« Les auteurs ont besoin de nègres qui ne leur demanderont pas d’explications mais se contenteront d’écouter ce qu’ils ont à dire et de comprendre pourquoi ils ont fait ce qu’ils ont fait. »
Quelques secondes se sont écoulées, et je me suis mis à jurer, profusément et avec une grande richesse de vocabulaire. Je jurais contre Rycart et ma propre stupidité, contre Frank, qui devrait un jour transcrire l’enregistrement. Je jurais contre la procureur des crimes de guerre, contre la Cour pénale internationale, les juges, les médias. Et j’aurais continué ainsi encore longtemps si mon téléphone ne s’était pas mis à sonner — pas celui qu’on m’avait donné pour appeler Rycart, mais celui que j’avais apporté de Londres. Inutile de dire que j’avais oublié de l’éteindre.
— Ne répondez pas, a averti Rycart. Ça les conduirait tout droit à nous.
J’ai vérifié le numéro d’appel.
— C’est Amelia Bly, ai-je constaté. Ce pourrait être important.
— Amelia Bly, a répété Rycart, un mélange de respect et de désir dans la voix. Cela fait un moment que je ne l’ai pas vue.
Il a hésité : il était évident qu’il mourait d’envie de savoir ce qu’elle voulait.
— Si vous êtes sur écoute, ils vous localiseront à cent mètres près, et cet hôtel est le seul endroit où vous pouvez vraisemblablement vous trouver.
Le téléphone continuait à vibrer dans ma paume tendue.
— Eh bien, allez vous faire voir, ai-je répliqué. Je n’ai pas d’ordres à recevoir de vous.
J’ai pressé la touche verte.
— Allô, Amelia, ai-je dit.
— Bonsoir, a-t-elle répondu d’une voix sèche comme un coup de trique. Adam veut vous parler.
J’ai articulé « C’est Adam Lang » à l’adresse de Rycart et j’ai agité la main pour l’avertir de ne rien dire. Un instant plus tard, la voix standard familière de Lang m’a rempli l’oreille :
— Je viens d’avoir Ruth. Elle me dit que vous êtes à New York.
— C’est exact.
— Moi aussi. Dans quel coin êtes-vous ?
— Je ne sais pas exactement où je suis, Adam.
J’ai esquissé un geste d’impuissance à l’intention de Rycart.
— Je ne suis descendu nulle part encore.
— Nous sommes au Waldorf, a dit Lang. Pourquoi ne nous y rejoindriez-vous pas ?
— Une seconde, Adam.
J’ai coupé le son.
— Vous n’êtes qu’un imbécile, a commenté Rycart.
— Il veut que j’aille le voir au Waldorf.
Rycart a creusé les joues, soupesant les options.
— Vous devriez y aller, a-t-il conclu.
— Et si c’est un piège ?
— C’est un risque, mais ça paraîtrait bizarre que vous n’y alliez pas. Il aurait des soupçons. Dites-lui oui, rapidement, et puis raccrochez.
J’ai pressé de nouveau la touche du son.
— Allô, Adam, ai-je dit en m’efforçant de chasser la tension de ma voix. C’est parfait. J’arrive tout de suite.
Rycart a fait courir son doigt en travers de sa gorge.
— Mais au fait, qu’est-ce qui vous amène à New York ? a demandé Lang. Je croyais que vous aviez largement de quoi vous occuper à la maison.
— Je voulais voir John Maddox.
— D’accord. Et comment il va ?
— Très bien. Écoutez, il faut que j’y aille, maintenant.
Rycart faisait plus que jamais mine de se trancher la gorge.
— Nous venons de passer deux jours formidables, a continué Lang comme s’il ne m’avait pas entendu. Les Américains se sont montrés fantastiques. Vous savez, c’est vraiment dans les moments difficiles qu’on découvre qui sont ses vrais amis.
Était-ce mon imagination, ou avait-il accentué ces deux derniers mots à mon intention ?
— Parfait. J’arrive aussi vite que je peux, Adam.
J’ai mis fin à la communication. Ma main tremblait.
— Bravo, a commenté Rycart, qui s’était déjà levé et récupérait son manteau sur le lit. Nous avons dix minutes pour quitter les lieux. Prenez vos affaires.
Mécaniquement, j’ai commencé à rassembler les photos. Je les ai remises dans la valise pendant que Rycart allait dans la salle de bains et pissait à grand bruit.
— Il avait l’air comment ? a-t-il lancé.
— Enjoué.
Il a tiré la chasse d’eau et est sorti tout en boutonnant sa braguette.
— Eh bien, il va falloir qu’on fasse quelque chose pour ça, pas vrai ?
L’ascenseur qui descendait dans le hall était bourré de membres de l’Église des marchands en ligne d’aujourd’hui, ou quoi qu’ils aient pu être, et il s’arrêtait à tous les étages. Rycart devenait de plus en plus nerveux.
— Il ne faut pas qu’on nous voie ensemble, a-t-il marmonné quand nous sommes arrivés au rez-de-chaussée. Restez en arrière. On vous retrouve au parking.
Il a accéléré le pas et est parti devant. Frank s’était déjà levé — sans doute avait-il écouté notre conversation et connaissait-il nos intentions —, et tous deux sont partis sans un mot : le fringant Rycart à la crinière argentée, et son acolyte courtaud et basané. Quel duo, ai-je pensé. Je me suis accroupi en feignant de resserrer mes lacets, puis j’ai pris tout mon temps pour traverser le hall, gardant la tête baissée et contournant délibérément les groupes de conférenciers qui discutaient entre eux. La situation avait pris un tour si ridicule que, alors que je me mêlais à la foule qui se pressait à la porte pour sortir, je me suis surpris à sourire. On se serait cru dans une farce de Feydeau, chaque nouvelle scène semblait plus tirée par les cheveux que la précédente, mais, quand on y regardait de plus près, chacune d’elles était le prolongement logique de ce qui s’était passé auparavant. Oui, c’était exactement ça : toute cette affaire était une farce ! J’ai attendu mon tour dans la queue, et c’est alors que j’ai vu Emmett, ou du moins que j’ai cru voir Emmett, et soudain, je n’ai plus souri du tout.
L’hôtel était doté de ces grosses portes à tambour dont les compartiments contiennent cinq ou six personnes à la fois, chacune étant obligée de plonger en avant et de marcher à petits pas pour éviter de foncer dans son voisin, à la façon de bagnards enchaînés les uns aux autres. Heureusement pour moi, je me trouvais au milieu du groupe qui passait, et c’est probablement pour cela qu’Emmett ne m’a pas vu. Il était flanqué d’un homme de chaque côté, et ils se trouvaient dans le compartiment qui débouchait dans le hall, tous trois poussant le panneau de verre devant eux comme s’ils étaient terriblement pressés. Nous sommes sortis dans la nuit et j’ai trébuché, manquant de tomber tant j’avais hâte de m’éloigner. Ma valise s’est renversée sur le côté ; j’ai continué de la traîner quand même comme s’il s’agissait d’un chien récalcitrant. Le parking était séparé de l’hôtel par une plate-bande, mais au lieu d’en faire le tour, je l’ai carrément traversée. De l’autre côté du parking, des phares se sont allumés puis ont foncé droit sur moi. La voiture a fait une embardée au dernier moment et la portière s’est ouverte à la volée.
