« Il est tout à fait possible d’écrire un livre pour quelqu’un en se contentant d’écouter ce qu’il a à dire ; mais, souvent, des recherches complémentaires permettent de trouver davantage de détails et donnent une idée plus précise. »
C’était apparemment à une quinzaine de kilomètres, sur la côte nord-ouest de Vineyard. Lambert’s Cove, c’était bien ça.
Il y avait quelque chose d’attirant dans les noms des lieux tout autour : Blackwater Brook, Uncle Seth’s Pond, Indian Hill ou Old Herring Creek Road[4]. On aurait dit la carte d’un livre d’aventures pour enfants, et, curieusement, c’est dans cette idée que j’ai conçu mon plan : comme une sorte d’excursion récréative. Dep a suggéré d’emprunter une bicyclette — « Oh oui, M. Rhinehart, lui a beaucoup, beaucoup bicyclettes pour ses invités » — et cette idée m’a plu tout de suite, même si je n’avais pas fait de vélo depuis des années et si je savais, au fond de moi-même, que cette virée ne donnerait rien de bon. Plus de trois semaines s’étaient écoulées depuis la découverte du corps. Qu’y aurait-il à voir ? Mais la curiosité est un puissant moteur humain — légèrement derrière le sexe et la cupidité, je vous l’accorde, mais largement devant l’altruisme — et j’étais tout simplement curieux.
Le seul aspect dissuasif était la météo. La réceptionniste de l’hôtel d’Edgartown m’avait prévenu qu’il y avait un avis de tempête, et, bien qu’elle n’eût pas encore éclaté, le ciel commençait à s’affaisser, pareil à une gigantesque poche gris clair près de percer. Cependant, la perspective de sortir de cette maison était irrésistible, et je ne pouvais me résoudre à retourner dans l’ancienne chambre de McAra pour m’asseoir devant mon ordinateur. J’ai pris le coupe-vent de Lang sur la patère, dans le vestiaire, et j’ai suivi Duc, le jardinier, le long de la façade jusqu’aux cubes de bois délavé qui servaient de logement au personnel et de dépendances.
— Vous devez avoir beaucoup de travail ici pour que ça reste aussi net, ai-je commenté.
Duc a gardé les yeux rivés au sol.
— Terre pas bonne. Vent pas bon. Pluie pas bonne. Sel pas bon. C’est la merde.
Après cela, il ne restait plus grand-chose à ajouter, alors je n’ai rien dit. Nous avons dépassé les deux premiers cubes. Il s’est arrêté devant le troisième et a déverrouillé la grande double porte. Puis il a tiré l’un des battants et nous avons pénétré à l’intérieur. Il devait y avoir une dizaine de vélos rangés sur deux râteliers, mais mon regard s’est porté aussitôt sur la Ford Escape SUV brun clair qui occupait l’autre partie du garage. J’en avais tellement entendu parler et l’avais tellement imaginée pendant la traversée en ferry que ça m’a fait un choc de tomber dessus de façon aussi inattendue.
Duc m’a vu la regarder.
— Vous voulez emprunter ? a-t-il demandé.
— Non, non, ai-je répliqué vivement.
D’abord le travail du mort, puis, son lit, ensuite un tour dans sa voiture… qui sait jusqu’où ça pouvait me mener ?
— Un vélo, ce sera parfait. Ça me fera du bien.
Le jardinier affichait une expression de profond scepticisme tandis qu’il me regardait m’éloigner suivant une trajectoire incertaine sur l’un des VTT haut de gamme de Rhinehart. Il me prenait visiblement pour un fou, et peut-être que j’étais effectivement fou — ne parle-t-on pas de folie insulaire ? J’ai levé la main pour saluer le type des Services spéciaux dans sa petite guérite en bois à demi dissimulée par les arbres, et cela a bien failli être une erreur cuisante vu la façon dont j’ai dévié vers les fourrés. J’ai tout de même réussi à ramener l’engin au milieu du chemin et, une fois que j’ai eu trouvé le levier de changement de vitesse (mon dernier vélo n’avait que trois vitesses, et deux d’entre elles ne marchaient pas), j’ai découvert que je pouvais rouler assez vite sur le sable dur et compact.
