« Il est essentiel pour le nègre de faire en sorte que le sujet se sente parfaitement à l’aise en sa compagnie. »
— Belle entrée en matière, a commenté Amelia pendant le trajet du retour. C’est ce qu’on vous enseigne, dans votre école de nègres ?
Nous étions assis à l’arrière du minibus. La secrétaire qui rentrait de New York — Lucy — et les trois agents de sécurité occupaient les sièges de devant. J’apercevais par le pare-brise la Jaguar qui nous précédait, avec les Lang à son bord. La nuit commençait à tomber. Pris dans le faisceau des phares, les chênes gris se tordaient, menaçants.
— Vraiment, c’était plein de tact, a-t-elle continué, quand on sait que vous remplacez un mort.
— C’est bon, j’ai grogné. Stop.
— Mais vous avez tout de même un atout, a-t-elle dit à voix très basse pour que personne d’autre ne puisse entendre, tout en tournant vers moi ses grands yeux bleus. Il semble que vous soyez quasi le seul spécimen de la race humaine à qui Ruth Lang daigne accorder sa confiance. Pourquoi, d’après vous ?
— Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas.
— Exact. Elle pense peut-être que vous obéirez au doigt et à l’œil ?
— Peut-être. Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander.
La dernière chose dont j’avais besoin était de me retrouver coincé au milieu d’un crêpage de chignon.
— Écoutez, Amelia… je peux vous appeler Amelia ? Pour ma part, je ne suis ici que pour aider à écrire un livre. Je ne veux pas être mêlé à de quelconques intrigues de palais.
— Bien évidemment. Tout ce que vous voulez, c’est faire votre travail et partir d’ici.
— Ça y est, vous me mettez encore en boîte.
— Vous me facilitez tellement la tâche.
Ensuite, je me suis tu un moment. Je comprenais pourquoi Ruth ne l’aimait pas. Elle était un brin trop intelligente et nettement trop blonde pour être honnête, surtout du point de vue d’une épouse. En fait, il m’est soudain venu à l’esprit, alors que j’étais assis là, à respirer malgré moi son Chanel, qu’elle devait avoir une liaison avec Lang. Cela aurait expliqué beaucoup de choses. Il avait témoigné une froideur manifeste à son encontre, à l’aéroport, et ne fallait-il pas toujours y voir la meilleure preuve ? Auquel cas il n’était pas surprenant qu’ils se montrent aussi paranoïaques au sujet de la confidentialité. Il y avait assez de matière ici pour faire les choux gras de la presse à scandale pendant des semaines.
Nous avions déjà parcouru la moitié du chemin non goudronné quand Amelia a remarqué :
— Vous ne m’avez pas dit ce que vous pensez du manuscrit.
— Franchement ? Je ne m’étais pas amusé autant depuis les mémoires de Leonid Brejnev. (Elle n’a pas souri.) Je ne comprends pas comment on a pu arriver à ça, ai-je insisté. Vous étiez quand même à la tête de l’État il n’y a pas si longtemps. Il y en a bien un parmi vous qui a fait anglais en première langue ?
— Mike…, a-t-elle commencé avant de s’interrompre. Mais je n’aime pas dire du mal des morts.
— Pourquoi ce régime de faveur ?
— Bon, d’accord : Mike. Le problème, c’est qu’Adam a confié le bébé à Mike dès le début, et que le pauvre Mike s’est retrouvé complètement submergé. Il est parti effectuer ses recherches à Cambridge et on l’a à peine vu pendant un an.
— Cambridge ?
— Cambridge — où sont stockées toutes les archives Lang. Vous êtes sûr d’avoir bossé votre sujet ? Deux mille boîtes de documents. Deux cent cinquante mètres de rayonnages. Un million de documents distincts, ou dans ces eaux-là — personne n’a jamais pris la peine de compter.
— McAra a tout passé en revue ?
J’étais incrédule. Ma conception d’un programme de recherche rigoureux se limitait à une semaine passée en tête à tête avec mon client et un enregistreur, étoffé par le tissu d’inexactitudes que pouvait fournir Google.
— Non, a-t-elle répliqué avec irritation. Il n’a évidemment pas ouvert toutes les boîtes. Mais il en a fouillé suffisamment pour en ressortir épuisé et à bout de nerfs. Je crois qu’il a tout simplement perdu de vue le but de sa mission. Cela semble avoir déclenché une dépression nerveuse, bien qu’aucun d’entre nous ne l’ait remarqué à l’époque. Il n’a même pas pris le temps de voir tout ça avec Adam avant Noël. Et bien entendu, à ce moment-là, il était déjà trop tard.