— Montez, a ordonné Rycart.
La vitesse à laquelle Frank a accéléré a suffi pour claquer la portière derrière moi et me rejeter en arrière sur la banquette.
— Je viens de voir Emmett, ai-je annoncé.
Rycart a échangé un regard avec son chauffeur dans le rétroviseur.
— Vous en êtes sûr ?
— Non.
— Il vous a vu ?
— Non.
— Vous en êtes sûr ?
— Oui.
Je m’accrochais à ma valise. C’était la seule chose sur laquelle je pouvais encore compter. Nous avons foncé sur la bretelle d’accès puis nous sommes coulés dans la circulation dense qui se dirigeait vers Manhattan.
— Ils ont pu nous suivre depuis La Guardia, a avancé Frank.
— Pourquoi n’ont-ils pas attaqué tout de suite ? a demandé Rycart.
— Ils ont pu attendre qu’Emmett arrive de Boston pour procéder à une identification certaine.
Jusque-là, je n’avais pas pris les précautions paranoïaques de Rycart très au sérieux, mais j’éprouvais à présent un nouvel accès de panique.
— Écoutez, ai-je dit, je ne crois pas que ce soit une très bonne idée que j’aille voir Lang tout de suite. À supposer qu’il s’agisse bien d’Emmett, il a dû l’alerter de ce que je manigance. Il saura que je me suis rendu à Boston et que je lui ai montré les photos.
— Et alors ? Que va-t-il faire, d’après vous ? a demandé Rycart. Vous noyer dans sa baignoire du Waldorf Astoria ?
— Oui, c’est ça, a renchéri Frank, ses épaules légèrement secouées par un petit rire. Bien sûr.
J’avais mal au cœur et, malgré la nuit glaciale, j’ai baissé ma vitre. Il soufflait un vent d’est qui charriait par rafales une odeur écœurante de kérosène depuis la rive industrielle et glacée du fleuve. Je la sens encore au fond de ma gorge chaque fois que je repense à ce moment, et cela restera à tout jamais pour moi le goût de la peur.
— Je n’ai pas besoin d’une histoire pour me couvrir ? ai-je demandé. Qu’est-ce que je suis censé dire à Lang ?
— Vous n’avez rien à vous reprocher, a répondu Rycart. Vous poursuivez simplement le travail de votre prédécesseur. Vous essayez d’en savoir plus sur les années qu’il a passées à Cambridge. N’ayez pas l’air si coupable. Lang ne sait pas avec certitude que vous l’avez démasqué.
— Ce n’est pas Lang qui m’inquiète.
Nous avons tous les deux sombré dans le silence. Au bout de quelques minutes, la silhouette nocturne de Manhattan a surgi, et mes yeux ont cherché automatiquement le trou dans la façade scintillante. C’est fou comme une absence peut devenir un repère. On aurait dit un trou noir : j’ai pensé à une déchirure dans le cosmos. Elle aurait pu tout engloutir — des villes, des pays, en tout cas, elle aurait certainement pu m’engloutir moi. Rycart lui-même a paru oppressé par cette vision.
— Vous voulez bien fermer la fenêtre ? Je suis gelé.
Je me suis exécuté. Frank avait mis la radio en sourdine — une station de jazz, qui passait de la musique douce.
— Qu’est-ce que je fais pour la voiture ? ai-je questionné. Elle est toujours à l’aéroport Logan.
— Vous pourrez la reprendre demain matin.
La radio s’est mise à passer du blues. J’ai demandé à Frank de l’éteindre. Il a fait comme s’il ne m’entendait pas.
— Je sais, Lang pense que je lui en veux personnellement, a commenté Rycart, mais ce n’est pas ça. C’est vrai que, d’une certaine façon, je veux me venger, je le reconnais — qui aime se faire humilier ? Mais si nous continuons à autoriser la torture et si nous nous contentons de mesurer la victoire au nombre de crânes ennemis que nous rapportons pour décorer nos cavernes… où allons-nous ?
— Je vais vous le dire, où nous allons, ai-je répliqué rageusement. Nous allons tirer dix millions de dollars pour écrire nos mémoires et nous vivrons heureux avec beaucoup d’enfants.
Cette fois encore, je me suis aperçu que mon inquiétude me mettait en colère.
— Vous savez que tout cela ne servira à rien, n’est-ce pas ? Au bout du compte, il s’installera ici avec sa retraite de la CIA, et il vous enverra vous faire foutre, vous et votre putain de Cour pénale internationale.
— C’est possible. Mais on trouvait autrefois que l’exil était un châtiment plus terrible que la mort — et, Seigneur, Lang ne manquera pas d’être un exilé. Il ne pourra aller nulle part dans le monde, pas même dans la poignée de petits pays merdiques qui ne reconnaissent pas la CPI, parce qu’il y aura toujours un risque que son avion doive faire une escale de ravitaillement quelque part, ou se poser pour des problèmes de moteur. Et alors, on l’attendra. Et c’est à ce moment-là qu’on pourra l’avoir.
J’ai jeté un coup d’œil vers Rycart. Il regardait droit devant lui et hochait légèrement la tête.
— Ou bien le climat politique peut changer, ici, a-t-il poursuivi, et il y aura une campagne publique pour réclamer qu’il soit remis à la justice. Je me demande s’il y a pensé. Sa vie sera un enfer.
— Continuez comme ça et je vais presque le plaindre.
Rycart m’a adressé un regard incisif.
— Il vous a charmé, n’est-ce pas ? Le charme ! Le mal anglais.
— Il y a pire, comme malheur.
Nous avons traversé Triborough Bridge, les pneus heurtant les joints de la chaussée avec la régularité d’un pouls rapide.
— J’ai l’impression d’être dans un tombereau, ai-je râlé.
Il nous a fallu un moment pour arriver en ville. Chaque fois que la voiture s’arrêtait dans les embouteillages de Park Avenue, j’avais envie d’ouvrir la portière et de piquer un sprint. Le problème était que si j’imaginais sans peine la première partie de l’opération — slalomer entre les véhicules immobilisés puis disparaitre dans une petite rue latérale —, la suite restait désespérément vide. Où irais-je ? Comment payer une chambre d’hôtel si ma propre carte de crédit, et sans doute aussi celle qu’on m’avait remise un peu plus tôt, était surveillée par mes poursuivants ? Quel que soit l’angle sous lequel j’examinais ma situation, et malgré mes réticences, je ne pouvais qu’arriver à la conclusion que j’étais plus en sécurité avec Rycart. Il savait au moins comment survivre dans ce monde étranger où j’avais débarqué par erreur.
