Un peu longuettes, les formalités policières. Un grand escogriffe au nez en bec de rapace, avec les poils de sa poitrine qui lui sortent du col sous le menton. Il est vert comme une olive verte et son regard est noir comme deux olives noires.
Ce qui le tarabuste, c'est que je revienne à Damas si peu de jours après en être parti.
Je lui répondrais bien que je come back pour y chercher un bouton de manchette perdu dans la Grande Mosquée, mais il aimerait pas. Alors je lui narre qu'en ma qualité de haut fonctionnaire français, j'ai affaire avec d'autres hauts fonctionnaires syriens pour des raisons d’État qu'il est délicat d'énumérer dans une file de voyageurs.
Il finit par consigner mon blaze sur un cahier spécial, puis il photocopie mon passeport, et comme il n'a pas suffisamment de place chez lui pour me prendre en pension, finit par me laisser vaguer et divaguer à ma guise.
Des odeurs orientales flottent dans l'air chaud. Jérémie, qui m'observe en biais, demande :
— Ça ne te rappelle rien, cet aérodrome, ces odeurs, ces gens ?
— Non, mon pote : rien !
On sort en coltinant sur l'épaule un léger bagage.
Une file de taxoches délabrés poireautent sur l'esplanade. On s'en offre un, légèrement plus merdique que les autres, couvert de gnons, crevassé, rouillé, rafistolé, dont le conducteur, vêtu d'une blouse grise et coiffé d'un béret, ressemble à Homar Sharriff dans Docteur Jivaros.
Comme la plupart des Syriens, il parle à peu près anglais.
— Vahadache Hotel, je lui implore.
Puisque c'était l'établissement où je comptais descendre, lors de mon premier voyage et où l'on ne m'a jamais vu arriver.
Il démarre le long d'une belle route bordée de palmiers. Des paysans avec des ânes ou des dromadaires cultivent des champs inondés de lumière davantage que d'eau. On voit passer des camions de l'armée, lestés de soldats, et puis des chenillettes, des jeeps, des motos. Le pays est sur le pied de guerre, dirait-on.
Je me penche vers le driver.
— Vous avez entendu parler du général Gamal Halaziz ?
— Bien sûr ! répond-il en continuant de mâchonner une branchette de laurier.
— Il est syrien ?
— C'est un héros national.
— Savez-vous où on peut le trouver ?
L'autre me toise dans l'ultime petit éclat de glace encore fixé à son rétroviseur. Ma question paraît le déconcerter.
— Eh bien, au mausolée Gamal Halaziz, finit-il par articuler.
A mon tour d'époumoner des méninges.
— Comment, ça, le mausolée ? Vous voulez dire que… qu'il est mort ?
Mon guignolet trépigne dans ma cage tauromachique (comme dit ce salaud de Béru !). Si le général est mort, ne serait-ce pas parce que je l'ai un peu tué ? Toujours cette angoissante référence à mon cauchemar chez la colonelle !
— Vous ne le saviez pas ? s'étonne mon taximan.
— Je n'ai pas lu les journaux depuis quelque temps…
On joue à qui est le plus con, décidément, lui et moi, et j'ai toutes les chances de gagner la partie.
— Mais cela fait huit ans qu'il est mort ! bavoche mon terlocuteur.
Je lui mets la main sur les pôles.
— Merci ! lui dis-je avec ferveur. Oh ! merci…
Il pense que suis complètement déclaveté, le pauvre homme. Remarque qu'en y réfléchissant bien, hein ?
C'est pas le superconfort, le Vahadache Hotel. T'attends pas aux Mille et Une Nuits. C'est le genre d'endroit où tu viens t'abattre dans un plumard pour en concasser, lorsque tu es recru de fatigue ; pas celui où tu t'installes afin de rédiger tes mémoires. Je voudrais même point trop soulever les tapis, que j'aurais les foies d'y découvrir d'étranges bestioles à six pattes aux étranges métamorphoses. Mais enfin, nous ne sommes point ici pour une partie de plaisir, non ?
Notre piaule est décorée d'un dessin effroyable représentant un cavalier à la frime barbare, transperçant de sa pique des infidèles épouvantés. La salle de bains se trouve à l'autre bout du couloir et les gogues à l'étage au-dessous. Inutile de pousser plus avant le descriptif, t'as déjà pigé le style de l'établissement.