— Pardon, ai-je commenté en me tordant sur mon siège pour pouvoir la regarder en face. Vous êtes en train de me dire qu’un homme qui est payé dix millions de dollars pour rédiger ses mémoires se décharge du projet tout entier sur quelqu’un qui n’a pas la moindre idée de ce que c’est que d’écrire un livre, et qu’on laisse se débrouiller tout seul pendant un an ?
Amelia a posé un doigt sur ses lèvres et m’a désigné du regard l’avant de la voiture.
— Vous n’êtes pas très discret, pour un homme de l’ombre.
— Mais il ne fait aucun doute, ai-je insisté, qu’un ancien Premier ministre sait à quel point ces mémoires sont importants pour lui ?
— Si vous voulez la vérité, je ne crois pas qu’Adam ait jamais eu la moindre intention de rendre ce livre avant deux ans. Il s’était dit que ça irait. Il a donc laissé Mike s’en charger comme s’il lui accordait une récompense après toutes ces années passées auprès de lui. Mais quand Marty Rhinehart a bien fait comprendre qu’il tenait à ce que le contrat soit respecté, et quand les éditeurs ont lu ce qu’avait produit Mike…
Sa voix s’est perdue.
— Pourquoi ne pas tout simplement rendre l’argent et repartir de zéro ?
— Je pense que vous connaissez la réponse à cette question mieux que moi.
— Il n’avait plus de quoi rembourser une telle avance ?
— Deux ans après avoir quitté le pouvoir ? Il n’aurait pas pu en rendre ne serait-ce que la moitié.
— Et personne n’a rien vu venir ?
— J’ai régulièrement abordé la question avec Adam. Mais l’histoire ne l’intéresse pas — ça ne l’a jamais intéressé, pas même la sienne. Il se sentait beaucoup plus concerné par la création de sa fondation.
Je me suis redressé sur mon siège. Je voyais très bien comment tout avait pu s’enchaîner : McAra, le politicard devenu stakhanoviste des archives, qui s’était acharné à assembler aveuglément toutes ces pages de données inutiles ; Lang, l’homme des grands projets devant l’Éternel — « l’avenir et non le passé » : n’était-ce pas l’un de ses slogans ? — , que l’on acclamait sur les circuits de conférences et qui préférait vivre, non, revivre sa vie ; puis l’affreuse prise de conscience que le grand projet d’autobiographie battait de l’aile, suivie, sans doute, par des récriminations, l’éclatement de vieilles amitiés et une angoisse suicidaire.
— Ça a dû être dur pour vous tous.
— Ça l’a été. Surtout après la découverte du corps de Mike. J’ai proposé de me charger de l’identification, mais Adam a trouvé que c’était à lui d’y aller. Ça a été une expérience horrible. Tout le monde se sent coupable après un suicide. Alors je vous en prie, si ça ne vous dérange pas, plus de plaisanteries sur le royaume des ombres.
J’étais sur le point de l’interroger sur les articles concernant la livraison des prisonniers dans les journaux de ce week-end, quand les stops de la Jaguar se sont allumés devant nous. Nous nous sommes arrêtés.
— Ça y est, nous y revoilà, a commenté Amelia, et, pour la première fois, j’ai détecté une pointe de lassitude dans sa voix. À la maison.
Il faisait déjà bien sombre — il était dans les dix-sept heures —, et la température avait baissé avec le soleil. Je suis resté près du minibus pour regarder Lang sortir de sa voiture et être emporté à l’intérieur par le tourbillon habituel de son personnel et de ses gardes du corps. On l’a introduit si vite qu’on aurait pu croire qu’il y avait un tireur embusqué dans les bois avec un fusil à lunette. Aussitôt, les vitres se sont illuminées tout le long de la façade de la grande maison, et il a été soudain possible, brièvement, d’imaginer que c’était là le centre du vrai pouvoir, et non une malheureuse parodie de ce pouvoir. Je me sentais très étranger à tout cela, incertain du rôle que je devais tenir et ressassant encore la gêne que j’avais ressentie lors de ma gaffe à l’aéroport. Je me suis donc attardé un peu dans le froid. À ma grande surprise, c’est Lang qui a remarqué que je manquais à l’appel et qui est venu me chercher.
— Ohé ! a-t-il crié depuis l’entrée. Qu’est-ce que vous faites là-bas ? Tout le monde va vous chercher, non ? Venez prendre un verre.
Il m’a touché l’épaule quand je suis entré et m’a conduit dans le couloir, vers la pièce où j’avais bu du café le matin. Il avait déjà troqué sa veste et sa cravate contre un gros pull-over gris.
