CHAPITRE XII

Les personnages d'envergure, faut que je te le dise, ont tous un point commun ils contrôlent leurs sentiments.

Une requête aussi saugrenue devrait interloquer le bonhomme, lui déclencher des escadrilles de questions et faire pleuvoir de son regard madré une averse de points d'exclamation ; mais non, lui ne bronche pas. Il mate ses longs ongles noirs, hésite, se fourre l'auriculaire dans une baffle, l'agite un peu, examine le résultat de sa biopsie et, le trouvant probablement négligeable, l'envoie à dache d'une chiquenaude.

— Je l'ignore, répond-il, mais je peux m'informer. Évidemment, la chose entraînerait des frais.

— Ma caisse noire est limitée, dis-je, mais si la mise de fonds en question ne dépasse pas cinq cents dollars je peux l'envisager.

Il hoche la tête.

— A l'impossible, nul n'est tenu. Laissez-moi vos coordonnées et repassez me voir demain.

Il se lève pour aller prendre un bloc de papier ainsi qu'une pointe Bic datant du siècle dernier. Me tend le tout et passe dans la pièce voisine d'où s'échappent des soupirs intenses, des plaintes mesurées et des grognements d'ours soulevant le toit d'une ruche.

— Ah ! voilà qui est intéressant, m'annonce-t-il. Cela vous dit de jeter un œil.

— J'ai déjà vu le numéro, avec une autre interprète féminine dans La fête des paires, assuré-je. Mon voyeurisme ne s'exerce pas dans les alcôves, mais dans les rues.

Il ne s'engage pas sur le sentier tortueux de ma philosophie, trop accaparé qu'il est par les prouesses de son « élève » aux prises avec M. Blanc.

— Ces Noirs sont bénis par la nature, déclare Bouchafeu. Chère Razade est en folie. Elle grimpe après votre inspecteur comme un plan de vanille après un baobab. Elle le parasite d'importance ! quand on voit son exquis petit cul, on ne soupçonne pas qu'il puisse, à l'occasion, héberger pareille trique ! J'ai beau être vieux, les femmes continuent de me surprendre. quelle frénésie ! quelle fougue ! Vous avez tort de négliger un tel spectacle, ami, il est rarissime ! Une diablesse confrontée à Super-Tarzan ! C'est un roc, ce type ! Toutes ces figures enlevées avec brio en restant debout : je salue bas ! Devant une telle prouesse, je mesure à quel point l'âge nous dégrade. Moi aussi, jadis, je me suis emparé de donzelles en rut à la verticale ! J'ai souvenance d'un coup de grand style, tiré par une belle nuit d'été sous le ciel de la Côte d'Azur.

— J'étais marié à l'époque à une femme belle mais maussade, inapte aux plaisirs ardents et qui n'avait à son actif qu'une chose positive : sa sœur !

On ne m'ôtera pas de l'idée qu'elles ne devaient pas être de la même paire, ces deux garces ! Autant Anna restait sur son quant-à-soi, autant Marie-Anne faisait feu des quatre fers ! Je tenais boutique à Paris, en ces temps lointains. J'allais rejoindre mon épouse et sa sœur à Antibes, pour une ou deux semaines de vacances. J'arrivais par un train tardif et affrétais un taxi. Un soir… Mais je vous importune avec mes souvenirs !

— Du tout, monsieur Bouchafeu, ils sont toujours un enseignement pour celui qui sait les écouter.

Le dabe acquiesce.

— Vous me plaisez, mon cher. J'aime les hommes d'action quand ils sont capables de rêver. Je vous disais donc qu'un soir, comme j'arrivais à la villa, ma jeune belle-sœur qui me guettait est sortie de l'ombre, nue sous un déshabillé que l'on dit arachnéen dans la littérature lubrifiante. Elle s'est jetée sur moi, ruisselante de désir. Je la faisais fantasmer et elle était en ébullition. Eh bien ! ami, je l'ai prise tout debout, à l'image de votre gorille ! Je la promenais à coups de bite dans la roseraie. Dé-lecta-bic ! Le mâle a besoin de prouesses passées pour accepter son déclin. Sur l'instant on ne considère que l'acte dans sa somptueuse violence. Plus tard, beaucoup plus tard, il se mue en exploit. L'on se dit : « J'ai fait cela. » C'est mon « Verdun », à moi, comprenez-vous ? Mon « Chemin des Dames » !

