Assise sur la margelle du faux puits d’où aucune vérité à poil ne sortira jamais, mais qui met une touche rurale dans notre jardin banlieusard, Félicie me regarde clouer du grillage sur un cadre de bois.
— Tu te débrouilles très bien, mon Grand, assure la chère femme, pourquoi dis-tu toujours que tu ne sais rien faire de tes dix doigts ?
Elle déteste mes autocritiques, M’man. Son Antoine, elle le veut rayonnant de toute sa gloire, sans taches ni ébréchures, fleur de coin comme on dit en numismatique.
Je recule pour juger de mon œuvre. Blotti dans l’angle formé par le mur mitoyen et notre pavillon, le poulailler que je suis en train d’achever n’a pas mauvaise allure. Coiffé d’une toile goudronnée qui scintille au soleil, il sent le bois blanc et la colle forte.
— Les poules me tiendront compagnie quand tu ne seras pas là, poursuit Félicie ; que pourrais-je bien choisir, comme race, à ton idée ?
Les élevages modèles d’Évariste Plantin l’on terriblement impressionnée, cette chérie.
V’là trois semaines qu’on débat la délicate question. La table de la salle à manger est garnie d’opuscules édifiants qui s’intitulent : Ma Basse-cour, Comment construire un poulailler, Mes œufs et moi, Je suis fermière, etc.
M’man hésite. À tout bout de champ elle chausse ses lunettes à monture de fer et réempare un des bouquins. Elle lit attentivement certaines pages qu’elle sait déjà par cœur, repose la brochure et soupire.
— Ça dépend de ce tu attends de ta volaillerie, M’man. Si c’est seulement des œufs, y a pas à hésiter : achète des bresses-noires, seulement elles ne valent pas grand-chose pour la bouffe. Je crois qu’il te faudrait du poulaga double usage : croque et ponte, genre Leghorn.
M’man opine. Ce qu’elle attend de moi, ça n’est pas un conseil, mais une décision.
— Tu dois avoir raison, mon Grand. De toutes manières nous irons ensemble les acheter, quai de la Mégisserie, n’est-ce pas ?
— Tu parles !
J’sais bien que ça ne rime à rien nos supputations et qu’on se ramènera avec quelques bestioles abracadabrantes, style poulet d’Inde mité, uniquement parce ces animaux nous auront apitoyés dans leurs cages chez les oiseleurs. Tout ce que je peux vous dire, c’est que les poularduches qu’on ramènera seront heureux comme des coqs en plâtre ! Ça risque pas que Félicie leur torde le cou. Ils clamseront de vieillesse, c’est couru.
— Alors, ça se termine, ce poulailler ? lance une voix, depuis des hauteurs…
Je me retourne. Le buste de M. Langrené, notre voisin, surplombe le muret sommé de tuiles creuses. Un brave homme, M. Langrené. Tranquille, furtif, retraité depuis des années de je ne sais quelle vague compagnie d’assurances. Il existe entre une épouse infirme et un chien qui ne peut plus se traîner à force de vieillesse. C’est le chien qui pleure et l’infirme qui aboie. Toujours à héler le malheureux mari pour qu’il vienne lui remonter son oreiller ou qu’il lui passe ses friandises. Et lui, gentil une fois pour toutes, s’exécute sans jamais rechigner. Il a l’air heureux de vivre pour quelqu’un d’autre. Sa mémère, je crois bien qu’il l’aime, d’un vrai amour à côté duquel celui de Roméo pour Juliette n’était qu’une chanson de Tino Rossi. Sa seule distraction, à M. Langrené, c’est le jardinage. Les plus belles tomates du quartier, les premières fraises, les roses les plus plantureuses, c’est chez lui qu’on les trouve.
— Terminé, réponds-je, manque plus que les locataires !
— Vous pensez prendre un coq ? demande-t-il.
On n’a pas encore potassé la question. Un coq, dans une mini-basse-cour, c’est presque une bouche inutile, vu que les œufs éventuels, on ne les fera jamais couver.
Le vieux voisin essuie son front ridé d’une main terreuse.
— J’aimerais bien entendre chanter un coq, le matin, nous dit-il avec un bon sourire d’excuse, ça ferait joyeux, au milieu de ces immeubles.
