« La moitié du travail du nègre consiste à se renseigner sur les autres. »
Cette fois, il a répondu au bout de quelques secondes.
— Ainsi, vous avez rappelé, a-t-il constaté tranquillement, de sa voix chantante et nasale. Je ne sais pas pourquoi, mais, qui que vous soyez, j’avais le sentiment que vous le feriez. Il n’y a pas beaucoup de gens qui ont ce numéro.
Il a attendu que je dise quelque chose. J’entendais un homme parler en arrière-plan — un discours, semblait-il.
— Eh bien, mon ami, allez-vous rester en ligne cette fois ?
— Oui, ai-je assuré.
Il a attendu encore, mais je ne savais pas par où commencer. Je n’arrêtais pas de penser à Lang — à ce qu’il penserait s’il me voyait parler à celui qui serait l’instrument de son châtiment. Je transgressais toutes les règles du guide du parfait nègre littéraire. Je violais également l’accord de confidentialité que j’avais signé avec Rhinehart. C’était un suicide professionnel.
— J’ai essayé de vous rappeler à plusieurs reprises, a-t-il repris.
J’ai détecté une nuance de reproche dans sa voix.
De l’autre côté de la rue, les jeunes amoureux étaient sortis de la bijouterie et se dirigeaient vers moi.
— Je sais, ai-je dit, retrouvant enfin ma voix. Veuillez m’excuser. J’ai trouvé votre numéro écrit quelque part. Je ne savais pas que c’était le vôtre. J’ai appelé au hasard. Il ne m’a pas paru correct de vous parler.
— Pourquoi ?
Le couple a longé la voiture. Je les ai suivis du regard. Ils avaient chacun la main glissée dans la poche fessière de l’autre, comme des pickpockets se rencontrant à l’aveugle.
Je me suis lancé :
— Je travaille pour Adam Lang. Je…
— Ne me donnez pas votre nom, m’a-t-il aussitôt interrompu. Ne donnez aucun nom. Restez dans le vague. Où exactement avez-vous trouvé mon numéro ?
Son ton pressant m’a troublé.
— Au dos d’une photographie.
— Quelle sorte de photographie ?
— Une photo d’université de mon client. Elle était en la possession de mon prédécesseur.
— Seigneur, vraiment ?
Ça a été au tour de Rycart de s’interrompre. J’ai entendu des gens applaudir à l’autre bout de la ligne.
— Cela semble vous surprendre.
— Eh bien, disons que ça a un lien avec quelque chose qu’il m’a dit.
— Je viens d’aller voir une autre personne qui apparaît sur la photo. J’ai pensé que vous seriez en mesure de m’aider.
— Pourquoi n’en parlez-vous pas avec votre employeur ?
— Il n’est pas là.
— Évidemment, a-t-il dit avec un sourire satisfait dans la voix. Et où êtes-vous ? Sans vous montrer trop précis ?
— En Nouvelle-Angleterre.
— Pouvez-vous me rejoindre tout de suite dans la ville où je me trouve ? Vous savez où je suis, j’imagine ? Où je travaille ?
— Je suppose, ai-je répondu d’un ton sceptique. J’ai une voiture. Je peux conduire.
— Non, s’est-il empressé de répliquer. Pas en voiture. L’avion est plus sûr que la route.
— C’est ce que prétendent les compagnies d’aviation.
— Écoutez, mon ami, a chuchoté Rycart avec véhémence, je ne plaisanterais pas si j’étais à votre place. Rendez-vous à l’aéroport le plus proche. Prenez le premier avion disponible. Communiquez-moi votre numéro de vol par texto — rien de plus. J’enverrai quelqu’un vous chercher à votre arrivée.
— Mais comment saura-t-on à quoi je ressemble ?
— On ne le saura pas. C’est vous qui trouverez.
Il y a eu une nouvelle salve d’applaudissements en bruit de fond. J’ai voulu présenter une nouvelle objection, mais c’était trop tard. Il avait raccroché.
Je suis sorti de Belmont sans trop savoir quelle direction je devais prendre. Je vérifiais mon rétroviseur compulsivement toutes les trente secondes, mais je n’aurais pu dire si j’étais suivi. Des voitures différentes surgissaient derrière moi, et aucune ne semblait y rester plus de quelques minutes. Je guettais les pancartes indiquant Boston, et j’ai fini par traverser un grand cours d’eau et par retrouver l’autoroute 95, en la prenant vers l’est.
Il n’était pas encore trois heures de l’après-midi, et la lumière commençait déjà à décliner. Sur ma gauche, les immeubles de bureaux se découpaient en doré rutilant contre le ciel chargé de nuages côtiers tandis que les feux de position des gros avions descendaient sur Logan comme des étoiles filantes. J’ai conservé la même vitesse prudente pendant les trois ou quatre kilomètres restants. Pour ceux qui n’ont jamais eu le plaisir de s’y rendre, l’aéroport Logan est situé au milieu du port de Boston, et l’on y arrive du sud par un long tunnel qui paraît interminable. Alors que la route s’enfonçait sous la ville, je me suis demandé si j’allais réellement me lancer dans toute cette histoire, et mon incertitude était telle que lorsque — un bon kilomètre et demi plus tard — j’ai retrouvé la lumière glauque de l’après-midi, je ne m’étais toujours pas décidé.
J’ai suivi les panneaux indiquant le parking de longue durée, et je venais juste de reculer sur l’emplacement prévu quand mon portable a sonné. Le numéro de mon correspondant ne me disait rien. J’ai failli ne pas répondre. Puis je me suis ravisé, et une voix péremptoire a demandé :
— Mais qu’est-ce que vous fabriquez ?
C’était Ruth Lang. Elle avait cette présomption de toujours entamer une conversation sans prendre la peine de s’annoncer : un manque d’éducation dont j’étais certain que son mari ne se rendait jamais coupable, pas même lorsqu’il était Premier ministre.
— Je travaille, ai-je répondu.
— Vraiment ? Vous n’êtes pas à votre hôtel.
— Ah bon ?
— Quoi, si ? Ils m’ont dit que vous n’aviez même pas repris de chambre.
J’ai cherché un mensonge qui tienne la route et je suis tombé sur une demi-vérité :
— J’ai décidé d’aller à New York.
— Pour quoi faire ?
