« Si vous êtes affreusement timide et si vous avez du mal à installer un climat de détente propice à la confidence, alors vous n’êtes peut-être pas fait pour le travail de nègre. »
Le vol 109 d’American Airlines devait quitter Heathrow à dix heures trente le dimanche matin. Rhinehart m’a fait envoyer par coursier, le samedi après-midi, un aller simple en classe affaires, ainsi qu’un contrat et l’accord de confidentialité. J’ai dû signer les deux pendant que le coursier attendait. J’ai fait confiance à Rick pour avoir vérifié toutes les clauses du contrat et n’ai même pas pris la peine de le lire ; quant à l’engagement de confidentialité, je l’ai parcouru rapidement dans l’entrée. Avec le recul, c’est presque amusant : « Je considérerai toutes les informations confidentielles comme étant strictement privées et confidentielles, et prendrai toutes les mesures nécessaires pour empêcher qu’elles ne soient divulguées ou transmises à un quelconque tiers ou autorité compétente… Je n’utiliserai ni ne divulguerai ni ne permettrai la divulgation par quiconque des informations confidentielles dans l’intérêt d’un tiers… Ni moi ni les autorités compétentes ne pourrons en aucune façon reproduire ou céder tout ou partie des informations confidentielles sans accord préalable du propriétaire… » J’ai signé sans la moindre hésitation.
J’ai toujours aimé pouvoir disparaître rapidement. Il ne m’a jamais fallu plus de cinq minutes pour mettre ma vie londonienne en veilleuse. Toutes mes factures étaient réglées par prélèvement automatique. Je n’avais aucun abonnement à suspendre — ni laitier ni livreur de journaux à prévenir. La femme de ménage, que je ne voyais d’ailleurs pratiquement jamais, passait deux fois par semaine et en profitait pour monter le courrier. J’avais débarrassé mon bureau. Je n’avais pas de rendez-vous prévus. Je ne connaissais mes voisins ni d’Ève ni d’Adam. Kate semblait partie pour de bon. La plupart de mes amis avaient depuis longtemps intégré le royaume lointain de la vie de famille d’où, si j’en crois mon expérience, aucun voyageur ne revient jamais. Mes parents étaient morts. Je n’avais pas d’enfants. J’aurais très bien pu me faire disparaître : pour ce que le reste du monde en aurait su, ma vie aurait suivi son cours normal. J’ai fourré des affaires pour une semaine, un pull et une paire de chaussures dans une valise. Puis j’ai mis mon ordinateur portable et mon enregistreur miniature dans ma sacoche. J’utiliserais les services de blanchisserie de l’hôtel. J’achèterais ce qui me manquerait sur place.
J’ai passé le reste de la journée et toute la soirée confiné dans mon bureau, à lire les livres que j’avais achetés sur Adam Lang et à préparer une liste de questions. Je ne voudrais pas trop rentrer dans le délire Docteur Jekyll et Mister Hyde, mais, à mesure que le jour déclinait — tandis que les lumières s’allumaient dans les grandes tours de l’autre côté de la gare de triage et que des étoiles clignotantes vertes, blanches et rouges filaient vers l’aéroport —, je commençais à entrer dans la peau d’Adam Lang. Il avait quelques années de plus que moi, à part ça, nous avions des origines similaires. Ces analogies ne m’avaient pas frappé auparavant : enfant unique, né dans les Midlands, scolarisé au lycée local, diplômé de Cambridge, passionné de théâtre universitaire, et qui ne s’intéressait nullement à la politique étudiante.
Je suis revenu vers les photos : « La performance désopilante de Lang en poulet responsable d’un élevage d’humains en batterie dans le spectacle du Footlights de Cambridge en 1972 lui valut une ovation. » Je nous imaginais tous les deux en train de draguer les mêmes filles, de filer présenter une mauvaise pièce au Festival « off » d’Édimbourg à l’arrière d’une vieille camionnette Volkswagen, de crécher à plusieurs dans un meublé, de nous défoncer. Cependant, d’un point de vue métaphorique, j’en étais, d’une certaine façon, resté au stade du poulet alors que lui avait fini par devenir Premier ministre. C’est à ce moment-là que mes capacités naturelles d’empathie m’ont fait défaut, car il ne semblait rien y avoir dans ses vingt-cinq premières années d’existence pour expliquer la suite. J’aurais bien le temps, me suis-je raisonné, de trouver sa voix.