Il a un geste puni pour nous désigner les grands ensembles qui nous cernent. Avec nos pavillons microscopiques, on a l’air de deux pêcheurs dans leurs barques au milieu d’un port bourré de formidables paquebots. C’est étouffant. On en est réduit à conserver le regard baissé pour ne pas affronter ces monstrueuses falaises criblées de fenêtres curieuses.
— On va peut-être en prendre un, hein, M’man ? promets-je évasivement.
Mais Félicie essaie d’être pratique !
— Vous savez, monsieur Langrené, un coq ne servirait à rien car je ne compte pas faire l’élevage. J’ai juste envie de deux ou trois poules pour les œufs coques et la compagnie.
— C’est pourtant bien joli, des poussins, assure le vieillard, il n’y a rien de plus beau au monde.
Il a un sourire mélancolique.
— Notez bien qu’à notre époque, on se demande jusqu’à quand elle va être assurée, la reproduction des espèces… Je suis convaincu que leurs saletés atomiques ont tout détraqué, y compris le règne animal. Vous avez lu les journaux, ce matin ?
— Pas encore, répond Félicie.
— Dans le mien, on raconte qu’il n’y a pas eu une seule naissance depuis près d’un an dans une agglomération de la banlieue de Londres. Pas une, sur une population de dix mille habitants, c’est insensé, non ? Il paraît que les Anglais paniquent…
Mon marteau me tombe de la main et me réveille le gros orteil qui somnolait dans un vieux mocassin éculé.
Il suffit d’une phrase, innocente en apparence, pour, des fois, vous faire choir sur la coloquinte, en plus d’un marteau, un Himalaya de pensées vagues, d’idées confuses, de sentiments évasifs et de sensations informulées… J’avais dans mon sub tous les ingrédients susceptibles de fournir un sacré mystère, seulement ils restaient autonomes. Fallait un coup de cuiller à pot pour les mélanger. Un précipité vient de se former. Hop ! la bavette magique du vieux voisin à réussi le phénomène de la catalyse. Vous êtes là, peinard, dans votre petite crèche banlieusarde, à fabriquer un poulailler, et puis une réflexion tombée d’un muret vous bouscule les méninges…
Une ville de dix mille habitants sans une seule naissance depuis douze mois ! En Angleterre ! Je revois le cousin Évariste la première fois, à la terrasse du bistrot, près du groupe scolaire de Marie-Marie… Les gens des communes avoisinantes commencent à se ficher de nous et à traiter nos hommes d’impuissants, déplorait m’sieur le maire ! M’sieur le maire qui s’est jumelé avec des Angliches, justement ! Et dans la commune duquel un meurtre a été perpétré, pendant la visite des dits anglais, sur la personne du conseiller municipal qui, précisément, s’en fut négocier le jumelage outre-manche. Pour ma cervelle de poulardin, ça compose une fresque, tout ça… Une chouette bande dessinée en couleurs !
— Qu’est-ce que tu as, Antoine ?
— Je reviens tout de suite, M’man !
Elle doit me croire atteint de dysenterie, ma Félicie, à la manière que je cavale vers la maison !
Dans les lointains, la voix aigre de la mère Langrené trompette un retentissant :
— Ernest ! La bassine !
— J’arrive, mon trésor bleu ! lui rétorque son guerrier fougueux…
Quatre à quatre je grimpe dans ma chambre et fonce droit à ma garde-robe. Voyons, quel complet portais-je, dimanche dernier ? Le gris clair, en soie sauvage, je crois bien… Je fouille les poches du vêtement. Tout de suite je mets la paluche sur la feuille de papier trouvée dans la chambre du sieur Assombersaut.
Pas très honnête de sucrer ce document, je sais. Peut-être ai-je privé mes collègues versaillais d’un indice précieux ? Mais c’est plus fort que moi : j’ai un côté pie-voleuse dans ces cas-là. Je deviens cupide comme un acharné collectionneur. Le comble, c’est que je n’y ai plus pensé ensuite, à ce papelard…
Un éléphant, ça trompe.