— Je voudrais voir John Maddox, pour discuter de la structure du livre, à cause du… (je me suis dit qu’un euphémisme plein de tact serait bienvenu)… changement de circonstances.
— J’étais inquiète pour vous, a-t-elle dit. Je n’ai pas arrêté d’arpenter cette putain de plage toute la journée en réfléchissant à ce dont nous avons discuté hier soir…
— Je ne parlerais pas de ça au téléphone, l’ai-je interrompue.
— Ne vous en faites pas, je m’en garderai bien. Je ne suis pas complètement stupide. C’est juste que, plus je repense à tout ça, plus je suis angoissée.
— Où est Adam ?
— Toujours à Washington, pour autant que je le sache. Il continue d’essayer d’appeler et je continue de ne pas répondre. Quand allez-vous rentrer ?
— Je ne sais pas exactement.
— Ce soir ?
— Je vais essayer.
— Faites-le si vous le pouvez.
Elle a baissé la voix et j’ai imaginé le garde du corps qui se tenait à proximité.
— C’est la soirée de congé de Dep. C’est moi qui ferai la cuisine.
— Est-ce que c’est censé me tenter ?
— Grossier personnage, a-t-elle répliqué avec un rire.
Puis elle a raccroché aussi abruptement qu’elle avait appelé, sans dire au revoir.
J’ai tapoté mon portable contre mes dents. La perspective de confidences au coin du feu avec Ruth, suivies peut-être par un deuxième round de son étreinte vigoureuse, n’était pas sans attrait. Je pouvais rappeler Rycart pour lui dire que j’avais changé d’avis. Indécis, j’ai sorti ma valise de la voiture et l’ai traînée entre les flaques vers le bus qui attendait. Une fois monté, je l’ai coincée contre moi et j’ai examiné le plan de l’aéroport. À ce moment-là, une autre possibilité s’est encore présentée à moi. Le terminal B — le vol pour New York et Rycart — ou le terminal E : les départs internationaux avec un vol de nuit pour Londres ? Je n’avais pas encore envisagé cette solution. J’avais mon passeport ; tout ce qu’il me fallait. Je pouvais juste tirer ma révérence.
B ou E ? J’ai sérieusement pesé le pour et le contre. J’avais l’impression d’être un rat de laboratoire dans un labyrinthe, sans cesse confronté à des alternatives, et choisissant sans cesse la mauvaise solution.
Les portes du bus se sont ouvertes avec un gros soupir.
Je suis descendu au terminal B, j’ai acheté un billet, envoyé un texto à Rycart et pris le vol navette US Airways pour La Guardia.
Sans qu’on sache pourquoi, notre avion a été retardé sur la piste. Nous avons quitté le terminal d’embarquement à l’heure, mais nous sommes arrêtés à l’entrée de la piste, nous écartant très courtoisement pour laisser passer toute la file des avions qui arrivaient derrière nous. Il s’est mis à pleuvoir. J’ai regardé par le hublot l’herbe aplatie et les couches soudées de mer et de ciel. Des veines d’eau transparentes palpitaient contre le verre. Chaque fois qu’un avion décollait, la peau mince de la cabine tremblait, et les veines se rompaient avant de se reformer. Le pilote s’est excusé dans les haut-parleurs : il y avait, a-t-il expliqué, un problème avec l’autorisation officielle de décollage. Le ministère de la Sécurité intérieure venait de faire passer son évaluation de la menace terroriste de jaune (moyenne) à orange (élevée), et il nous remerciait de notre patience. Parmi les hommes et femmes d’affaires autour de moi, l’agitation a grandi. Mon voisin a croisé mon regard par-dessus les pages roses de son journal et a secoué la tête.
— C’est de pire en pire, a-t-il commenté.
Puis il a replié son Financial Times, l’a posé sur ses genoux et a fermé les yeux. Le gros titre en était : « Lang gagne le soutien américain », et l’ex-Premier ministre affichait toujours ce sourire béat. Ruth avait raison, il n’aurait pas dû sourire. Ça avait fait le tour du monde.
Ma petite valise se trouvait dans le compartiment à bagages, juste au-dessus de ma tête, et j’avais les pieds sur ma sacoche. Tout était en ordre. Mais je n’arrivais pas à me détendre. Je me sentais coupable, même si je n’avais rien fait de répréhensible. Je m’attendais presque à ce que le FBI fasse irruption dans l’avion et m’en sorte manu militari. Au bout de quarante-cinq minutes, les réacteurs se sont soudain remis à rugir, et le pilote a rompu le silence radio pour nous annoncer que nous avions enfin reçu l’autorisation de décoller, et merci encore de votre compréhension.
Nous avons peiné sur la piste puis nous sommes élevés dans les nuages, et mon épuisement était tel que malgré mon anxiété — ou peut-être à cause d’elle — j’ai sombré dans le sommeil. Je me suis réveillé avec un sursaut en sentant quelqu’un se pencher au-dessus de moi, mais ce n’était que l’hôtesse, qui vérifiait que ma ceinture était bien attachée. J’ai cru n’avoir été inconscient que quelques secondes, mais la pression dans mes oreilles m’a indiqué que nous nous apprêtions déjà à atterrir à La Guardia. Nous avons touché la piste à dix-huit heures six précises — je me souviens de l’heure exacte pour l’avoir vérifiée sur ma montre — et, à dix-huit heures vingt, j’ai évité la foule qui attendait avec impatience près du tapis à bagages pour me diriger vers l’entrée de la salle des arrivées.
C’était l’heure de pointe du début de soirée, et les gens avaient hâte d’arriver en ville ou de rentrer chez eux pour le dîner. J’ai passé en revue la diversité ahurissante des visages, me demandant si Rycart s’était décidé à venir lui-même m’accueillir, mais je n’ai reconnu personne. La file habituelle de chauffeurs lugubres attendait, chacun portant le nom de son passager plaqué contre la poitrine. Ils regardaient droit devant eux, évitant de croiser votre regard, pareils à des suspects lors d’une séance d’identification, alors que moi, dans le rôle du témoin nerveux, je marchais devant eux et les examinais attentivement, craignant de me tromper. Rycart avait laissé entendre que je reconnaîtrais la bonne personne quand je la verrais, et c’est ce qui s’est passé, et mon cœur a bien failli s’arrêter. Il se tenait à l’écart des autres, dans son espace particulier — visage blême, cheveux noirs, grand, costaud, la petite cinquantaine, vêtu d’un complet de confection mal ajusté —, et il tenait une ardoise sur laquelle était écrit à la craie « Mike McAra ». Ses yeux eux-mêmes étaient tels que j’avais imaginé ceux de McAra : rusés et incolores.