La forêt était d’un calme surnaturel, comme si une grande catastrophe volcanique avait blanchi et desséché la végétation tout en empoisonnant les animaux sauvages. De temps en temps, au loin, un ramier poussait un de ses cris caverneux et retentissants, mais cela soulignait encore le silence au lieu de le briser. J’ai gravi la pente légère jusqu’à l’intersection du chemin et de la nationale.
De la manifestation anti-Lang ne subsistait qu’un seul homme posté de l’autre côté de la route. Il avait visiblement passé les dernières heures à dresser une sorte d’installation : de courtes planches de bois sur lesquelles il avait fixé des centaines d’images horribles arrachées à des journaux et magazines montrant des enfants brûlés, des cadavres torturés, des otages décapités et des quartiers ravagés par des bombes. De longues listes de victimes ainsi que des lettres et des poèmes manuscrits émaillaient ce collage de mort. Le tout était protégé des éléments par des feuilles de polyéthylène. Un bandeau couronnait le tout, pareil à une banderole au-dessus d’un stand, dans une brocante paroissiale. « COMME TOUS MEURENT EN ADAM, DE MÊME TOUS REVIVRONT EN JÉSUS-CHRIST. » En dessous, il y avait un pauvre abri fait de bouts de bois et d’une autre feuille de plastique contenant ce qui ressemblait à une table de jeu et une chaise pliante. L’homme que j’avais fugitivement aperçu le matin sans pouvoir me rappeler qui c’était se tenait patiemment assis à la table. Mais je le reconnaissais très bien à présent. C’était l’espèce de militaire du bar de l’hôtel, qui m’avait traité de connard.
Je me suis arrêté d’un mouvement hésitant et j’ai vérifié à droite et à gauche s’il ne venait pas une voiture, conscient pendant toute l’opération qu’il me fixait des yeux, distant de quelques mètres seulement. Et il a dû me reconnaître aussi parce que j’ai vu avec horreur qu’il s’était levé.
— Un instant ! a-t-il crié de sa voix sèche si particulière, mais je craignais tellement de me laisser empêtrer dans sa folie que, malgré la voiture qui arrivait, je me suis avancé sur la route et me suis mis à pédaler en danseuse pour essayer de prendre de la vitesse.
La voiture a klaxonné. Il y a eu une masse confuse de bruit et de lumière, et j’ai senti comme une rafale de vent me happer au passage. Mais quand j’ai regardé derrière moi, le manifestant avait abandonné la poursuite et se tenait au milieu de la chaussée, les yeux fixés sur moi, les poings sur les hanches.
Après cela, j’ai pédalé tant que j’ai pu, conscient que la lumière n’allait pas tarder à décliner. L’air était glacé et humide sur mon visage, mais je poussais tant sur mes jambes que je ne risquais pas d’avoir froid. J’ai dépassé l’entrée de l’aéroport et suivi le périmètre de la forêt domaniale, ses allées pare-feu formant dans les bois des trouées immenses, semblables aux allées pleines d’ombres d’une cathédrale. Je ne m’imaginais pas McAra pédalant de la sorte — il n’avait pas l’air du genre à monter sur un vélo — et je me suis demandé de nouveau ce que j’espérais obtenir, à part me faire tremper. Toujours dans l’effort, je suis passé devant les maisons blanches à bardeaux et les champs bien nets de Nouvelle-Angleterre, et il n’était pas très difficile de les imaginer encore peuplés de femmes à sévère coiffe noire et d’hommes qui considéraient le dimanche comme le jour où mettre un costume plutôt que l’inverse.
