pouvait pas prendre les deux enfants. Peut-être était-ce au-dessus de ses forces, tout simplement. Et puis Louise était encore plus mal en point que son frère. Quoi qu’il en soit, la commune nous a alertés sur une fillette de sept ans qui avait besoin d’une famille d’accueil de toute urgence, en nous précisant qu’elle avait vécu des événements traumatisants. On nous l’a amenée directement de l’hôpital, et plus tard, l’assistante sociale nous a donné des détails sur le contexte.

— Elle était comment quand elle est arrivée chez vous ?

Tony croisa les mains sur la table et se pencha en avant. Il fixa son regard sur un point derrière Erica et parut remonter le temps jusqu’à l’année où ils avaient accueilli Louise.

— Elle était maigre comme un clou et son corps était constellé de bleus et de plaies. Mais, à l’hôpital, ils l’avaient débarbouillée et lui avaient coupé les cheveux, elle n’avait pas l’air aussi sauvage que sur les photos prises quand ils l’ont trouvée.

— Elle était mignonne, très mignonne, dit Berit.

— Oui, c’est vrai. Elle avait quand même bien besoin de se remplumer, physiquement et mentalement.

— Elle se comportait comment ?

— Elle était taciturne. Pendant plusieurs mois, elle n’a presque pas dit un mot, malgré tous nos efforts. Elle se contentait de nous observer.

— Elle ne parlait pas du tout ?

Erica se demanda si elle devait prendre des notes ou pas, avant de décider de simplement écouter en ouvrant l’oreille et de tout écrire de mémoire plus tard. Il lui arrivait de louper des nuances dans les propos des gens quand elle essayait de noter simultanément.

— Si, elle disait quelques mots. Merci, soif, fatiguée. Ce genre de choses.

— Mais elle parlait avec Tess, ajouta Berit.

— Tess ? C’est l’autre fille qui vivait avec vous ?

— Oui, Tess et Louise sont tout de suite devenues amies, expliqua Tony. Le soir, on les entendait papoter de l’autre côté de la cloison. Alors je suppose que c’était juste qu’elle ne voulait pas nous parler, à nous. Elle ne faisait jamais rien dont elle n’avait pas envie.

— Qu’est-ce que vous entendez par là ? Elle était turbulente ?

— Je ne dirais pas ça. Au contraire, elle avait un côté très, disons, paisible, précisa Tony en grattant son crâne chauve. À vrai dire, je ne sais pas trop comment la décrire, ajouta-t-il avec un regard perplexe à Berit.

— Elle ne protestait jamais. Si on lui demandait de faire quelque chose qu’elle ne voulait pas faire, elle s’en allait, tout simplement. On avait beau la gronder, ça ne l’atteignait pas. D’un autre côté, c’est difficile d’être sévère avec un enfant qui a traversé ce que Louise avait traversé.

— Oui, on en était tout retournés, dit Tony, et ses yeux s’assombrirent. Tout de même, traiter une enfant de cette manière, c’est infâme.

— Elle est devenue plus bavarde avec le temps ? Je veux dire, au point de parler de ses parents ou de ce qui était arrivé ?

— Oui, elle s’est mise à parler progressivement, répondit Berit. Mais bavarde, non, elle ne l’est jamais devenue. Elle parlait peu d’elle-même. Elle répondait aux questions, mais elle évitait de nous regarder dans les yeux, et elle ne se confiait jamais à nous. Peut-être qu’elle racontait à Tess des choses qu’elle avait vécues. Ça ne m’étonnerait pas. On aurait dit qu’elles vivaient dans leur propre univers, ces deux-là.

— C’était quoi, l’histoire de Tess ? Pourquoi vous a-t-elle été confiée ? demanda Erica en engloutissant la dernière bouchée de sa viennoiserie.

— Elle était orpheline après une enfance désastreuse, dit Tony. Le père était inexistant, et la mère, toxicomane, est morte d’une overdose. Tess est arrivée chez nous avant Louise. Elles avaient le même âge, on les aurait prises pour des sœurs. On était contents qu’elles soient deux, c’était mieux pour elles. Et puis elles nous aidaient beaucoup avec les bêtes et tout le reste. On avait eu quelques mauvaises années avec des vaches malades, et beaucoup de revers à la ferme. Quatre mains supplémentaires et consentantes, ça vaut de l’or, et Berit et moi, on considère que le travail est un bon moyen de guérir l’âme.