Il mâchait du chewing-gum. Il a indiqué ma valise d’un mouvement de tête.
— C’est tout ce que vous avez.
C’était une constatation, pas une question, mais ça ne m’a pas dérangé. Je n’avais jamais été aussi heureux de ma vie d’entendre un accent new-yorkais. Il a tourné les talons, et je l’ai suivi jusqu’au bout du hall puis dans le tohu-bohu de la nuit : cris, coups de sifflet, claquements de portières, bagarres pour les taxis, sirènes lointaines.
Il est allé chercher sa voiture, a abaissé sa vitre et m’a fait signe de monter rapidement. Pendant que je me débattais pour hisser ma valise sur la banquette arrière, il regardait droit devant lui, afin de décourager toute conversation. De toute façon, il n’y a pas eu beaucoup de temps pour parler. À peine avions-nous quitté le périmètre de l’aéroport que nous nous sommes arrêtés devant la façade de verre d’un grand hôtel et centre de conférences surplombant Grand Central Parkway. Tout en tournant son corps massif pour me parler, il a émis un grognement. L’odeur de sa transpiration avait envahi la voiture, et j’ai connu un instant de pure horreur existentielle en regardant le bâtiment sinistre et anonyme qui se dressait sous la pluie, derrière lui : mais qu’est-ce que je fabriquais là ?
— Si vous avez besoin d’établir un contact, servez-vous de ça, a-t-il indiqué en me tendant un portable flambant neuf encore sous son emballage de plastique. Il y a une puce dedans qui vous permettra de donner pour vingt dollars d’appels. N’utilisez pas votre vieux téléphone. Le plus sûr est de l’éteindre. Vous réglez votre chambre d’avance, en espèces. Est-ce que vous avez assez ? Ça fera dans les trois cents dollars.
J’ai hoché la tête.
— Vous ne restez qu’une nuit. Vous avez une réservation.
Il a extirpé un gros portefeuille de sa poche arrière.
— Voici la carte qui vous servira de garantie pour les frais supplémentaires. Le nom qui figure dessus est celui sous lequel vous devrez vous présenter. Donnez une adresse au Royaume-Uni qui ne soit pas la vôtre. Si jamais il y avait des frais supplémentaires, ne payez qu’en espèces. Voici le numéro de téléphone que vous utiliserez à l’avenir pour établir le contact.
— Vous avez été flic, ai-je constaté.
J’ai pris la carte de crédit et un bout de papier arraché portant un numéro de téléphone copié d’une écriture enfantine. Le papier comme le plastique gardaient encore la chaleur de son corps.
— Ne vous servez pas d’internet. Ne parlez pas aux étrangers. Et surtout, évitez les femmes qui pourraient tenter de vous draguer.
— On dirait ma mère.
Il n’a pas cillé. Nous sommes restés immobiles quelques secondes.
— Bon, a-t-il lâché avec impatience. C’est tout, a-t-il ajouté en agitant une main charnue dans ma direction.
Passé la porte à tambour, une fois dans le hall, j’ai vérifié le nom sur la carte. Clive Dixon. Une grosse conférence venait de s’achever. Une armée de congressistes en costume noir et qui arboraient un badge jaune vif se déversait sur la vaste étendue de marbre blanc en s’interpellant comme une volée de corbeaux. Ils paraissaient enthousiastes, résolus, motivés, décidés à atteindre les objectifs de leur entreprise et à satisfaire leurs ambitions personnelles. J’ai vu sur leur badge qu’ils étaient membres d’une Église. Au-dessus de nos têtes, des globes de verre suspendus au plafond à plus de trente mètres de haut dispensaient un flot de lumière qui se réverbérait sur les murs chromés. Je ne perdais pas seulement pied ; je ne voyais carrément plus terre.
— Il me semble que j’ai une réservation au nom de Dixon, ai-je annoncé au réceptionniste.
Ce n’est pas un nom que j’aurais choisi. Je ne me vois pas en Dixon, quel que soit ce Dixon. Mais ma gêne n’a nullement troublé le réceptionniste. J’étais sur son ordinateur, c’était tout ce qui lui importait, et ma carte était valable. Le prix de la chambre était de deux cent soixante-quinze dollars. J’ai rempli le bulletin de réservation et donné comme fausse adresse le numéro de la petite maison mitoyenne de Kate dans Shepherd’s Bush et la rue du club londonien de Rick. Quand j’ai dit que je voulais payer en espèces, il a pris les billets entre son pouce et son index comme s’il s’agissait de la chose la plus étrange qu’il eût jamais vue. De l’argent liquide ? Il n’aurait pas eu l’air plus surpris si j’avais attaché une mule à son bureau et proposé de le régler en peaux d’animaux et bâtons que j’aurais passé l’hiver à sculpter.
J’ai refusé qu’on s’occupe de mes bagages, pris l’ascenseur jusqu’au sixième étage et fourré la clé électronique dans la porte. Ma chambre était beige, avec un éclairage tamisé de lampes de chevet, et elle offrait une vue sur Grand Central Parkway jusqu’à La Guardia et l’insondable noirceur de l’East River. La télé passait I’ll Take Manhattan avec une légende qui indiquait : « Bienvenue à New York, monsieur Dixon. » Je l’ai éteinte avant d’ouvrir le minibar. Je n’ai même pas pris la peine de chercher un verre. J’ai dévissé la capsule et bu directement au flacon miniature.
Ce devait être vingt minutes et une seconde mignonnette plus tard que mon nouveau portable s’est soudain illuminé de bleu en émettant un petit bourdonnement électronique légèrement menaçant. J’ai quitté mon poste près de la fenêtre pour y répondre.
— C’est moi, a dit Rycart. Vous êtes installé ?
— Oui, ai-je répondu.
— Êtes-vous seul ?
— Oui.
— Alors ouvrez la porte.
Il se tenait dans le couloir, le téléphone collé à son oreille, le chauffeur qui était passé me prendre à La Guardia à ses côtés.
— C’est bon, Frank, a assuré Rycart à son ange gardien. À partir d’ici, je prends les choses en main. Vous, vous surveillez le hall d’entrée.