Au sortir de West Tisbury, je me suis arrêté près de Scotchman Lane pour vérifier la direction. Le ciel était de plus en plus menaçant et le vent forcissait. J’ai failli perdre la carte. J’étais presque sur le point de faire demi-tour. Mais j’avais déjà parcouru tant de chemin qu’il aurait été stupide d’abandonner maintenant, aussi me suis-je rassis sur la selle dure et étroite pour continuer de pédaler. Environ trois kilomètres plus loin, la route se scindait en deux, et j’ai quitté la nationale pour prendre à gauche, en direction de la mer. Le sentier qui descendait vers la crique ressemblait à celui qui menait à la propriété de Rhinehart — des chênes de Bannister, des étangs, des dunes —, la seule différence étant qu’il y avait ici davantage d’habitations. Il s’agissait surtout de maisons de vacances, fermées pour l’hiver, cependant deux cheminées laissaient échapper un panache de fumée brune, et j’ai entendu une radio déverser de la musique classique. C’est là qu’il s’est mis à pleuvoir — de petites gouttes dures et froides, presque de la grêle, sur mes mains et mon visage, avec une odeur de mer. Elles ont commencé par marteler sporadiquement l’étang et à crépiter sur les arbres autour de moi, pour, l’instant d’après, s’abattre comme un torrent, donnant l’impression qu’un grand barrage aérien venait de céder. Je me suis soudain rappelé pourquoi je détestais la bicyclette : les vélos n’ont pas de toit, et pas de chauffage non plus.
Les chênes malingres et dépourvus de feuilles n’offraient aucun espoir d’abri, et il était impossible de continuer à rouler — je ne voyais même pas où j’allais —, aussi ai-je posé pied à terre et poussé ma monture jusqu’à une clôture basse. J’ai voulu appuyer le vélo contre les piquets, mais l’engin s’est renversé dans un grand fracas, sa roue arrière tournant dans le vide. Je n’ai même pas pris la peine de le relever et j’ai remonté au pas de course l’allée de mâchefer, passant devant un mât orné d’un drapeau, jusqu’à la véranda de la maison. Une fois à l’abri de la pluie, je me suis penché en avant et j’ai secoué vigoureusement la tête pour chasser l’eau de mes cheveux. Un chien a aussitôt commencé à aboyer et à gratter la porte derrière moi. J’avais supposé que la maison était vide — elle en avait bien l’air — mais une face lunaire et blanchâtre a surgi à la fenêtre poussiéreuse, derrière la moustiquaire, — et, un instant plus tard, la porte s’ouvrait et le chien se précipitait sur moi.
Je déteste les chiens presque autant qu’ils me détestent. J’ai cependant fait de mon mieux pour avoir l’air charmé par l’horrible boule de poils blanche et jappeuse, ne fût-ce que pour rassurer son propriétaire, un vieillard qui devait approcher les quatre-vingt-dix ans à en juger par les taches brunes, la courbure du dos et le crâne encore beau qui apparaissait sous la peau parcheminée. Il portait un veston bien coupé sur un cardigan boutonné et une écharpe écossaise autour du cou. J’ai bredouillé une excuse pour l’avoir dérangé, mais il m’a bientôt interrompu.
— Vous êtes anglais ? a-t-il demandé en me dévisageant.
— Oui.
— C’est parfait. Vous pouvez vous abriter. L’abri est gratuit.
Je n’en connaissais pas assez sur l’Amérique pour déterminer à son accent d’où il venait, ou ce qu’il avait pu faire dans la vie. Mais je le voyais assez bien retraité d’une profession libérale, et plutôt nanti — difficile de faire autrement, dans un endroit où la moindre cabane avec les W-C’à l’extérieur pouvait vous coûter un demi-million de dollars.
— Anglais, hein ? a-t-il répété en m’examinant à travers ses lunettes non cerclées. Vous avez quelque chose à voir avec ce Lang, là ?
— D’une certaine façon, ai-je répondu.