Plus que le texte ahurissant, l’écriture avait éveillé mon intérêt. Pourquoi ? Parce qu’elle n’est pas française. Bien droite, avec le « r » qui ressemble à un « v », c’est une écriture typiquement anglaise. Je ne suis pas graphologue, mais j’en mettrais ma retraite à couper.
Conclusion — peut-être hâtive — : des Anglais sont mêlés à cette surprenante histoire de dénatalité.
Je débitoune le téléfon pour tuber au Vioque. Dans les grandes expectatives, il est le suprême recours, Pépère. Le Sage, avec un « S » majuscule.
Le standard me demande d’attendre un chouïa vu que le ratissé du mamelon est en ligne. Pendant que je poireaute, v’là M’man qui radine dans ma chambre, un baveux à la main.
— Tiens, mon Grand, fait-elle en me tendant son Parisien, je crois que c’est cet article qui t’intéresse. Pas folle, ma mother, hein, les gars ? Elle le connaît sur le bout des doigts, son fiston.
Je dépose une bise reconnaissante sur la douce main qui me présente l’imprimé et je lis : Étrange cas de stérilité collective dans la banlieue de Londres. La charmante localité de Swell-The-Children, dans le Comté de Pédock est, depuis bientôt un an, victime d’un phénomène de…
— Allô ? girouette la voix du Dabe !
— Ici, San-Antonio, monsieur le directeur, pourrais-je vous voir immédiatement ?
Ça ne paraît pas l’enthousiasmer.
— Immédiatement ? murmure-t-il en homme ayant d’autres chats à caresser.
— Tout ce qu’il y a d’immédiatement, m’obstiné-je.
Les employés municipaux d’Embourbe-le-Petit ont déjà désenguirlandé, délampionné, désestradé, démât-de-cocagné le patelin, et la localité est redevenue un bourg tranquille, prostré dans la chaleur de l’été.
La ferme du maire a fière allure dans le soleil. C’est une construction cossue, en pierres apparentes au milieu d’un vaste verger. Disséminées entre les arbres fruitiers, on aperçoit des baraquements blancs, garnis de grillage : les poulaillers de l’éleveur.
J’arrête ma guinde sur l’immense terre-plein cerné de granges et m’avance vers la maison. Comme je gravis les quatre marches et demie du perron (c’est la demi-marche qui fait se casser la figure aux inhabitués) j’entends une voix de dame murmurer d’un ton un peu plaintif :
— Y te semble pas qu’arrive quéqu’un, cousin ?
— Mais, non, ma gosse, t’es comme Jeanne d’Arc, riposte l’organe essoufflé de Bérurier.
Je me hasarde dans la vaste cuisine-salle à manger de la ferme, pour découvrir un spectacle d’un grand intérêt érotique. Soucieux de respecter la vérité sans offenser la morale, je vais néanmoins, avec la science et la conscience professionnelle que vous savez, essayer de vous le décrire.
Une dame en qui je reconnais l’épouse d’Évariste Plantin est renversée sur la solide table de réfectoire trônant au milieu de la pièce. C’est une gaillarde d’une quarantaine d’années (pas la table : la dame !) dodue, velue et biscoteuse. Elle a une trogne marquée de vermillon aux pommettes, des cheveux courts et frisottés en bouclettes si serrées que sa chevelure ressemble à la recharge d’un O’ Cédar. Elle tient ses jambes de ses deux mains pour leur conserver la position en « V » chère au regretté Churchill (seulement lui, il faisait le « V » avec ses doigts), et regarde dans ma direction de ses grands yeux aussi bovins qu’exorbités. Béru occupe une position aussi verticale que perpendiculaire à celle de la dame.
— T’avais raison, y venait quéqu’un, halète Béru, heureusement c’est que mon pote San-A.
Il cause sans cesser de fonctionner.
— Bonjour, monsieur, me gémit la mairesse.
— Mes hommages, chère madame, je lui réponds, j’espère que je ne vous dérange pas ?
— J’aime mieux que ça soye vous qu’Évariste, affirme-t-elle, vous allez dire qu’on abuse ?
— Pensez-vous, faites seulement !
— C’est Alexandre-Benoît qui m’a prise en traître, ce sauvage ! glousse la dame besognée. T’en as encore pour longtemps, Alexandre ? Je commence à prendre des crampes sur cette table.