Il se remet à regarder.

— Tudieu ! pouffe-t-il, la curieuse combinaison ! Votre diable noir est parvenu à la faire tourner à quatre-vingt-dix degrés sans se retirer. Désormais, leur position est plus animale, mais d'un certain classicisme. La donzelle va bientôt crier en anglais. Elle ne s'est jamais pâmée dans une autre langue. Et pourtant la sienne est peu faite pour les grands coïts, vous en convenez ? Mais ! Mais, que se passe-t-il ? Je rêve ! C'est Barnum au One Two Two. Vous ne voulez toujours pas voir ça ? Il l'a décollée de terre, mon bon ! II l'assure en la tenant par les cuisses et elle a lâché le sol ! Elle fait le saut en parachute, ouverture retardée ! Ce que c'est beau ! Mais ce que c'est beau ! Gracieux ! Il opère une rotation afin de mettre à profit la force centrifuge, le malin ! Et rran !

« Oui ! Il n'a plus qu'à la ramener à soi ! Oh ! bandit de nègre ! Mais vous savez qu'ils évoluent, ces niacoués ! quand on utilise les lois de la physique pour mieux découiller, c'est qu'on est en pleine mutation, commissaire ! Dites-moi ! Cette énergie ! Cette souplesse ! Belle race, hein ?

« Neuve, quoi ! Dommage qu'il n'ait pas pris le temps de se dévêtir, ça doit être une bête superbe ! Tout en muscles ! Du bronze poli ! Noir à ce point, y a que Dieu pour se le permettre ! Le zob l'est également ! Vous savez qu'il est en train de me la disloquer, cette gamine ! Je vais avoir bonne mine, moi, après cette séance de lui présenter ma pauvreté mollissante ! Baiser avec un chausse-pied derrière une saillie aussi formidable, c'est complexant. Je n'aurai que la ressource de lui faire minette. Ce sera le no man's land entre la chopine de cet énergumène et mon pauvre service trois pièces de serin septuagénaire ! Heureusement, j'ai la langue bien pendue !

« Loi des compensations ! Jamais votre bougnoule ne la boufferait aussi somptueusement que je suis capable de le faire. Et elle aime ça ! Toutes, d'ailleurs ! Ca y est, vous l'entendez ? Elle parle anglais ! Doucement pour commencer. Oh ! my God, son leitmotiv ! Dieu, toujours ! Comme quoi, l'acte comporte du divin, sans vouloir blasphémer. On ne peut pas s'envoyer en l'air avec une telle force sans l'accord du Seigneur, merde ! My God ! My God ! Chère âme ! Je connais son discours. Tout de suite après, ça va être sa mère qu'elIe invoquera. Ah ! c'est que la mother, ça compte ! Écoutez, écoutez ! Voilà, ça y est. Mammy ! Oh ! Mammy ! Comme si la pauvre femme était pour quelque chose dans cette troussée ! Elle serait choquée, la mère, de voir embroquer sa lardonne par un Noir aussi noir ! Les Anglais, merci bien ! Je les ai vus à l’œuvre à leur grande époque colonialiste ! Les rebelles qu'on lâchait d'avion au-dessus de leur village ! Sans parachute, naturellement ! Ceux qu'on empalait sur des sabres de cavalerie ! Les jeunes filles de chefs qu'on donnait à violer aux lépreux ! Textuel ! J'ai vu, de mes yeux vu ! Bouchez-vous les oreilles, car elle arrive au terminus et va hurler. Et quand je dis hurler, c'est hurler ! Pis que dans les films d'horreur ! Ça y est ! Elle grimpe ! Le pied ! Ne dirait-on pas qu'on l'égorge ? C'est somptueux, non ? Ah ! la vie, commissaire, la vie… Vous voulez que je vous dise ? Irremplaçable !