— Il n’a pas l’air bête. Pourquoi aurait-il voulu se laisser impliquer avec ce fieffé crétin de la Maison-Blanche ?
— C’est ce que tout le monde aimerait bien savoir.
— Des crimes de guerre ! s’est-il exclamé avec un roulement de la tête, me laissant entrevoir deux appareils auditifs couleur chair, un dans chaque oreille. On pourrait tous nous accuser de la même chose ! Et peut-être qu’on devrait, je ne sais pas. Je suppose qu’il faudra que je m’en remette à un jugement supérieur, a-t-il ajouté avec un petit rire triste. Je le saurai bien assez tôt.
Je n’avais aucune idée de ce dont il parlait. J’étais juste content d’être au sec. Nous nous sommes appuyés sur la rambarde usée par les intempéries pour regarder la pluie tomber pendant que le chien trottait le long de la véranda en faisant racler ses griffes. Par une trouée dans les arbres, je pouvais apercevoir la mer — immense et grise, avec la crête blanche des déferlantes qui la parcouraient implacablement, comme une interférence sur un vieil écran de télé en noir et blanc.
— Alors, qu’est-ce qui vous amène dans cette partie de Vineyard ? a demandé le vieux monsieur.
Je n’ai pas vu de raison de mentir. J’ai répondu :
— Quelqu’un que je connaissais a échoué sur cette plage. J’ai voulu venir jeter un coup d’œil. Pour lui rendre un dernier hommage, ai-je ajouté, au cas où il m’aurait pris pour un déterreur de cadavres.
— Ah, ça c’est un truc bizarre, a-t-il dit. Vous voulez parler de cet Anglais, il y a quelques semaines ? Impossible que le courant l’ait ramené par ici, en tout cas pas à cette époque de l’année.
— Pardon ?
Je me suis tourné vers lui. Malgré son grand âge, il subsistait encore quelque chose de juvénile, tant dans ses traits acérés que dans ses manières vives. Ses maigres cheveux blancs étaient peignés en arrière à partir du front. Il avait l’air d’un boy-scout vénérable.
— Je connais cette mer depuis toujours. Bon Dieu, un type a même essayé de me pousser de ce fichu ferry alors que j’étais encore à la Banque mondiale, et je peux vous dire une chose : s’il avait réussi, ce n’est sûrement pas à Lambert’s Cove que mon corps aurait échoué !
J’avais conscience d’un martèlement dans mes oreilles, mais je n’aurais su déterminer si c’était mon sang qui battait ou la pluie qui heurtait les bardeaux.
— Vous en avez parlé à la police ?
— La police ? Jeune homme, à mon âge, j’ai mieux à faire de mon temps que de le gaspiller avec la police ! Quoi qu’il en soit, j’en ai parlé à Annabeth. C’est elle qui traitait avec la police. Annabeth Wurmbrand, a-t-il précisé en voyant mon expression ahurie. Tout le monde connaît Annabeth… la veuve de Mars Wurmbrand. Elle a la dernière maison avant l’océan.
Comme je ne réagissais toujours pas, il s’est un peu énervé.
— C’est elle qui a parlé des lumières à la police.
— Des lumières ?
— Les lumières sur la plage, la nuit où le corps a échoué sur la grève. Rien ne se passe par ici sans qu’Annabeth le voie. Kay disait toujours qu’elle était contente de quitter Mohu en automne parce qu’elle pouvait compter sur Annabeth pour avoir l’œil partout pendant tout l’hiver.
— Qu’est-ce que c’était, comme genre de lumières ?
— Des torches électriques, je suppose.
— Pourquoi personne n’en a parlé dans les médias ?
— Dans les médias ? a-t-il répété avec un autre de ses petits rires rocailleux. Annabeth n’a jamais parlé à un journaliste de sa vie ! Sauf peut-être à un rédacteur de Votre intérieur. Il lui a fallu dix ans, rien que pour faire confiance à Kay.