Il prit la main de sa femme et la serra. Ils échangèrent un rapide sourire, et Erica eut chaud au cœur au spectacle d’un amour qui avait survécu aux années de labeur et de routine. C’est ce qu’elle voulait vivre avec Patrik, et elle était sûre d’y arriver aussi.

— Elles jouaient beaucoup ensemble, ajouta Berit.

— Oui, je me rappelle, le chapiteau… dit Tony, et le souvenir fit scintiller ses yeux. Jouer au cirque, c’était leur truc préféré. Le père de Louise avait été artiste de cirque, ça a sûrement contribué à enflammer l’imagination des filles. Elles s’étaient fabriqué une sorte de piste dans la grange où elles pratiquaient toutes sortes de tours. Un jour je les ai trouvées en train d’installer une corde entre les poutres, ces têtes de linotte avaient l’intention de se lancer dans le funambulisme. Certes avec de la paille en dessous, mais elles auraient pu se faire très mal, et on a mis le holà. Tu t’en souviens, quand elles voulaient devenir “danseuses de corde” ?

— Oui, elles inventaient de ces choses ! Elles adoraient les animaux. Je me rappelle, quand une de nos vaches a été malade, elles sont restées à la veiller toute la nuit jusqu’au petit matin, jusqu’à ce qu’elle meure.

— Elles ne vous causaient donc jamais de problèmes ?

— Non, pas elles. On avait d’autres enfants qui arrivaient et repartaient, et qui nous causaient bien plus de soucis. Tess et Louise se géraient toutes seules en quelque sorte. Parfois j’avais l’impression qu’elles se coupaient de la réalité, et qu’on n’arrivait jamais vraiment à les atteindre. Mais elles avaient l’air en forme et elles étaient en sécurité. Elles dormaient toujours ensemble. Quand je me glissais dans leur chambre le soir pour vérifier que tout allait bien, je les trouvais enlacées, visage contre visage, sourit Berit.

— La grand-mère de Louise, est-ce qu’elle lui rendait visite ?

— Une seule fois. Je pense que Louise devait avoir dans les dix ans…

Berit chercha la confirmation de son mari qui hocha la tête.

— Ça s’est passé comment ?

— Ça s’est passé… répondit Berit en regardant de nouveau son mari qui haussa les épaules et reprit le récit.

— En fait, il n’y a rien eu de particulier. Elles se sont installées dans la cuisine et Louise n’a pas prononcé un mot. Sa grand-mère non plus n’a pas dit grand-chose. Elles se contentaient de s’observer. Tess était restée à bouder devant la porte. La grand-mère de Louise aurait voulu la voir en tête à tête, mais j’ai insisté pour être présente et elle a accepté, à contrecœur. Louise était chez nous depuis trois ans. On était responsables d’elle et je ne savais absolument pas quelle serait sa réaction en voyant sa grand-mère débarquer subitement. Ça aurait pu faire remonter de mauvais souvenirs, mais elle n’a rien laissé paraître. Elles sont restées assises, sans parler, sans bouger. Pour être tout à fait sincère, je n’ai pas compris pourquoi elle est venue ce jour-là.

— Peter n’était pas avec elle ?

— Peter ? demanda Tony. Le petit frère de Louise ? Non, il n’y avait que la grand-mère.

— Et Laila ? Elle donnait de ses nouvelles à Louise ?

— Non, dit Berit. On n’a jamais eu le moindre signe de vie de sa part. J’avais beaucoup de mal à le concevoir. Comment pouvait-elle être aussi indifférente à sa propre fille ?

— Est-ce que Louise la réclamait ?

— Non, jamais. Elle ne mentionnait jamais sa vie d’avant et on ne la pressait pas de le faire non plus. On était en contact permanent avec un pédopsychologue qui nous recommandait de la laisser parler à son propre rythme. On lui posait évidemment certaines questions. Il fallait bien qu’on sache comment elle allait.

Erica hocha la tête et réchauffa ses mains autour de la tasse de café. Chaque fois que la porte s’ouvrait, un vent glacial s’engouffrait dans l’établissement et se faufilait jusqu’à elle.

— Vous avez froid ? Prenez mon gilet, proposa Berit.