— Faut ce qui faut, quoi, merde ! répond le Roméo vacancier.
— Je vais faire un tour, décidé-je, pudiquement, bonne continuation, m’sieurdame !
Béru me stoppe !
— Éloigne-toi pas trop, San-A, de manière à faire le Vingt-deux pour si du monde viendrait !
— Je chanterai la Marseillaise en cas de danger, promets-je.
Je sors dans la lumière blanche et me dirige vers les poulaillers pour examiner leurs locataires. Ou a toujours notre problème de volailles à solutionner, M’man et moi, et ça m’intéresse de regarder le comportement des gallinacés d’Évariste. Je décide de visiter la construction la plus proche. Il y règne une certaine effervescence : les poules caquètent avec véhémence et l’on perçoit des bruits d’ailes violents comme des coups de battoir. Je mate à travers le panneau grillagé et j’aperçois Marie-Marie occupée à faire main-basse sur les œufs des dames cocottes.
— À quoi joues-tu ? la hélé-je.
Elle pousse un cri et lâche deux œufs qui se déguisent immédiatly en omelette.
— Antoine ! Tu m’a fichue la trouille, j’ai cru que c’était c’t’patate d’Évariste !
Elle évacue le poulailler avec une retroussée d’œufs dans le devant de sa jupe.
— Tu pourrais prendre un panier pour les ramasser, conseillé-je, car tu risques de les casser.
Marie-Marie me cligne de l’œil.
— T’es louf, Antoine, je les secoue en loucedé pendant que tonton Béru amuse la fermière.
— Quelle idée !
La môme hausse ses épaules de caille à peine emplumée.
— Y a pas plus pingre que mon supposé-tuteur ; on la pile ici. Alors pour se colmater les brèches, comme dit m’n’onc’, on bouffe des œufs. Des fois même, c’est un poulet qu’on se croque en douce, lui et moi.
« Viens-voir où qu’on fait la tambouille », invite la chapardœufs.
Elle me guide vers le bosquet voisin, sans cesser de couler des regards prudents en direction de la ferme.
— C’te carne d’Amélie est aussi grigouse que son bonhomme. Si qu’on l’écouterait, on claperait que de la salade ; j’m’demande comment qu’é se fait de la graisse, c’te grosse vache !
— Tu dis que Béru l’amuse pendant que tu fais ta ramasse ? insisté-je d’un ton troublé.
La gamine me virgule un sourire mal denté et secoue ses deux longues tresses terminées par des élastiques.
— Oh lui, tu le connais : y a pas plus sagouin que m’n’onc’. Comme par ailleurs, y a pas plus sagouine qu’Amélie, les deux font la paire, tu conçois ?
Nous pénétrons dans le bois. Presque à l’orée de celui-ci, s’élève une petite masure carrée, de faibles dimensions, dont le toit de guingois est sommé d’un drapeau de fer rouillé. Un ancien pavillon de chasse, probablement. Les ronces voraces en ont pris possession et Béru a dû se frayer un passage à coup de serpette, m’explique sa nièce, pour pénétrer dans la bicoque.
À l’intérieur, les murs sont dévorés par le salpêtre, les tuiles tombent du toit à chaque coup de vent. Pourtant, une cheminée subsiste encore : noircie et pleine de cendres récentes. Le Gros et sa pupille ont empilé du bois mort dans le fond du pavillon. Un vieil arrosoir crevé est suspendu au plaftard à l’aide d’une corde.
— Not’ garde-manger, me révèle la môme. À cause des rats, on flanque les provisions dedans.
Elle détache la corde et descend lentement le récipient. Il contient un pot de beurre, du lard salé, deux litres de pinard et un pain rassis.
— On passe de bonnes après-midis, tonton et moi, affirme la gosse. Aujourd’hui on t’invite.
Elle s’empare d’une vieille poêle et d’un saladier cassé que l’on a reconstitué avec du fil de fer.
— C’est moi que je prépare les omelettes, mais c’est m’n’onc’ qui les fait cuire. Il les aime baveuses… On s’écluse un litre de vin, ensuite il se couche sur le tas de bois et il roupille pendant t’esque je vais cueillir des fraises sauvages pour mon dessert personnel. Tonton, y préfère le camembert, y trouve que les fraises des bois sont trop minuscules pour sa grande gueule.