Alors il s’est lancé dans la description de la grande baraque de Kay sur Lambert’s Cove Road, qui plaisait tant à Bill et Hillary et dont il ne restait plus à présent que les cheminées, mais j’avais déjà cessé d’écouter. Il me semblait que la pluie s’était un peu calmée et j’avais hâte de m’en aller. Je l’ai interrompu :
— Seriez-vous assez aimable pour m’indiquer la maison de Mme Wurmbrand ?
— Bien sûr, a-t-il répondu, mais ça ne vous servirait pas à grand-chose d’y aller.
— Pourquoi ?
— Elle est tombée dans l’escalier il y a quinze jours et elle est toujours dans le coma. Pauvre Annabeth. Ted dit qu’elle ne reprendra jamais conscience. Alors ça en fait une autre de partie. Eh ! a-t-il crié, mais j’avais déjà dévalé les marches de la véranda.
— Merci pour l’abri, ai-je lancé par-dessus mon épaule, et pour la conversation. Il faut que j’y aille.
Il avait l’air tellement perdu, seul sous son toit dégoulinant, la bannière étoilée pendant comme une serpillière contre son mât luisant, que j’ai failli faire demi-tour.
— Eh bien, dites à votre M. Lang de ne pas se laisser abattre ! m’a-t-il lancé en m’adressant un salut militaire trembloté qu’il a achevé en un simple signe de la main. Et faites bien attention.
J’ai redressé ma bicyclette et repris mon chemin. Je ne remarquais même plus la pluie. Quatre cents mètres plus bas, dans une clairière proche des dunes et du lac, il y avait une grande maison assez basse entourée d’un grillage et de pancartes discrètes annonçant qu’il s’agissait d’une propriété privée. Aucune lumière ne brillait malgré l’obscurité due à la tempête. J’en ai déduit que ce devait être la maison de la veuve comateuse. Était-ce possible ? Avait-elle aperçu des lumières ? Depuis les fenêtres du premier étage, on avait certainement une excellente vue sur la plage. J’ai appuyé le vélo contre un buisson et gravi le petit sentier à travers une maigre végétation jaunie et quelques fougères vertes aux frondes dentelées. En atteignant le sommet de la dune, j’ai eu l’impression que le vent me repoussait, comme si c’était là aussi une propriété privée et que je n’avais pas le droit d’entrer.
Depuis la véranda du vieil homme, j’avais déjà eu un aperçu du paysage qui s’étendait au-delà des dunes, et j’avais entendu en pédalant le fracas des vagues s’amplifier peu à peu. Pourtant, je n’étais pas préparé à la vision qui s’est soudain offerte à moi au terme de mon ascension : cet hémisphère gris homogène de nuages affolés et d’océan démonté, les rouleaux se précipitant pour se fracasser contre la grève en une détonation furieuse continue. La plage de sable formait une anse qui partait à droite sur près de deux kilomètres et s’achevait par la pointe de Makonikey Head, promontoire brumeux dressé au milieu des embruns. J’ai chassé la pluie de mes yeux pour m’éclaircir la vue, et j’ai pensé à McAra, seul sur ce rivage immense — face contre terre, saturé d’eau de mer, ses vêtements d’hiver bon marché raides de sel et de givre. Je l’imaginais surgissant de l’aube morne, porté par la marée depuis Vineyard Sound, raclant le sable avec ses grands pieds puis aspiré de nouveau par les flots avant de revenir, gravissant un peu plus la plage jusqu’à ce qu’il y reste enfin. Ensuite, je me le suis représenté largué par-dessus le bord d’un canot pneumatique et traîné vers la rive par des hommes munis de torches, qui étaient revenus quelques jours plus tard pour pousser une vieille dame loquace qui avait tout vu du haut de son escalier d’architecte.