* * *

Et puis après, bon, on prend congé. La Chère Razade reste prostrée sur un tas de coussins, à plat ventre, le fessier encore offert, bras en croix, crucifiée par le plaisir. M. Blanc paraît tout contrit. Il n'apprécie pas les gratulations de Bouchafeu qui lui claque les endosses et le complimente comme s'il venait de remporter le Tour de Syrie Cycliste.

Il l'enverrait chez Plumeau volontiers, le Noir tringleur. Se retient parce que le bonhomme nous a été utile, puis risque de nous l'être encore et que quand t'es flic faut ménager ses arrières.

— Voulez-vous goûter à votre tour aux charmes de Chère Razade ? me propose le vieux druide cireux.

— Je pense que ce sera pour une autre fois, cher ami, mademoiselle me paraît présentement comblée et ce que je pourrais ajouter à sa félicité lui semblerait dérisoire voire intempestif. Elle n'a même pas la force d'aller se refaire une honnêteté !

Il en convient. On se sert la louche. Tchao ! A demain morninge !

Direction, t'as deviné quoi ?

L'Agence Égyptienne de Presse, rue Adolf-Hitler (dont la mémoire de juificide est particulièrement honorée dans les pays arabes).

D'abord, y a un bail où sont punaisés différents journaux, des photos d'actualité et des affiches dont j'ignore les intentions vu qu'elles sont écrites en vermicelle. Au fond du hall, une double porte de verre, trop dépolie pour être au net, qui coulisse latéralement lorsqu'on marche sur le paillasson.

On pénètre dans une ruche. Au premier plan, un burlingue marqué Reception (en anglais ou en français, au choix).

Au-delà des téléscripteurs, des dactylos affairées, des mecs en bras de chemise téléphonant sur fond de vacarme.

Je me pointe à la Réception, tenue par une belle fille à la sombre chevelure séparée par une raie médiane et qui possède un point bleu tatoué au milieu du front. Cette concession faite à la tradition folklorique, elle est loquée à l'européenne, et plutôt bien.

— Bonjour, je lui gazouille. J'aimerais rencontrer votre directeur, M. Tuboûf Mafig, pour une communication de la plus haute importance.

Mon sourire la laisse de marbre, de buis, d'ivoire, de béton, voire de glace, encore que le climat d'ici ne se prête pas à cette dernière comparaison.

— M. Tuboûf Mafig est en voyage, répond-elle et ne rentrera que ce soir.

— Vous ne savez pas à quelle heure il sera de retour ?

— Non, car il rentre d'Allemagne et j'ignore l'heure de son vol.

— D'Allemagne ?

La manière qu'on se regarde Jérémie et moi !

Le dirlo de l'agence de presse était en Allemagne où se trouvait Kamala Safez avec les photos compromettantes ! J'aime ! Oh ! que j'aime donc !

C'est cela, l'harmonie, tu comprends ?

La gonzesse est du genre soucieux. J'ignore s'il existe une Gestapo en Syrie, si c'est oui, elle en fait sûrement partie.

Ce qui l'intrigue, c'est la présence de Mister Jérémie. Elle le situe diplomate africain, l'artiste. A cause de lui, elle nous prend en considération.

— M. Karâh Melmouh, l'adjoint de M. Tuboûf Mafig pourrait peut-être vous recevoir ? suggère-t'elle.

Je contropine :

— Impossible, c'est M. Tuboûf Mafig en personne que nous devons rencontrer. Pouvez-vous nous dire s'il habite dans l'immeuble, sinon nous indiquer son adresse privée ?

— Notre directeur n'habite pas ici et j'ai pour consigne de ne pas donner son adresse.

— Vous avez parfaitement raison de respecter les consignes, mademoiselle, elles sont très utiles, surtout dans des gares.

Là-dessus, je m'incline et demitoure (du verbe du 1er groupe demitourer).

