CHAPITRE XVII

Étrange journée !

A marquer d'un coup de blanc !

Le général se retire et me fait apporter à manger des mezzés libanaises délectables. Purées : d'aubergine, de pois chiches, de stroumpf. Beignets : de cervelle, de blé cassé, de chènevis. Saucisses au piment, le tout servi avec des galettes de pain croustillantes et arrosé d'Arak Kiri (qui fut longtemps l'alcool préféré de Cavanna). Je me panse la panse (et si je panse, donc j'essuie !) et, ensuite, pique un somme sur les coussins.

* * *

Quand je déponne mes stores, l'or du soir tombe en des rougeurs violines.

Jérémie se tient debout, en ombre nègre (chinoise, c'est pas assez fort pour exprimer son opacité). Juste que je distingue le blanc de ses grands yeux de bœuf en train de dégueuler.

— T'en écrasais comme une vache ! M'annonce-t-il.

Je tressaille, me propulse sur mon séant séant (puisque culotté).

— Alors ? croassé-je.

— On l'a eu ! Mais ça n'a pas été de la tarte !

— Où est-il ?

— Ici !

— Qui est-ce ?

— Un Malaisien de Bornéo nommé Ditawu Monkhu, se prétendant diplomate, arrivé à Damas fin décembre. Grâce à la plaque de la voiture (laquelle appartient à un service d’État qui met des bagnoles de maître à la disposition des hautes personnalités étrangères) et à celle fixée au collier de son affreux petit toutou (je l'avais lue pendant notre trajet à la mosquée) nous n'avons eu aucune difficulté à établir son identité.

« Quand nous sommes parvenus à sa résidence, Fouad Kanar et moi, on nous a prévenus qu'il était parti pour l'étranger une heure plus tôt. Tu t'imagines cette ruée sur l'aéroport ! Tu sais où nous nous l'avons piqué, l'apôtre ? Dans l'avion du Caire ! A trois minutes du décollage. Il refusait d'en descendre. Brandissait son passeport diplomatique, clamait qu'à bord du zinc, il se trouvait en territoire égyptien ! Tout ça, après avoir tenté de nous envaper par ses manigances hypnotiques, naturellement. Kanar était emmerdé comme une conduite de chiottes. Prêt à renoncer. En plus, le capitaine du Boeing faisait sakaba, comme on dit dans mon pays, c'est-à-dire qu'il gueulait plus fort encore que son passager. C'est moi qui ai pris l'initiative. Je me suis dit, je te l'avoue : « Qu'est-ce que Sana ferait à ma place ? » A peine m'étais-je posé la question que je lui plaçais un crochet à la pointe du menton. Ça l'a foudroyé net ! J'ai détaché sa ceinture et l'ai chargé sur mon épaule. Dans l'avion, tout le monde protestait. Le capitaine Kanar, survolté par ma détermination, a hurlé qu'il s'agissait d'un terroriste chargé de détourner l'avion et qu'au lieu de nous râler contre, les passagers et l'équipage devraient plutôt nous sucer ! C'était la géniale idée. Ils ont fermé leurs putains de clapoires, tous ces cons, mon vieux. On a flanqué Ditawu Monkhu dans la jeep qui nous attendait au bas de l'échelle et nous voici !

« Par mesure de sécurité, nous l'avons enchaîné dans une pièce faite pour ça dans la villa du général où Fouad le surveille afin d'éviter qu'il établisse son emprise sur les gens de la maisonnée puisque seuls, le capitaine et moi sommes en état de Gnoukoulé. »

Le grand noirpiot s'étire.

Puis souffle sur les phalanges de sa main droite passablement ecchymosées.

Il lui a mis toute la sauce à ce diplomate-mage !

Là-dessus, le général nous rejoint, jubilatoire. Il frappe l'épaule de Jérémie :

— Vous avez fait l'essentiel, mais peut-être pas le plus difficile, lui dit-il. Grâce à vous, nous le tenons, il va maintenant falloir lui faire cracher la vérité et chez un type pareil ça ne va pas être commode.

M. Blanc opine. Mais, très vite, un léger sourire flotte sur ses lèvres ventouses.

— Je crois avoir trouvé le moyen.

— La torture ? demande Sasser Akdal, spontanément, en vrai militaire de carrière.

— Je ne crois pas que ce soit un argument pour cet homme qui atteint un tel niveau infra psychique dévertébré, rétorque doctement mon ami, lequel potasse (d'Alsace, bien entendu) tous les magazines scientifiques qu'il a trouvés dans les poubelles du sixième pendant deux lustres de balayage intensif.

— Alors ?

— Laissez-moi vous en faire la surprise. Général, j'aimerais que vous assistiez à l'interrogatoire ainsi que mon chef, le malheureux commissaire San-Antonio. Pour cela, vous allez, l'un et l'autre, vous mettre un bandeau noir sur les yeux et tourner le dos au personnage. De plus, vous tiendrez l'un et l'autre une tige de cuivre et aurez les pieds dans une même cuvette d'eau additionnée d'une décoction de citron vert. Ainsi pourrez-vous résister à son fluide.

— Prenez toutes les initiatives que vous voudrez, mon ami, consent le général, cela ne nous a pas trop mal réussi jusqu'à présent.

* * *

Une demi-heure plus tard…

Ça te fait penser aux cartons dont on usait dans le ciné muet pour informer le spectateur des points forts de l'action et lui rendre compte du temps qui passe ; n'est-il pas ?

Or, donc, une demi-heure plus tard, nous nous trouvons, le général et moi, à faire trempette des petons dans une eau tiède fortement citronnée. Nous avons les mains crispées sur une barre de cuivre, les yeux bandés et l'oreille aux aguets.

— Ça va mieux, Excellence ? demande mon pote Jérémie à Ditawu Monkhu.

No réponse.