Quelques centaines de mètres plus loin, sur la plage, deux silhouettes ont émergé des dunes et se sont mises à marcher vers moi, sombres, fragiles et minuscules au milieu de la nature déchaînée. J’ai regardé de l’autre côté. Le vent soulevait des gerbes d’embruns de la surface des vagues et les projetait vers le sable comme les contours noyés d’une force d’invasion qui se dissolvait immanquablement à mi-chemin des dunes.
Titubant légèrement dans les rafales de vent, je me suis dit qu’il fallait absolument que je parle de tout ça à un journaliste : un reporter tenace du Washington Post, un noble héritier de la tradition des Woodward et Bernstein. Je voyais déjà les gros titres. Je pouvais m’imaginer l’article.
WASHINGTON (AP) — D’après des sources bien placées au sein des Services secrets, la mort de Michael McAra, assistant de l’ex-Premier ministre britannique Adam Lang, était une opération secrète qui aurait mal tourné.
Était-ce si improbable ? Je me suis retourné vers les silhouettes sur la plage. Il semblait qu’elles avaient accéléré le pas et se dirigeaient vers moi. Le vent me cinglait le visage de gouttes de pluie que j’étais obligé d’essuyer. J’ai pensé qu’il était temps de rentrer. Lorsque j’ai regardé de nouveau dans la direction des silhouettes, elles s’étaient encore rapprochées et avançaient dans le sable d’un pas décidé. L’une d’elles était petite, l’autre grande. La grande était celle d’un homme, la petite celle d’une femme.
La petite était Ruth Lang.
Je n’en revenais pas de la voir ici. J’ai attendu d’être certain que c’était elle, puis je suis descendu vers la plage pour aller à sa rencontre. Le bruit du vent et de la mer a couvert nos premiers échanges. Il a fallu qu’elle prenne mon bras pour que je me baisse et qu’elle puisse me crier dans l’oreille :
— J’ai dit, a-t-elle répété, et son souffle a paru incroyablement chaud contre ma peau gelée, que Dep m’a indiqué que vous seriez ici !
Le vent a écarté la capuche de nylon bleu de sa figure, et elle a tenté de la chercher à tâtons sur sa nuque, mais sans y parvenir. Elle a crié quelque chose au moment où une vague se fracassait sur la grève, derrière elle. Elle a eu un sourire impuissant, a attendu que le bruit se dissipe puis a mis ses mains en porte-voix pour lancer :
— Qu’est-ce que vous faites ?
— Oh, je prenais l’air.
— Non, sérieusement.
— Je voulais voir où on avait retrouvé Mike McAra.
— Pourquoi ?
— Par curiosité ai-je répliqué avec un mouvement d’épaules.
— Vous ne le connaissiez même pas.
— Je commence à avoir l’impression du contraire.
— Où est votre vélo ?
— Juste derrière les dunes.
Nous sommes venus vous chercher avant le début de la tempête.
Elle a fait signe au policier, qui se tenait à environ cinq mètres de distance et nous regardait — trempé, agacé, maussade.
— Barry, lui a-t-elle crié, allez chercher la voiture et retrouvez-nous sur la route, voulez-vous ? Nous prenons le vélo et nous vous rejoignons.
Elle lui parlait comme à un domestique.
— Je crains que ce ne soit impossible, madame Lang, a-t-il rétorqué en hurlant lui aussi. La consigne est de rester toujours avec vous.
— Oh, pour l’amour du ciel, a-t-elle lâché sur un ton méprisant. Vous pensez sérieusement qu’il y a une cellule terroriste à Uncle Seth’s Pond ? Allez chercher la voiture avant d’attraper une pneumonie.
J’ai regardé sur le visage carré et malheureux du policier le sens du devoir lutter contre son désir d’être au sec.
— C’est bon, a-t-il fini par concéder. Je vous retrouve dans dix minutes. Mais je vous en prie, ne vous écartez pas du chemin et ne parlez à personne.
— Promis, monsieur l’agent, a-t-elle dit avec une feinte humilité. Nous ne ferons rien de tel.