M. Blanc balance son sac à bride sur l'un des lits et se tourne vers moi en souriant.
— Ben, on a déjà avancé, hein ? exulte le chéri.
— Ah bon, tu trouves ?
— Voyons, mon vieux ; lorsque tu as reçu un coup de fil, le 2 janvier, chez toi, quelqu'un t'a parlé du général Gamal Halaziz. Tu as noté son blaze pour ne pas l'oublier. Si on t'a mentionné ce type mort depuis huit ans, ce n'était pas à cause de sa personne proprement dite, mais du mausolée où il repose. On a dû, soit t'y fixer rendez-vous, soit t'indiquer que l'endroit où tu étais attendu se trouvait à proximité.
Impressionnant d'assurance, mon Sénégalais. Il est convaincu de dire juste et te fait partager sa certitude.
— On peut effectivement admettre la chose, réponds-je avec prudence.
— Alors, allons-y, mon vieux !
Nous repartons pédérastement. Le temps est d'une douceur infinie. Damas sent la frigousse à l'huile et les épices véhéments. Et puis le jasmin, par endroits.
On a demandé au concierge du Vahadache où se trouve le mausolée Gamal Halaziz et il nous a expliqué qu'il est érigé dans les jardins, derrière la mosquée de Konar le Rutilant.
Tout en arquant on se retourne abondamment, vérifier si nous sommes suivis, mais nous ne retapissons personne de suce-pet. La foule est grouillante, colorée. C'est plein de gamins rieurs qui se coursent en criant. Y a des marchands de brochettes au coin des rues. Des aveugles qui vendent des cartes postales aux touristes. Des ânons portant dans leur pelage la croix du Christ, trottinent pointu sur la chaussée, coltinant des charges plus volumineuses qu'eux. Tout à coup, je me sens rasséréné. Je suis bien comme si j'accédais à un lieu convoité depuis longtemps et que mille contretemps m'ont empêché d'atteindre plus tôt.
— A propos, Jérémie, tu as demandé l'identification du type figurant sur les photos polissonnes de la môme Kamala Safez ?
— Zob ! Mathias a demandé huit jours de congé et personne ne sait où il est. Je me suis adressé au service chargé de ce genre de recherches, mais comme je n'avais pas d'ordre de mission et que je suis nègre, on m'a envoyé chier, mon vieux ! Cela dit, j'ai fait tirer des photos séparées du mec.
Il sort de sa fouille des portraits du partenaire de l’Égyptienne.
— Sous cette forme, on va pouvoir les montrer un peu partout, explique le Sagace. Sinon, je me voyais mal brandir sous le nez des gens ces insanités !
— Très bien, bravo ! T'es un vrai flic, monsieur Blanc. Un jour, tu deviendras chef de la police de Dakar.
Il râle mochement, le Gringrin.
— Pourquoi, de Dakar ? Tu me juges incapable de faire carrière à Paris ?
— J'ai pas dit ça !
— Mais tu le penses ! En France, je fais mes classes ! Pour exercer, ce sera chez les Sénégalais, hein ? Messeigneurs les Blêmes sont trop huppés pour moi !
Il continue d'arquer en dévidant. Je réponds plus. Pas envie d'entrer dans son éternel débat complexé, Jérémie. Je me sens si tellement bien sous ce soleil ! Si heureusement moi-même.
Ça me frappe. Voilà que je stoppe net et que je murmure à mon camarade :
— Tu sais quoi, grand ?
Il attend, prudent, redoutant un quolibet.
— Quelque chose me dit que, contrairement à ce que nous imaginons, je n'ai pas vécu un cauchemar, ici, lors de mon précédent séjour, mais plutôt un moment heureux.
— D'où te vient cette impression ?
— D'un brusque bonheur que je ressens à déambuler dans cette ville.
C'est comme si je renouais avec une période suave de ma vie. Pour la première fois depuis mon sinistre retour à Paris, je me sens délivré, bien dans ma peau…
Le Grand-tout-noir dodeline :
— Tant mieux, mon vieux. Mais tu ne te souviens toujours de rien ?
— Non, juste ça : je baigne, je suis cool !
II répète :
— Tant mieux, tant mieux, mais sans tellement paraître croire ce que je lui dis.
Nous trouvons sans peine le mausolée du général Gamal Halaziz.