— Si vous êtes aussi inquiet, nous pouvons convenir d’un signal de sécurité, a proposé Rycart. Vous pouvez m’appeler en vous servant du téléphone que Frank vous a donné, disons dix minutes après chaque heure. Nous ne serons pas obligés de parler. Laissez juste sonner deux fois.
— Qu’est-ce qui se passera si je n’appelle pas ?
— Je ne ferai rien si vous manquez un appel. Mais si vous n’appelez pas deux fois de suite, je téléphonerai à Lang et lui dirai que je le tiendrai pour personnellement responsable de votre sécurité.
— Comment se fait-il que je ne trouve pas cela très rassurant ?
Nous étions presque arrivés. Je voyais devant nous, de l’autre côté de la route, une grande bannière étoilée tout illuminée, et, à côté, flanquant l’entrée du Waldorf, le drapeau britannique. Le parvis de l’hôtel était délimité par des blocs de béton. J’ai compté une demi-douzaine de motos de la police qui attendaient, quatre voitures de patrouille, deux grosses limousines noires, une petite troupe de cameramen et une foule un peu plus importante de curieux. Pendant que j’observais la scène, j’ai senti les battements de mon cœur s’accélérer. J’avais du mal à respirer.
Rycart m’a serré le bras.
— Courage, mon ami. Il a déjà perdu un nègre dans des circonstances suspectes. Il peut difficilement se permettre d’en perdre un autre.
— Tout ce cirque ne peut quand même pas être pour lui ? ai-je commenté, ébahi. On croirait qu’il est encore Premier ministre.
— On dirait que je n’ai fait que le rendre encore plus célèbre, a constaté Rycart. Vous devriez tous m’être reconnaissants. Alors, bonne chance. On se parle plus tard. Arrêtez-vous ici, Frank.
Il a relevé son col et s’est enfoncé dans son siège, et cette précaution m’a paru pathétique tout autant qu’absurde. Pauvre Rycart : je doute qu’une personne sur mille à New York ait su qui il était. Frank s’est rangé rapidement au coin de la 50e Rue Est pour me laisser descendre, puis s’est replongé adroitement dans la file des voitures, de sorte que la toute dernière vision que j’ai eue de Rycart a été sa chevelure argentée disparaissant dans le soir de Manhattan.
J’étais tout seul.
J’ai traversé la rue, immense et jaune de taxis, puis me suis frayé un chemin à travers la foule et les policiers. Aucun des flics présents ne m’a interpellé : en me voyant avec ma valise, ils ont dû s’imaginer que j’étais un client qui venait prendre une chambre. J’ai franchi les portes Arts-déco, gravi un grand escalier de marbre et débouché dans la splendeur babylonienne du hall du Waldorf. En temps normal, je me serais servi de mon portable pour appeler Amelia, mais même moi, j’avais compris la leçon. Je suis allé voir l’un des concierges de l’accueil et lui ai demandé d’appeler sa chambre.
Il n’y a pas eu de réponse.
Les sourcils froncés, il a raccroché. Il s’apprêtait à vérifier sur son ordinateur quand une détonation a retenti dans Park Avenue. Plusieurs clients qui remplissaient leur fiche se sont baissés vivement, pour se redresser d’un air contrit dès que l’explosion s’est révélée n’être qu’une pétarade de moto. De l’intérieur de l’hôtel, à l’autre bout de l’immense hall doré, a surgi une troupe de gardes du corps, Services spéciaux et services secrets mêlés, Lang enfermé au milieu et avançant, l’air décidé, de sa démarche habituelle, chaloupée et musclée. Amelia et les deux secrétaires le suivaient de près. Amelia avait son portable collé à l’oreille. Je me suis dirigé vers le groupe. Lang m’est passé devant, les yeux fixés droit devant lui, ce qui ne lui ressemblait pas. Généralement, il aimait établir un contact avec les gens qu’il croisait : les gratifier d’un sourire qui resterait à tout jamais dans leur mémoire. Il commençait déjà à descendre l’escalier quand Amelia m’a vu. Pour une fois, elle paraissait troublée, et quelques-uns de ses cheveux blonds n’étaient pas exactement à leur place.
— J’étais justement en train de vous appeler, dit-elle sans s’arrêter.
Elle n’a pas même ralenti l’allure.
— Il y a un changement de programme, a-t-elle lancé par-dessus son épaule. Nous reprenons dès maintenant l’avion pour Martha’s Vineyard.
— Maintenant ? me suis-je étonné en lui emboîtant le pas. Il est plutôt tard, non ?
Nous avons commencé à descendre l’escalier.
— Adam insiste. J’ai réussi à trouver un avion.
— Mais pourquoi tout de suite ?
— Je n’en ai aucune idée. Il a dû se passer quelque chose. Vous n’aurez qu’à le lui demander.
Lang était devant nous, en contrebas. Il avait déjà atteint l’entrée monumentale. Les gardes du corps ont ouvert la porte, et ses larges épaules se sont soudain découpées contre un flot de lumière halogène. Les cris des journalistes, les rafales d’obturateurs des appareils photo, le vrombissement des Harley Davidson — on aurait dit qu’on venait de pousser les portes de l’enfer.
— Qu’est-ce que je suis censé faire ? ai-je questionné.
— Montez dans la voiture d’escorte. J’imagine qu’Adam voudra vous parler dans l’avion.
Elle a remarqué mon expression paniquée.
— Vous êtes très bizarre. Il y a un problème ?
« Et maintenant, me suis-je demandé, qu’est-ce qu’il me reste à faire ? M’évanouir ? Prétexter un engagement antérieur ? » J’avais l’impression d’être coincé sur un tapis roulant sans possibilité d’en sortir.
— Tout semble tellement précipité, ai-je répliqué lamentablement.
— Là, ce n’est rien. Vous auriez dû voir quand il était Premier ministre.
Nous avons émergé dans un tumulte de bruit et de lumière, et c’était comme si toute la controverse suscitée par la guerre contre le terrorisme, année après année, s’était brièvement concentrée sur un seul homme et l’avait rendu incandescent. La portière de la limousine interminable de Lang était ouverte. Il s’est arrêté pour saluer fugitivement la foule pressée derrière le cordon de sécurité puis il s’est enfoncé dans la voiture. Amelia m’a pris par le bras et m’a poussé vers la deuxième voiture.
— Allez-y ! m’a-t-elle crié.
Les motos partaient déjà.
— N’oubliez pas que nous ne pouvons pas nous arrêter si vous restez en arrière.
Elle s’est glissée près de Lang, et je me suis retrouvé en train de monter dans la seconde limousine, avec les secrétaires. Elles se sont poussées de bon cœur sur la banquette pour me faire de la place. Un type des Services spéciaux est monté devant, à côté du chauffeur, et puis nous sommes partis, accompagnés par le houp houp d’une des motos, qui sonnait comme la sirène joyeuse d’un petit remorqueur escortant un gros paquebot vers le large.