— Qui ne dit rien consent, enchaîne mon pote ; je considère donc que vous êtes en état de répondre à mes questions. Comme vous avez pu en juger, par deux fois déjà, je suis imperméable à votre pouvoir psychique. Chacun ses recettes. Vous avez les vôtres et moi les miennes. Nous pouvons donc parler sur un pied d'égalité, à cela près que vous êtes enchaîné et pas moi. Vous vous en doutez, je compte que vous répondrez à mes questions. Seulement voilà : vous êtes un homme totalement aguerri, sachant dominer ses souffrances corporelles. Je dois donc trouver votre talon d'Achille. Tout homme en a un. En général, les individus sont fragilisés par leurs enfants, leur femme, leurs biens ou leur charge. Ne vous connaissant pas, j'élimine ces différents facteurs pour tenter ma chance avec un cinquième, tout à fait imprévu et qui ferait hausser les épaules à la plupart des gens.

Ce qu'il jacte bien, mon balayeur de charme ! Dis, c'eût été dommage qu'il restât accroché à son corps de balais, t'es d'acc ?

Plein d'aisance, voire de désinvolture, le King (pas si Kong que cela) reprend :

— Vous voyez ceci, Excellence ? C'est un réchaud à alcool. Dessus se trouve une grosse marmite de fonte noire servant à cuire le mouton.

Il décrit pour nous qui, yeux bandés, n'y voyons goutte ! Vraiment il pense à tout. Je le sens promis à un grand avenir, le bougre.

— Cette marmite est à moitié remplie d'eau, Excellence. A présent, que va-t-il se passer ? Vous donnez votre langue au chat ? Bon. Avant de vous répondre, je vais ouvrir une parenthèse. Tout à l'heure, lorsque nous sommes allés vous récupérer in extremis dans l'avion, vous avez eu un réflexe qui ne m'a pas échappé. Pendant que le capitaine, ici présent, vous enjoignait de descendre, vous avez saisi votre minuscule petit chien dans le sac de voyage où il se trouvait entre vos pieds et vous avez glissé la bestiole sous votre veste, contre votre poitrine. C'était là le geste d'une mère serrant son bébé contre son sein au moment du danger. Alors moi, Excellence, que me disé-je avec ma cervelle rudimentaire de pauvre Noir ? Ceci, Excellence : voilà un homme seul qui n'a pour réel compagnon dans l'existence, que ce sale petit cabot de merde ! Et ça ne me fait pas sourire, parce que je sais qu'elle est ainsi, la vie : chacun s'accroche à ce qu'il peut pour pouvoir mieux la traverser. Maintenant, vous avez tout compris. Ce petit roquet infâme, mais que vous adorez et qui roupille contre vous, je vais le placer dans la marmite. J'attacherai ensuite le couvercle avec du fil de fer que voilà. Et nous attendrons tranquillement qu'il bouille. Je sais bien que je suis un féroce cannibale capable de bouffer son papa et sa maman sans sauce, n'empêche que ça sera la première fois que je ferai du mal à un animal non comestible. Je vais du moins m'efforcer que l'enjeu en vaille la peine ; après tout, Excellence, on sacrifie chaque jour, dans les laboratoires, des milliers de rats et de cobayes pour tenter de faire progresser la science.

On l'entend se déplacer dans la pièce. Puis on perçoit des jappements agressifs, aigus.

— Ça vous mordrait, ces petites guenilleries ! s'exclame Jérémie. En ma qualité de sale Noir habitué aux fauves, je n'ai jamais pu comprendre qu'on s'intéresse à des roquets !

Il ajoute :

— Bouge pas, mon bijou, heureusement que tu as un collier ! Là, comme ça tu peux toujours essayer de me mordre !

On perçoit maintenant les couinements étouffés du petit clébard. Puis un plouf ! Et encore le bruit du couvercle de fonte vivement rabattu.

— Appuyez sur ce couvercle, pendant que je fixe les anses avec du fil de fer, mon capitaine ! enjoint M. Blanc.

Un sentiment confus m'envahit. Je devine que ce salaud de Ditawu Monkhu phosphore à outrance pour nous inciter à intervenir, le général et ma pomme. Il en distille des paquets, le malin ! Il fait tout ce qu'il peut, ce néfaste, pour que nous enrayions les manœuvres de Jérémie. Mais mon caberluche tient le choc. Une roche battue par l'océan.

Alors, constatant sa nouvelle impuissance, battu en brèche comme on dit puis (j'ai jamais bien pigé le pourquoi de l'expression, mais faut pas hésiter à puiser dans la boîte aux idées toutes faites, t'économises ainsi du temps et de l'énergie, ces biens si précieux !), il rengracie :

— Sortez ce chien de cette marmite !

Première fois que j'entends sa voix. Et voilà qu'elle « me rappelle quelque chose ». Des instants, des images plus ou moins flous. Je me vois au centre d'un salon empli de plantes vertes, avec des oiseaux dans une volière et des filles belles et silencieuses glissant, sans bruit, dans des tuniques blanches gansées d'or.

Une musique… On dirait de la harpe. Une féerie capiteuse. Mousseuse, ça oui. Comment qu'il disait, Céline ? Une de ses belles phrases inoubliables… Attends, elle va reviendre. Oh ! oui, je sais : « Si les choses nous emportaient en même temps qu'elles, si mal foutues qu'on les trouve, on mourrait de poésie. »

Eh bien, moi, là, à cette seconde, je mourrais de poésie. Subconsciemment, je me dis que le son de la voix qui m'a énvoûté me replonge dans les circonstances dudit envoûtement.

— Nous le sortirons lorsque vous aurez parlé, Excellence ! déclare froidement Jérémie. Je n'ai aucun intérêt ni n'éprouve aucun plaisir à faire souffrir cet animal, pour aussi ridicule qu'il soit !

— Que voulez-vous savoir ?

— Avant toute chose, libérez San-Antonio de votre emprise ! Rendez-lui immédiatement la mémoire !

Un silence.

— J'ignore de quoi vous voulez parler !

Et Jérémie, flegmatique :

— Je peux vous demander de monter la flamme du réchaud, mon capitaine ?

Ça remue bougrement dans la marmite. Il est pas joyce, Médor ! La trouve saumâtre de mariner civet. Dans le noir, sans air… Ses jappements étouffés fendraient le cœur d'un chêne centenaire !

Et il m'arrive soudain un turbin que je ne souhaite pas à mon pire ennemi : une intense bourrasque. Comme si un Jumbo 747 me piquait droit dessus.