— Je regrette de n’avoir pas pu vous saluer convenablement à l’aéroport. Qu’est-ce qui vous tenterait ?
— Qu’est-ce que vous prenez ?
J’ai prié pour que ce soit quelque chose d’alcoolisé.
— Du thé glacé.
— Le thé glacé sera parfait.
— Vous êtes sûr ? Je préférerais quelque chose de plus fort, mais Ruth me tuerait. Luce, a-t-il appelé l’une des secrétaires, vous voulez bien demander à Dep de nous apporter du thé, mon chou ? Alors, a-t-il poursuivi en se laissant tomber au milieu du canapé et en écartant les bras pour s’appuyer contre le dossier, vous allez devoir vous mettre dans ma peau pendant un mois et je vous souhaite bien du plaisir.
Il a vivement croisé les jambes, la cheville droite sur le genou gauche. Puis il a tambouriné des doigts et agité le pied en l’examinant un instant avant de reporter son regard sans nuage sur moi.
— J’espère que ce sera sans douleur pour nous deux, ai-je plaisanté, puis j’ai hésité, ne sachant trop comment m’adresser à lui.
— Adam, a-t-il dit. Appelez-moi, Adam.
Quand on travaille face à face avec des personnalités très célèbres, j’ai constaté qu’il y a toujours un moment où on a l’impression d’être dans un rêve, et c’était maintenant le cas pour moi : une véritable expérience de sortie de corps. Je me suis contemplé depuis le plafond, devisant de façon apparemment détendue avec un homme d’État mondial, dans la maison d’un milliardaire des médias. Il faisait vraiment tout son possible pour se montrer gentil avec moi. Il avait besoin de moi. J’ai pensé : « Quelle blague ! » J’ai dit :
— Merci. Je dois vous avouer que je n’avais jamais rencontré d’ex-Premier ministre auparavant.
— Eh bien, a-t-il dit en souriant, je n’avais jamais rencontré de nègre, alors nous sommes quittes. Sid Kroll dit que vous êtes l’homme de la situation. Ruth est du même avis. Comment sommes-nous censés procéder, exactement ?
— Je vais vous poser des questions, et puis je ferai de la prose avec vos réponses. Quand ce sera nécessaire, je devrai intégrer des passages de transition en m’efforçant d’imiter votre voix. J’ajoute en passant que vous aurez la possibilité de corriger ensuite tout ce que j’aurai pu écrire. Je ne veux pas que vous puissiez penser que je vais vous prêter des propos que vous ne voudriez pas assumer.
— Combien de temps cela va-t-il prendre ?
— Pour un livre important, j’accumule généralement cinquante à soixante heures d’entretiens. Ça me donne une base de quatre cent mille mots que je réduis à une centaine de milliers de mots, soit dans les trois cents feuillets.
— Mais vous avez déjà un manuscrit.
— Oui, ai-je convenu, mais il n’est franchement pas publiable. Ce sont des notes de recherche, mais ça ne fait pas un livre. Il n’y a pas de ton. (Grimace de Lang.) Cela dit, me suis-je empressé d’ajouter, ce n’est pas vraiment du travail perdu. Nous pourrons y piocher des informations et des citations, et la structure générale me convient — les seize chapitres —, même si je préférerais commencer autrement, trouver quelque chose de plus intime.
L’intendante vietnamienne nous a apporté du thé. Elle était tout de noir vêtue — pantalon de soie noire, chemise noire sans col. J’ai voulu me présenter, mais, en me tendant mon verre, elle a évité mon regard.
— Vous avez appris, pour Mike ?
— Oui, ai-je dit, je suis désolé.
Lang a détourné les yeux, vers la vitre assombrie.
— Nous devrions mettre quelque chose de bien sur lui dans le livre. Ça ferait plaisir à sa mère.
— Ça ne devrait pas poser de problème.
— Il était avec moi depuis longtemps, avant même que je ne sois Premier ministre. Il était arrivé là par le parti et c’est mon prédécesseur qui me l’a légué. On croit qu’on connaît bien quelqu’un, et puis…
Il a haussé les épaules et contemplé la nuit.
Je ne savais pas quoi dire, alors je n’ai rien dit. Il est de la nature même de mon métier d’agir comme une sorte de confesseur et, avec les années, j’ai appris à me comporter comme un psy — à me taire et à donner du temps au client. Je me suis demandé ce qu’il voyait dehors. Au bout d’une trentaine de secondes, il a paru se rappeler que j’étais encore dans la pièce.
— Bon. Combien de temps va-t-il vous falloir avec moi ?