En d’autres circonstances, j’aurais apprécié le voyage : les jambes étendues confortablement devant moi ; les Harley Davidson qui nous dépassaient pour dégager la route ; les visages pâles des piétons entrevus derrière les vitres fumées, qui se tournaient pour nous regarder passer en trombe ; le hurlement des sirènes ; la lumière crue des gyrophares ; la vitesse ; la force. Je ne vois que deux catégories d’êtres humains transportés de façon aussi spectaculaire avec autant de cérémonie : les dirigeants de ce monde et les terroristes capturés.
J’ai tâté subrepticement mon nouveau portable dans ma poche. Devais-je alerter Rycart sur ce qui se passait ? J’ai décidé que non. Je ne voulais pas appeler devant témoins. Je me serais senti trop mal à l’aise : ma culpabilité aurait été trop manifeste. La trahison exigeait un minimum d’intimité. J’ai laissé faire les événements.
Nous avons franchi le pont de la 59e Rue tels des dieux, Alice et Lucy gloussant d’excitation, et lorsque, quelques minutes plus tard, nous sommes arrivés à l’aéroport La Guardia, nous avons délaissé l’aérogare pour franchir une grille métallique et gagner directement la piste où un gros jet privé faisait le plein de kérosène. C’était un avion du groupe Hallington, bleu foncé avec le logo de la société peint sur la dérive : la Terre, ceinte d’un anneau qui rappelait la bague de sûreté de Colgate. La limousine de Lang s’est immobilisée brusquement, et il a été le premier à en sortir. Il a plongé sous le portique de sécurité mobile puis a gravi les marches de l’escalier volant pour s’engouffrer dans le Gulfstream sans un regard en arrière. Un garde du corps lui emboîtait le pas.
En m’extirpant péniblement de la voiture, j’ai découvert que l’angoisse me donnait des crampes. Il m’a fallu faire un effort, simplement pour marcher jusqu’à l’escalier où se tenait Amelia. L’air nocturne vibrait au son des avions qui s’apprêtaient à atterrir. J’en ai vu cinq ou six superposés au-dessus de l’eau, formant comme des degrés de lumière dans l’obscurité.
— Ça, c’est ce que j’appelle voyager, ai-je commenté en m’efforçant de prendre une voix désinvolte. C’est toujours comme ça ?
— Ils veulent lui prouver qu’ils l’aiment, a répliqué Amelia. Et ça l’aide certainement de pouvoir montrer à tous comment eux, ils traitent leurs amis. Pour encourager les autres[7].
Des agents de sécurité munis de baguettes métalliques inspectaient tous les bagages. J’ai ajouté ma valise à la pile.
— Il dit qu’il doit retourner auprès de Ruth, a-t-elle poursuivi en levant les yeux vers l’appareil.
Les hublots étaient plus gros que sur un avion normal, et le profil de Lang était clairement visible vers la queue.
— Il faut qu’il discute de quelque chose avec elle.
Elle semblait perplexe. On aurait pu croire qu’elle se parlait à elle-même, comme si je n’étais pas là. Je me suis demandé s’ils s’étaient disputés pendant le trajet vers l’aéroport.
L’un des agents de la sécurité m’a demandé d’ouvrir ma valise. J’ai tiré la fermeture à glissière et lui ai présenté le contenu. Il a soulevé le manuscrit pour fouiller en dessous. Amelia était tellement préoccupée qu’elle n’a rien remarqué.
— C’est curieux, a-t-elle dit, parce que tout s’est si bien passé à Washington.
Elle a jeté un regard vide sur les lumières de la piste.
— Votre sacoche, a indiqué l’agent de sécurité.
Je la lui ai remise. Il en a sorti l’enveloppe de photos et, pendant un instant, j’ai cru qu’il allait l’ouvrir, mais il s’est intéressé davantage à mon ordinateur portable. J’éprouvais le besoin de continuer de parler. J’ai suggéré :
— Il a peut-être eu des nouvelles de La Haye.
— Non, ça n’a rien à voir avec ça. Il me l’aurait dit.
— C’est bon, vous pouvez embarquer, a annoncé l’agent.
— N’allez pas le voir tout de suite, m’a-t-elle conseillé alors que nous passions sous le portique électronique. Pas tant qu’il est de cette humeur-là. Je viendrai vous chercher quand il aura envie de parler.
J’ai monté l’escalier.
Lang s’était installé sur le tout dernier siège, le plus proche de la queue de l’appareil, et, le menton dans la main, il regardait par le hublot. (J’ai découvert plus tard que les agents chargés de sa sécurité préféraient qu’il s’asseye tout au fond : de cette façon, personne ne pouvait le surprendre par-derrière.) La cabine était prévue pour une dizaine de passagers. Deux sur chacune des banquettes qui longeaient le fuselage, et les autres sur six grands fauteuils rangés face à face, deux par deux, avec une table escamotable au milieu. On se serait cru dans une extension du hall du Waldorf : équipements dorés, noyer poli et cuir rembourré de couleur crème. Lang avait donc pris le dernier fauteuil. L’agent des Services spéciaux était assis sur la banquette la plus proche de lui. Un steward en veste blanche se tenait penché au-dessus de l’ancien Premier ministre. Je ne voyais pas ce qu’il lui servait à boire, mais je l’entendais. Votre son préféré est peut-être le chant d’un couple de rossignols par une soirée d’été, ou un carillon de cloches d’église villageoise. Le mien est le tintement des glaçons contre le cristal taillé. Là, je suis un connaisseur. Et j’ai eu la certitude que Lang avait délaissé le thé en faveur d’un whisky bien tassé.
Le steward a surpris mon regard et est venu vers moi.
— Puis-je vous servir quelque chose, monsieur ?
— Oui, merci. Je prendrai la même chose que M. Lang.
J’avais tort. C’était du cognac.
Lorsque la porte de l’appareil s’est refermée, nous étions douze à bord : trois membres d’équipage (le pilote, le copilote et le steward), et neuf passagers — deux secrétaires, quatre gardes du corps, Amelia, Adam Lang et moi. Je m’étais assis dos au cockpit afin de pouvoir surveiller mon client. Amelia était installée juste en face de lui, et, tandis que les réacteurs commençaient à mugir, j’ai eu toutes les peines du monde à me retenir de me jeter sur la porte pour la rouvrir à toute volée. Ce vol ne me disait rien qui vaille depuis le début. Le Gulfstream a frémi légèrement et, peu à peu, l’aérogare a paru s’éloigner. Je voyais Amelia faire de grands gestes de la main, comme si elle expliquait quelque chose, mais Lang gardait les yeux rivés sur le terrain d’aviation.
Quelqu’un m’a touché le bras.
— Vous savez combien coûtent ces petites choses ?
C’était le policier qui se trouvait dans la même voiture que moi pour venir du Waldorf. Il occupait le fauteuil de l’autre côté de Vallée.
— Non, je ne sais pas.
— Devinez.
— Je n’en ai sincèrement pas la moindre idée.
— Allez, essayez.
J’ai haussé les épaules.
— Dix millions de dollars ?
— Quarante millions de dollars, a-t-il corrigé, triomphant, comme si le fait d’en connaître le prix le faisait participer d’une certaine façon à la propriété de l’appareil. Et Hollington en a cinq.