Erica comprit pourquoi ce couple avait ouvert son foyer à tant d’enfants au fil des ans. Tous deux semblaient être des personnes extrêmement soucieuses d’autrui.

— Merci, c’est gentil, ça va aller. Que s’est-il passé ensuite, le jour où elles ont disparu ? Vous vous sentez le courage d’en parler ?

— Pas de problème, c’est tellement loin maintenant, répondit Tony.

Erica vit pourtant un voile sombre passer sur son visage au souvenir de ce funeste jour d’été. Elle avait lu le rapport de police, mais rien ne valait un récit de vive voix par ceux qui avaient vécu l’événement.

— C’était un mercredi en juillet. Enfin, bon, peu importe le jour de la semaine…

La voix de Tony se brisa, et Berit posa doucement sa main sur son bras. Il s’éclaircit la gorge et poursuivit :

— Les filles nous avaient dit qu’elles allaient se baigner. On n’était pas du tout inquiets, elles allaient souvent à la plage toutes seules. Parfois elles restaient absentes pour la journée, mais elles rentraient le soir, quand la faim se faisait sentir. Sauf ce jour-là. On a attendu, attendu, et les filles ne revenaient pas. Vers huit heures du soir, on a réalisé qu’il avait dû arriver quelque chose. On est partis à leur recherche et comme on ne les a pas trouvées, on a alerté la police. Ce n’est que le lendemain matin que leurs vêtements ont été repérés sur les rochers.

— C’est vous qui les avez découverts, ou la police ?

— Un volontaire de la battue que la police avait organisée, chuchota Berit en étouffant un sanglot.

— Elles ont dû être entraînées par les courants, ils sont très forts à cet endroit. Leurs corps n’ont jamais été retrouvés… Ça a été une terrible tragédie.

Tony baissa les yeux. Il était évident que le drame les avait profondément affectés, tous les deux.

— Et après ?

Erica ressentit un grand désarroi en pensant à la lutte des deux filles contre les courants.

— La police a fait son enquête, elle a conclu à un accident. Nous… eh bien, on s’est fait des reproches pendant longtemps. Mais elles avaient quinze ans après tout, elles étaient capables de se prendre en charge. Avec les années, on a compris qu’on n’y était pour rien. Une telle catastrophe était impossible à prévoir. Ces deux-là avaient suffisamment vécu en captivité, chez nous elles étaient libres de leurs mouvements depuis le début.

— Une sage décision, déclara Erica, en se demandant si les enfants accueillis chez Berit et Tony réalisaient la chance qu’ils avaient.

Elle se leva et leur tendit la main.

— Merci d’avoir pris le temps de me rencontrer. J’apprécie vraiment, et je suis désolée si notre entretien a réveillé des souvenirs douloureux.

— Il en a aussi éveillé d’agréables, dit Berit en serrant chaleureusement la main d’Erica. Nous avons eu le privilège d’accueillir beaucoup d’enfants au fil des ans, et tous ont laissé une empreinte. Tess et Louise étaient particulières et on ne les oublie pas.


Un silence pesant s’était installé dans la maison. Comme si le vide laissé par Victoria remplissait tout l’espace, comme s’il les remplissait, eux, menaçant de les faire imploser.

Ils faisaient des tentatives maladroites pour partager leur deuil. Ils commençaient à parler d’elle avant de s’interrompre au milieu d’un souvenir et de laisser les mots s’évanouir dans le néant. Comment la vie pourrait-elle jamais redevenir ce qu’elle avait été ?

Ricky savait que la police ne tarderait pas à revenir. Gösta avait déjà appelé pour vérifier une énième fois s’ils n’avaient vraiment rien vu de suspect dans les parages à l’époque de la disparition. Ils disposaient apparemment de renseignements confirmant que leur maison avait été surveillée. Ricky savait que la police allait vouloir interroger ses parents sur la relation de Victoria et Jonas, ou sur les lettres qu’il avait trouvées. Dans un certain sens, ce serait un soulagement. C’était lourd de porter un tel secret en plein deuil, lourd de savoir que ses parents n’étaient pas au courant de tout.

— Tu peux me passer les pommes de terre ?