Elle s’affaire, en brave petite ménagère qu’elle est déjà. Les filles, elles l’ont d’instinct, le sens du foyer. À peine sevrées, elles sont capables d’élever un mouflet, de tenir une maison, de préparer la bouffe. Tandis que l’homme, lui, il doit tout apprendre. À part cogner sur son semblable, toutes les choses de l’existence lui sont étrangères. Faut qu’il potasse la manière de vivre bien à fond. C’est un empoté de nature. Il ignore tout de lui et de ce qui l’environne.
Je regarde Marie-Marie préparer le papier et le bois dans l’âtre ; casser ses œufs dans le saladier, les battre longuement, adroitement, à l’aide d’une fourchette aussi édentée qu’elle.
— Ta tante Berthe n’est pas ici ?
— Elle est restée au chevet d’Alfred, le coiffeur, qui se rétablit doucement. Dans un sens j’préfère vu qu’on s’estime mieux avec m’n’onc’.
Elle me désigne la pile de bois !
— Ben, assoye-toi, Antoine, c’est gentil d’être venu. J’espère que tu va rester un bout ici ?
— Ça m’étonnerait, moustique, j’ai du travail.
Elle sale le liquide glaireux résultant de son véhément malaxage, surprend mon regard attentif et rosit.
— J’sais à quoi que tu penses, Antoine !
— Vraiment ?
— Tu réfléchi à quand t’est-ce qu’on sera mariés, hein ? Tu nous imagines dans not’ appartement. Tu regarderas la téloche ou tu te prépareras ton tiercé pendant que j’accommoderai le frichti, pas vrai ?
Elle s’immobilise :
— Fais pas le c…, attends-moi, surtout ! C’est promis ?
— Juré !
— Tu verras que tu seras bien content d’avoir une femme jeune quand tu commenceras à prendre de la bouteille, Antoine, au lieu de te faire tarter avec une acariâtre toute fripée.
Je renifle de façon insistante, le sens olfactif soudain meurtri par une odeur déprimante.
— Tu ne sens pas ? je demande à la gamine.
Elle se met à pomper l’air énergiquement.
— Ben ouais, ça pue le vieux, quoi ! grommelle-t-elle, s’cuse-moi d’pas t’recevoir dans un palace !
— Doit y avoir une bête crevée dans le secteur.
— Tu crois ? C’est possible. Note que quand on s’est pointé ici, tonton et moi, on a trouvé une carcasse de serpent. Y restait juste la peau, et encore, trouée fallait voir comme !
L’odeur se dissipe par moment, puis se réaffirme, sournoise, capricieuse, au gré des courants d’air.
Une odeur de derrière les fagots !
Je mate le tas de bois sans rien découvrir d’insolite. Probable que ça émane de dehors, cette molle puanteur. Je sors pour une battue rapide autour du pavillon et reviens bredouille. Il suffit d’une souris morte pour empuantir tout un secteur.
— Alors, comment tu trouves not’ gentille hommasse ? lance la voix plantureuse du Vigoureux.
Il radine, en bras de chemise, la braguette mal boutonnée, les bretelles en délire, le chapeau rejeté loin derrière la tête. Il a l’air apaisé, satisfait et joyeux. Non : l’animal n’est pas triste après l’amour !
— J’te remercie pour ta surveillance, Mec, ricane l’Enflure, deux minutes après que t’eusses tourné le dos quéqu’un nous a poirés en flagrant du lit ; heureusement que c’était le facteur et qu’il se paie Amélie aussi, à l’occasion.
— J’espère que ça ne t’a pas court-circuité les effets, Gros ?
— Penses-tu ! C’était magistral. Sauf que sa marotte à c’te femme, c’est de choper son panard en te bousculant, façon « Grouille-toi, j’ai du lait sur le gaz ! » On se croirait avec une radasse d’abattage. Allez, vient grainer une porcif d’omelette pour ton quatre heures !
Vous me direz qu’il n’y a pas trente-six façons de préparer une omelette. Moi je vous répondrai qu’il y en a au moins deux : la normale et celle de Bérurier.