— On se demande à quoi tous ces avions peuvent bien leur servir.
— Ils les louent quand ils n’en ont pas besoin.
— Ah oui, c’est vrai, ai-je opiné. Je l’ai entendu dire.
Le vacarme des moteurs s’est amplifié et nous nous sommes lancés à l’assaut de la piste. J’ai imaginé les terroristes présumés, cagoulés et menottés, attachés à leur luxueux fauteuil de cuir alors qu’ils décollaient d’une vague piste militaire en terre rouge près de la frontière afghane pour être conduits dans les forêts de sapins de Pologne orientale. L’avion a paru bondir dans les airs, et j’ai vu par-dessus le bord de mon verre les lumières de Manhattan se répandre au point de remplir le hublot, puis glisser et basculer avant de s’éteindre tout à fait lorsque nous avons pénétré la couche basse des nuages. J’ai eu l’impression que nous montions à l’aveugle pendant très longtemps à l’intérieur de notre petit tube de métal vulnérable, mais soudain, le voile de gaze est tombé et nous avons émergé dans une nuit lumineuse. Les nuages semblaient aussi massifs et solides que les Alpes, et la lune surgissait de temps à autre de derrière les cimes, éclairant alors vallées, ravins et glaciers.
Peu de temps après que l’avion eut stabilisé sa trajectoire, Amelia s’est levée et a remonté l’allée jusqu’à moi. Ses hanches ondulaient, involontairement provocantes, avec le mouvement de l’appareil.
— Bon, il est prêt à parler un peu, a-t-elle annoncé. Mais allez-y doucement avec lui, d’accord ? Il vient d’avoir deux jours épouvantables.
« Comme moi », ai-je pensé.
— Je ferai attention, ai-je assuré.
J’ai repêché ma sacoche à côté de mon fauteuil et me suis faufilé devant Amelia. Elle m’a saisi le bras au passage.
— Vous n’avez pas beaucoup de temps, a-t-elle averti. Ce vol n’est qu’un saut de puce. Nous allons aborder la descente d’un instant à l’autre.
Ce n’était effectivement qu’un saut de puce, comme j’ai pu le vérifier par la suite. Deux cent cinquante kilomètres à peine séparent New York de Martha’s Vineyard, et la vitesse de croisière d’un Gulfstream G-450 est de deux cent quarante kilomètres/heure. La conjonction de ces deux faits explique pourquoi l’enregistrement de ma conversation avec Lang ne dure guère que onze minutes. Nous perdions même sans doute déjà de l’altitude quand je me suis approché de lui.
Il avait les yeux fermés, le verre toujours serré dans sa main étendue devant lui. Il avait retiré veste et cravate et s’était déchaussé, et il gisait, étalé dans son fauteuil telle une étoile de mer, comme si on l’avait poussé là. J’ai cru tout d’abord qu’il s’était endormi, mais j’ai alors pris conscience qu’il avait les yeux seulement mi-clos et m’étudiait attentivement. Il a esquissé un geste vague de son verre pour m’indiquer de m’asseoir en face de lui.
— Salut, vieux, a-t-il dit. Asseyez-vous.
Il a ouvert grands les yeux, bâillé et porté le dos de sa main à sa bouche.
— Pardon, a-t-il ajouté.
— Bonjour, Adam.
Je me suis assis, prenant ma sacoche sur mes genoux. J’y ai cherché mon calepin, mon enregistreur miniature et un minidisque de rechange. N’était-ce pas ce que voulait Rycart ? Un enregistrement ? La nervosité me rendait maladroit, et si Lang avait ne fût-ce que levé un sourcil, j’aurais rangé l’enregistreur aussitôt. Mais il n’a même pas paru le remarquer. Il avait dû subir ce rituel si souvent à la fin de ses voyages officiels — le journaliste amené en sa présence pour quelques minutes d’interview exclusive ; l’enregistreur qu’on vérifie fébrilement pour s’assurer qu’il fonctionne ; l’illusion de simplicité engendrée par le verre premier-ministériel relaxant. Sur l’enregistrement, on perçoit l’épuisement dans sa voix.
— Alors, a-t-il commencé, ça avance ?
— Ça avance, ai-je répondu. Ça avance, indubitablement.
Quand je réécoute le disque, l’anxiété a poussé ma voix vers un registre tellement haut perché qu’on pourrait croire que j’ai aspiré de l’hélium.
— Vous avez trouvé des trucs intéressants ?
Il avait une lueur particulière dans le regard. Du mépris ? De l’amusement ? J’ai eu l’impression qu’il jouait avec moi.
— Plus ou moins. Comment ça s’est passé à Washington ?
— En fait, c’était formidable à Washington.
Il y a eu un bruissement lorsqu’il s’est redressé légèrement sur son siège, se préparant à donner une dernière représentation avant la fermeture du théâtre pour la nuit.
— J’ai obtenu partout un soutien extraordinaire… au Capitole, bien sûr, comme vous l’avez probablement vu, mais aussi auprès du vice-président et du secrétaire d’État. Ils feront tout ce qu’ils peuvent pour m’aider.
— Cela signifie-t-il que vous allez pouvoir vous installer en Amérique ?
— Certainement, oui. En envisageant le pire scénario, ils m’offriront au moins l’asile. Peut-être même un genre de poste, à partir du moment où cela n’implique pas de grands voyages. Mais cela n’ira pas aussi loin. Ils vont me fournir quelque chose de beaucoup plus précieux.
— Vraiment ?
Lang a hoché la tête pour annoncer :
— Une preuve.
— Parfait.
Je n’avais pas la moindre idée de ce dont il parlait.
— Ce truc fonctionne ? a-t-il demandé.
Il y a un fracas assourdissant au moment où je prends l’appareil.
— Oui, je crois. Ça ne vous ennuie pas ?
Je le repose avec un bruit sourd.
— Au contraire, a dit Lang. Je veux m’assurer que vous preniez bien tout parce que je suis certain que nous pourrons nous en servir. C’est important. Nous devrions garder ça comme une exclusivité pour les mémoires. Ça donnera un sacré coup de pouce pour le contrat d’adaptation. Washington s’apprête à me fournir une déclaration sous serment selon laquelle aucun ressortissant du Royaume-Uni n’a été impliqué directement dans la capture de ces quatre hommes au Pakistan, a-t-il ajouté en se penchant en avant pour souligner son propos.
— Vraiment ?
Vraiment ? Vraiment ? Je ne cesse de répéter ça comme un perroquet, et je tressaille chaque fois que j’entends cette obséquiosité dans ma voix. Le courtisan flagorneur. Le nègre effacé.
— Mais oui ! C’est le directeur de la CIA en personne qui fournira une déposition à La Haye pour certifier qu’il s’agissait d’une opération clandestine cent pour cent américaine, et, si cela ne suffit pas, il est prêt à laisser les agents qui ont effectivement conduit l’opération témoigner à huis clos.
Lang s’est carré dans son fauteuil et a bu un trait de cognac.