Rycart a glissé son portable dans la poche de son pardessus tandis que Frank regagnait les ascenseurs d’un pas pesant. C’était ce que ma mère aurait appelé « un bel homme », et il le savait. Un profil aquilin marqué, des yeux assez rapprochés, d’un bleu intense encore renforcé par un bronzage orangé, et cette cascade de cheveux ramenés en arrière que les caricaturistes aimaient tant. Il paraissait beaucoup moins que ses soixante ans. Il a désigné le flacon vide dans ma main.
— Dure journée ?
— On peut le dire.
Il est entré dans la chambre sans attendre mon invitation, et est allé directement à la fenêtre pour tirer les rideaux. J’ai refermé la porte derrière lui.
— Excusez-moi pour l’endroit, mais j’ai tendance à être un peu trop reconnaissable à Manhattan, s’est-il justifié. Surtout après hier. Frank s’est bien occupé de vous ?
— J’ai rarement reçu un accueil plus chaleureux.
— Je vois ce que vous voulez dire, mais c’est quelqu’un de précieux. Un ancien de la police de New York. Il s’occupe de la logistique et de la sécurité pour moi. Je n’ai pas particulièrement la cote dans le coin en ce moment, comme vous pouvez l’imaginer.
— Vous voulez quelque chose à boire ?
— De l’eau, ce sera parfait.
Il a arpenté la chambre pendant que je lui servais un verre d’eau. Puis il a vérifié la salle de bains, et a même regardé dans le placard.
— Qu’y a-t-il ? ai-je demandé. Vous pensez que c’est un piège ?
— Ça m’a traversé l’esprit.
Il a déboutonné son pardessus et l’a déposé soigneusement sur le lit. Son costume Armani devait coûter à peu près deux fois les revenus annuels d’un petit village africain.
— Soyons clairs, vous travaillez pour Lang.
— Je ne l’ai rencontré pour la première fois que lundi, ai-je précisé. Je ne le connais même pas.
Rycart s’est esclaffé.
— Qui le connaît ? Si vous l’avez rencontré lundi, vous le connaissez sans doute aussi bien que n’importe qui. J’ai travaillé avec lui pendant quinze ans, et je n’ai absolument pas la moindre idée d’où il sort. Mike McAra non plus ne le savait pas, et il était avec lui depuis le début.
— Sa femme m’a dit plus ou moins la même chose.
— Eh bien voilà. Si quelqu’un d’aussi incisif que Ruth n’arrive pas à le cerner — et elle est quand même mariée avec lui, bon sang —, quel espoir avons-nous d’y arriver un jour ? Cet homme est un mystère. Merci.
Rycart a pris le verre d’eau. Il a bu pensivement, en m’étudiant.
— On dirait que vous avez commencé à percer le personnage, pourtant.
— J’ai plutôt l’impression que c’est moi qui suis en train de me vider, pour être franc.
— Asseyons-nous, a proposé Rycart en me tapant sur l’épaule, et vous allez me raconter tout ça.
Le geste m’a rappelé Lang. Le charme des grands hommes. J’avais le sentiment d’être du menu fretin nageant au milieu des requins. J’allais devoir rester sur mes gardes. Je me suis assis avec précaution dans Fun des deux petits fauteuils, tout aussi beiges que les murs. Rycart s’est installé en face de moi.
— Alors, a-t-il dit. Par quoi commençons-nous ? Vous savez qui je suis. Qui êtes-vous ?
— Je suis un nègre professionnel, ai-je répondu. J’ai été engagé pour réécrire les mémoires de Lang après la mort de Mike McAra. Je ne connais rien à la politique. C’est un peu comme si je venais de passer à travers le miroir.
— Dites-moi ce que vous avez découvert.
Même moi, je n’étais pas assez bête pour ça. J’ai pesé le pour et le contre avant de répliquer :
— Et si vous me parliez d’abord de McAra ?
— Si vous voulez, a dit Rycart avec un haussement d’épaules. Que puis-je dire ? Mike était professionnel jusqu’au bout des ongles, il vous aurait suffi d’épingler une cocarde sur cette valise et de lui dire que c’était le chef du parti pour qu’il la suive. Tout le monde s’attendait à ce que Lang le mette à la porte quand il est devenu chef du parti, et qu’il amène un homme à lui. Mais Mike était trop utile, il connaissait le parti comme sa poche. Que voulez-vous savoir d’autre ?
— Quelle sorte de personne était-il ?
— Quelle sorte de personne il était ?
Rycart m’a adressé un regard interloqué. On aurait dit que c’était la question la plus bizarre qu’on lui eût jamais posée.
— Eh bien, il n’avait pas de vie en dehors de la politique, si c’est ce à quoi vous pensez. Lang était donc tout pour lui — femme, gosses, amis. Quoi d’autre ? Il était maniaque, obsédé par les détails. Pratiquement tout ce qu’Adam n’est pas, Mike l’était. Peut-être est-ce pour ça qu’il a duré aussi longtemps, pendant tout le séjour au 10 Downing Street et encore après, alors que tous les autres avaient depuis longtemps touché les dividendes et étaient partis s’enrichir ailleurs. Pas de poste ronflant dans de grandes entreprises pour notre Mike. Il était d’une loyauté irréprochable envers Adam.
— Pas si irréprochable que ça. Pas s’il était en contact avec vous, ai-je objecté.
— Ah, mais ça, c’était à la toute fin. Vous avez mentionné une photographie. Puis-je la voir ?
Lorsque j’ai sorti l’enveloppe, son visage affichait la même expression avide que celui d’Emmett, mais quand il a vu la photo, il n’a pu dissimuler sa déception.
— C’est tout ? a-t-il dit. Rien qu’une bande de gosses de riches en train d’exécuter un numéro de comédie musicale ?
— C’est un peu plus intéressant que ça, ai-je assuré. Pour commencer, pourquoi votre numéro de téléphone figure-t-il au dos de cette photo ?
Rycart m’a adressé un regard rusé.
— Pourquoi devrais-je vous aider, exactement ?
— Pourquoi devrais-je vous aider, exactement ?
Nous nous sommes affrontés du regard. Il a fini par se fendre d’un large sourire, découvrant de grandes dents blanches et éclatantes.
— Vous auriez dû faire de la politique, a-t-il déclaré.
— J’ai les meilleurs maîtres.
