XVIII

Adamsberg, les cheveux noirs et lisses, longs jusqu'au milieu du dos et retenus en queue-de-cheval, s'observait devant les hauts miroirs des vestiaires de l'association, vêtu d'une redingote anthracite à double rangée de boutons, d'une chemise blanche au col relevé jusqu'aux oreilles et d'un large foulard serré autour du cou, noué en une ample boucle sur le devant. « Élégant mais sobre », avait préconisé Château pour le commissaire. « Sans plus, avait-il ajouté, car je doute que cela vous siérait. Vous serez le fils d'un petit notable de province, n'allons pas plus loin. En revanche, pour votre commandant Danglard, gilet crème, habit violet sombre, jabot de dentelle, un descendant un rien amolli d'une illustre famille de soldats. Quant à votre collègue aux mèches rousses, perruque, gilet bleu sombre, habit assorti, culottes blanches, fils d'un avocat parisien, brillant mais plus austère. »


Des dizaines d'hommes affairés les dépassaient, vêtus de soie, de velours, de dentelles, se rendant à pas pressés vers la grande salle de l'Assemblée nationale. Certains s'étaient reculés dans un angle pour relire le texte de leur intervention. D'autres se parlaient en un langage passé, se nommant les uns et les autres « citoyen », dissertant d'une femme décédée d'une irritation du bas-ventre, d'un meunier lapidé pour avoir soustrait de la farine, d'un cousin, prêtre de son état, échappé en exil. Un peu perdu au sein de ce qui lui parut une immense mascarade infantile, mais distrait par sa propre allure, Adamsberg faillit manquer ses deux adjoints.

— Hâte-toi, « citoyen », lui dit Veyrenc en posant sa main sur son épaule, la séance débute dans dix minutes.

C'est à sa lèvre en biais qu'Adamsberg avait reconnu le lieutenant, avec un léger choc. Oui, il était facile à un meurtrier de se couler dans cette enceinte où les hommes étaient méconnaissables et les noms inconnus, et d'y observer chacun selon son bon plaisir.

Un Danglard un brin virevoltant dans sa soie violette remettait son portable entre les mains d'un surveillant.

— Dommage, dit-il, assez enjoué, que ces habits ne soient plus de mise. Je perds beaucoup de moi-même avec l'indigent vêtement contemporain. Comment avons-nous pu en arriver à une imagination aussi pauvre ?

— En scène, Danglard, dit Adamsberg en le poussant vers les grandes portes en bois, oubliant un instant dans cet étrange théâtre qu'il n'était venu ici que pour fouailler le cœur glissant des algues.


Ils s'installèrent dans la « Plaine » des centristes, à quelques pas de la tribune où un orateur inconnu vantait les récentes victoires des armées patriotes de la République. Il faisait froid entre ces murs de pierre drapés de tentures, et sous cette immense voûte de bois. On ne chauffait pas, on respectait les conditions du Temps. À la lumière des grands lustres, Danglard scrutait la foule, et particulièrement les gradins de gauche où s'agitaient les Montagnards.


— Là-bas, voilà Danton, souffla-t-il à Adamsberg, 3e rang, 6e place. Il sera guillotiné dans deux mois exactement, et il le pressent.

— Du 8e escadron, grogna un député à ses côtés, il n'est resté que douze chevaux et neuf hommes debout.

Le président de l'Assemblée passait à présent la parole au citoyen Robespierre. Un silence, un homme qui monte droitement les marches de la tribune, et se retourne. Des applaudissements frénétiques, des cris de femmes massées dans les tribunes, des drapeaux agités.

L'acteur, impassible, le teint livide sous sa perruque blanche, le buste raide et mince serré dans un habit rayé, balaya les visages des députés puis ajusta de petites lunettes rondes avant de se pencher vers son texte.

— Il est blanc comme un mort, dit Adamsberg.

— Il est poudré, il l'est toujours, murmura Danglard, qui lui intima l'ordre de se taire, en même temps que l'assistance faisait soudain silence, sur un geste à peine visible de l'acteur.

Sa voix s'éleva dans l'enceinte, froide, grinçante, sans coffre. Déroulant son discours, parfois réitératif, parfois terriblement talentueux, pernicieux, apaisant, agressif, le ponctuant de quelques grands gestes mécaniques.

Il est temps de marquer nettement le but de la Révolution et le terme où nous voulons en arriver ; il est temps de nous rendre compte à nous-mêmes, et des obstacles qui nous en éloignent encore…


Après quinze minutes, Adamsberg sentit ses paupières s'alourdir. Il se tourna vers Danglard mais le commandant, penché en avant, regardait l'orateur, captivé, bouche bée dans son jabot de dentelle, comme s'il assistait à l'apparition d'un animal d'une espèce inconnue. Il parut impossible à Adamsberg d'arracher le commandant à cet état de stupeur.