Son père tendit la main sans le regarder dans les yeux, et Ricky lui donna la casserole. C’était ça, le genre de conversations qu’ils avaient désormais. Des sujets pratiques, de la vie quotidienne.

— Tu veux des carottes ?

La main de sa mère frôla la sienne quand elle lui avança le légumier, et elle sursauta comme si elle s’était brûlée. Le deuil était si douloureux qu’ils supportaient à peine de se toucher.

Il regarda ses parents, assis en face de lui. Sa mère avait préparé le dîner, mais les plats étaient cuisinés à la va-vite, ils étaient aussi insipides qu’ils en avaient l’air. Ils mangeaient en silence, chacun perdu dans ses pensées. Bientôt la police allait venir et brouiller ce silence, et Ricky comprit qu’il devait les prévenir. Il prit son élan.

— Il y a une chose que je dois vous dire. Au sujet de Victoria…

Ils s’arrêtèrent net et le regardèrent, comme ils ne l’avaient pas fait depuis longtemps. Son cœur battait fort dans sa poitrine, sa bouche devint sèche, mais il se força à poursuivre. Il parla de Jonas, de la dispute à l’écurie, de Victoria qui était partie en courant, des lettres qu’il avait trouvées, des insultes et des invectives.

Ils écoutèrent attentivement, puis sa mère baissa les yeux. Il eut le temps d’y apercevoir un drôle d’éclat. Il lui fallut un instant avant d’en comprendre la signification.

Sa mère était déjà au courant.


— Alors, il l’avait tuée, sa femme, ou pas ?

Rita plissa le front et écouta patiemment le récit de Paula.

— Il a été condamné pour le meurtre alors qu’il n’a cessé de clamer son innocence. Je n’ai trouvé personne qui ait travaillé sur l’affaire, mais on m’a faxé des extraits des dossiers de l’enquête et j’ai lu pas mal d’articles de journaux. Il n’y avait pas de preuves, que des indices.

Tout en parlant, Paula allait et venait dans la cuisine avec Lisa dans les bras. Sa fille était momentanément calme, ce qui cesserait dès qu’elle arrêterait de marcher. Elle se demanda depuis quand elle n’avait plus fait un repas entier à table.

Johanna lui jeta un regard et, au fond d’elle, Paula se demanda si ce n’était pas au tour de sa compagne de bercer leur fille. Le fait de l’avoir mis au monde ne signifiait pas forcément que c’était à elle de s’y coller.

— Reste assis, rugit Johanna à Leo qui se mettait debout sur sa chaise Stokke entre chaque bouchée.

— Eh ben dis donc, si je m’agitais comme ça en mangeant, je serais mince comme un fil, constata Mellberg avec un clin d’œil à Leo.

— Enfin Bertil, soupira Johanna, tu es vraiment obligé de le féliciter en plus ? C’est déjà assez difficile comme ça.

— Bah, quelle importance que le petit gars se trémousse un peu en mangeant. Ça fait de l’exercice. On devrait tous en faire. Tiens, regarde.

Mellberg enfourna une bouchée, se releva, s’assit puis répéta le tout. Leo était mort de rire.

— Tu ne peux pas le lui dire, toi ?

Johanna se tourna vers Rita d’un air suppliant.

Paula sentit le fou rire monter. Elle savait que Johanna serait furieuse, mais elle fut incapable de se retenir. Elle rit aux larmes et elle eut presque l’impression que Lisa souriait aussi. Rita non plus ne put se retenir et, encouragés par le public, Leo et Mellberg se levaient et se rasseyaient en cadence.

— Quel péché ai-je pu commettre dans une vie antérieure pour me retrouver chez des fous pareils ? soupira Johanna, mais l’esquisse d’un petit sourire se dessina sur ses lèvres. D’accord, vous avez gagné. De toute façon, j’ai abandonné l’espoir de faire de cet enfant un adulte autonome et responsable.

En riant elle se pencha et embrassa Leo sur la joue.

— Parle-moi encore de ce meurtre, Paula, dit Rita quand l’ambiance dans la cuisine fut un peu retombée. S’il n’y avait pas de preuves, comment ont-ils pu le condamner ? En Suède, on ne met quand même pas les gens en prison pour des crimes qu’ils n’ont pas commis.