Vacarme insoutenable. Je hurle de souffrance. Mes tympans ont dû exploser.

Je lâche la barre de cuivre pour m'obstruer les écoutilles. Dis, est-ce que je saigne des baffles ? Regarde bien ! Non ? T'es sûr certain ? Je croyais…

Puis, soudain, un grand calme.

Et voilà que j'ôte mes paturons du bac en plastique où je faisais petons petons avec Sasser Akdal.

M'arrache le bandeau !

Me rue sur le gros lard enchaîné.

Le prend par le colbak.

J'ai glissé ma dextre entre sa chemise et son cou. Le bouton de col pète.

Qu'à cela ne tienne : j'empare les deux bords et les tords. Le mec apoplexise.

— Ah ! Fumier ! Gredin ! Salaud noir ! Merde verte ! Bite pourrie ! hurlé-je à m'en déchirer la gorge. Qu'as-tu fait d'elle ?

Et là-dessus, au plus violent de ma violence, passant les limites de l'indicible, comme l'écrirait très simplement M. Claude Simon, Prix Nobel par contumace, je m'évanouis avec une simplicité toute shakespearienne.

* * *

Je vous reviens longtemps après.

Je dis que je vous reviens parce que je trouve vachement égoïste de toujours revenir à soi, merde ! Faut penser un peu aux autres, que foutre !

Je sais que je vous reviens longtemps après, car la lumière a changé dans la pièce. On est passé à la luce électraque. Je vois Jérémie, assis en tailleur près de moi, me tenant la main. Le capitaine Fouad Kanar a dégrafé son corsage et le général a posé sa veste, si bien que cela ne produit plus un bruit de duel en armures quand il se déplace, à cause de ses onze cent douze décorations mises en tartine sur toute sa vareuse. Je le juge plutôt mimi, Sasser Akdal, nu-pieds, la chemise ouverte sur un poitrail velu.

Il est à deux doigts et demi-trois doigts de la folie furieuse, le supérieur officier. Vert de tant il est blême ! Un rictus dégageant ses dents de lion, le nez pincé comme celui d'une pince à linge, le regard sorti en grand.

Il vocifère en arbi, mais parfois, des bribes de traduction anglaise lui tombent. Et moi, je te les transcris en français, sachant ton ignarde inculture.

— Magie ! En voilà de la magie, chien galeux ! il grince. Tiens ! Et tiens ! Et take again !

A chaque exclamance, il taille avec un poignard dans la viande de Monkhu.

Oh ! tu le verrais, le Bornéotien ! Dérisoire ! Lardé, fissuré ! Poisseux ! En flaques ! Lamelles et lambeaux pendouilleurs. Lamentable ! Se vidant peu à peu. Orificié de partout. Crevé ! Suintant de par où il n'est pas encore percé. Vertigineux d'horreur ! Dis, son cerveau générateur, il est devenu quoi, à Ditawu ? Sa turbine nucléaire qu'enjoignait à tout va ! Râpé ? En rideau ? Désamorcée ? Il se tient pourtant face à lui et sans bandeau, le général ! Il a plus les paturons dans la baille citronnée ! Il tient plus de barre de cuivre ! Alors comment se fait-il-t-il qu'il ait pu prendre le dessus ?

Sa vengeance est terrifiante ! On sent qu'il n'assistera pas au défilé du quatorze Juillet syrien, Monkhu ! que c'est finitas, pour lui ! Terminus, tout le monde descend ! C'est son œil droit qui dégouline sur sa pommette béante ? Et ce bout de viande rouge crénelée gisant au sol, c'est sa bouche que l'autre a découpée ? On dirait bien, hein ? Mais oui !

Soudain, le général s'arrête, essoufflé. Il lance à Fouad Kanar, terrorisé par la colère du grand chef de guerre :

— Le chien ? Où est passé le chien ?

Le pitaine se fout à quatre pattes et fait le tour de la geôle. Finit par découvrir la touffe de poils hirsute et détrempée dans un angle du local.

Le toutou tremble tous ses membres (je dis tremble tous ses membres, et pas tremble de tous ses membres, gaffez-vous de ça, à l'imprimerie Bussière, j'ai mes maniaqueries, les gars).

Fouad Kanar présente la bestiole à son Vénéré (j'ai idée qu'il doit se faire miser par lui, de temps en temps : la manière biche follingue qu'il le regarde !).

Le général, tu sais quoi ? Non, j'ai honte d'y dire. La S.P.D.A. va me tomber sur le râble. Les âmes sensibles tonitruer que je vire sadique ! Mais quoi, je fais mon métier après tout ! C'est pas pour des prunes que j'ai obtenu seize fois consécutives le Prix Frédéric Dard, la plus haute récompense littéraire décernée par l'auteur ! Merde ! Ça compte ! Ça permet de se permettre, hmm ? Ou alors, quoi ? Bon ! Je te reprends : le général biche l'animal fou de terreur par chacune de ses pattes antérieures. Le roquet trévulse, réussit à s'arquer pour le mordre. Le général, force herculéenne (j'avais déjà remarqué qu'il avait l'hercul), lui fait le coup survenu à Ravaillac (l'homme qui en avait classe de la poule au pot) : il écarte ses poings. Ça produit un bruit hideux. Médor émet un ultime cri et le voici partagé en deux dans le sens de la longueur. Sa tripaille pend, fume, saigne.

— Le voilà, ton chien, chien toi-même ! crie Sasser Akdal en pressant le petit cadavre déchiqueté contre la bouche, elle-même en charpie, de Ditawu Monkhu. Tiens ! Mange-le, ton roquet adoré, Vermine-pour-couilles-de-mendiant-lépreux !

Tiens, c'est pas mal trouvé, ça, comme insulte. Faut avoir le sens de l'image, le goût de la nuance. Bien maîtriser sa langue et aimer les muses.

Monkhu largue un gargouillement de désespoir. Le général continue de tenir ce tampon de viande déchirée, suppliciée, contre Je visage de sa victime.

II l'insulte en longues litanies lithinées ; hélas proférées dans la langue du Prophète.

Je pige rien. Mais que ça doit être beau !