Cette nuit-là, j’ai fermé la porte à double tour avant d’aller me coucher et j’ai rêvé que je suivais Adam Lang sous la pluie, dans un labyrinthe de rues en briques rouges. Puis je montais dans un taxi ; le chauffeur se retournait pour me demander où je voulais aller, et il avait le visage souriant de Lang.
Le lendemain matin, Heathrow évoquait un de ces mauvais films de science-fiction situés dans un futur proche, où les forces de sécurité ont pris le contrôle de l’État. Deux véhicules blindés de transport de troupes étaient garés devant le terminal. Une douzaine de types armés de fusils-mitrailleurs à la Rambo, les cheveux mal coupés, patrouillaient à l’intérieur. De longues files de passagers faisaient la queue pour être fouillés et passés aux rayons X, leurs souliers dans une main, et dans l’autre une poche en plastique transparent contenant leurs pitoyables affaires de toilette. On nous vend le voyage comme étant la liberté, mais nous sommes à peu près aussi libres que des rats de laboratoire. Alors que je piétinais en chaussettes, je me suis dit que c’était de cette façon qu’ils allaient gérer le prochain holocauste : il leur suffirait de nous donner des billets d’avion et nous ferions exactement ce que l’on nous dirait de faire.
Une fois franchis les services de sécurité, j’ai traversé le hall parfumé des boutiques hors taxes pour gagner le salon d’American Airlines, ne cherchant qu’un distributeur de café et les pages sportives du journal du dimanche. Une chaîne satellite d’informations marmonnait dans un coin. Personne n’y prêtait attention. Je me suis servi un double espresso et je m’apprêtais à lire les résultats de football dans un tabloïd quand j’ai entendu le nom « Adam Lang ». Trois jours plus tôt, comme tout le monde dans la salle d’attente, je n’y aurais pas prêté attention, mais à présent, on aurait pu aussi bien appeler mon nom. Je suis allé me planter devant l’écran pour essayer de comprendre de quoi il était question.
Au départ, ça ne paraissait pas très important. Rien de nouveau sous le soleil. Quatre citoyens britanniques avaient été interpellés au Pakistan quelques années auparavant — « enlevés par la CIA » d’après leur avocat — puis avaient été conduits dans divers centres secrets et torturés. L’un d’eux était mort pendant l’interrogatoire, les trois autres avaient été emprisonnés à Guantanamo. Mais l’histoire prenait apparemment un nouveau tour : un journal du dimanche avait obtenu un document du ministère de la Défense qui semblait suggérer que Lang avait ordonné à une unité du SAS de s’emparer de ces hommes et de les remettre à la CIA. Suivaient diverses déclarations indignées, de la part d’un représentant des droits de l’homme, puis d’un porte-parole du gouvernement pakistanais. Des images d’archives montraient Lang encore Premier ministre arborant une couronne de fleurs autour du cou lors d’une visite au Pakistan. On citait ensuite un porte-parole de Lang qui affirmait que l’ancien Premier ministre ne savait rien de ce rapport et se refusait à tout commentaire. Le gouvernement britannique n’avait cessé de rejeter toutes les demandes d’enquête. Le magazine est ensuite passé à la météo et c’en a été terminé d’Adam Lang.
J’ai jeté un coup d’œil autour de moi. Personne n’avait bougé. Pourtant, curieusement, j’avais l’impression d’avoir reçu une douche glacée. J’ai pris mon portable et j’ai appelé Rick. Je ne savais plus s’il était déjà rentré aux États-Unis ou non. En fait, il était assis à environ un kilomètre de moi, dans le salon de British Airways, et il attendait de prendre son vol pour New York. Je lui ai demandé :
— Tu as vu les infos ?
Contrairement à moi, Rick était accro aux informations.