Paula sourit. Depuis qu’elles étaient arrivées du Chili dans les années 1970, Rita vouait à la Suède une adoration dont le pays n’était pas toujours à la hauteur. Elle en avait adopté toutes les traditions et célébrait les fêtes suédoises avec une frénésie que même les militants de l’extrême droite auraient trouvée excessive. Les autres jours de l’année, elle cuisinait des spécialités de son pays natal, mais pour la Saint-Jean et les autres grandes fêtes, le hareng traditionnel était le seul aliment admis dans son réfrigérateur.

— Il y avait des indices, c’est-à-dire des éléments qui indiquaient qu’il était coupable, mais qui ne… Comment expliquer le concept ?

Mellberg se racla la gorge.

— Indices, c’est un terme juridique pour certaines circonstances qui sont plus faibles qu’un fait avéré mais qui peuvent quand même mener soit à la condamnation, soit à l’acquittement d’un accusé.

Paula ouvrit de grands yeux. Elle ne s’était pas attendue à une réponse de la part de Mellberg, encore moins à une réponse sensée. Sa question avait été toute rhétorique, comme une sorte de pensée à voix haute.

— Exactement. Et dans le cas qui nous préoccupe, on pourrait dire que le mari d’Ingela avait un passé qui orientait le jugement. Ses ex-petites amies, et aussi des amies d’Ingela, ont témoigné qu’il était souvent agressif. À plusieurs reprises il avait frappé sa femme et menacé de la tuer. Il n’avait pas d’alibi au moment de sa disparition, le corps a été retrouvé dans le bois près de leur maison, et du coup l’affaire semblait réglée.

— Mais maintenant vous ne le croyez plus coupable ? demanda Johanna en essuyant la bouche de Leo.

— Impossible de trancher. Même s’il s’agit de blessures très particulières. Et qu’il y a toujours eu des voix pour défendre le mari d’Ingela, des gens pour affirmer qu’il disait la vérité. Et pour soutenir qu’à cause de la réticence de la police à examiner d’autres pistes, un meurtrier se baladait en liberté.

— Est-ce qu’on peut imaginer que quelqu’un ait eu connaissance de ce meurtre et voulu le copier ? demanda Rita.

— Oui, c’est exactement ce qu’a dit Martin tout à l’heure pendant le débriefing. Ingela a été tuée il y a presque trente ans, et il serait plus logique de penser que quelqu’un imite son meurtrier plutôt que le même meurtrier reprenne soudain du service.

Après un coup d’œil sur Lisa qui semblait profondément endormie, Paula se rassit. Elle n’aurait qu’à manger avec sa fille dans les bras.

— Ça vaut le coup d’examiner le dossier de plus près, en tout cas, dit Mellberg en se resservant. Je vais le bûcher ce soir pour savoir de quoi parler demain à Göteborg.

Paula étouffa un soupir. À tous les coups, Mellberg n’hésiterait pas à s’attribuer toute la gloire de sa découverte.


Patrik franchit la porte et regarda autour de lui, stupéfait.

— Tu as encore fait venir l’entreprise de nettoyage ? Mais non, suis-je bête, c’est maman et Bob le Bricoleur qui sont venus ! s’exclama-t-il, et il embrassa Erica sur la joue. N’aie pas peur, montre-moi le rapport d’intervention ! Alors, qu’est-ce qu’il a réparé, qu’est-ce qu’il a remis en état ?

— Mieux vaut que tu ne le saches pas, dit Erica, et elle le précéda dans la cuisine où elle était en train de préparer le dîner.

— À ce point ? soupira-t-il.

Il s’assit et accueillit les enfants qui arrivèrent en trombe dans ses bras pour un gros câlin. Mais repartirent aussi vite. Il y avait Bolibompa à la télé.

— À quel moment exactement est-ce que le dragon vert a réussi à me détrôner ? dit-il avec un sourire de travers.

— Oh, il y a fort longtemps, répliqua Erica, et elle se pencha pour l’embrasser. Mais pour moi, tu es toujours le numéro un.

— Avant ou après Brad Pitt ?

— Ah, désolée. Tu ne lui arriveras jamais à la cheville.

Elle lui fit un clin d’œil et ouvrit le placard pour sortir des verres. Patrik se leva pour l’aider à mettre la table.

— Vous en êtes où ? Vous avancez un peu ?

Il secoua la tête.