Ditawu Monkhu finit par expirer, étouffé.

Justice est faite !

* * *

Qui donc a dit que l'espace était la richesse des pauvres ? Je crois bien que c'est moi, après tout. J'en pisse tellement que je suis gêné de m'attribuer toutes mes créations et que, très souvent, j'en crédite les autres, partant du principe qu'il vaut tout de même mieux prêter aux indigents qu'aux riches !

De l'espace, je m'en goinfre dans la Range Rover super luxe, équipée par Sbaro, le fameux carrossier suisse. Intérieur cuir, arrière augmenté, télé, réfrigérateur, bar, salle de projection, table de ping-pong, etc.

Le capitaine conduit ayant, à son côté, le général Sasser Akdal lequel fume ses atroces cigarettes bleues à embout doré qui donnent l'impression, après que tu les eusses pratiquées, que tu as embrassé les colonnes fraîchement repeintes des salons de réception de l’Élysée.

Jérémie et moi sommes vautrés à l'arrière, un bras négligemment passé dans un accoudoir de velours brodé d'argent.

— Alors, murmure M. Blanc, tu es au parfum, maintenant ?

— Absolument.

— Tu te rappelles tout ?

— Tout.

— Si c'est un effet de ta légendaire bonté, quand tu auras récupéré, raconte-moi, si tant est que me juges digne de tes confidences… Un résumé succinct me suffirait, j'ai des curiosités modestes.

Je souris. Me sens encore dolent, farineux. Poupée de triste sire, poupée de con ! Comme si je me courais après sans parvenir à me rattraper, tu piges ? Ou bien comme si mon ombre marchait loin devant moi, sans épouser mes attitudes.

Je mate la nuque rigide du général. C'est marrant comme ils se tiennent droits, ces officiers supérieurs, tulipes à armature de fil de fer ! La discipline, c'est le corset des armées !

— Le 2 janvier, j'ai reçu un appel téléphonique en P.C.V. de Marie-Marie. Tu la connais, Marie-Marie, Noirpiot ?

— Jamais vue, mais entendu parler d'elle. C'est la nièce de ton gros sac à merde de Bérurier, non ?

— Oui. Un être exquis : le contraire du tonton. Mignonne, intelligente. Elle m'adorait. J'aurais dû l'épouser. Je le lui ai promis cent fois. Mais avec moi c'est toujours manana. On a même vécu ensemble quelques mois. Elle s'était installée chez nous, à Saint-Cloud. Et puis, comme elle était dans l'enseignement on l'a nommée à dache. Elle a fini par y épouser un jeune médecin de campagne… De guerre lasse, tu comprends ?

De parler d'elle, ça me remet des fleurs séchées dans l'âme. Des musiques pas signées. Des brumes inconstantes. Je me ramone la gargane d'un solide raclement, pas me laisser embarquer dans les nostalges pernicieuses. Elles nous ont toujours, ces garces. quand t'as le cœur bien spongieux, tu cours chialer dans des girons que t'espères compréhensifs, mais personne jamais ne comprends ce genre de peine chez autrui. Elle n'est pas homologuée. Y a un répertoire des chagrins. Tu y trouves les deuils, les séparations, la maladie… Le vague à l'âme, lui, est inconnu au bataillon, l'ami. Tu te le gardes pour toi seul. Surtout pas faire chier Pierre, Paul, Jacques avec. Ils ont leur merde à eux, leurs problos, leurs propres plaies variqueuses du sentiment.

L’égoïsme, c'est universel, mais assujettissant, comme disait ma grand-mère. Assujettissant ! Un drôle d'adverbe, quand on y pense.

Mais je suis là qui déraille, alors que M. Blanc attend, ses phares braqués sur ma personne. Une vraie seringue à aspirer mon historiette, messire.

— Donc, le 2 janvier, elle t'a appelé en P.C.V., dis-tu ? De Damas ?

— Oui. Elle était en pleine couillerie à cause de son époux. Elle chialait. M'a tout balancé en moins de trois minutes.

— Tout quoi, l'artiste ?

— Paraît que son toubib ne bande pas. Mariage blanc, mon pote !

— Ça doit te ravir, non ?

— Sur le moment, j'avoue avoir ressenti une intense allégresse, conviens-je.

— Et c'est parce que son petit docteur a le calbute fané que tu t'es précipité en Syrie ?

— Dans un sens, oui.

— Raconte, ça devient épique !

— Le toubib a tout tenté pour essayer de consommer le mariage. Il avait eut une passion pour un condisciple, jadis, et sûrement qu'il en avait tâté avec son pote. Il a cru pouvoir entrer dans le droit chemin. Un médecin de campagne ne peut rester célibataire, encore moins afficher des mœurs dites spéciales. Alors il a épousé la Musaraigne. Mais bernique ! Et pourtant, elle est drôlement godante, la môme ! Impossible de l'aligner ! Des mois de persévérance, et nib ! Ca a fini par lui tomber sur le cigarillo ! Il a périclité du bulbe. Le plus glandu c'est qu'il est fou de Marie-Marie, seulement ça reste cérébral, comprends-tu ?

« Qu'à la fin, perdant goût à la vie et avant de s'adonner à la came, il a voulu consacrer sa vie à une noble tâche. Alors voilà mon doc qui prend un remplaçant et s'embarque pour le Liban, porter aide et assistance aux malades affamés des camps palestiniens. L'idéal compensant le zob, humain, non ? »

— Très beau !

— Il fait ses adieux de Fontainebleau à Marie-Marie et s'en va avec sa trousse sous le bras au lieu de sa bite.

« Les premiers jours, il lui écrit. Lui raconte ses difficultés, ses espoirs. Et puis, plus rien. quelques semaines s'écoulent sans que ma petite potesse ait de nouvelles. Un jour, elle reçoit un mot d'un confrère de son mari qui lui dit que ce dernier a eu maille à partir avec les autorités syriennes qui occupent une partie du Liban et qu'on l'a embarqué à Damas. Aussitôt, en courageuse épouse, voilà l'intrépide qui prend l'avion pour Damas… »

— Elle aurait pu te prévenir plus tôt !

— Tu ne la connais pas : bien trop fière pour venir chialer dans mon giron.