Il a hésité, puis a repris en courant le chemin par où il était venu.
— Ils nous traitent comme des enfants, s’est plainte Ruth tandis que nous remontions la plage. J’ai parfois l’impression qu’ils ont pour ordre moins de nous protéger que de nous espionner.
Nous avons atteint le sommet de la dune et nous sommes tous les deux retournés automatiquement pour contempler la mer. Après deux ou trois secondes, j’ai risqué un coup d’œil vers ma voisine. La pluie faisait luire son teint pâle sous les courts cheveux bruns, lisses et aplatis tel un bonnet de bain. Sa chair paraissait dure comme de l’albâtre dans le froid. Les gens disaient qu’ils ne voyaient pas ce que son mari pouvait lui trouver, mais à cet instant, cela m’a paru évident — il émanait d’elle une tension, une énergie vive et nerveuse : elle était une force en soi.
— Pour être franche, je suis revenue ici deux ou trois fois, a-t-elle lâché. J’apporte des fleurs et je les coince sous une pierre. Pauvre Mike. Il détestait se trouver si loin de la ville. Il détestait les promenades en pleine nature. Il ne savait même pas nager.
Elle a passé énergiquement la main sur ses joues. Son visage était trop mouillé pour que je puisse déterminer si elle pleurait ou non. J’ai commenté :
— C’est un endroit terrible pour mourir.
— Oh non. Pas du tout. C’est même merveilleux quand il fait beau. Ça me rappelle la Cornouailles.
Elle a dévalé le petit sentier jusqu’au vélo, et je l’ai suivie. Me prenant au dépourvu, elle l’a soudain enfourché et s’est mise à pédaler pour ne s’arrêter qu’une centaine de mètres plus loin, à la lisière de la forêt. Lorsque je l’ai rattrapée, elle m’a dévisagé intensément, ses yeux sombres paraissant presque noirs dans la lumière déclinante de l’après-midi.
— Pensez-vous que sa mort soit suspecte ?
La brutalité de sa question m’a déconcerté.
— Je n’en suis pas sûr, ai-je répondu.
C’est tout ce que je pouvais dire pour m’empêcher de lui répéter tout de suite ce que m’avait raconté le vieux monsieur. J’avais le sentiment que ce n’était ni l’heure ni l’endroit. Je n’étais pas suffisamment sûr de mes informations et il me paraissait assez cavalier de transmettre des rumeurs non vérifiées à une amie du défunt. De plus, elle me faisait un peu peur : je n’avais pas très envie de subir l’un de ses interrogatoires cinglants. Je me suis donc contenté d’ajouter :
— Franchement, je n’en sais pas suffisamment. Mais la police a dû mener une enquête approfondie, de toute façon.
— Oui. Bien sûr.
Elle est descendue de la bicyclette et me l’a tendue pour que je la pousse parmi les chênes jusqu’à la route. C’était beaucoup plus calme maintenant que nous étions abrités de la mer. La pluie avait presque cessé, libérant d’intenses et froides odeurs de terre, de bois et d’herbe. J’entendais le cliquetis de la roue arrière alors que nous marchions.
— La police s’est montrée très active, au début, a-t-elle remarqué, mais ça s’est calmé ces derniers temps.
Je pense que l’enquête a dû être ajournée. Quoi qu’il en soit, ce n’est plus tellement leur affaire. Ils ont rendu le corps de Mike la semaine dernière, et l’ambassade l’a rapatrié en Angleterre.
— Oh ? ai-je laissé échapper tout en m’efforçant de dissimuler mon étonnement. Ça paraît bien rapide.
— Pas vraiment. Cela fait trois semaines. Il y a eu une autopsie. Il avait bu et il s’est noyé. Point final.
— Mais qu’est-ce qu’il fabriquait sur ce ferry, d’abord ?
Elle m’a regardé vivement.
— Je n’en sais rien. C’était un grand garçon. Il n’avait de comptes à rendre à personne.