Dehors, M. Blanc soupire :

— Tu sais où tu vas le pêcher, toi, ce bonhomme ?

Yes, sir, et si la Chère Razade ne t'avait vidé le cerveau en même temps que les burnes, tu le saurais également.

— Ben dis-le !

— A l'aéroport, voyons ! Le vol en provenance d'Allemagne, mon vieux phacochère ! Il nous suffit d'aller l'attendre à l'arrivée.

L'Attila des jeunes Britanniques intégrés en Syrie se mord les lèvres.

* * *

— C'est lui !

J'opine. Pas d'erreur possible. L'homme qui s'avance vers les services de police est bien celui des photos licencieuses. Grand, il ressemble un peu au colonel Nasser. Il porte un costar d'alpaga bleu, une chemise à col ouvert rayée bleu et blanc et tient sur son bras un manteau de cuir doublé de fourrure dont il n'a plus que faire à Damas.

Les formalités flicardières achevées, il se dirige carrément vers la sortie, ayant pour tout bagage une valoche de cuir identique à la mienne.

Nous avons arrêté un petit plan d'intervention, M. Blanc et bibi, aussi l'abordé-je seul.

— Monsieur Mafig ?

Il se retourne sans s'arrêter d'arquer et me file un regard surpris.

Tellement surpris, même, que je tique. M'aurait-il rencontré lors de mon premier séjour à Damas ?

— Vous désirez ?

A cet instant, une super-somptueuse fille se précipite sur lui. De la déesse surchoix, espère ! Longs tifs blonds, yeux clairs, visage angélique.

M'est avis qu'il ne brosse pas que les produits de la ferme, Tuboûf ! Il se laisse aller également dans le septentrional. Si cette môme n'est pas scandinave c'est qu'elle est allemande, voire polak, ce qui se pourrait fort bien vu ses pommettes remontées.

Gêné, il lui roule une rapide galochette de bienvenue et lui murmure :

— Un instant, Amour bleu !

Amour bleu est docile puisqu'elle s'éloigne de deux pas.

— Vous désirez ? réitère le dirlo de l'Agence.

Vous parler, monsieur Tuboûf Mafig, assez longuement, et le plus rapidement possible.

— Qui êtes-vous ?

— Un ami de cette pauvre Kamala Safez.

On ne peut pas prétendre qu'il fait la grimace, mais enfin, l'expression qui lui vient le fait davantage ressembler à la photo du monsieur posant pour un laxatif qui va avoir raison de cette sale constipation chronique dont il souffre qu'à celle de l'heureux gagnant du loto.

— Vous voulez dire la chanteuse ? murmure-t-il.

— Exactement. Celle qui est morte dans l'attentat du cabaret Les Délices à Berlin-Ouest. D'où vous arrivez, n'est-ce pas ?

Un léger temps.

J'ajoute :

— J'ai des choses terriblement importantes à vous communiquer.

— Voulez-vous demain, à mon bureau ?

— Je préférerais tout de suite, chez vous !

— Mais il est vingt-deux heures !

— Justement, nous ne serons pas dérangés.

— C'est que, comme vous le voyez, je suis attendu.

— Votre avion aurait pu avoir une heure de retard, objecté-je avec le sourire épanoui de l'homme candide, pourquoi ne pas me l'accorder ?

Il hésite, puis :

— Un instant !

Il va à la merveilleuse blonde, lui prend le bras et l'entraîne derrière un kiosque à journaux, fermé étant donné l'heure tardive. Leur converse ne dure pas longtemps ; il revient, toujours flanqué de la déesse.

— C'est bon, venez ! dit-il. Je ne fais pas les présentations puisque vous ne vous êtes pas nommé.

— Je m'appelle San-Antonio.

— En ce cas, voici Mlle Gloria.

La fée des aéroports me dévoile son service trente-deux pièces en ordre de marche, étincelant comme la vitrine de chez Cartier à Noël.

— Navré de perturber vos retrouvailles, je leur dis-je, mais quand le travail commande… Vous avez une voiture ?

— Oui, répond la môme.