Il bloque sa poêle au-dessus des braises à l’aide de grosses pierres, puis il fait rissoler le lard en salivant. Pour lui, des morceaux de lard en train de cuire constituent un spectacle fascinant. Tout son individu participe.
Sa vue :
— C’est bath, non ? murmure-t-il.
Son ouïe :
— T’entends comment ça grésille, dis mon pote ?
Son odorat :
— Vingt Dieux, ce que ça pue bon !
Son sens tactile : il plonge le doigt sur les pourtours croustillants, comme on tâte un matelas neuf avant de se coucher.
Son sens gustatif enfin : il suce ses doigts gras, étudie l’émotion salivaire qu’ils lui apportent, un peu comme l’abeille doit tester la qualité du pollen qu’elle vient de déposer dans sa ruche.
En donnant le dernier coup de pinceau à la Joconde, Léonard de Vinci ne devait pas éprouver exaltation plus forte, enchantement plus suave, ni contentement plus cérébral.
Sa trogne rougeoie à la chaleur des braises. Ses yeux pleurent dans la fumée. Ah, Bérurier dans les brumes odorantes du bois grillé ! Bérurier abîmé dans les contemplations enchanteresses de la nourriture en train de s’accomplir. Quelle vision fortifiante ! C’est l’illustration suprême du spiritualisme ; le point de résurgence de la pensée, son embouchure, son delta, l’instant où elle s’étale, où elle submerge…
Saisis d’une conjointe admiration, Marie-Marie et moi regardons Béru déboucher de lui-même, dans toute sa majesté silencieuse. Son intellect glisse sur un fleuve de salive et lui coule sur le plastron. Son œil se dilate, se poche, s’éclaire, se magnétise, se haute-tensionne, se disjoncte, tant est forte la félicité, tant est intense la volupté qu’à la fin il abaisse ses paupières pour se purger la rétine par trop sollicitée, se la reposer, se la calmer, se la disponibiliser.
— On va pouvoir verser les œufs, chuchote-t-il à voix de médium.
Marie-Marie lui propose le saladier fêlé aux plaies duquel suinte du jaune mousseux.
— Tiens, m’n’onc !
— ’ci…
Il n’a pas dit « merci ». Deux syllabes eussent peut-être rompu l’hypnose. Il a bavé « ’ci ». Un bruit de vent dans les branchages… Les œufs battus et la graisse fondue viennent de se rencontrer. Ô, apothéose indicible ! Féerie de la nature amie ! Les voici qui se mélangent, s’accouplent, chantent, rigolent, rissolent, s’épaississent lentement dans la poêle. La fourchette vigilante du Gros s’active avec une hardiesse et une précision de chirurgien. Elle est omniprésente. Elle rassemble des liquidités et des viscosités, les unit, les encourage, les flatte, les entraîne dans une solidification crépitante ! Ah ! chante, et enchante, omelette béruréenne. Frémis, lardis, jaunis, beurris, dore !
— Enlevé c’est pesé ! décrète le Mastar.
Il retire la merveille du foyer.
— Je partage, bougez pas. Comme y a pas d’assiettes, on tortore dans la poêle.
Son partage, à vrai dire manque d’équité. Il ressemble au découpage de la chambre des députés après des élections post-barricadeuses. Lui s’octroie la tranche de l’Udéhère, il me refile celle de la fais-des-rations et réserve à sa pupille la tranche du pet est-ce U ?
— Je crois qu’elle est pas dégueu, murmure-t-il en attaquant séance (à la chambre) — tenante. Illico il se jaune-d’œufise les lèvres, le menton, le col de chemise avant de déclarer, la bouche pleine :
— T’es gentil de venir nous voir, Gars. Tu penses demeurer quèques jours ?
Je lui désomelette l’enthousiasme papillaire :
— Oh, non, Gros nous partons dans une plombe !
— Ah ! t’es pas venu seulabre ?
— Si, mais maintenant je ne suis plus seul ! Il avale sa fourchetée de melette au lard (et aux œufs).
— Ça t’ennuierait de m’espliquer ce dont tu causes ? demande l’Enflure avec déjà une pointe de souci dans l’intonation.
Je consulte ma montre (ce qui vaut mieux que de consulter un cancérologue).