Effectivement, il est érigé au milieu d'un square complété d'orangers et entouré d'un muret de marbre rose. C'est une sorte de tombeau tarabiscoté qui paraît fabriqué avec du sucre blanc, comme ces édifices que les confiseurs placent dans leurs vitrines à Noël. Vachement garni d'arabesques en tout genre, de motifs mauresques, de gouzis et de zizis nouillards. Des inscriptions en arabe courent sur les quatre faces et doivent résumer la vie chiemment glorieuse du général, ses actions en bourse, ses éclats de service, ses victoires d'alcôves, plus le reste.
Je fais le tour du mausolée. qu'ensuite je recommence, mais en lui tournant le dos, afin de considérer son environnement. D'un côté, il y a la vieille mosquée de Falzar II le Constipé. Puis, en tournant dans le sens nord-sud, tu as l'ambassade de Grande Bretagne, le ministère du Couscous et du Lait Caillé, enfin, la grand-place Haachimoû, vaste quadrilatère où a lieu la foire aux merguez, les exécutions capitales et le concours de pétanque annuel.
M. Blanc m'observe avec intensité. Tu dirais Sydney Poitier, dans « Devine qui vient jaffer », attendant les récriminations de Sphincter Transi.
Il espère qu'à un tournant de mon être je vais recouvrer la mémoire.
Mais non : je regarde les choses comme si je les voyais pour la première fois.
— Il est probable qu'on t'avait fixé rendez-vous ici, mon vieux, assure-t-il gravement. T'as vraiment le cigare opaque !
Comme je demeure silencieux, il insiste.
— T'es chié, bordel ! Regarde un peu ce tombeau ! Tu l'as déjà contemplé ! Ces lettres noires gravées dans la pierre, tu les as vues ! La perspective de cette place, là-bas ! T'as pas pu ne pas l'admirer ! Cette odeur ! Tu sens comme ça pue ? Tu sais pourquoi, crâne vide ? Parce que, pas loin d'ici, il y a fatalement une tannerie. Je connais cette saloperie d'odeur, plus infecte que celle des cimenteries ! La pire de toutes !
Aujourd'hui, y a un bout de brise qui amène cette puanteur jusque-là.
Je respire et c'est vrai que ça fouette mochement. Moi aussi, j'ai reniflé les remugles d'une tannerie. Où était-ce, déjà ?…
Je ferme les yeux. Je me rappelle de grands bacs emplis d'un liquide effroyable. Et puis il y avait comme des remparts ocre, derrière ces immenses récipients à la surface desquels flottaient des peaux. Je revois des fils de fer tendus entre des poteaux plantés en faisceau. D'autres peaux séchaient sous un soleil brûlant. Des nuées de mouches les butinaient dans cet univers effroyable empestant la sanie, la pourriture animale, la mort…
— Allons voir la tannerie dont tu parles, grand ! décidé-je.
Il ne fait pas d'objection, ne me pose pas de questions. Simplement, il renifle un bon coup, le grand Pluto et, se guidant à l'atroce odeur, il décarre. Direction la mosquée ; nous la contournons. Sur la gauche, il y a les souks enfiévrés, grouillants, d'où parvient une rumeur de foule vociférante. A droite, c'est une voie bordée de masures de torchis dont certaines sont sommées anachroniquement d'une antenne TV.
La ruelle est habitée par des artisans et leur famille. Des dinandiers cisèlent le cuivre, des forgerons frappent sur le fer incandescent, des bouchers e battent contre des chiens, des chats et des mouches pour apprêter le mouton et des tronçons de vache, bizarres, aux chairs violettes, te filent la gerbe.
On entend de partout grésiller des transistors. Mélopées et musique d'origine occidentale rivalisent. T'en morfles plein des cages à miel.
Nous remontons la rue sous les regards mi-curieux, mi-hostiles de la population. quelques gamins s'enhardissent à nous demander l'aumône en cachette des adultes.
— Surtout leur donne rien ! recommande M. Blanc, sinon on est fichu ! Je connais la question, chez moi c'est pareil. Je filais des toises à mes frères et sœurs quand ils tendaient la main aux touristes. Si les enfants n'ont pas la dignité naturelle, c'est la liberté qui est compromise. Moi, les touristes, je leur montrais mon cul !
Ça ne me surprend pas de lui ! comme dit Béru l'Enfoiré.