Il a reçu le compliment avec un petit hochement de son épaisse crinière. La vanité, voilà donc quel était son point faible. J’imaginais sans peine avec quelle adresse Lang avait dû le flatter, et quel coup son limogeage avait été pour son ego. Et maintenant, avec son visage mince, son nez en bec d’aigle et ses yeux perçants, il était aussi avide de vengeance qu’un amoureux éconduit. Il s’est levé pour aller ouvrir la porte. Il a vérifié le couloir, des deux côtés. Lorsqu’il est revenu, il s’est dressé devant moi et a pointé son doigt hâlé droit sur mon visage.
— Si vous me doublez, a-t-il dit, je vous le ferai payer. Et si vous doutez de ma capacité à entretenir une rancune et à rendre à quelqu’un la monnaie de sa pièce, demandez à Adam Lang.
— Parfait, ai-je acquiescé.
Il était à présent trop agité pour s’asseoir, et c’est encore une chose dont je ne me suis aperçu qu’à cet instant : il était sous pression. On pouvait reconnaître ça à Rycart : il fallait un certain courage pour traîner son ancien chef de parti et Premier ministre devant une cour de justice pour crimes de guerre.
— Cette histoire de CPI, a-t-il dit en tournant en rond devant le lit, ça ne fait les gros titres que depuis cette semaine, mais permettez-moi de vous dire que je prépare ça en coulisse depuis des années. L’Irak, la remise des prisonniers, la torture, Guantanamo… tout ce qui a été commis au nom de cette prétendue guerre contre le terrorisme est illégal au regard du droit international, de la même façon que tout ce qui s’est passé au Kosovo ou au Liberia. La seule différence, c’est que cette fois c’est nous qui avons agi. Cette hypocrisie est écœurante.
Il a paru se rendre compte qu’il s’engageait dans un discours qu’il avait déjà prononcé trop souvent, et il s’est repris :
— Quoi qu’il en soit, la rhétorique est une chose, et les preuves en sont une autre. Je sentais que le climat politique changeait, et que cela allait dans le bon sens. Chaque fois qu’une bombe explosait, chaque fois qu’un nouveau soldat se faisait tuer, chaque fois qu’il devenait un peu plus évident que nous avions déclenché une nouvelle guerre de Cent Ans sans avoir la moindre idée de la façon d’en finir, cela apportait de l’eau à mon moulin. Il n’était plus inconcevable qu’un dirigeant occidental puisse finir dans le box des accusés. Plus la pagaille qu’il avait laissée derrière lui empirait, plus les gens étaient prêts à accepter la vérité — plus ils avaient envie de la connaître. Tout ce dont j’avais besoin, c’était d’une preuve, une seule, qui puisse répondre aux standards légaux — un simple document signé de sa main aurait fait l’affaire — et je n’en avais pas.
« Et puis, brusquement, juste avant Noël, elle était là. Je l’avais entre les mains. Elle était arrivée par la poste. Sans même une lettre d’explication. “Top Secret : Note de service du Premier ministre au ministre de la Défense.” Elle datait d’il y a cinq ans, rédigée à l’époque où j’étais encore ministre des Affaires étrangères, mais je ne me doutais même pas de son existence. Si ça n’était pas une preuve tangible… bon sang, il ne pouvait y avoir plus explicite ! Un ordre de mission du Premier ministre britannique spécifiant que ces quatre pauvres types devaient être enlevés au Pakistan par le SAS puis remis à la CIA.
— Un crime de guerre, ai-je précisé.
— Un crime de guerre, a-t-il confirmé. Pas un bien gros, je vous l’accorde, mais, et alors ? Au bout du compte, Al Capone n’a pu se faire coincer que pour fraude fiscale. Ça n’empêche pas que c’était un gangster. J’ai procédé à quelques vérifications discrètes pour m’assurer que le document était bien authentique, puis je l’ai porté moi-même à La Haye.
— Vous n’aviez aucune idée de qui avait pu vous l’envoyer ?
— Non. Pas jusqu’au moment où ma source anonyme m’a appelé pour me le dire. Et attendez de voir la tête de Lang quand il saura qui c’était. Cela va être le coup de grâce.
Il s’est penché tout près de moi pour me glisser :
— Mike McAra !
En y réfléchissant, je suppose que je le savais déjà. Mais les soupçons sont une chose, et la confirmation une autre, et l’exultation de Rycart en cet instant donnait une idée de l’étendue de la trahison de McAra.
— Il m’a appelé moi ! C’est incroyable, non ? Si quelqu’un m’avait prédit que je recevrais un jour de l’aide de Mike McAra, entre tous, je lui aurais ri au nez.
— Quand a-t-il appelé ?
— Environ trois semaines après que j’avais reçu le document. Le 8 janvier ? Le 9 ? Quelque chose comme ça. « Salut, Richard. Vous avez bien reçu le petit cadeau que je vous ai envoyé ? » J’ai failli en avoir une crise cardiaque. Puis il a fallu que je lui dise de se taire au plus vite. Parce que, comme vous le savez, bien entendu, toutes les lignes des Nations unies sont sur écoute.
— Vraiment ? ai-je commenté, m’efforçant toujours de tout absorber.
— Oh, absolument. La National Security Agency écoute chaque mot transmis dans l’hémisphère occidental. La moindre syllabe que vous prononcez au téléphone, le moindre mail que vous envoyez, la moindre transaction que vous effectuez avec une carte de crédit… tout est enregistré et stocké. Le seul problème est de retrouver l’information. Aux Nations unies, on nous avertit que la manière la plus sûre de contourner les écoutes est d’utiliser des portables jetables, d’éviter de se montrer trop précis et de changer de numéro aussi souvent que possible — cela nous permet au moins d’avoir toujours un peu d’avance sur eux. Alors j’ai prévenu Mike de ne pas en dire plus. Puis je lui ai donné un tout nouveau numéro qu’il n’avait jamais utilisé auparavant et lui ai demandé de me rappeler tout de suite.
— Ah, ai-je fait, je vois.
Et c’était vrai. Je visualisais parfaitement. McAra, le téléphone coincé entre l’épaule et l’oreille, en train de saisir son stylo bille bleu bon marché.
— Il a dû griffonner le numéro au dos de la photo qu’il tenait à la main.
— Et puis il m’a rappelé, a dit Rycart.