— Il est quatre plombes, Mec, on prend l’avion de neuf heures pour Londres. Faut être à Orly quarante-cinq minutes avant le décollage. Une heure pour y aller, une demi-heure pour préparer ta valoche ; t’as largement le temps de déguster tes fœtus de poussin !
— Je suis en vacances ! gronde-t-il méchamment.
— Pour encore cent vingt minutes, oui, conviens-je.
Il se met à postillonner du jaune d’œuf.
— Enfin quoi, b… de Dieu ! véhémente-t-il ! C’est pas croyable qu’on pusse pas se ctroyer quéque jours de chaise longue sans que tu vinsses à la relance ! La prochaine fois, je me casse sans moufter à Pelléas-les-Flots ou à Seins-trop-prêts, et pour me retrouver vous pourrez vous l’arrondir au compas, mes monstres ! Ma parole, vous me prenez pour vot’ tête de truc ou pour votre bouc commissaire !
— Ton omelette va être froide, tonton ! avertit charitablement Marie-Marie !
— Et ta sœur, elle est froide ? hurle le Mugissant. Me dépoter de mes vacances pour m’emmener chez les rosbifs ; c’t’encore une idée à toi, dis : pelure ! Juste comme on vient de toucher un soleil de Côte d’Azur, M’sieur espère que je vais aller me miter les bronches chez les pébroques-men ! Tu veux que je te dise, San-A ? Mon c… ! T’as compris : mon c… ! Vas-y sans moi dans les brouillards de la Vistule !
— Tamise, rectifié-je, impassible.
— Qu’est-ce qu’elle a ma mise ? vocifère le Gros ! Je suis équipé vacances et si ça te défrise mets-toi des bigoudis !
Sa déclaration est si vibrante que des brindilles de paille et des fétus de bois vermoulu pleuvent du plaftard sur l’omelette.
— Maintenant que tu as piqué ta crise du lion réveillé, Gros, bouffe en silence et ouvre en grand tes écoutilles.
Son œil sanguinolent s’éteint progressivement. Personne mieux que moi ne sait dompter un Béru en colère. Plus il tonne, plus je parle bas, plus sa voix se cuivre, plus la mienne se veloure. Il finit par s’écraser mollement tandis que sa nièce rit sous cape.
— Où en es-tu de ton enquête ? demandé-je négligemment.
— Quelle enquête ?
— Celle que tu devais mener en un temps record à propos du meurtre d’un certain Assombersaut ?
— Opfhh ! répond-il, soudain douché, en colmatant le principal de ses orifices avec une tranche d’omelette.
— Tu avais affirmé pouvoir arrêter l’assassin le jour-même ; qu’en a-t-il été, grosse Gonfle ?
— Il en a t’été que je sus en vacances et que je vais pas me surmener le chou pour faire le turf des collègues de par ici, sans blagues !
— Grande gueule, vas !
— Eh quoi, grande gueule ! riposte l’Accablé en crépitant des molécules d’œufs. J’ai paré au plus gros, seulement ici c’est déjà la parpagne, mon pote : motus et bouche cousue ! Pour les faire causer, ces branques, faudrait les pendre par les pinceaux.
— Qu’entends-tu par avoir paré au plus gros ?
— Ben, j’ai interrogé le gus qu’a découvert le corps.
— Même qu’y a cassé quatre dents, ouvert la pommette et décollé une oreille en le questionnant, glousse Marie-Marie.
— Toi, la pie borgne, mets-y une sourdine ! rebuffe Bérurier.
La gosseline maugrée et se met à chantonner J’ai du bon tabac, chanson qui, en l’occurrence, est empreinte d’un certain sous-entendu, vous en conviendrez[8].
— Ensuite ? insisté-je inexorablement.
Pépère poursuit sa mangée triomphale. Ça lui dégouline des babines. Il lui en échappe des morcifs qu’il réembouche d’un coup de doigt preste.
— Ensuite j’ai voulu interroger la souris du défunt, reprend-il. Tu sais qu’elle est dentiste. Une femme blonde, avec des flotteurs, qui annoncent son arrivée longtemps à l’avance, bref, de la personne très confortable. J’suis été la questionner. Elle m’a reçu entre deux lourdes vu qu’elle soignait une urgence, parce que si tu te souviendrais : elle est dentiste.