— Et dans celui de son oncle ?

— L'éléphant chez le marchand de porcelaine ! Elle le connaît trop. Elle a voulu d'abord étudier le problème.

— Alors ?

— Elle s'annonce à Damas et commence sa petite enquête d'épouse, pas éplorée, mais pugnace. Elle piétine. C'est le black-out, la conjuration du silence. Et voilà que, pour couronner le tout, elle est détroussée de son sac à main. N'a plus ni fric, ni passeport. Éperdue, vaincue, elle m'appelle enfin !

— Et toi, noble chevalier, tu moules le Nouvel An, ta mère, tes occupations, et tu files au Moyen-Orient sur ton tapis volant ! Baladin ou la langue merveilleuse !

— Effectivement, cher saint Panzé.

— Et alors ? Et alors ? Et alors ? que s'est-il passé lorsque Zorro est arrivé ?

— Ditawu Monkhu m'attendait à l'aéroport.

— Pardon ?

— Textuel. La Musaraigne m'avait effectivement fixé rendez-vous devant le mausolée du général Gamal Halaziz, aussi ai-je été surpris, en débarquant, de me voir aborder par ce gros lard à lunettes noires. Il m'a raconté qu'il avait trouvé Marie-Marie errante dans la ville et que, pris de pitié, l'avait invitée chez lui. Tu parles si j'ai suivi le mec, moi ça ne me disait pas grand-chose ce genre de charité. Nous sommes parvenus dans sa crèche, que tu connais et où nous nous rendons présentement. Chemin faisant, j'ai commencé de me sentir bizarre.

« Il est vraiment doté d'un pouvoir hypnotique, ce gus. »

— Il « était » rectifie Jérémie.

Oui, c'est vrai : il était. Mort cruelle mais juste du méchant. Quand je pense à ce qui se prépare pour bientôt, le traczir noir m'empare, surtout concernant ceux que j'aime ! Déjà, inexorablement mourir, c'est pas joyce joyce comme perspective. Mais « les » morts qu'on nous mijote, nous affûte, nous courtbouillonne à plaisir dans des labos et officines, usines, bataclans de merde, là, je te promets du sévère ! Si on était maries, on se taillerait en Australie, m'man, mes potes, Toinet, Maria l'Andalouse au fion de braise et moi. On se blottirait chacun dans le cul d'un kangourou, et on sauterait, sauterait, sauterait ! Mais ouitche, à quoi bon ? Un jour notre planète sera recouverte de glace ou de poussière et le rien inouï aura repris le dessus pour l'éternité. Si on n'a pas Dieu à ce moment-là, gare à nos couilles, l'ami !

— Et puis après ?

— Comment ?

J'étais parti à rêvasser. Je lutte pour me poser en douceur sur le gazon de la réalité.

— Donc, tu te sens bizarre et Ditawu Monkhu t'emmène chez lui ?

— C'était bondé de jolies gonzesses salingues… Elles m'ont dévasté le calbute en moins de jouge, essoré les glandes comme des os de seiches !

— Chouette accueil. Et Marie-Marie ?

— Il me l'a montrée. Elle dormait dans une chambre grande comme une cellule. Elle ne paraissait pas mal en point. Il m'a dit qu'on la réveillerait plus tard. qu'il avait dû lui administrer des calmants car elle partait dans les déprimes. Je l'ai cru car, au téléphone, elle m'avait effectivement semblé très abattue. A partir de là, je me souviens par flashes. Je me revois dans une réception. Ditawu me désignait le général…

— Il t'avait inoculé le dessein de le tuer ?

— Oui, sans doute, mais il n'en parlait pas. C'était uniquement suggéré. Je me rappelle qu'il affirmait que Sasser Akdal était la cause des malheurs de Marie-Marie… Cette notion m'emplissait de haine.

— Quoi d'autre ?

— Attends ! Une nuit, je roupillais et j'ai été réveillé en sursaut par un cauchemar. Je rêvais que je tuais le général. J'étais en sueur. La vigilance mentale de Monkhu avait dû se relâcher, car j'ai eu une vision réaliste de la situation. Je me suis levé. Je ne portais qu'un slip. J'ai cherché la chambre de la Musaraigne : elle ne s'y trouvait plus. Alors j'ai compris que je devais me tirer de là et filer à l'ambassade de France donner l'alerte. Je me suis sauvé…

— C'est la nuit de la tannerie ?

— Exactement.

— A peine ai-je eu quitté la maison que l'alerte a été donnée et ils se sont lancés à ma recherche. J'ai couru. Il y a eu la tannerie. Pour leur échapper, je me suis flanqué dans un bac, malgré l'odeur. Faut dire que j'étais tout de même un peu foireux du bulbe… Réveillé, Monkhu reprenait son emprise. Tu veux que je te dise, Niacouet ? Je crois bien que je suis sorti spontanément du bac pour me livrer à mes poursuivants. Désormais, j'étais complètement sa chose, à Ditawu, sa marionnette.

— En ce cas, comment se fait-il que tu sois retourné à Paris ?

— Attends ! Attends, je sens que ça vient !

La monstre illumination ! Le big flash !

Je me penche vers les deux officiers, assis à l'avant de la Range.

Je demande en anglais à Sasser Akdal :

— Excusez, mon général. Une question importante : vous trouviez-vous à bord du vol Damas-Paris du 7 janvier dernier ?

Il se retourne, sourcilleux.

— En effet, je me suis rendu à Athènes, pourquoi ?

— Merveilleux ! exulté-je. C'est pour cela que j'ai tenté d'ouvrir la porte de l'avion parce que le général se trouvait à bord ! Monkhu m'avait programmé pour ça !

— Et la danseuse ? demande Jérémie.

— Rien à voir avec le mage. Je l'ai confusément « reconnue » parce que je l'avais entendue chanter à l'ambassade d’Égypte. C'est sans doute pourquoi je l'ai baratinée. Une réaction profonde, tu comprends ? Le naturel du tendeur qui revient au triple galop.

— Elle était la complice de Ditawu Monkhu ?