— Pas trop. Les résultats techniques se font attendre. Tout ce qu’on sait, c’est que quelqu’un semble avoir donné régulièrement cinq mille couronnes à Lasse.

— Du chantage ?

— Oui, c’est notre théorie. On essaie de ne pas s’arrêter là-dessus, il peut y avoir d’autres pistes, mais tout indique qu’il faisait chanter quelqu’un. Qui ? On n’en a aucune idée pour l’instant.

— Et la réunion de demain, ça va aller ?

Erica touilla le contenu de la casserole sur la cuisinière.

— On s’est pas mal préparés. Mais Paula nous a sorti un nouveau scénario aujourd’hui. Il pourrait y avoir un lien avec une affaire vieille de vingt-sept ans. Le meurtre d’Ingela Eriksson de Hultsfred.

— Cette femme qui avait été torturée et battue à mort par son mari ? Qu’est-ce que ça a à voir avec Victoria ? demanda Erica en se retournant, toute surprise.

— Ah oui, c’est vrai, j’avais oublié que tu connais l’histoire criminelle suédoise sur le bout des doigts. Alors tu devrais aussi te souvenir de ses blessures, non ?

— Non, je sais juste qu’il l’a martyrisée avant de la tuer et de la balancer dans le bois tout près de leur domicile. Mais toi, tu vas me dire quel est le lien.

Elle n’arriva pas à dissimuler l’excitation dans sa voix.

— Ingela Eriksson a été mutilée exactement de la même manière que Victoria.

Un instant, le silence pesa sur la cuisine.

— Tu plaisantes ?

— Non, malheureusement, confirma Patrik, et il huma l’air. Qu’est-ce que tu as préparé à manger ?

— Une soupe de poisson.

Elle servit la soupe dans les bols, mais Patrik vit qu’elle avait la tête ailleurs, et il ne se trompait pas, car elle poursuivit :

— Soit son mari était innocent et c’est son meurtrier qui enlève les filles aujourd’hui, soit c’est quelqu’un qui copie le mode opératoire du meurtrier. Ou alors, troisième hypothèse, c’est un pur hasard.

— Je ne crois pas au hasard.

— Moi non plus. Vous allez évoquer l’affaire demain à Göteborg ?

— Oui, j’ai rapporté des copies du dossier d’enquête, je dois les étudier ce soir. Mellberg aussi va se documenter, a-t-il dit.

— Tu y vas avec Mellberg ?

— Oui, on file assez tôt demain. La réunion est à dix heures.

— J’espère vraiment qu’elle donnera des résultats, soupira Erica en scrutant son mari. Tu as l’air fatigué. Vous devez résoudre cette affaire rapidement, c’est important, mais tu dois aussi faire attention à toi.

— Oui oui, j’y pense. Je connais mes limites. À propos de fatigue, comment allait Anna aujourd’hui ?

Erica parut réfléchir à sa réponse.

— Très honnêtement, je ne sais pas. Je n’arrive pas à percer sa carapace. Elle s’est enfouie dans la culpabilité, et je ne sais pas comment l’aider à affronter la réalité.

— Ce n’est peut-être pas à toi de le faire, suggéra-t-il, mais il savait qu’il parlait à une sourde.

— Je vais voir avec Dan, trancha-t-elle, marquant ainsi que le sujet Anna était clos.

Patrik comprit et n’insista pas. L’inquiétude pour sa sœur pesait sur Erica, et quand elle aurait envie d’en parler, elle le ferait. En attendant, elle préférait y réfléchir toute seule.

— Au fait, je vais avoir besoin d’une cellule d’aide psychologique, annonça Erica en se resservant de soupe.

— Et pourquoi donc ? Qu’est-ce qu’elle a encore fait, ma mère ?

— Kristina est totalement innocente cette fois. D’ailleurs, je pense qu’une aide psychologique ne suffira pas. Il faudra sans doute carrément m’effacer la mémoire, maintenant que j’ai vu Mellberg quasi nu.

Patrik éclata d’un tel rire qu’il faillit avaler sa soupe de travers.

— Ça, c’est une vision qu’on n’est pas près d’oublier, ni toi ni moi. Et on est censés tout partager, pour le meilleur et pour le pire… Essaie juste de ne pas l’avoir en tête quand on fait l’amour !

Erica lui jeta un regard horrifié.

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