Il s’était arrêté d’arpenter la chambre et se regardait dans le miroir au-dessus de la commode. Il a porté les mains à son front pour lisser ses cheveux sur ses oreilles.
Bon sang, je suis dans un état, a-t-il constaté. Regardez-moi. Je n’ai jamais eu une mine pareille quand j’étais au gouvernement, même quand je travaillais dix-huit heures par jour. Les gens se trompent, vous savez. Ce n’est pas d’exercer le pouvoir qui est épuisant — c’est de ne pas l’exercer qui vous use.
— Qu’est-ce qu’il a dit, lorsqu’il vous a rappelé, McAra ?
— La première chose qui m’a frappé, c’est qu’il n’était pas du tout comme d’habitude. Vous me demandiez quelle sorte de personne c’était. Eh bien, il était plutôt implacable dans le travail, et c’est ce qui plaisait tant à Adam, bien sûr : il savait qu’il pouvait toujours compter sur Mike pour faire le sale boulot. Il était incisif, sérieux. On pourrait presque dire qu’il était brutal, surtout au téléphone. Mon secrétariat l’avait surnommé McHorreur. « McHorreur vient d’appeler, monsieur le ministre… » Mais ce jour-là, je me souviens que sa voix était totalement atone. Il donnait même l’impression d’être brisé. Il a dit qu’il venait de passer un an aux archives de Cambridge, à travailler sur les mémoires d’Adam, et qu’après avoir revu toute la période où nous avions été au pouvoir, il se sentait de plus en plus désillusionné. Il a dit que c’était là-bas qu’il avait trouvé l’ordre de mission pour l’opération Tempête. Mais il a ajouté que la véritable raison de son appel était qu’il ne s’agissait que de la partie émergée de l’iceberg. Il a dit qu’il venait de découvrir quelque chose de beaucoup plus important — quelque chose qui expliquait pourquoi tout était allé de travers pendant notre mandat.
Je pouvais à peine respirer.
— Quoi donc ?
Rycart a ri.
— Eh bien, curieusement, je lui ai posé la même question, mais il n’a pas voulu me répondre au téléphone. Il a dit qu’il voulait me rencontrer pour en discuter face à face, tellement c’était énorme. La seule chose qu’il a bien voulu me révéler était que la clé de tout se trouvait dans l’autobiographie de Lang, si quelqu’un voulait prendre la peine de vérifier — que tout était dans le début.
— Ce sont ses paroles exactes ?
— À peu près. J’ai pris des notes pendant qu’il parlait. Et c’est tout. Il m’a dit qu’il me rappellerait dans un jour ou deux pour fixer un rendez-vous. Mais rien n’est venu. Puis, environ une semaine plus tard, j’ai appris par la presse qu’il était mort. Et personne ne m’a plus jamais appelé sur ce téléphone. Vous imaginez donc sans peine pourquoi j’étais tellement excité quand il s’est soudain remis à sonner. Alors nous y voilà, a-t-il conclu en embrassant la chambre d’un geste du bras : dans un endroit idéal pour passer un jeudi soir. Et je crois que, maintenant, vous allez m’expliquer exactement ce qui se passe.
— Je n’y manquerai pas. Mais avant, juste une petite chose. Pourquoi n’avez-vous rien dit à la police ?
— Vous plaisantez ? Les discussions à La Haye en sont à un stade très délicat. Si j’avais prévenu la police que McAra avait été en contact avec moi, ils auraient tout naturellement voulu savoir pourquoi. Cela aurait forcément fini par revenir aux oreilles de Lang, et cela lui aurait permis d’agir préventivement à l’encontre de la cour de justice contre les crimes de guerre. Il est encore sacrément efficace, vous savez. La déclaration qu’il a faite contre moi avant-hier — « La lutte internationale contre le terrorisme est trop importante pour être utilisée à des fins de vengeance personnelle intestine. » Ouah, a-t-il dit avec un frisson d’admiration. Vicieux.
Je me suis quelque peu tortillé sur mon siège, mais Rycart n’a rien remarqué. Il était retourné s’examiner dans le miroir.
— De plus, a-t-il ajouté en relevant le menton, je croyais qu’on avait conclu que Mike s’était lui-même donné la mort, parce qu’il était déprimé, ou ivre, ou les deux. Je n’aurais donc pu que confirmer ce qu’ils savaient déjà. Il n’était vraiment pas en forme la dernière fois qu’il m’a appelé.
— Et je peux vous expliquer pourquoi, ai-je répliqué. Il venait de découvrir que l’un des types qui apparaissent sur la photo de Cambridge avec Lang — la photo que McAra tenait quand il vous a téléphoné — était un agent de la CIA.
Rycart était en train d’étudier son profil. Il s’est interrompu. Ses sourcils ont fait des vagues. Puis, avec une lenteur extrême, il s’est tourné vers moi.
— Il était quoi ?
— Il s’appelle Paul Emmett.
Soudain, les mots ne sortaient pas assez vite. Il fallait que je me décharge de ce fardeau, que je le partage avec quelqu’un qui puisse essayer de saisir la logique de tout ça.
— Il est devenu par la suite professeur à Harvard. Puis il a dirigé une sorte d’organisation, appelée l’institution Arcadia. Vous en avez entendu parler ?
— J’en ai entendu parler — bien sûr que j’en ai entendu parler — et je me suis bien gardé de m’en approcher, précisément parce que j’ai toujours pensé que ça puait la CIA à plein nez.
Rycart s’est assis. Il paraissait sonné.
— Mais est-ce que c’est vraisemblable ? ai-je demandé. Je ne sais pas comment ces choses fonctionnent. Quelqu’un peut-il entrer à la CIA et être envoyé aussitôt après faire des recherches pour son doctorat dans un pays étranger ?
— Je dirais que c’est tout à fait plausible. Comment trouver meilleure couverture ? Et quoi de mieux qu’une université pour repérer les meilleurs éléments de demain ?
Il a tendu la main.
— Remontrez-moi cette photo. Lequel est Emmett ?
— Ce ne sont peut-être que des conneries, ai-je averti en désignant Emmett. Je n’ai aucune preuve. Mais j’ai trouvé son nom sur un ou deux de ces sites web paranoïaques. Ils prétendent qu’il a été recruté par la CIA à sa sortie de Yale, ce qui doit faire environ trois ans avant que cette photo ait été prise.