Nous avons poursuivi notre chemin en silence, et l’idée m’est venue que McAra avait pu facilement quitter l’île pour le week-end afin d’aller voir Richard Rycart à New York. Cela expliquerait pourquoi il avait noté le numéro de Rycart, et aussi pourquoi il n’avait pas dit aux Lang où il allait. Comment aurait-il pu le dire ? « Salut, les gars, je vais juste faire un tour aux Nations unies pour rencontrer votre pire ennemi politique… »
Nous sommes passés devant la propriété où je m’étais abrité de l’averse. J’ai cherché le vieil homme du regard, mais la maison de bois blanche m’est apparue aussi déserte que la première fois que je l’avais vue — tellement glacée, fermée et abandonnée en fait que je me suis presque demandé si je n’avais pas rêvé toute la rencontre.
— Les funérailles auront lieu à Londres lundi, a annoncé Ruth. Il sera enterré à Streatham. Sa mère est trop malade pour y assister. Je me suis dit que je devrais peut-être y aller. L’un de nous devrait y faire une apparition, et je vois mal mon mari s’y rendre.
— Je croyais que vous ne vouliez pas le quitter.
— On dirait plutôt que c’est lui qui m’a quittée, non ?
Après cela, elle n’a plus rien dit et s’est mise à chercher de nouveau sa capuche à tâtons, bien qu’elle n’en eût pas réellement besoin. J’ai attrapé le bout d’étoffe de ma main libre et, sans me remercier, elle l’a rabattu brusquement sur sa tête en accélérant le pas, les yeux rivés au sol.
Barry nous attendait au bout du chemin dans le minibus, tout en lisant un Harry Potter. Le moteur tournait et les phares étaient allumés. De temps en temps, le gros essuie-glace balayait bruyamment le pare-brise. Barry a posé son livre, visiblement à contrecœur, est descendu ouvrir la portière arrière et a fait basculer les sièges vers l’avant. À nous deux, nous avons rangé la bicyclette à l’arrière du minibus, puis il a regagné sa place derrière le volant et je suis monté près de Ruth.
Nous n’avons pas pris le même chemin que celui que j’avais emprunté à vélo car la route se lançait à l’assaut d’une colline en s’écartant de la mer. Le soir était lugubre et mouillé, comme si l’un des gros nuages d’orage, au lieu d’éclater, s’était lentement posé sur le sol, recouvrant toute l’île. Je voyais pourquoi Ruth disait que cet endroit lui rappelait la Cornouailles. Les phares du minibus éclairaient un paysage sauvage qui évoquait la lande, et, dans le rétroviseur latéral, je discernais tout juste les moutons d’écume éclatants qui parsemaient les flots de Vineyard Sound. Le chauffage était monté à fond, et je devais sans cesse ouvrir un trou dans la condensation pour voir où nous allions. Je sentais mes vêtements sécher, collant à ma peau et exhalant cette même odeur légèrement désagréable de transpiration et de nettoyage à sec que j’avais sentie dans la chambre de McAra.
Ruth n’a pas desserré les lèvres de tout le trajet. Elle me tournait légèrement le dos et gardait les yeux rivés sur la vitre. Pourtant, lorsque nous avons dépassé les lumières de l’aéroport, sa petite main froide et dure s’est avancée sur le siège pour prendre la mienne. Je ne savais pas à quoi elle pensait mais je le devinais sans peine, et je lui ai rendu son étreinte : même un écrivain de l’ombre peut témoigner un peu de sympathie de temps en temps. Dans le rétroviseur central, les yeux de Barry ont croisé les miens. Lorsque nous avons mis le clignotant pour tourner à droite dans les bois, les images de mort et de torture ainsi que les mots « COMME TOUS MEURENT EN ADAM » sont apparus brièvement dans l’obscurité, mais, pour autant que je pouvais le voir, la petite cabane de polyéthylène était vide. Nous avons tressauté sur le chemin en direction de la maison.