La ruelle débouche sur un no man's land galeux, sorte de terrain vague extrêmement vague où sont plantées quelques tentes miséreuses. Ainsi la pauvreté va-t-elle en s'accentuant. Et après ces tentes, qu'allons-nous trouver ?
Des clébards étiques rôdaillent avec des yeux fous (des yeux de dingos, justement).
M. Blanc stoppe pour renifler.
— A droite ! décide-t-il.
Va pour la droite !
C'est vrai que l'odeur devient de plus en plus insistante et odieuse. Elle agresse nos narines. Jérémie, avec ses étouffoirs de cierge, doit s'en ramasser un sacré pacsif, espère ! Pas étonnant qu'il me drive au pif, le noirpiot, avec un groin pareil en guise de radar !
Nous contournons les ruines d'une bâtisse qui dut être une caserne ou un ancien caravansérail.
Et alors, je pile.
— Ça y est ! murmuré-je.
— Qu'est-ce qui y est ? demande Jérémie.
— Je reconnais !
Il éclate de rire, tant son plaisir est intense. Enfin du positif dans ma grisaille ! Une lueur !
— Ces remparts en ruine ! Je suis certain de les avoir vus. On va arriver droit dessus, et, en bas, nous apercevrons la tannerie. Il y a des bacs dégueulasses et des peaux qui sèchent sur des fils.
Lui rit, moi je chiale presque.
— Putain, grand, te rends-tu compte que je renoue avec mon premier voyage !
Grâce à toi et à l'odeur ! Chez moi, le sens olfactif est le premier de tous !
J'ai toujours assuré que mes souvenirs reposaient sur des odeurs. Tu as attiré mon attention sur ces bouffées pestilentielles en prononçant le mot de tannerie et, confusément, j'ai revu des remparts en ruine, d'immenses récipients où flottent des peaux, des étendages…
Il me biche par l'épaule.
— T'inquiète pas, mon vieux, tu vas t'arracher. On y arrivera. C'est qu'un début !
Et nous reprenons notre marche. Comme je le prévoyais, le terrain vague amorce une pente. quand on atteint le faîte de celle-ci, on s'aperçoit que nous sommes sur la crête d'anciennes fortifications presque complètement anéanties ; seules, subsistent, en pointillé, des parcelles de remparts qui, aujourd'hui servent de mur. A nos pieds, la fameuse tannerie que j'ai bien voulu te décrire brièvement plus haut.
L'odeur atroce nous flanque le vertige. Je mets mon mouchoir sous mon pif.
Les marmites infernales sont couronnées d'un effroyable bouillonnement gris, avec des traînées rouges et jaunes.
Ma compassion pleine et entière va à la demi-douzaine de gonziers qui s'activent autour des chaucirons de sorcière. Ils charrient sur leurs épaules des peaux pourries (rigole !) comme s'il s'agissait de tapis percés sur un marché persan. Leurs corps doivent être imprégnés de la fâcheuse odeur. Ça s'incruste, une vérolance pareille. T'investit les pores, se faufile par tes orifices. Combien de temps faut-il pour chasser définitivement de soi cette sanie purulente ?
J'ai un geste inconscient, stupéfiant vraiment. Je remonte ma manche et présente mon avant-bras sous le tarin en double hotte de cheminée de mon compagnon.
— Eh bien, quoi ? demande-t-il, surpris.
— Est-ce que je pue encore ?
M. Blanc me toise de ses deux sulfures dont l'intérieur représente un serpentin sans fin…
— Comment cela, situ pues encore ?
J'ai une vague ébrouance, un déclic interne. Ça t'est déjà arrivé, toi, de conduire en gambergeant à des choses, et brusquement de regarder la route en te demandant où tu te trouves et où tu te rends ?
Chez moi, c'est pas fréquent à proprement parler, mais disons courant.
Cette fois, du haut de mon brin de rempart, incliné sur la tannerie, je flotte dans un instant de totale indécision. Le côté : Où suis-je-t-il ?
Suivi du côté Oh ! oui : la tannerie. Mais avec une cohorte d'arrière-pensées imprécisées qui n'ont pas de consistance et se pressent pourtant en force contre la porte d'entrée de ma comprenette. Mon bras est retombé, ma manche aussi, donc je continue de mater les pauvres bougres guenilleux à mes pieds qui manipulent les écorces d'animaux morts.