— Moi pas, vous voulez bien que je monte avec vous ?

— Comment rentrerez-vous ? demande Mafig, j'habite très en dehors de la ville.

— Ça n'est pas un problème, éludé-je.

Sa tire, à la greluse, est une Porsche blanche décapotable et pour me lover à l'arrière je dois prendre mes jambes à mon cou au sens propre du terme.

Elle opère une décarrade en bourrasque qui vous colle les rognons au dossier. Je veux bien que, dans ce patelin et à pareille heure, la circulation soit plus fluide que le corsage de la reine Babiola, n'empêche que tu me filerais une noisette dans le fion, t'aurais un litre d'huile fastoche !

Elle y va plein la caisse, Gloria. Opérant des queues de poiscaille vertigineuses pour éviter un cycliste sans lumière ou un péquenot sur son âne.

On contourne Damas. Elle a branché sa sono comme le font, dès qu'ils se posent dans leur caisse, tous les jeunes d'aujourd'hui, et l'appareil nous viorne un groupe rock d'une rare férocité, ce qui nous dispense de causer.

La route file en direction du Liban. Lorsqu'on a parcouru une douzaine de kilbus à vue de nez, la conductrice oblique à droite et ralentit pour monter un chemin cahoteux bordé de palmiers des deux côtés. Cette voie escalade les premiers contreforts de l'Anti-Liban et nous amène à un plateau arborisé où s'étale une urbanisation de luxe : grappe de villas blanches destinées à des personnages importants.

Celle de Tuboûf Mafig est la seconde en partant du début, comme dirait Alexandre-Benoît le Gros. Elle est d'importance moyenne mais comporte toutefois dans sa pelouse un trou carrelé qu'on peut qualifier de piscine sans trop se faire traiter de menteur.

La môme blonde laisse sa tire devant le perron et nous entrons ; j'espère que M. Blanc qui nous suit de loin, au volant d'une charrette de louage, n'aura pas trop de mal à retapisser la Porsche.

Une vieille domestique arabe, obèse et presque aveugle, attend, assise à côté de la porte sur un coussin de cuir. A notre venue elle se dresse en ahanant et lance une diatribe à Tuboûf qui répond brièvement. Cette grosse vieillarde est du genre nounou qu'un homme du Sud plus ou moins nanti traîne toute sa vie dans son univers familier, même après qu'elle est inapte à tout travail, ce qui est bigrement gentil, moi je trouve ; que merde, c'est ça les vraies valeurs !

La grosse aveugle sent un peu le rance et l'huile d'olive. Elle a le regard laiteux, strié de filaments gerbants. Je lui dis bonjour madame, en passant devant elle, mais elle cause que l'arbi et, comme moi, excepté zob et salamalec, j'en bonnis pas un iota, nos relations tournent court.

On est en plein dans une casa orientale, avec des trucs en stuc à foison, des mosaïques, des amoncellements de coussins, des tables basses en cuivre martelé et des armes damasquinées (ici, tu penses !) qui feraient mouiller un collectionneur.

La fille blonde s'esbigne sans un mot, la grosse aveugle va préparer du café à tâtons et nous deux, Mafig et moi, on se met à faire du rase-mottes avec nos miches sur des coussins brodés d'arabesques d'or et d'argent.

— Je vous écoute, déclare mon hôte.

— Il s'agit d'une affaire passablement embrouillée, dis-je. Je suis commissaire principal à Paris. Le 2 janvier, j'ai reçu à mon domicile, un appel téléphonique qui m'a incité à sauter dans le premier avion pour Damas où j'ai passé 5 jours. Dans l'avion du retour, j'ai été victime d'une hallucination qui m'a incité à ouvrir en vol la porte de l'appareil, ce dont heureusement, l'équipage m'a dissuadé. Imaginez-vous, monsieur Mafig, que je n'ai pas gardé le moindre souvenir des raisons de ma venue en Syrie, non plus que de ce que j'y ai fait. Vous ne pouvez savoir combien il est obsédant pour un homme d'être privé de 5 jours d'existence. Je me perds en conjectures et une sinistre angoisse me taraude. Alors je suis revenu ici pour tenter de récupérer ces 5 jours perdus. Drôle d'aventure, n'est-ce pas ?