— Voilà qui devrait faire réfléchir Rycart. Comment va-t-il pouvoir maintenir une accusation pour crime de guerre, à présent ?
— Mais votre ordre de mission au ministère de la Défense…
— Il est authentique, a-t-il concédé avec un haussement d’épaules. C’est vrai, je ne peux pas nier que j’ai recommandé l’usage de la force aérienne d’intervention. Et il est tout aussi véridique que le gouvernement britannique ne peut nier que nos forces spéciales se trouvaient à Peshawar à l’époque de l’opération Tempête. Et nous ne pouvons pas nier non plus que ce sont nos services de renseignement qui ont pisté ces hommes jusqu’à l’endroit où ils ont été arrêtés. Mais il n’y a aucune preuve que nous ayons transmis cette information à la CIA.
Lang m’a souri. J’ai demandé :
— Mais nous l’avons fait ?
— Il n’y a aucune preuve que nous ayons transmis cette information à la CIA…
— Mais si nous l’avons fait, ce serait certainement considéré comme de l’aide et de la complicité…
— Mais il n’y a aucune preuve que nous ayons transmis cette information à la CIA.
Il faisait durer encore son sourire, quoique agrémenté à présent d’un imperceptible pli de concentration sur le front, comme un ténor qui ferait durer une note à la fin d’une aria difficile.
— Comment l’a-t-elle obtenue, alors ?
— C’est une question délicate. Pas par un canal officiel, c’est certain. Et tout aussi certain que ce n’est pas passé par moi.
Il y a eu un long silence. Le sourire s’est évanoui.
— Eh bien, a fini par demander Lang, qu’est-ce que vous en pensez ?
— Ça paraît un peu… (j’ai essayé de trouver une façon assez diplomatique de le dire)… technique.
— Ce qui signifie ?
Ma réponse sur la bande est tellement fuyante, tellement dégoulinante de circonlocutions nerveuses, qu’il y a de quoi éclater de rire.
— Eh bien, vous savez, vous admettez vous-même que vous vouliez que les forces d’intervention les arrêtent — sans aucun doute pour, vous savez, des raisons compréhensibles —, et même si elles n’ont pas accompli effectivement le travail elles-mêmes, le ministère de la Défense, si j’ai bien compris, n’a pas vraiment pu nier leur participation, sans doute parce que nos forces ont réellement été impliquées, même si — même si — elles n’étaient que garées au coin de la rue. Et, apparemment, les services de renseignements — vous savez — britanniques ont bien indiqué à la CIA où les trouver et les arrêter. Et ensuite, quand on les a torturés, vous n’avez pas condamné la méthode.
La dernière phrase a été prononcée très vite. Lang a répliqué froidement :
— Sid Kroll est très satisfait de l’engagement que lui a donné la CIA. Il pense que la procureur devra peut-être même renoncer à toute l’affaire.
— Eh bien, si Sid le dit…
— Mais merde ! s’est soudain exclamé Lang.
Et il a frappé le bord de la table. Sur l’enregistrement, on dirait une explosion. Le type des Services spéciaux qui somnolait sur la banquette a levé brusquement les yeux.
— Je ne regrette pas ce qui est arrivé à ces quatre types. Si on avait compté sur les Pakistanais, on n’aurait jamais pu mettre la main sur eux. Il fallait les arrêter pendant qu’on en avait l’occasion, et si nous les avions laissés filer, ils seraient passés dans la clandestinité, et la prochaine fois qu’on en aurait entendu parler, ça aurait été quand ils se seraient mis à tuer nos concitoyens.
— Vous ne regrettez vraiment pas ?
— Non.
— Pas même pour celui qui est mort pendant son interrogatoire.
— Oh, lui, a fait Lang avec dédain. Il avait un problème cardiaque — un problème cardiaque non diagnostiqué. Il aurait pu mourir à tout moment. Il aurait même pu mourir un matin en se levant de son lit.
Je n’ai rien dit. J’ai feint de prendre des notes.
— Écoutez, a dit Lang, je ne soutiens pas la torture, mais permettez-moi de vous préciser quelque chose. Primo, cela donne effectivement des résultats — j’ai vu les rapports. Secundo, avoir le pouvoir, au bout du compte, c’est s’efforcer d’opter pour le moindre mal, et, quand on y réfléchit, qu’est-ce que quelques minutes de souffrance pour une poignée d’individus par rapport à la mort — je dis bien la mort — de milliers de personnes ? Tertio, n’essayez pas de me faire croire que c’est quelque chose de propre à la guerre contre le terrorisme. La torture a toujours fait partie intégrante de la guerre tout court. La seule différence, c’est que dans le passé, il n’y avait pas ces putains de médias pour aller le crier sur les toits.
— Les hommes arrêtés au Pakistan clament qu’ils sont innocents, ai-je avancé.
— Bien sûr qu’ils clament leur innocence ! Qu’est-ce que vous voulez qu’ils disent d’autre ?
Lang m’a examiné attentivement, comme s’il me voyait vraiment pour la première fois.
— Je commence à croire que vous êtes trop naïf pour ce travail.
Je n’ai pas pu résister. J’ai répliqué :
— Contrairement à Mike McAra ?
— Mike ! s’est esclaffé Lang en secouant la tête. Mike avait un autre genre de naïveté.
L’appareil entamait une descente plus rapide à présent. La lune et les étoiles avaient disparu. Nous dévalions les nuages. Je sentais les changements de pression dans mes oreilles et j’ai dû me pincer le nez en déglutissant brusquement pour y remédier.
Amelia a parcouru l’allée centrale.
— Tout va bien ? a-t-elle demandé.
Elle semblait soucieuse. Elle avait dû entendre l’accès de colère de Lang. Tout le monde avait dû l’entendre.
— Nous travaillons juste un peu sur mes mémoires, a répondu Lang. Je lui racontais ce qui s’est passé pour l’opération Tempête.
— Vous enregistrez ? a insisté Amelia.
— Si ça ne pose pas de problème, ai-je répliqué.
— Vous devriez faire attention, a-t-elle dit en se tournant vers Lang. Rappelez-vous ce qu’a dit Sid Kroll.
— Les enregistrements restent votre propriété, ai-je précisé. Pas la mienne.
— Ils peuvent quand même être cités à titre de preuves.
— Cessez de me traiter comme si j’étais un enfant, a coupé sèchement Lang. Je sais ce que je veux dire. Réglons ça une fois pour toutes.
Amelia s’est laissée aller à écarquiller un peu les yeux, puis s’est retirée.
— Ah, les femmes ! a marmonné Lang.
Il a pris une nouvelle gorgée de cognac. La glace avait fondu, mais le breuvage conservait une couleur foncée. Il avait dû être vraiment bien tassé, et il m’est venu à l’esprit que notre ancien Premier ministre était légèrement ivre. J’ai senti que c’était le moment à saisir.
— Dans quel sens pourrait-on dire que Mike était naïf ? ai-je demandé.
— Peu importe, a bredouillé Lang.
Il étreignait son verre, le menton sur la poitrine, la mine sombre. Puis il s’est soudain redressé.