— L’histoire avec Lang ? Oui, bien sûr.
— D’après toi, c’est fondé ou pas ?
— Comment veux-tu que je le sache ? Et qu’est-ce qu’on en a à cirer ? Au moins, ça maintient son nom à la une des journaux.
— Tu crois que je devrais lui poser la question ?
— On n’en a rien à foutre !
Dans l’écouteur, j’ai entendu en bruit de fond un haut-parleur beugler.
— On annonce mon vol. Il faut que j’y aille.
— Rien qu’une seconde, ai-je glissé rapidement, je voudrais juste avoir ton avis. Quand j’ai été agressé, vendredi… en y réfléchissant, ça n’avait aucun sens, le fait qu’ils aient filé sans même me prendre mon portefeuille, juste avec le manuscrit. Seulement, en regardant les infos… eh bien, je me demandais… tu ne crois pas qu’ils ont pensé que je transportais les mémoires de Lang ?
— Comment auraient-ils pu le savoir ? a répliqué Rick d’une voix perplexe. Tu venais juste de rencontrer Maddox et Kroll. J’étais encore en train de négocier avec eux.
— Je ne sais pas, il y avait peut-être quelqu’un qui surveillait la boîte d’édition et qui m’a suivi ensuite. C’était un sac en plastique jaune vif, Rick, c’était comme si je portais une balise.
C’est alors qu’une autre pensée m’est venue, tellement inquiétante que je ne savais pas par où commencer.
— Pendant que je t’ai, qu’est-ce que tu penses de Sidney Kroll ?
— Le jeune Sid ? a fait Rick avec un petit rire admiratif. Ça, c’est un vrai requin ! Il ne va pas tarder à mettre les escrocs honnêtes dans mon genre au chômage. Il bosse au forfait plutôt qu’à la commission, et tu ne trouveras pas un ex-président ou membre du cabinet qui ne veuille être dans son écurie. Pourquoi ?
— Il n’est pas envisageable, n’est-ce pas, ai-je avancé sur un ton hésitant, exprimant ma pensée plus ou moins à mesure qu’elle me venait, qu’il m’ait donné ce manuscrit parce qu’il s’est dit — au cas où on serait surveillés — que j’aurais l’air de partir avec le manuscrit d’Adam Lang ?
— Mais pourquoi voudrait-il faire une chose pareille ?
— Je ne sais pas. Pour se marrer ? Pour voir ce qui allait arriver ?
— Pour voir si tu allais te faire agresser ?
— D’accord, c’est bon, ça a l’air dingue, mais réfléchis une minute. Pourquoi ce manuscrit rend-il tout le monde paranoïaque dans cette boîte d’édition ? Quigley lui-même n’a pas été autorisé à le lire. Pourquoi ne veulent-ils pas le laisser sortir d’Amérique ? Peut-être que c’est parce qu’ils pensent qu’il y a quelqu’un ici qui est prêt à tout pour l’avoir.
— Et alors ?
— Alors, peut-être qu’il s’est servi de moi comme appât — comme d’une chèvre attachée à un piquet — pour tester ceux d’en face… pour voir jusqu’où ils sont prêts à aller.
Au moment où je prononçais ces mots, je savais que ça paraissait absurde.
— Mais le bouquin de Lang n’est qu’un tas de merde chiant au possible ! a protesté Rick. Les seuls qu’ils veulent absolument tenir éloignés pour l’instant, ce sont leurs actionnaires ! C’est pour ça qu’ils le gardent sous scellés.
Je commençais à me sentir un peu bête. Je serais même volontiers passé à autre chose, mais Rick trouvait ça trop drôle.
— « Une chèvre attachée à un piquet » ! (Il riait si fort que j’aurais pu l’entendre, téléphone coupé, depuis l’autre terminal.) Je récapitule : d’après ta théorie, quelqu’un devait savoir que Kroll était à Londres, savoir où il se trouvait vendredi matin, savoir ce qu’il était venu faire…
— C’est bon, j’ai dit, laisse tomber.