— Tu lui as annoncé la mort de son jules ?
— Textuel.
— Sa réaction ?
— Elle s’est évanouie. Y a fallu que sa vieille bonniche lui bassinasse la tronche au vinaigre d’alcool comme dans les romans de l’ancien temps.
— Ensuite ?
— Elle a demandé des détails, des esplications. Elle voulait le voir le gars Moïse. On a pris rancard au domicile du cujus pour après qu’elle aurait fini d’effeuiller son urgence : un vieux cureton avec des dominos de cheval dont une ratiche faisandée embistouillait le clapoir. Je l’ai attendue dans la crèche du crime, seulement cette carne-là n’est pas venue. Et je vais te dire mieux, Mec : depuis dès lors la donzelle a disparu.
— Quoi ! bondis-je.
— Comme je te le bonnis, Mec. Quand elle a eu fini son chanoine, elle est partie en courant de chez elle et depuis on ne l’a plus revue ! Personne. Elle s’est cassée sans son sac à main, sans papelards, sans artiche ! Les pandores ont tout remué dans la commune pour tenter d’avoir des tuyaux sur quel endroit qu’elle serait été, malgache bonnot ! La dame Prémolère (Marinette Prémolère, c’est son blaze) s’est comme qui dirait désinvertébrée dans le paysage. Son signalement a été infusé de partout, mais ça n’a encore rien donné.
— Tu n’as pas ta petite idée sur la question ?
— Pas la moindre : j’ai laissé quimper, je te dis ! J’sus ici pour me délaxer, pas pour me mettre la gamberge en portefeuille !
— Ouais, ouais, ouais ! psalmodie Marie-Marie.
Son gros tonton bâfreur la foudroie d’un regard pareil à deux nombrils poussiéreux :
— Mam’zelle Pimbêche a son mot à dire ? demande-t-il.
Miss Tresses ignore la menace voilée et me fait face.
— Il a laissé tomber l’enquête à cause de l’onc’ Évariste, cafte-t-elle. L’onc’ Évariste lui a dit : « T’occupe plus de cette affaire, t’as déjà fait assez de conneries ; ou alors va loger à l’hôtel ; en tant que maire j’peux pas me permettre de berger un joli brius qui casse la figure à mes administrés sous prétexte qu’un criminel se cache peut-être parmi eux. »
Ainsi pris à partie, le Gros repart dans ses gazouillis d’éléphant en pétard :
— Non, mais dis, merdeuse, c’t’une mandale sur ton museau de belette que tu cherches !
— Essaie de me toucher un peu, pour voir, et j’change de tuteur ! braille la gosse ! Je porte plainte comme quoi t’es un onclâtre ! J’ai un témoin !
— Tu commences à me tartiner la santé, toi et ton témoin ! hurle Bérurier, v’là une musaraigne que j’élève comme si elle serait ma propre fille, et tout ce que je récolte, c’est…
Il se tait. Ses vibratos viennent de déclencher une nouvelle pluie de brindilles. Il la regarde saupoudrer son reste d’omelette et semble tout à coup interloqué.
— Mince, qué c’est que ce bigntz ! bavoche le brimé. Il nous désigne l’intérieur de la poêle où grouille une compagnie d’asticots bien dodus.
— C’est tombé de là-haut ! précise Sa Majesté. Je lève la tête. Sous le toit, on a disposé des planches brutes, disjointes, pour constituer un rudimentaire plafond. Par les interstices, des asticots continuent de pleuvoir.
— Fais-moi la courte échelle. Gros ! ordonné-je. Il se dresse et noue ses mains à la hauteur de sa brioche. J’utilise ce marchepied naturel pour lui grimper sur les épaules.
Repousser l’une des planches est un jeu d’enfant. Je regarde dans l’espèce de galetas rudimentaire. Vite fait je saute au sol et cavale à l’extérieur. Le Mastar me suit en bredouillant des :
— Ben quoi, qu’est-ce qui se passe ?
… auxquels je ne réponds pas pour la solide raison qu’on peut pas à la fois restituer une omelette et alimenter la conversation.