— Très singulière en effet, avoue sans jambages le patron de presse. Cela dit, je ne comprends pas pourquoi vous faites appel à moi, monsieur le commissaire.

Il paraît sincèrement étonné.

— Les circonstances, dis-je.

— Metz-Angkor ? soupire Tuboûf Mafig.

— Vous pensez bien que mes services et moi-même avons ouvert une enquête. Nous avons découvert que, juste avant d'avoir ces fâcheuses velléités dont je viens de vous parler, une jeune femme m'a adressé la parole dans le Damas-Paris. La personne en question n'était autre que miss Kamala Safez, votre vedette égyptienne. Je suis allé la voir dans le cabaret où elle se produisait et où elle devait périr quelques minutes après notre entretien dans des circonstances que vous ne pouvez ignorer puisque vous étiez vous-même à Berlin.

— Surprenant, surprenant, dit mon vis-à-vis, mais je ne vois toujours pas ce que je…

— Vous étiez un ami de Kamala Safez, n'est-ce pas ?

— Ami, non. Je l'ai seulement rencontrée dans des soirées et des galas.

— Vous donnez des galas dans votre chambre à coucher, monsieur Mafig ?

Là, il mauvaise :

— Qu'est-ce que c'est que ces sous-entendus ?

— C'est tout sauf des sous-entendus, assuré-je.

Le moment est venu de lui déballer les photos éducatives trouvées dans la chambre de Kamala.

Putain, ce soubresaut ! En voyant le lit vide, il le devint ! comme disait mon Ponson (1) à nos voleurs.

Il panique à mort, Mafig.

Regard effaré aux photos, puis regard circulaire, mais nous sommes seuls.

Il a un geste puéril il chope les images et les place à la renverse.

— Si vous les voulez, gardez-les, proposé-je, nous en avons tout plein d'autres à la police !

— Vous venez me faire chanter, bégaie-t-il à voix basse, ce qui n'est pas incompatible.

— Chanter, non : simplement parler, monsieur Mafig.

— Mais parler de quoi ?

— De moi ! J'ai été la victime d'un sacré coup tordu dont je n'aurais jamais cru qu'il fût réalisable. Je veux la vérité : elle me concerne ! J'y ai droit ! Vous, à cause de ces photos et de votre voyage à Berlin coïncidant avec la mort tragique de la petite Safez, vous vous trouvez sur un drôle de toboggan. A Paris, on travaille dur sur votre cas. Que les autorités syriennes et les autorités berlinoises reçoivent un tirage de ces œuvres d'art, avec, en prime, un envoi cadeau à vos P.D.G. du Caire et vous aurez un bel avenir derrière vous ! Je suis sûr, connaissant la pudeur arabe, que ce genre de photos vous fera tricard à vie.

— Mais qui les a prises ? Et comment ? lamente le pauvre gus.

— C'est à vous de répondre, pas à moi. Essayez de vous remémorer les circonstances de ces petites régalades et vous trouverez sans mal de quelle manière vous avez été photographié à votre insu. Cela s'est passé chez la fille, je suppose ?

— En effet.

— Glace sans tain, la vieille recette, toujours aussi efficace ! Elle vous aura probablement demandé de laisser la grosse lumière parce qu'elle trouvait la chose plus excitante ainsi ?

— C'est vrai.

— Vous n'êtes pas le premier pigeon qu'on compromet pour avoir barre sur lui. Parlez-moi de ce voyage à Berlin.

Il est dans un triste état, le journaliste ! Il a rapetissé d'au moins vingt centimètres, perdu vingt kilos, pris cent rides et ses tifs ont blanchi. D'emblée je le situe cave en plein, Mafig. M'étonnerait qu'il soit autre chose que victime dans cette affaire.