— … savoir qu’il devait remettre le manuscrit de Lang à un nouveau nègre, savoir qui tu étais quand tu es sorti de la réunion et savoir où tu habitais. Parce que tu as dit qu’ils t’attendaient, non ? Ouah. Ça a dû être une sacrée opération à monter. Trop grosse pour un journal. Il doit s’agir d’un coup organisé par le gouvernement…
— Oublie ça, ai-je enfin réussi à lui glisser. Tu ferais mieux de monter dans ton avion.
— Oui, tu as raison. Enfin, bon voyage. Essaie de dormir dans l’avion. Tu as l’air un peu bizarre. On se reparle la semaine prochaine. Et ne t’en fais pas pour tout ça.
Il a raccroché.
Je suis resté un moment avec mon téléphone silencieux à la main. C’est vrai : je devais paraître bizarre. Je suis allé dans les toilettes. L’ecchymose, là où j’avais été frappé vendredi soir, avait viré au violacé et au noir, le tout, cerné de jaune, évoquant l’explosion d’une supernova dans un manuel d’astronomie.
On a peu après annoncé l’embarquement sur le vol de Boston et, une fois en l’air, je me suis calmé. J’aime ce moment où le paysage morne et gris disparaît peu à peu et où l’avion fonce à travers les nuages pour émerger en plein soleil. Qui peut rester déprimé à dix mille pieds d’altitude, quand le soleil brille et que vos malheureux congénères sont encore cloués au sol ? J’ai pris un verre. J’ai regardé un film. J’ai sommeillé un peu. Mais je dois avouer que j’ai passé toute la classe affaires au crible et que j’ai fait main basse sur tous les journaux du dimanche que j’ai pu trouver. Pour une fois, j’ai délaissé les pages sportives et lu tout ce qui avait été écrit sur Adam Lang et ces quatre terroristes présumés.
— Je ne sais pas. Pour se marrer ? Pour voir ce qui allait arriver ?
— Pour voir si tu allais te faire agresser ?
— D’accord, c’est bon, ça a l’air dingue, mais réfléchis une minute. Pourquoi ce manuscrit rend-il tout le monde paranoïaque dans cette boîte d’édition ? Quigley lui-même n’a pas été autorisé à le lire. Pourquoi ne veulent-ils pas le laisser sortir d’Amérique ? Peut-être que c’est parce qu’ils pensent qu’il y a quelqu’un ici qui est prêt à tout pour l’avoir.
— Et alors ?
— Alors, peut-être qu’il s’est servi de moi comme appât — comme d’une chèvre attachée à un piquet — pour tester ceux d’en face… pour voir jusqu’où ils sont prêts à aller.
Au moment où je prononçais ces mots, je savais que ça paraissait absurde.
— Mais le bouquin de Lang n’est qu’un tas de merde chiant au possible ! a protesté Rick. Les seuls qu’ils veulent absolument tenir éloignés pour l’instant, ce sont leurs actionnaires ! C’est pour ça qu’ils le gardent sous scellés.
Je commençais à me sentir un peu bête. Je serais même volontiers passé à autre chose, mais Rick trouvait ça trop drôle.
— « Une chèvre attachée à un piquet » ! (Il riait si fort que j’aurais pu l’entendre, téléphone coupé, depuis l’autre terminal.) Je récapitule : d’après ta théorie, quelqu’un devait savoir que Kroll était à Londres, savoir où il se trouvait vendredi matin, savoir ce qu’il était venu faire…
— C’est bon, j’ai dit, laisse tomber.
— … savoir qu’il devait remettre le manuscrit de Lang à un nouveau nègre, savoir qui tu étais quand tu es sorti de la réunion et savoir où tu habitais. Parce que tu as dit qu’ils t’attendaient, non ? Ouah. Ça a dû être une sacrée opération à monter. Trop grosse pour un journal. Il doit s’agir d’un coup organisé par le gouvernement…
— Oublie ça, ai-je enfin réussi à lui glisser. Tu ferais mieux de monter dans ton avion.
— Oui, tu as raison. Enfin, bon voyage. Essaie de dormir dans l’avion. Tu as l’air un peu bizarre. On se reparle la semaine prochaine. Et ne t’en fais pas pour tout ça.