— Enfin, prenez par exemple toutes ces conneries de libertés civiles. Vous savez ce que je ferais si j’étais à nouveau au pouvoir ? Je dirais, bon, d’accord, on établit deux queues dans les aéroports. À gauche, on aura les files pour lesquelles on n’aura pratiqué aucun contrôle préalable des passagers, établi aucun profil psychologique, aucune donnée biométrique, rien qui puisse empiéter sur les sacro-saintes libertés civiles de quiconque, ni utilisé aucune information obtenue sous la torture. Et à droite, on aura les files vers tous les vols pour lesquels on aura fait tout ce qui est possible pour assurer la sécurité des passagers. Les gens pourront alors choisir sur quel avion ils veulent voyager. Ce serait génial, non ? De s’asseoir pour regarder dans quelle file les Rycart de ce monde choisiraient réellement de mettre leurs enfants, dans les moments cruciaux ?
— Et Mike était comme ça ?
— Pas au début. Mais Mike, malheureusement, a découvert l’idéalisme sur le tard. Je lui ai dit — d’ailleurs, cela a été notre dernière conversation —, je lui ai dit que si notre Seigneur Jésus-Christ avait été incapable de résoudre les problèmes du monde quand Il était descendu sur la terre pour vivre parmi nous — et il était le fils de Dieu ! — , n’était-il pas un peu déraisonnable de sa part d’attendre que je règle tout en dix ans ?
— Est-il vrai que vous ayez eu une grave dispute avec lui ? Juste avant sa mort ?
— Mike a proféré des accusations absurdes. Je pouvais difficilement faire comme s’il n’avait rien dit.
— Puis-je vous demander quelle sorte d’accusations ?
J’imaginais déjà Rycart et la procureur de la Cour pénale internationale en train d’écouter ensemble l’enregistrement et se redresser comme un seul homme en entendant cela. J’ai été obligé de déglutir à nouveau. Ma voix sonnait assourdie à mes oreilles, comme si je parlais dans un rêve ou si je m’entendais crier de très loin. Sur l’enregistrement, le silence qui suit est très court, mais sur le moment il m’a paru interminable, et la voix de Lang, lorsqu’il a repris la parole, était affreusement basse.
— Je préfère ne pas les répéter.
— Cela avait-il un rapport avec la CIA ?
— Mais vous le savez sûrement déjà, a commenté Lang avec amertume, puisque vous êtes allé voir Paul Emmett ?
Cette fois, le silence est aussi long sur l’enregistrement que dans mon souvenir.
Ayant largué sa bombe, Lang a regardé par le hublot et bu son cognac. Quelques lumières isolées avaient commencé à apparaître sous l’avion. Je pense qu’il devait s’agir de bateaux. J’ai dévisagé Lang et remarqué que les ans l’avaient enfin rattrapé. Cela se voyait dans l’affaissement des chairs autour de ses yeux, et dans la peau distendue sous sa mâchoire. Mais peut-être n’était-ce pas l’âge. Peut-être était-il simplement épuisé. Je doute qu’il ait beaucoup dormi au cours des semaines précédentes, probablement depuis que Mike McAra avait proféré ses accusations. En tout cas, lorsqu’il s’est tourné de nouveau vers moi, son expression ne reflétait aucune colère, simplement une grande lassitude.
— Je veux que vous compreniez, a-t-il dit avec une insistance particulière, que tout ce que j’ai fait, que ce soit en tant que chef du parti ou comme Premier ministre — absolument tout —, je l’ai fait par conviction, parce que je croyais que c’était juste.
J’ai bredouillé une réponse. J’étais en état de choc.
— Emmett prétend que vous lui avez montré des photos, a-t-il repris. C’est vrai ? Je peux les voir ?
J’avais les mains qui tremblaient un peu en sortant les clichés de l’enveloppe et je les ai poussés vers lui par-dessus la table. Il a fait défiler les quatre premiers très rapidement puis s’est arrêté sur la cinquième photo — celle qui le montrait avec Emmett sur scène — avant de revenir au début pour les regarder de nouveau, s’attardant sur chaque image.
— Où les avez-vous eues ? a-t-il demandé sans lever les yeux des clichés.
— McAra les avait commandées aux archives. Je les ai trouvées dans sa chambre.
Dans les haut-parleurs, le copilote nous a priés d’attacher nos ceintures.
— C’est étrange, a murmuré Lang. C’est étrange comme nous avons tous tellement changé, et cependant comme nous sommes restés exactement les mêmes. Mike ne m’a jamais parlé de ces photos. Oh, ces foutues archives !
Il a plissé les yeux pour étudier de plus près l’une des photos prises au bord de l’eau. J’ai remarqué que c’étaient les filles, plus que lui-même ou Emmett, qui semblaient le fasciner particulièrement.
— Je me souviens d’elle, a-t-il commenté en tapotant la photo. Et d’elle. Elle m’a écrit une fois, quand j’étais Premier ministre. Ruth n’était pas contente. Ô Seigneur, a-t-il dit soudain avant de se passer la main sur le visage. Ruth.
Pendant un instant, j’ai cru qu’il allait s’effondrer, mais lorsqu’il a levé les yeux vers moi, il avait le regard clair.
— Que se passe-t-il, ensuite ? Y a-t-il une procédure, dans votre métier, pour traiter ce genre de situation ?
Des formes lumineuses apparaissaient très clairement par les hublots à présent. J’ai distingué les phares d’une voiture sur une route.
— Le client a toujours le dernier mot concernant ce qui doit entrer dans le livre, ai-je expliqué. Toujours. Mais, de toute évidence, dans le cas présent, étant donné les événements…
Sur l’enregistrement, ma voix se perd, puis il y a un bruit sourd tandis que Lang se penche et me saisit le bras.
— Si vous faites allusion à ce qui est arrivé à Mike, laissez-moi vous dire que j’en ai été absolument consterné.
Il me regardait sans ciller. En fait, il consacrait tout ce qui lui restait d’énergie à essayer de me convaincre, et j’avoue volontiers que malgré tout ce que j’avais découvert, il y est parvenu : aujourd’hui encore, je suis certain qu’il disait la vérité.
— Si vous ne voulez croire à rien d’autre, je vous demande de croire que sa mort n’a rien à voir avec moi, et que je garderai jusqu’à mon dernier jour l’image de Mike dans cette morgue. Je suis certain que c’était un accident. Mais d’accord, admettons, histoire de discuter, que ce n’en était pas un.
Il a resserré son étreinte sur mon bras.
— À quoi pensait-il donc lorsqu’il est allé à Boston pour confondre Emmett ? Il était dans la politique depuis assez longtemps pour savoir qu’on ne fait pas ce genre de chose — pas quand les enjeux sont aussi élevés. Vous savez, d’une certaine façon, c’est lui qui s’est tué. C’était un acte suicidaire.
— C’est bien ce qui m’inquiète, ai-je répliqué.
— Vous ne pensez pas sérieusement qu’il pourrait vous arriver la même chose ? a dit Lang.