— Pas le moins du monde ! Elle devait travailler pour des gens soucieux d'avoir barre sur le directeur de l'Agence Égyptienne de Presse, le pauvre Tuboûf Mafig, d'où les photos croustillantes… Elle l'avait appelé de Berlin pour mieux le tenir à merci, loin de ses bases. Vois-tu, monsieur Blanc, je pense que notre erreur fondamentale, depuis le début, ç'a été de croire qu'il existait une seule affaire, alors qu'il y en avait trois, totalement distinctes. La première : le mage fomentant l'assassinat du général Akdal ; la seconde, la danseuse opérant le gars Mafig ; la troisième enfin : la bombe des Délices de Berlin, sûrement posée par une organisation terroriste sans relation avec les deux autres affaires. Nous deux, bons branques, avons tout flanqué dans la même corbeille, grave erreur !

Le noirpiot médite un brin. Ça lui décrèpe la tignasse.

Et moi, en me marrant :

— Ça te défrise, ce que je dis, Grand Primate des Gaules ?

— Un peu.

— Il me semblait, ricané-je. Pourquoi ?

— L'assassinat de Bouchafeu et de sa petite Anglaise chez Mafig. Là, tu ne peux pas dire qu'il n'existe pas une collusion des affaires !

— A cause de nous, mon petit vieux, à cause de nous qui avons compromis ce beau monde en lui rendant visite. Si tu veux le fond de ma pensée, Ditawu Monkhu m'avait totalement en son pouvoir depuis l'affaire de la tannerie. Il me contrôlait à fond.

« Je sens, avec force, que c'est sur son injonction pressante que je suis revenu en Syrie. Il m'attendait, Jérémie ! Il m'attendait, le bougre ! Ta présence à mon côté contrecarrait ses plans, car toi tu conservais la tête froide. Les démarches que nous avons entreprises : la visite à l'ambassade de France, puis à Bouchafeu, ensuite à Mafig, le gênaient. Mais cet être diabolique a su retourner la situation. Il a décidé de nous impliquer dans une tuerie générale. Ces gens auxquels nous avions confié notre problème constituaient un danger. Alors il les a fait supprimer : Gloria, Bouchafeu, ton Anglaise, Mafig ! Et c'est sa volonté démoniaque qui m'a obligé à retourner chez Tuboûf Mafig après le meurtre de la petite Finnoise. Oui, oui, je vois, je sens, je comprends, Jérémie. Tous ces ordres psychiques dont il a pilonné mon esprit me reviennent plus ou moins clairement. J'ai voulu me rendre sur les lieux du carnage, souviens-toi comme j'étais déterminé. »

— Ça, mon vieux, tu peux le dire !

— Et ensuite, quand nous étions terrés dans la cahute du vieil enculeur de chèvres, c'est lui qui a soufflé à la petite nomade d'aller nous dénoncer car, tu l'avais dit toi-même, ces gens ne sont pas pour l'ordre actuel. C'est la puissance de sa pensée qui a incité les flics à suivre ce parcours. Je te le dis, monsieur Blanc, en vérité je te le dis, tout était préétabli : notre évasion, la mosquée…

— Non. Tu auras été le grain de sable de la mécanique Ditawu Monkhu. A ce propos, comme je n'étais pas conscient lors de ses aveux, qu'a-t-il révélé au général ?

— Il a reconnu t-avoir conditionné, mon vieux. Il était chargé de le faire assassiner.

— Par qui ?

— L'Iran. Là-bas, on trouve Sasser Akdal un peu trop pro-occidental. Tu avais vu juste. Ils ont voulu mettre les pendules à l'heure en le faisant buter par une personnalité française.

— S'il était mort dans l'avion, on n'aurait pas su les circonstances de l'attentat !

Et alors, bouge pas, j'ai la réponse à ce problo quelques instants plus tard. Nous arrivons à la demeure du « mage ». Fouille en règle ! Dans un secrétaire, nous trouvons une confession de moi ! T'entends bien, Julien ? De moi !

Par laquelle je reconnais avoir décidé la mort du général, même au prix de ma vie (kamikaze d'élite) et décidé de faire éclater l'avion chargé de le conduire à Athènes. Cette confession est rédigée sous forme d'une bafouille adressée à Marie-Marie. Fortiche, le Mage, non ?

Le général et son tête de camp passent tout au peigne fin, comme on dit puis chez Carita. Depuis l'arrestation du maître, les lieux se sont vidés.

Ne reste plus un larbin, pas la moindre des jolies filles en tunique blanche dont j'ai eu à connaître.

Moi, l'angoisse m'empare.

Marie-Marie ! Qu'est-il advenu de la chère créature, cause initiale de mes tribulations ? Dis ! Il ne l'a pas fait supprimer, l'ordure ! Se serait-elle enfuie ? Sasser Akdal, lui, c'est pas son fromage. Il ne s'intéresse qu'à sa personne, c'est normal ! Une personne comme la sienne, ça vaut son pesant de livres syriennes ! Faut du temps pour constituer un général, l'instruire de la guerre, le médailler, le crualiser, tout ça… Il pique tout ce qui est valeurs : bijoux, monnaies. Engourdit itou des documents. Tu croirais deux monte-en-l'air, ces messieurs officiers, la manière qu'ils s'activent en loucedé, fébriles.

Moi, me voilà tassé dans un angle de pièce, sur un monceau de coussins, à faire du debilium très mince ! Je veux retrouver la Musaraigne. II me la faut ! Pourquoi l'ai-je laissée épouser son imbandant, bordel ! Je pouvais pas me la marier vite fait ! C'est pas si chérot que ça une alliance !

Jérémie se tient debout devant moi, les mains aux poches. Ses yeux de grenouille proéminent plus que jamais.

— Écoute, murmure-t-il. Monkhu n'était pas l'homme à se débarrasser de la môme avant la fin de ta mission.

— Qu'en sais-tu ?

— Ce gars était beaucoup trop organisé pour se priver prématurément d'un élément dont il risquait d'avoir besoin pour te tenir en main.

— Alors, où est Marie-Marie ?

— Tu dis que tu ne l'avais plus retrouvée, lorsque tu résidais ici ?

— Non.