… Nous voulons un ordre des choses où toutes les passions basses et cruelles soient enchaînées, toutes les passions généreuses et bienfaisantes éveillées par les lois…


En son ennui, Adamsberg chercha quelque complicité vers sa droite, auprès de son compatriote et fils de vigneron Veyrenc. Moins défiguré que Danglard mais tout aussi sidéré, Veyrenc fixait intensément le petit homme blafard et crispé qui déclamait au-dessus d'eux, ne manquant pas un détail de la scène. Adamsberg revint vers l'acteur, cherchant par quel effet il subjuguait ainsi ses adjoints. Très élégant, subtil et précis dans chacun de ses gestes, l'homme pouvait intéresser par ses déclarations incantatoires, étonner par son maintien austère, gêner par son regard fixe d'un bleu trop pâle, par ses yeux qui clignotaient par intervalles, inquiéter par ses lèvres contractées qui ne semblaient jamais s'être assouplies pour sourire. C'était l'Histoire en vie, le président les avait prévenus, l'acteur incarnait au mieux l'Incorruptible de la Révolution. Et il y réussissait pleinement.

… Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l'égoïsme, l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l'insolence, l'amour de la gloire à l'amour de l'argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le génie au bel esprit, le charme du bonheur à l'ennui de la volupté…

— Citoyen Robespierre ! interrompit une voix venue de la droite de l'Assemblée. Quel démon te pousse à supposer l'homme à ce point perfectible ? Veux-tu, à force de vertu, faire perdre à ces « bonnes gens » la raison que tu prônes tant ?

— Ce n'est pas dans le texte, glissa Danglard, agacé, à l'oreille d'Adamsberg. Le discours du 17 pluviôse ne fut pas interrompu.

Adamsberg prit conscience que Danglard était authentiquement choqué de cet écart. Tout comme Robespierre qui ôta ses lunettes et dont le regard presque décoloré glissa, inflexible, vers l'importun, qu'il gratifia d'une simple torsion des lèvres. L'homme se rassit aussitôt, toute flamme éteinte.

— Nom de Dieu, murmura Veyrenc.

L'orateur avait repris, impassible.

… et qu'en scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions au moins voir briller l'aurore de la félicité universelle. Voilà notre ambition, voilà notre but.

L'assistance se leva tout entière et la salle s'emplit du fracas des chaises, du raclement des bancs, des applaudissements, des cris, des apostrophes entre députés, tandis que se déployaient depuis les tribunes populaires les drapeaux tricolores de la Révolution.

Abasourdi, Adamsberg avait quitté discrètement la salle. Il attendait ses collègues, adossé contre un arbre, fumant une des cigarettes de Zerk. Cette soirée ahurissante l'avait agacé autant que troublé, et il considérait d'un œil presque surpris personnes et objets ordinaires qui l'entouraient, grille d'arbre, passants en jeans, vitrine éteinte d'une pharmacie, kiosque à journaux. Il n'avait pas fallu plus d'une heure pour que cet autre siècle l'apprivoise sur ses marges, qu'il s'accoutume aux habits, aux lumières, aux déclamations, aux bruissements de l'Assemblée. Quant à Danglard et Veyrenc, ils étaient perdus pour ce soir, fascinés, avalés par la fièvre du temps. Alors oui, il comprenait. Quel objet admirable et dangereux avait créé ce petit François Château. Quels élans imprévisibles pouvaient saisir ces hommes, emportés depuis tant d'années dans l'engrenage de ces soirs, et de quel tueur effarant ils pouvaient accoucher.


Une heure et demie plus tard, les trois hommes roulaient vers le sud sans échanger un mot. Observant leurs visages choqués, Adamsberg choisit de les laisser revenir en silence dans le siècle. Ce n'est qu'une fois passée la Seine et bloqué à un feu, qu'il murmura calmement :

— Piétons, asphalte, puanteur, XXIe siècle.

— Tu n'as pas compris, répondit Veyrenc.

— Tant que tu ne m'appelles pas « citoyen », j'ai espoir.

— Vraiment rien compris, insista Veyrenc.

— Vous vous rappelez, dit Danglard depuis son siège arrière, ce que Château nous a dit ? Qu'on ne pouvait pas remplacer Robespierre ? Qu'on comprendrait ce soir ?

— Oui, dit Adamsberg. Parce que leur acteur est remarquable.

— Non, commissaire. Parce que c'est lui.

— Lui qui ?

— Robespierre. L'acteur, comme vous dites, c'est Lui, c'est Robespierre. C'est l'Incorruptible.

Adamsberg sentit qu'il serait inutile et malvenu, et presque vulgaire, de rappeler à ses adjoints enflammés que Robespierre était mort décapité. Ce que lui confirma Veyrenc en murmurant comme pour lui-même, le visage tourné vers la vitre :

— Il n'y a rien à ajouter. C'était Lui.

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