— Ça m’a traversé l’esprit.
— Vous n’avez aucune crainte à avoir. Je peux vous le garantir.
J’imagine que mon scepticisme se voyait comme le nez au milieu de la figure.
— Oh, allez, vieux ! m’a-t-il pressé, ses doigts se serrant à nouveau sur ma chair. Il y a quatre policiers qui voyagent avec nous dans cet avion en ce moment même ! Pour qui nous prenez-vous ?
— Eh bien, justement, ai-je rétorqué. Quel genre de personne êtes-vous vraiment ?
Nous volions bas au-dessus des arbres. Les feux du Gulfstream balayaient de sombres vagues de feuillages. J’ai essayé de dégager mon bras.
— Pardon, ai-je insisté.
Lang m’a lâché à contrecœur et j’ai attaché ma ceinture. Il en a fait autant. Ensuite, il a regardé l’aérogare par le hublot puis s’est retourné vers moi, consterné, alors que nous plongions gracieusement vers la piste.
— Seigneur, vous en avez déjà parlé à quelqu’un, n’est-ce pas ?
Je me suis senti devenir écarlate.
— Non, ai-je protesté.
— Si.
— Non.
Sur l’enregistrement, ma voix est aussi faible que celle d’un enfant pris la main dans le sac.
Il s’est incliné à nouveau vers moi.
— À qui en avez-vous parlé ?
En contemplant la forêt sombre qui s’étendait au-delà de l’aéroport, là où n’importe quoi pouvait être tapi, j’ai eu le sentiment que c’était ma seule assurance-vie.
— Richard Rycart, ai-je lâché.
Cela a dû être un coup terrible pour lui. Il ne pouvait manquer de comprendre que c’était la fin de tout. Je le vois encore, immobile, semblable à ces immeubles autrefois chic mais désormais condamnés, quelques instants après que les charges de démolition ont explosé : pendant quelques secondes, la façade demeure curieusement intacte avant de commencer à s’effondrer lentement Lang était ainsi. Il m’a adressé un long regard vide, puis s’est laissé retomber dans son fauteuil.
L’avion s’est immobilisé devant l’aérogare. Les moteurs se sont tus.
À cet instant, enfin, j’ai fait quelque chose d’intelligent.
Tandis que Lang restait prostré, à contempler sa ruine, et qu’Amelia se précipitait pour découvrir ce que j’avais pu dire, j’ai eu la présence d’esprit d’éjecter le disque du mini-enregistreur et de le glisser dans ma poche. À sa place, j’ai inséré le disque vierge. Lang était trop sonné pour faire attention, et Amelia trop préoccupée par lui pour remarquer quoi que ce soit d’autre.
— Bon, a-t-elle décrété d’un ton ferme. C’est assez pour ce soir.
Elle a pris le verre vide de sa main placide et l’a remis au steward.
— Il faut que nous vous ramenions chez vous, Adam. Ruth attend à la grille.
Elle s’est penchée pour détacher la ceinture de l’ex-Premier ministre, puis a saisi la veste de son costume sur le dossier du fauteuil. Elle la lui a présentée de façon qu’il puisse se glisser dedans et l’a agitée légèrement, à la façon d’un torero avec une cape, mais sa voix avait une inflexion très tendre quand elle a appelé :
— Adam ?
Il s’est levé, comme en transe, pour lui obéir, son regard vide tourné vers le cockpit tandis qu’elle guidait ses bras dans les manches. Elle m’a jeté un regard meurtrier par-dessus l’épaule de Lang, et a articulé, furieusement et très distinctement, avec sa diction impeccable coutumière :
— Qu’est-ce que vous foutez ?
C’était une bonne question. Qu’est-ce que je foutais ? À l’avant de l’appareil, la porte s’est ouverte et trois des agents des Services spéciaux sont descendus. Un courant d’air froid a parcouru la cabine. Lang s’est dirigé vers la sortie, précédé de son quatrième garde du corps, Amelia juste derrière lui. J’ai rapidement fourré mon enregistreur et les photos dans ma sacoche et je les ai suivis. Le pilote était sorti du cockpit pour le saluer, et j’ai vu Lang redresser manifestement les épaules avant de s’avancer vers lui, main tendue.
— C’était parfait, a dit Lang d’un ton vague, comme toujours. C’est ma compagnie aérienne préférée.
Il a serré la main du pilote puis s’est penché derrière lui pour faire de même avec le copilote et le steward.
— Merci, merci beaucoup.
Ensuite il s’est tourné vers nous, toujours souriant de son sourire professionnel, mais celui-ci s’est effacé rapidement ; Lang paraissait accablé. Le garde du corps avait déjà descendu la moitié de l’escalier. Il ne restait plus qu’Amelia, moi, et les deux secrétaires qui attendions de sortir à sa suite. Je parvenais tout juste à reconnaître la silhouette de Ruth, qui se découpait contre la vitre illuminée de l’aérogare. Elle était trop éloignée pour que je puisse voir son expression.
— Ça ne vous ennuie pas de patienter un petit peu ? a-t-il demandé à Amelia. Et vous aussi ? a-t-il ajouté en se tournant vers moi. Il faut que je parle en privé à ma femme.
— Tout va bien, Adam ? s’est enquise Amelia.
Elle le connaissait depuis trop longtemps, et je suppose qu’elle l’aimait trop pour ne pas savoir que quelque chose n’allait pas du tout.
— Ça va aller, a assuré Lang.
Il lui a effleuré le coude, puis nous a adressé à tous, y compris moi et les membres d’équipage, un petit salut de la tête.
— Mesdames, messieurs, merci et bonsoir.
Il a franchi la porte et s’est arrêté en haut des marches pour regarder autour de lui tout en lissant ses cheveux. Amelia et moi le regardions depuis l’intérieur de l’avion. Il était exactement tel que je l’avais vu la première fois — cherchant encore, par habitude, un public avec lequel communiquer, bien que l’esplanade illuminée et venteuse devant l’aérogare fût déserte, à l’exception des gardes du corps qui attendaient en bas et d’un technicien au sol en bleu, qui travaillait tard et devait être pressé de rentrer chez lui.
Lang a dû lui aussi repérer Ruth à la vitre, car il a soudain levé la main en guise de salut, puis a descendu l’escalier avec grâce, pareil à un danseur. Il a mis le pied sur la piste et a parcouru une dizaine de mètres vers l’aérogare quand le technicien a appelé « Adam » en agitant le bras. La voix était anglaise, et Lang a dû reconnaître l’accent d’un compatriote, parce qu’il s’est tout à coup écarté de ses gardes du corps pour marcher vers l’homme, main tendue. Et c’est ma dernière image de Lang : celle d’un homme qui gardera éternellement la main tendue. C’est imprimé sur ma rétine — son ombre chaleureuse plaquée contre la boule de feu d’un blanc incandescent qui l’a totalement englouti ; puis il n’y a plus eu que les débris qui volaient partout, les gravillons acérés, le verre, la chaleur intense et le silence sous-marin de l’explosion.