— Oh, je veux bien le croire, a commenté Rycart en examinant Emmett intensément. En fait, maintenant que vous en parlez, je crois avoir entendu un jour des bruits de couloir à ce propos. Mais il y en a tellement qui circulent dans ce monde des tournées de conférences internationales. J’appelle ça « le complexe industrialo-militaro-universitaire ».
Son trait d’esprit l’a fait sourire, puis il a repris son air grave.
— Mais ce qui est réellement suspect est qu’il ait pu connaître Lang.
— Non, ai-je rétorqué, ce qui est réellement suspect, c’est que quelques heures à peine après que McAra a pisté Emmett jusqu’à chez lui, non loin de Boston, il a été retrouvé mort, échoué sur une plage de Martha’s Vineyard.
Après cela, je lui ai raconté tout ce que j’avais découvert. Je lui ai parlé de l’histoire des courants marins et des lumières de torches sur la plage de Lambert’s Cove, et de la façon curieuse dont l’enquête de police avait été menée. Je lui ai répété ce que m’avait dit Ruth au sujet de la dispute entre Lang et McAra, la veille de sa mort, et je lui ai fait part de la répugnance de Lang à aborder ses années à Cambridge, ainsi que de la façon dont il avait essayé de dissimuler que son engagement politique datait de son départ de l’université et non de deux ans plus tard. Je lui ai décrit comment McAra, avec la minutie acharnée qui le caractérisait, avait fini par tout découvrir, exhumant un détail après l’autre qui démontait peu à peu le récit donné par Lang de ses années de jeunesse. C’était sans doute ce qu’il avait voulu dire en annonçant que la clé de tout se trouvait dans le début de l’autobiographie de Lang. Je lui ai parlé du GPS de la Ford, qui m’avait conduit à la porte d’Emmett, et du comportement étrange de ce dernier.
Et, bien entendu, plus je parlais, plus Rycart s’agitait. J’imagine que c’était Noël pour lui.
— Supposons, a-t-il avancé en faisant à nouveau les cent pas dans la chambre, que ce soit Emmett qui ait au départ suggéré à Lang d’envisager une carrière politique. Regardons les choses en face, il faut bien que quelqu’un lui ait mis cette idée dans sa jolie petite tête. Moi, je suis dans les jeunesses du parti depuis mes quatorze ans. En quelle année Lang a-t-il pris sa carte ?
— 1975 !
— Soixante-quinze ! Vous voyez, c’est parfaitement logique. Vous vous souvenez comment était la Grande-Bretagne en soixante-quinze ? Les forces de sécurité étaient devenues incontrôlables et espionnaient le Premier ministre. Des généraux en retraite constituaient des armées privées. L’économie s’effondrait. Il y avait des grèves, des émeutes. Ce ne serait pas vraiment une surprise si la CIA avait décidé de recruter quelques jeunes éléments brillants puis les avait encouragés à faire carrière dans des secteurs utiles : l’administration, les médias, la politique. C’est ce qu’ils font partout ailleurs, après tout.
— Mais pas en Grande-Bretagne, sûrement pas, ai-je protesté. Nous sommes leur allié.
Rycart m’a regardé avec mépris.
— À l’époque, la CIA espionnait les étudiants américains. Vous pensez vraiment qu’ils auraient eu le moindre scrupule à espionner les nôtres ? Évidemment qu’ils étaient actifs en Grande-Bretagne ! Ils le sont encore. Ils ont un chef d’antenne à Londres et un énorme personnel. Je pourrais vous donner là, tout de suite, le nom d’une demi-douzaine de députés qui sont en contact régulier avec la CIA. En fait… (il s’est arrêté de marcher et a claqué des doigts)… ça c’est une idée !
Il a pivoté sur lui-même pour me dévisager.
— Le nom de Reg Giffen vous évoque-t-il quelque chose ?
— Vaguement.
— Reg Giffen — sir Reginald Giffen puis, plus tard, lord Giffen, et à présent feu le regretté Giffen, Dieu soit loué — passait tellement de temps à prononcer des discours devant la Chambre des communes pour le compte des Américains qu’on l’appelait « le député du Michigan ». Il a annoncé sa démission en tant que député la première semaine de la campagne des élections législatives de 1983, ce qui a pris tout le monde par surprise, sauf un jeune membre du parti photogénique et très entreprenant qui venait justement de passer dans sa circonscription électorale six mois plus tôt.
— Et qui a obtenu l’investiture pour devenir le candidat du parti, avec le soutien de Giffen, ai-je continué, et qui a remporté l’un des sièges les plus sûrs du pays alors qu’il n’avait pas encore trente ans.
L’histoire était légendaire. Elle marquait le début de la carrière politique nationale de Lang.
— Mais vous ne pouvez quand même pas penser que c’est la CIA qui a demandé à Giffen de faire en sorte que Lang puisse entrer au Parlement ? ai-je poursuivi. Ça paraît complètement tiré par les cheveux.
— Oh, je vous en prie ! Servez-vous de votre imagination ! Dites-vous que vous êtes le professeur Emmett, de retour à Harvard, qui écrit des foutaises illisibles sur l’alliance des peuples de langue anglaise et la nécessité de combattre la menace communiste. N’avez-vous pas potentiellement entre les mains l’agent le plus incroyable de l’histoire ? Un type dont on commence déjà à parler comme d’un futur chef du parti ? Un Premier ministre possible ? N’allez-vous pas chercher à convaincre qui de droit à l’Agence de faire tout son possible pour pousser la carrière de cet homme ? J’étais déjà au Parlement quand Lang a débarqué. Je l’ai vu surgir de nulle part et nous laisser tous derrière.
Il s’est rembruni à ce souvenir.
— Bien sûr qu’il avait de l’ aide. Il n’avait aucun lien réel avec le parti. Ce type était un mystère pour nous tous.
— C’est certainement ce qui le distingue, ai-je dit. Il n’avait pas d’idéologie.
— Il n’avait peut-être pas d’idéologie, mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il avait un programme.
Rycart s’est à nouveau assis. Il s’est penché vers moi.
— D’accord. Je vais vous poser une question : pouvez-vous me citer une seule décision prise par Adam Lang en tant que Premier ministre qui n’ait pas été dans l’intérêt des États-Unis d’Amérique ?
Je suis resté muet.