— C'est donc qu'il la cachait. Logique, n'était-elle pas sa prisonnière, son otage ? Attends-moi ici !

Et il quitte la pièce.

La nuit est épaisse comme du foutre de vieillard, ainsi que l'écrivait la comtesse de Ségur (à propos du général Dourakine)[3]. La maison n'est éclairée que par la clarté de la lune (en croissant, dans ce pays). Inexorables, Fouad Kanar et Sasser Akdal continuent de briser les meubles et d'éventrer les coussins. Vachement termites dans leur genre. Ils veulent rassembler un max sur Ditawu Monkhu, sans faire appel à la police, voire à une autre main-d'œuvre quelconque, même leurs soldats ils n'ont pas confiance !

Et voilà qu'après plus d'une heure d'absence, M. Blanc, l'ineffable, réapparaît. Il est en sueur et brille à la pâle lumière de l'astre nocturne.

Il pose sa main sur sa tête et déclare :

— Tu vois cette boîte crânienne, grand con ? Elle contient l'un des cerveaux les plus performants de cette seconde partie du vingtième siècle.

Je bondis.

— Voudrais-tu dire ?…

— Oui.

— Que tu l'as trouvée ?

— Oui.

— Elle ?…

— Oui.

— Vit ?

— Oui.

— Jérémie, éclaté-je en sanglots, je n'ai jamais eu de frère et il est improbable que maman m'en fignole un à présent, mais je te considère comme mon jumeau !

— O.K., mec, alors commence par te passer la gueule au broux de noix !

— Non, dis-je, ce ne serait pas suffisant : au goudron ! Pour que ce soit plus ressemblant.

Je le suis avec des ailes aux pieds, tel Mercure.

— Tu comprends, grand con, je cherchais une cache de ce genre. C'est-à-dire un volume en trompe-l’œil qui puisse s'inscrire dans l'architecture moderne de la baraque. J'ai mesuré chaque pièce avec ma ceinture et c'est à l'accotement du garage que j'ai trouvé la solution. Ce qui m'a paru illogique, c'est ce bout de couloir existant entre le garage et la maison, étant donné qu'ils ne sont pas séparés l'un de l'autre. Pour justifier ledit couloir, on a élevé un mur de retour dans le garage, créant de la sorte un renfoncement peu propice à la manœuvre des bagnoles. Il m'a suffi de mesurer la longueur du couloir et la largeur du renfoncement pour constater qu'il existait une différence d'une ceinture et demie. J'ai frappé contre le briquetage : il sonnait le creux. Restait à dénicher la porte livrant accès au réduit que je subodorais. Un placard encastré m'a fourni l'explication. J'ai mis une demi-heure pour en dénicher le système : il constitue dans son entier une porte puisqu'il pivote. L'espace est réduit : deux mètres cinquante sur un mètre cinquante. Mais une personne y tient et ta môme gît sur un grabat, faiblarde car elle n'a pas dû bouffer ni boire depuis longtemps.

O chère, tendre, exquise, Marie-Marie. L'abbesse Fana dans sa geôle !

Hâve, maigre, le regard enfoncé et presque inexpressif ! A la limite de l'inanition, de la déshydratation !

— Tu me reconnais, mon amour ? C'est ton Antoine ! Ton grand con d'Antoine, ma poule !

Ses lèvres blanches bougent à peine. Je mets mon oreille tout contre et je perçois :

— Tu crois qu'un jour tu cesseras de m'appeler « ma poule » ?

Dieu soit loué ! Non seulement elle vit, mais de plus, elle rouspète ! Nous la portons jusqu'au salon !

— Qui est-ce ? s'inquiète le général.

Quatre mots d'explication pendant que Jérémie va chercher de l'eau et du yaourt aux cuisines afin de commencer la réintégration physique de la Musaraigne dans le grand concert de la vie. Les deux officiers s'absentent un court instant et reviennent en coltinant le cadavre de Ditawu Monkhu qu'ils avaient dû loger à notre insu dans le coffre de la Range Rover.

Il parait tout joyce, le général Croque-mort. Il sifflote une marche Turque.

— Bon, nous allons partir, fait Sasser Akdal en adressant un signe qui se voudrait d'intelligence à son sbire.

Le pitaine opine, tire de sa poche une matraque de caoutchouc et l'abat de toutes ses forces sur la nuque de Jérémie. Le grand plonge instantanément.

— Que faites-vous ? m'écrié-je, comme dans les pièces de patronage.

Le général ne moufte pas. Son âme damnée tire un paquet de sa poche. Il s'agit d'un rouleau de fil de nylon. Il se met en devoir de ligoter étroitement mon pote. Ensuite c'est au tour de Marie-Marie. Tout cela tranquillos, en homme consciencieux. Puis il se tourne vers moi.

— Vous vous laissez faire ou dois-je vous assommer ?

Tu connais l'Antonio ? Me faire ça à moi ! Et devant une jeune fille que je révère !

Avec un soupir, je tends mes bras joints. Fouad avance son putain de fil.

Et mégnasse gommeux, concentrant mes faibles forces, je lui aligne un monstre coup de genoux dans les pruneaux d'Agen.

Merci, monsieur d'Agen !

Il hurle « Vrou‚haha ! », ce qui est une plainte arabe très connue. Tu crois que je perds mon temps à lui masser les burnes ? Je saute illico sur le général, histoire de le neutraliser à demi. Mais ce sale viceloque a déjà dégainé son feu. Il va pour me braquer, le monstre. Une manœuvre pivotante d'Antonio. La balle part à deux millimètres de la nuque de Marie-Marie ! Je me jette alors sur le bras armé de Sasser Akdal et le tords éperdument.

Putain ce qu'il est fort ! C'eût été le général Gamelin, voire le maréchal Pétrin, j'en venais à bout. Mais lui, d'une secousse, il se dégage. Son geste me renverse. Il avance sa main. Saut de côté d'Antonio. Balle sur le sol. Elle ricoche après avoir écailler la mosaïque. Et puis tout cesse.