— Eh bien… Kamala m'a appelé de Berlin pour me dire que je devais la rejoindre sur-le-champ, qu'il y allait de ma situation, de mon honneur, peut-être de ma vie…

— Arguments valables, Votre Honneur.

— Elle était si alarmante, si pressante, que je suis parti aussitôt. Seulement, quand je suis arrivé à Berlin, la boîte venait de sauter et mon amie était morte. J'ai compris qu'en effet il se passait des événements terribles, j'ai pris peur et suis rentré aussitôt.

— Vous pouvez m'indiquer la date et le numéro de votre vol à l'aller.

— Tenez ! j'ai encore le billet sur moi.

II me tend le titre de voyage. D'un coup d’œil je pige qu'il a dit vrai et qu'il est bien arrivé à Berlin après la mort de Kamala Safez ; à moins, bien entendu, qu'il ait traficoté son voyage et pris un vol le jour d'avant, ce qui me paraît duraille et aisément découvrable.

J'empoche son bifton. A vérifier.

Ce mec, il est rincé comple t ! Je suis sûr que son calbute nêest plus regardable ! Dans l'état qu'il se trouve, la belle Scandinave blonde risque de se faire un solo de banjo cette nuit en guise de troussée héroïque. Je le vois mal partant pour les banderies mongoles, l'apôtre, après une surprise de ce calibre. quand t'as le mental à ce point dévasté, t'assures plus les livraisons, Gaston !

Alors que je suis venu le trouver pour lui tenir la dragée haute, me voilà empli de compassion à son égard.

— Dites-moi, Mafig, avez-vous de la fortune ? Répondez-moi franchement et sans crainte, je n'en ai pas après votre osier.

— Non, dit-il. J'ai une bonne situation, certes, mais excepté une petite maison dans la banlieue cairote et une voiture, je ne possède aucun bien. Ici, je suis logé par l'agence.

— Donc, ce n'était pas de l'argent qu'on attendait de vous en préparant ces documents compromettants.

— Sûrement pas.

— La petite Safez vous a-t-elle fait allusion à quelque entreprise plus ou moins foireuse qui requerrait votre concours ?

— Jamais !

— Vous en êtes bien certain ?

— Je le jure sur la mémoire de mon père !

— Et cependant, dis-je, c'était bien pour vous proposer un marché qu'elle vous a fait venir à Berlin.

Malgré son intense désarroi, il parvient à réfléchir et acquiesce.

— Oui, probablement ; ces photos le donnent à penser.

— Vous ne voyez vraiment pas de quoi il pourrait s'agir ?

— Non, vraiment pas.

— Il est probable qu'elle n'a été qu'une auxiliaire dans l'aventure.

— D'autres tirent les ficelles. Ces autres ne vous lâcheront pas et bientôt récidiveront. Ils possèdent les négatifs, ne l'oublions pas.

Tuboûf se tord les mains.

— Seigneur ! il exclame en anglais (s'agit-il d'Allah ou du Christ, faudrait savoir).

— Arrivons-en à la question qui m'intéresse : c'est-à-dire à moi ! Vous m'avez déjà vu, n'est-ce pas ?

II lève ses pauvres yeux de chef d'hagard jusqu'à ma personne et a un mouvement affirmatif de la tronche.

Je l'aurais parié. J'ai compris, lorsque je l'ai interpellé à la raie au porc, que ma frite ne lui était pas inconnue.

— Quand nous sommes-nous rencontrés ?

— A vrai dire, nous ne nous sommes pas rencontrés, disons que je vous ai aperçu.

— Où et quand ?

— A l'ambassade d’Égypte, lors du gala où justement Kamala Safez s'est produite. Vous vous teniez embusqué sur la terrasse en compagnie d'un type qui vous désignait quelqu'un de l'assistance. Vous étiez derrière des plantes vertes en bac qu'on avait amenées là pour décorer Le buffet extérieur. Moi je bavardais avec un confrère tunisien. Mon attention a été attirée par votre manège à l'homme et à vous : visiblement, il vous parlait d'une personne de l'assistance.

— Vous avez essayé de voir de qui il était question ?