— Allons, a-t-il insisté. Ce n’est pas une question piège. Citez-moi juste une décision à son actif qui aurait pu ne pas recevoir l’aval de Washington. Réfléchissons, a-t-il dit avant de lever le pouce. Un : le déploiement des troupes britanniques au Moyen-Orient, contre l’avis d’à peu près tous les généraux de nos armées et de tous les ambassadeurs britanniques qui connaissent bien la région. Deux (il a levé l’index de la main droite) : échec complet de la demande faite auprès de la Maison-Blanche d’obtenir des contreparties sous forme de contrats de reconstruction pour des entreprises britanniques ou de quoi que ce soit d’autre. Trois : le soutien inconditionnel à la politique étrangère américaine au Moyen-Orient, alors que c’est pour nous de la pure démence de nous mettre tout le monde arabe à dos. Quatre : l’installation sur le sol britannique de missiles de défense américains qui ne servent en rien notre sécurité — en fait, ce serait même plutôt le contraire dans la mesure où cela fait de nous une cible de première frappe plus évidente — et ne peuvent protéger que les États-Unis. Cinq : l’achat, pour cinquante milliards de dollars, d’un système de missiles nucléaires américains que nous prétendons « indépendant » mais que nous ne pourrions même pas déclencher sans l’accord des Américains, soumettant ainsi pendant encore vingt ans tous les Premiers ministres ultérieurs à une politique de défense totalement asservie à Washington. Six : un traité qui autorise les États-Unis à extrader nos citoyens pour qu’ils soient jugés aux États-Unis, mais qui ne nous permet pas la réciproque. Sept : une collusion en matière d’enlèvement illégal, de torture, d’emprisonnement et même de meurtre de nos citoyens. Huit : le limogeage régulier de tout ministre — je suis bien placé pour en parler — qui ne soutient pas à cent pour cent l’alliance avec les États-Unis. Neuf…
— C’est bon, l’ai-je interrompu en levant la main. J’ai compris le message.
— J’ai des amis à Washington qui n’arrivent pas à croire que Lang ait pu conduire sa politique étrangère de la sorte. Je veux dire par là qu’ils sont gênés par son soutien inconditionnel et par la contrepartie ridicule qu’il en a tirée. Et où tout cela nous a-t-il menés ? À nous laisser entraîner dans une prétendue guerre impossible à gagner, à accepter des méthodes que nous nous refusions à employer même contre les nazis !
Rycart a émis un rire amer et secoué la tête.
— Vous savez, d’une certaine façon, je suis presque soulagé de découvrir qu’il y a peut-être une explication rationnelle à tout ce que nous avons pu fabriquer au gouvernement pendant qu’il était Premier ministre. Quand on y réfléchit, l’autre explication est encore pire. Au moins, s’il travaillait pour la CIA, il y avait une logique. Maintenant, a-t-il ajouté en me gratifiant d’une tape sur le genou, la question est de savoir ce que nous allons en faire.
L’emploi de la première personne du pluriel ne me disait rien de bon.
— Eh bien, ai-je avancé en plissant légèrement les yeux. Je suis dans une position délicate. Je suis censé l’aider à écrire ses mémoires. Et je suis dans l’obligation légale de ne rien divulguer à quiconque de ce que je peux apprendre au cours de mon travail.
— Il est trop tard pour reculer.
Ça ne me disait rien de bon non plus.
— Mais nous n’avons aucune preuve, ai-je fait remarquer. Nous ne sommes même pas certains qu’Emmett était bien à la CIA, sans parler du fait qu’il ait recruté Lang. Enfin… comment ce genre de relation était-elle censée fonctionner une fois que Lang est arrivé Downing Street ? Il aurait eu un émetteur radio caché dans le grenier, ou quoi ?
— Cela n’a rien d’une plaisanterie, mon ami, a répliqué Rycart. Je sais un peu comment ces choses fonctionnent, depuis le temps où j’étais aux Affaires étrangères. Il est assez facile d’entretenir un contact. Tout d’abord, Emmett venait sans cesse à Londres, à cause d’Arcadia. C’était la couverture parfaite. En réalité, je ne serais pas surpris que toute cette institution n’ait été créée que dans le but de fournir une couverture permettant de manœuvrer Lang. Le calendrier concorde. Ils peuvent avoir eu recours à des intermédiaires.
— Mais il n’y a toujours pas de preuves, ai-je répété. Et, à part si Lang avoue, ou si Emmett avoue, ou si la CIA ouvre leurs dossiers, il n’y en aura jamais.
— Alors vous n’avez qu’à trouver des preuves, a tout simplement rétorqué Rycart.
— Quoi ?
Ma lèvre inférieure s’est affaissée. Tout en moi s’est affaissé.
— Vous êtes dans la position idéale, a poursuivi Rycart, il vous fait confiance. Il vous laisse lui poser toutes les questions possibles. Il vous permet même de taper ses réponses. Vous pouvez lui faire dire des choses. Nous allons devoir mettre au point une série de questions qui le piègent peu à peu, jusqu’au moment où vous lui soumettrez directement le problème, et nous verrons comment il réagit. Il niera, mais cela n’a pas d’importance. Il suffira de lui présenter les preuves pour poser cette histoire en fait établi.
— Non, absolument pas. Les bandes restent sa propriété.
— Mais si, bien sûr. Les bandes peuvent être citées par le tribunal des crimes de guerre comme preuves de sa complicité directe avec le programme de remise de prisonniers à la CIA.
— Et si je n’enregistre aucune bande ?
— Dans ce cas, je suggérerai à la procureur de vous citer vous à comparaître.
— Ah, ai-je répliqué, l’air matois. Mais si je nie toute l’histoire ?
— Alors je lui remettrai ceci, a dit Rycart, qui a ouvert sa veste pour me montrer le petit micro épinglé sur le devant de sa chemise, un fil courant dans sa poche intérieure. Frank enregistre chaque mot en bas, dans le hall, n’est-ce pas, Frank ? Oh, allez ! Ne prenez pas cet air étonné. Qu’est-ce que vous attendiez ? Que je rencontre un parfait étranger qui travaille pour Lang sans prendre la moindre précaution ? Sauf que vous ne travaillez plus pour Lang.
Il a souri en montrant à nouveau cette rangée de dents d’un blanc plus éclatant que tout ce que la Nature pouvait produire.
— Maintenant, vous travaillez pour moi.