— Écoute, vieux, murmure Jérémie. Là, tu viens d'avoir un flash, j'en suis certain. Tu as remonté ta manche d'un geste brusque et tu m'as fait sentir ton avant-bras.
— Ben oui, je sais, et alors ?
— II faut absolument que tu retrouves à quoi ça correspond ! Tu n'as pas agi gratuitement. Essaie de te rappeler si tu as tripoté ces peaux et dans quelles circonstances.
Sa voix m'investit. Je voudrais… Je ne sais pas, qu'elle provoque en moi comme une espèce d'éternuement qui me permettrait de retrouver l'usage de ma mémoire.
M. Blanc poursuit :
— Il est évident que tu as promené ton cul jusqu'ici. Tu es en train de « reconnaître » ce lieu. Je pense que tu t'y es mêlé puisqu'il te semble possible d'en avoir conservé l'odeur. Fixe bien tout, flic : les hommes, les choses, ces chaudrons bouillants…
— Ils ne sont pas bouillants !
Ça, je l'ai virgulé sans le vouloir, automatiquement.
Jérémie, qui me surveille comme si j'étais une casserole de lait en train de frémir sur le gaz de la cuisinière, demande sec :
— T'es sûr ? Pourtant regarde cette mousse !
— Ce sont les produits qu'on met dans ces bains qui créent cette effervescence.
— Donc, tu as approché les bacs ! Viens !
Il m'entraîne par un raidillon qui dévale du rempart à la tannerie.
Plus on s'avance, plus ça renifle mauvais. Tu crois qu'on peut mourir d'odeur, toi ? Je te parle pas d'inhaler des vapeurs nocives, mais simplement de sentir une émanation et de ne pouvoir la tolérer ?
Les manars nous regardent survenir d'un air intrigué, sans cesser leurs occupations.
— Tu te rends compte d'une condition de vie ? ronchonne Jérémie. Ils devraient engager des nègres pour faire ce boulot !
Merde ! Il aurait dû rester chez lui, M. Blanc, à l'ombre de ses palétuviers roses. Personne ne l'aurait fait chier avec le racisme. Mais non, y a fallu qu'il joue les Rastignac, ce nœud, qu'il vienne conquérir Pantruche avec sa grognace et ses mouflets ! Conclusion : il bouffe des produces of France et peut se branler devant la téloche en contemplant nos bandantes speakerines ; mais c'est au prix d'un tourment rageur constant ; d'un quivive moral qui ne finira plus, quand bien même il rentrerait dans sa tribu un jour. Il a paumé l'insouciance, mon pote ! II ne sera jamais plus fleur de coin. Il s'est dépucelé de sa quiétude arboricole.
On s'avance vers cette infection forcenée. Et puis voilà que je craque. Je me détourne de Jérémie pour balancer une fusée ! J'y vais de mon plateau-repas Air France, de si grande qualité cependant !
Je reconnais les œufs mimosa, la tranche de rosbif en croûte avec son accompagnement de carottes vichy et de fenouil en bâton, la crème citron et sa ravissante cerise confite ; le tout arrosé de Mouton Cadet, si c'est pas malheureux, mon neveu !
M. Blanc, pas dégoûté le moindre, vient à mon aide avec une sollicitude quasi maternelle.
— Ben qu'est-ce qui te prend, mauviette !
J'achève de me libérer. Me torchonne le mufle de mon tire-gomme, attends que mes carreaux désexorbitent, que mon souffle redevienne conciliable avec l'expression orale et je finis par balbutier :
— J'ai plongé dans un de ces bacs, Jérémie !
Il méduse pis que Géricault.
— Tu es certain ?
— Oui, je me revois. Je peux te dire que c'est dans le deuxième, là, à droite. Attends que je te montre : je me suis écorché la paume de la main gauche après le rebord rouillé.
Je lui tends ma sinistre et, effectivement, une zébrure rose souligne mes dernières jointures.
— Tu vois, grand ?
— Exact.
Je poursuis, haletant sous l'effet d'une intense émotion rétrospective :
— J'en ai bu de cette saleté, Jérémie ! Pendant qu'on marchait le goût m'a empli la bouche, le tube, l'estome ; c'est pourquoi je viens de gerber !
— Mais alors, murmure rêveusement M. Blanc, si tu as plongé dans cette horreur c'est que tu étais poursuivi, traqué ?
— Probablement.
— Ce devait être de nuit, ou du moins en dehors des heures de travail, sinon ces hommes t'auraient vu et dénoncé.