— Oui, mais il vous désignait un petit groupe d'une demi-douzaine de personnes et je n'ai pu déterminer laquelle vous intéressait.

— Il y avait des personnalités parmi ce groupe ?

Il hoche la tête.

— Je ne me rappelle pas. A vrai dire, ça s'est opéré presque distraitement. Je vous ai vu en train de repérer quelqu'un, je me suis retourné… Tout en continuant la conversation. Ça n'était pas important à mes yeux. Je me suis souvenu de vous parce que vous êtes européen et que vous aviez l'air de vous dissimuler.

— Et celui qui me désignait une personne, vous le connaissiez ?

— Non.

— Quel genre de type était-ce ?

— Arabe, la cinquantaine, corpulent. II portait des lunettes teintées et il était en smoking, alors que vous, vous étiez en costume de ville.

— Et après ?

— Ben, après : rien. La soirée s'est poursuivie, je ne vous ai plus revu et si j'ai croisé votre interlocuteur, je n'y ai pas pris garde.

Je donnerais la main de ta petite amie à couper que Tuboûf Mafig est sincère, qu'il s'efforce de jouer franc-jeu avec ma pomme. L'émotion que je lui ai causée tout à l'heure n'est pas prête à se dissiper.

— Maintenant, je voudrais vous poser une question hors antenne, reprends-je ; tellement idiote qu'elle m'écorche les cordes vocales : existe-t-il dans ce pays des envoûteurs ? C'est-à-dire des gens capables de contrôler la volonté d'un individu normal et de le programmer pour lui faire accomplir des manigances marginales ?

Mafig, malgré son état nerveux, parvient à m'offrir un pauvre sourire d'hépatique sur le déclin.

— Depuis toujours, dans nos pays, certaines gens passent pour détenir des pouvoirs plus ou moins surnaturels. Les jeteurs de sorts et autres marchands de tisanes magiques sont légion, mais comme toujours, ils se rencontrent seulement dans le bon populo crédule.

— Donc, vous n'avez pas d'hypothèses valables à me proposer qui expliquerait ma mésaventure ?

— Ça, non, je regrette.

Il attend un instant puis soupire :

— Qu'allez-vous faire avec ces photographies ?

Les brûler ! dis-je, magnanime, en mettant le projet à exécution dans un énorme cendrier d'albâtre.

Je ne risque pas grand-chose à détruire ces tirages : M. Blanc en a plein ses poches ! Mon geste réconforte quelque peu Tuboûf Mafig.

— Voyez-vous, reprends-je en regardant s'élever la flamme, je pense que nos intérêts sont plus ou moins liés et que chacun de nous peut beaucoup pour l'autre. Essayez d'apprendre qui est le type en compagnie duquel je me trouvais à l'ambassade d’Égypte, et prévenez-moi si les gens qui vous ont fait aller à Berlin vous contactent ; je suis au Vahadache Hotel.

Je me lève, ce qui n'est jamais aisé quand on est à croupetons avec un simple coussin de soie sous les meules, et lui tends la main.

Il me la presse avec presque effusion.

— Dites, commissaire ! Vous pourriez déjà me rendre un service ?

C'est poilant, mais je sais déjà ce qu'il va me demander. C'est un truc que je prévoyais confusément.

— Avec plaisir.

— Cela vous ennuierait-il de retourner à Damas avec Gloria ? Ce que vous venez de m'apprendre me coupe tous mes moyens, or c'est une fille qui ne se contente pas de promesses.

— Qu'allez-vous lui dire pour la congédier ?

— Une partie de la vérité : que vous venez de m'apprendre une très mauvaise nouvelle et que j'entends rester seul.

Ils sont pas tellement galants, je trouve, les copains arabes. Eux, les gonzesses, c'est kif la table. Après la jaffe, ils rotent un grand coup et ils se cassent.

Note que je les critique pas. Ça va pas dans le sens de l'affranchissement de mémère, mais ça rend l'existence plus cool ! quand je vois tous ces tordus qui se font porter avec leur brancard !

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