— En travaillant à plein temps ?
J’ai bu mon thé en essayant de ne pas tiquer sur le goût sucré. Puis j’ai ajouté :
— En nous y mettant vraiment, nous devrions pouvoir abattre le plus gros en une semaine.
— Une semaine ? a répété Lang en prenant une expression affolée.
J’ai résisté à la tentation de lui faire remarquer qu’avec dix millions de dollars pour une semaine de travail, il était assez loin du SMIC.
— J’aurai peut-être besoin de revenir vers vous après, pour combler quelques trous, mais si vous pouviez m’accorder jusqu’à vendredi, j’aurais de quoi réécrire la majeure partie de ce brouillon. Le plus important, c’est que nous commencions dès demain, et que nous nous débarrassions des années de jeunesse.
— Parfait. Plus vite ce sera terminé, mieux ce sera.
Soudain, Lang s’est penché en avant, l’incarnation même de la franche intimité, les coudes sur les genoux, le verre entre les mains.
— Ruth devient folle à rester ici. Je ne cesse de lui dire de retourner à Londres pendant que je termine cette histoire de bouquin, d’aller voir les gosses, mais elle ne veut pas me laisser. Je dois vous avouer que j’adore votre travail.
J’ai failli m’étrangler avec mon thé.
— Vous avez lu quelque chose ?
J’essayais d’imaginer quel footballeur, quelle rock star, quel magicien ou concurrent d’un jeu de téléréalité quelconque avait pu attirer l’attention d’un Premier ministre.
— Mais oui, a-t-il assuré sans l’ombre d’un doute. Il y a un type avec qui on passait des vacances…
— Christy Costello ?
— Christy Costello ! Génial. Si vous avez réussi à trouver la logique de sa vie vous devriez trouver la logique de la mienne.
Il s’est levé d’un bond et m’a serré la main.
— Ça a été un plaisir de vous rencontrer, vieux. On commencera demain matin à la première heure. Je vais demander à Amelia de vous trouver une voiture pour vous raccompagner à l’hôtel.
Puis il s’est mis tout à coup à chanter :
Une fois dans une vie
Il faut qu’on ait la totale
Mais on ne sait qu’on l’a eue
Que quand on a tout perdu.
Il a tendu le doigt vers moi.
— Christy Costello, Une fois dans sa vie, mille neuf cent soixante-dix… — il a secoué sa main comme un balancier, tête penchée, yeux fermés pour mieux se concentrer —… sept ?
— Huit.
— 1978 ! C’était le bon vieux temps ! J’ai l’impression que tout me revient.
— Gardez ça pour demain, ai-je conseillé.
— Comment ça s’est passé ? a demandé Amelia en me raccompagnant à la porte.
— Plutôt bien, je crois. Il a été très amical. Il m’a même appelé « vieux ».
— Oui, a-t-elle répliqué, il fait toujours ça quand il ne se souvient pas du nom de quelqu’un.
— Demain, il me faudra une pièce à part où je puisse conduire mes entretiens. J’aurai besoin d’une secrétaire pour transcrire ses réponses au fur et à mesure — je lui apporterai les nouvelles bandes chaque fois qu’on fera une pause. J’aurai besoin d’avoir une copie sur disque du manuscrit existant. Oui, je sais, ai-je ajouté en levant la main pour couper court à toutes ses objections. Ça ne sortira pas d’ici. Mais j’ai besoin de l’avoir pour pouvoir intégrer certains passages au nouveau manuscrit et aussi pour tenter de le réécrire afin de donner l’impression qu’il a été produit par un être humain.
Elle notait tout dans son cahier noir et rouge.
— Autre chose ?
— Que diriez-vous d’un dîner ?
— Bonsoir, a-t-elle dit d’un ton sans réplique avant de fermer la porte.
C’est l’un des policiers qui m’a reconduit à Edgartown. Il était aussi morose que son collègue à la grille.
— J’espère que vous allez terminer ce bouquin vite fait, a-t-il dit. Les gars et moi, on commence à en avoir ras le bol d’être coincés ici.
Il m’a laissé à l’hôtel et m’a dit qu’il passerait me prendre le lendemain matin. Je venais juste d’ouvrir la porte de ma chambre quand le téléphone a sonné. C’était Kate.
— Tu vas bien ? a-t-elle demandé. J’ai eu ton message, et tu avais l’air un peu… bizarre.
— Vraiment ? Excuse-moi. Ça va bien maintenant.
J’ai repoussé l’impulsion de lui demander où elle était quand j’avais appelé.
— Alors ? Tu l’as rencontré ?