— Sûrement.
L'un des gaziers se déleste de la peau qu'il coltinait et marche résolument sur nous. Ce doit être le chef d'équipe, probable.
Il nous adresse la parole en arabe, je lui réponds en anglais ; mais la langue fourrée de la mère Thatcher c'est pas son brouet à cégigue-pâtoche[2].
C'est pourquoi, on finit tout culment par trouver un terrain d'entente en français (est-ce bête), vu que la Syrie a été sous mandat Durand-Dupont-Dubois jusqu'en 46 si les souvenirs du Petit Larousse sont exacts.
Comme je le supposais, il nous demande de quel droit nous pénétrons dans cette tannerie d’État. A quoi je réponds que l'odeur nous ayant alertés, nous avons cédé à la curiosité. Qu'à quoi, lui, renchérit que nous devons foutre le camp dare-dare, sinon il libère les chiens qui, de nuit, gardent ces lieux privilégiés et, qu'effectivement, nous entendons aboyer comme des sauvages dans un appentis voisin.
Je lui tends pour le calmer un billet d'un dollar. Il s'assure que ses potes ne peuvent le voir, l'enfouille presto et se désintéresse de nous.
On repart à pas lents et sans palan vers les remparts.
— Très édifiante cette visite, déclare M. Blanc. Nous savons que tu es venu ici et que tu t'y es planqué. Dis voir, si tu as sauté dans un bac c'était peut-être simplement pour échapper aux molosses ?
— Si c'était le cas, je leur aurais échappé un moment, mais après ?
Le noirpiot s'arrête et se retourne.
— Que fais-tu, fils d'esclave ?
Il me désigne deux long fils de fer tendus en « V » au-dessus de la tannerie. La pointe du « V » se trouve au-dessus de l’appentis contenant les chiens et deux chaînes en pendent, l'une à côté de l'autre.
— C'est bien ce qui me semblait, fait le Sherlock noir.
— Que te semblait-il ?
— Les lieux n'étant pas clôturés, la nuit les chiens lâchés ne sont pas en complète liberté. On les enchaîne et ils peuvent se déplacer à peu près sur tout le territoire à protéger puisque chacune des deux chaînes coulisse sur un fil. Et je comprends pourquoi tu as choisi le second bac à droite, malin il se trouve presque à la limite de la zone surveillée. Après ton bain de merde, il t'a suffi de sauter le plus loin possible de cette cuve pour mettre tes miches à l'abri de leurs crocs.
II rit à pleines chaules, M. Blanc. Tu ne peux pas trouver un homme ayant un tel appétit d'existence. Plus vivant que lui, tu meurs !
— Bon boulot, mon vieux ! Ça, c'est chié d'aller aussi vite ! Rends-toi compte qu'il y a trois heures, on se trouvait encore dans l'avion !
On arpente en direction de la ville : les dinandiers, les forgerons, les pâtissiers, les mômes qui font la manche à la sauvette…
— Dis-moi, grand chef à la peau laiteuse.
— J'écoute ?
— Quand nous sommes allés te voir à ta clinique à la con, le commissaire Roidec et moi, tu nous as dit que tu étais parti avec ta petite valdingue de voyage habituelle ?
— En effet ; d'ailleurs c'est celle dont je me suis muni cette fois-ci.
— Y'as un costar léger infroissable dedans, as-tu déclaré ?
— Il y est toujours.
Le grand frisé met ses deux mains dans ses poches, comme un maquignon venant d'empailler un éleveur de bovins.
— Bon, alors écoute-moi bien, ma vieille merde de laitier.
— Je t'écoute, tout en te rappelant que je suis ton supérieur hiérarchique.
— Est-ce qu'un supérieur à la masse vaut mieux qu'un inférieur qui phosphore ?
— Sûrement pas, admets-je avec cette rare loyauté qui ajoute tant à mon crédit.
— Merci. Ce que je veux te dire, c'est ceci : puisque tu es revenu de Damas avec ton costume du départ et dans tes bagages ton second costume, tu as fatalement dû changer de vêtement avant de rentrer, car celui qui a trempé dans le bac n'était plus mettable. Première question. Pourquoi as-tu mis, ici, un complet autre que celui qui restait à ta disposition ? Seconde question où te l'es-tu procuré ?
Puis il se remet à marcher.