J'attends la mort. Rien ne vient. Un choc sourd ! Le général est à terre. Je m'agenouille. Sa balle a fait retour à l'envoyeur. Elle lui est entrée dans l'oeil, le foudroyant net ! Il me semble percevoir alors une sorte de rire lointain. Un rire qui tomberait de nuées orageuses. Je n'ai pas tué le général, mais il est mort de moi, en voulant m'abattre. Mort de la balle que j'ai su éviter !

Je l'ai tué, en somme, en évitant qu'il ne me tue ! Ainsi donc, envers et contre tout, se réalise le maléfice fomenté par le mystérieux, le très puissant Ditawu Monkhu ! L'homme de Bornéo a fini par obtenir ce qu'il voulait, après mille et mille contrecarres, et même, après qu'il fut mort soi-même ! O étrangeté du destin ! O mystère insondable ! O mouvance ésotérique ! La vie, la mort ! Ce qui était prévu ! L'imprévisible ! Tout cela confondu ! Et nous, pauvres êtres fragiles et ignorants, jetés dans le cosmos, grains mourants aux louches germinations ! Nous, impuissants, médusés.

Un contact glacé sur ma nuque ! Le feu du capitaine Fouad Kanar ! Va-t-il tirer ?

Je m'entends lui demander, très calmement :

— Pourquoi vous comporter ainsi avec nous qui sommes des victimes et qui vous avons aidé à déjouer l'attentat ? Est-ce ma faute si le général est mort du retour de sa balle ?

— Maléfice ! il riposte. Tout ce qui est maléfique doit périr par le feu ! Le feu purifie. Et d'ailleurs, le général ne voulait pas que vous restiez en vie pour aller clamer partout ce qui s'est passé.

Et v'lan ! Il me flanque un monstre parpaing sur la coupole. Noir complet !

Musique céleste ! Fondu enchaîné.

* * *

Acre fumée ! Crépitements ! Chaleur intense.

Nous sommes rassemblés tous les quatre Marie-Marie, Jérémie, Ditawu Monkhu et moi. Ligotés serrés, sauf le Mage qui n'a pas besoin de ça pour se tenir tranquille !

M. Blanc prononce des incantations dans ses langages forestiers, datant du début du quaternaire. Mais le feu gagne. Jérémie tente de rompre ses liens, seulement la chienlit avec le nylon, c'est que plus tu tires dessus, plus il pénètre dans ta bidoche.

— Je crois que cette fois, c'est foutu, grand ! murmuré-je.

Je respire avec difficulté. Me dis que, de toute manière, ça allait être râpé complet pour nous. La mort du général nous est fatalement fatale. On aura trop tirés sur le cordon du poêle.

— Je vais essayer de rouler vers toi et de couper tes liens avec mes dents ! halète Jérémie.

— Ça mon pote, me dis-je, c'est un coup vieux comme mes robes ! J'ai jamais vu une série « B » sans qu'il y ait l'épisode des liens défaits avec les dents !

Seulement, ce qu'il n'a pas prévu, le beau Jérémie, c'est qu'il y a Marie-Marie et Ditawu Monkhu entre nous, que nous sommes saucissonnés à bloc et qu'en un tel état, nous ne pourrons nous joindre à temps car le feu se développe et nous sommes aux deux tiers asphyxiés. Seigneur ! invoqué-je, faites quelque chose dans les meilleurs délais, sinon nous sommes perdus. Et, à la fleur de l'âge, c'est triste !

Qu'à peine ai-je eu cette superbe élévation de l'âme, mon vieux, un barouf terrible s'opère. Tout un pan de mur du salon s'écroule. Méfaits de l'incendie ? que non pas. Tu sais quoi ? Un blindé ! Oui, mon « vieux », un tank déguisé en char d'assaut, et pas un mince ! Magine-toi un monument de ferraille haut comme une maison de deux étages ! Son museau peint aux classiques couleurs du camouflage de campagne est à demi engagé dans le salon ! A travers la noire fumée et la monstre poussière de gravats, on voit s'agiter deux ombres. Elles se précipitent à l'intérieur de la taule !

— Par ici ! hurle M. Blanc.

Alors les ombres nous arrivent. Elles cessent d'être confuses. Sont en tenue léopard et béret. Des lames luisent. Nos liens sont sectionnés. On nous aide à se relever. Nous entraîne vers le monstre qui halète dans la brèche, tel un animal préhistorique à l'orée d'une caverne (je n'ai pas dit caserne) antédiluvienne. L'incendie, attisé par l'écroulement du mur, croît, ronfle, s'enrage. Soufflet de forge, tu sais ? Ça, la comparaison immanquable ! Soufflet de forge !

Notre peau cuit comme pomme au four ! Nos yeux nous brûlent. Nous étouffons.

— Bougez-vous le cul, merde ! crie la plus grosse des deux ombres.

On me guide et propulse jusqu'à un trou noir. M'y fait engouffrer. Dedans ça pue l'huile, la ferraille surchauffée, le pet stagnant. Marie-Marie est déjà affalée sur une plaque rivetée. Je l'y rejoins. Suis entre vie et mort un peu plus près de la seconde que de la première ! Présent par souffrances multiples seulement.

M. Blanc ! Comprimé ! Mais pas d'aspirine ! Il sent le noirpiot en sueur ! Les autres odeurs s'inclinent, laissent le champ libre à la sienne.

Un monstrueux vrombissement. Le mastodonte s'ébranle, s'arrache de la maison défoncée, dodeline, titube, puis repart en avant et cahin-cahate.

La fumée et la poussière qui ont pénétré dans l'engin de guerre se dissipent peu à peu. Je lève les yeux et aperçois des pieds, un cul énorme amplifié par la tenue léopard. Il balance une louise qui couvre le bruit infernal du moteur !

« Béru », me dis-je, en état second.

Une frite rouge comme un souci se penche sur moi.

Ces cheveux carotte, sous le béret ! Ces milliers de taches de rousseur fourmillant sur les pommettes et les joues…

— Mathias ? je demande.

— Oui, commissaire.

J'entends le grand rire vorace de M. Blanc.

La voix chaleureuse de M. Blanc.

— Toi, le rouquin, t'es chié, loqué en para ! J'ai déjà vu des bidasses chiés, mais chiés autant que toi, je décommande tous mes rendez-vous pour te contempler à perte de vue !

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