— Oui. Je viens juste de le voir.
— Et ? Non, a-t-elle repris avant que je puisse répondre. Ne dis rien : charmant.
J’ai écarté rapidement le téléphone de mon oreille et lui ai adressé un geste obscène du doigt.
— Le moins qu’on puisse dire, c’est que tu choisis ton moment, a-t-elle poursuivi. Tu as vu les journaux d’hier ? Tu dois être le premier cas jamais enregistré de rat qui embarque sur le navire en train de couler.
— Mais oui, bien sûr que je les ai vus, ai-je fait, sur la défensive. Et je vais l’interroger là-dessus.
— Quand ?
— Quand le moment sera venu.
Elle a produit un son explosif qui a réussi le tour de force d’exprimer à la fois l’hilarité, la fureur, le mépris et l’incrédulité.
— Oui, c’est ça, interroge-le. Demande-lui pourquoi il a fait enlever illégalement des citoyens britanniques dans un pays étranger pour les livrer à la torture américaine. Demande-lui s’il a entendu parler des techniques dont se sert la CIA pour simuler la noyade. Demande-lui ce qu’il compte dire à la veuve et aux orphelins de celui qui a succombé à une crise cardiaque…
— Attends, l’ai-je interrompue. Je n’ai pas entendu après « noyade ».
— Je vois quelqu’un d’autre, a-t-elle lâché.
— Bien, ai-je conclu avant de raccrocher.
Il ne me restait pas grand-chose à faire après ça, à part descendre au bar et me soûler.
Il était décoré pour évoquer le genre d’endroit où le capitaine Achab aurait aimé passer après une dure journée de pêche au harpon. D’anciens tonneaux et barriques faisaient office de sièges et de tables. Il y avait de vieux filets de pêche et casiers à homards accrochés aux murs de planches grossières, ainsi que des bateaux à voiles dans des bouteilles et des photos sépia de pêcheurs en haute mer qui se dressaient fièrement à côté de leur prise : je me suis dit que ces pêcheurs devaient à présent tous être aussi morts que leurs poissons, et mon état d’esprit était tel que cette idée m’a plu. Au-dessus du bar, un gros téléviseur diffusait un match de hockey. J’ai commandé une bière et une soupe de clams, et je me suis installé à un endroit d’où je pouvais voir l’écran. Je ne connais rien au hockey sur glace, mais le sport est formidable pour se perdre un moment, et j’étais prêt à regarder n’importe quoi.
— Vous êtes anglais ? a demandé un homme assis à une table voisine.
Il avait dû m’entendre passer commande. C’était le seul autre client du bar.
— Oui, comme vous, ai-je répliqué.
— Effectivement. Vous êtes ici en vacances ?
Il avait une voix plutôt sèche, du genre salut-vieux-un-petit-parcours-de-golf-ça-vous-dirait ? Ça et la chemise rayée à col uni, le blazer à double boutonnage, les boutons dorés et la pochette de soie bleue, tout signalait le raseur, raseur, raseur aussi clairement que l’aurait fait le phare d’Edgartown.
— Non, pour le travail.
Je me suis remis à regarder le match.
— Vous bossez dans quelle branche ?
Il avait un verre d’un liquide transparent agrémenté de glace et d’une tranche de citron. Vodka tonic ? Gin tonic ? Je ne voulais surtout pas me laisser entraîner dans une conversation avec lui.
— Ça dépend, rien de particulier. Excusez-moi.
Je me suis levé et me suis rendu aux toilettes pour me laver les mains. Le visage que m’a renvoyé le miroir était celui d’un homme qui n’avait dormi que six heures au cours des quarante dernières heures. Lorsque je suis retourné m’asseoir, la soupe était servie. J’ai commandé un autre verre, mais me suis ostensiblement gardé de lui en proposer un. Je sentais ses yeux posés sur moi.
— J’ai entendu dire qu’Adam Lang était sur l’île, a-t-il dit.
Du coup, je l’ai observé attentivement. Il avait dans les cinquante-cinq ans, mince mais large d’épaules. Puissant. Ses cheveux gris fer étaient lissés en arrière à partir du front. Il donnait une impression vaguement militaire. J’ai répondu sur un ton neutre :
— Vraiment ?
— C’est ce que j’ai entendu dire. Vous ne sauriez pas où on peut le trouver, par hasard ?
— Non, malheureusement pas. Je vous prie de m’excuser.
J’ai commencé à manger ma soupe de clams. Je l’ai entendu pousser un gros soupir, puis poser son verre dans un tintement de glaçons.
— Connard, a-t-il lâché en passant près de ma table.