Il a raccroché.
Je suis resté un moment avec mon téléphone silencieux à la main. C’est vrai : je devais paraître bizarre. Je suis allé dans les toilettes. L’ecchymose, là où j’avais été frappé vendredi soir, avait viré au violacé et au noir, le tout, cerné de jaune, évoquant l’explosion d’une supernova dans un manuel d’astronomie.
On a peu après annoncé l’embarquement sur le vol de Boston et, une fois en l’air, je me suis calmé. J’aime ce moment où le paysage morne et gris disparaît peu à peu et où l’avion fonce à travers les nuages pour émerger en plein soleil. Qui peut rester déprimé à dix mille pieds d’altitude, quand le soleil brille et que vos malheureux congénères sont encore cloués au sol ? J’ai pris un verre. J’ai regardé un film. J’ai sommeillé un peu. Mais je dois avouer que j’ai passé toute la classe affaires au crible et que j’ai fait main basse sur tous les journaux du dimanche que j’ai pu trouver. Pour une fois, j’ai délaissé les pages sportives et lu tout ce qui avait été écrit sur Adam Lang et ces quatre terroristes présumés.
Nous avons entamé la phase d’approche de l’aéroport Logan à treize heures, heure locale.
Tandis que nous volions bas au-dessus de Boston, le soleil que nous avions pourchassé toute la journée semblait avancer avec nous au ras de l’eau, heurtant les gratte-ciel les uns après les autres pour en faire des colonnes jaillissantes de blanc et de bleu, d’or et d’argent, en un feu d’artifice sur verre et acier. O mon Amérique, ai-je songé, ma terre neuve à moi — pays où le marché du livre est cinq fois plus important que celui du Royaume-Uni —, éclaire-moi de ta lumière ! Pendant que je faisais la queue au contrôle de l’immigration, j’en étais presque à fredonner The Star Spangled Borner. Même le type des services de sécurité de la patrie — preuve vivante que plus le nom d’une institution est ringard, plus celle-ci exerce des fonctions staliniennes — n’a pu altérer mon optimisme. La simple idée qu’on puisse parcourir cinq mille kilomètres pour passer un mois sur Martha’s Vineyard en plein hiver lui a fait froncer les sourcils derrière son panneau de verre. À partir du moment où il a découvert que j’étais écrivain, il m’a traité avec au moins autant de méfiance que si j’avais porté une combinaison de saut orange.
— Qu’est-ce que vous écrivez, comme genre de livres ?
— Des autobiographies.
Ma réponse l’a visiblement dérouté. Il a supputé que je me moquais de lui, mais sans en être complètement certain.
— Des autobiographies, hein ? Faut pas être célèbre pour faire ça ?
— Plus maintenant.
Il m’a dévisagé avec insistance, puis a secoué lentement la tête, pareil à un saint Pierre fatigué devant les portes du paradis, confronté à un nouveau pécheur cherchant à le convaincre de le laisser entrer.
— « Plus maintenant », a-t-il répété avec une expression de dégoût infini.
Puis il a pris son tampon métallique et l’a abattu deux fois. Il me laissait entrer pour trente jours.
Une fois passés les contrôles d’immigration, j’ai rallumé mon portable. Il affichait un message de bienvenue de la secrétaire particulière de Lang, une certaine Amelia Bly, qui s’excusait de ne pouvoir envoyer de voiture me chercher à l’aéroport. Elle me suggérait donc de me rendre en car à Woods Hole pour prendre le ferry, et me promettait qu’une voiture serait là à mon arrivée à Martha’s Vineyard. J’ai acheté le New York Times et le Boston Globe, et les ai parcourus en attendant le départ du car pour voir ce qu’ils disaient sur l’affaire Lang, mais soit l’information leur était parvenue trop tard, soit cela ne les intéressait pas.
Le car était presque vide, et je me suis assis à l’avant, près du chauffeur, pour filer vers le sud dans un entrelacs de routes à plusieurs voies, quittant la ville pour la pleine campagne. Il faisait quelques degrés en dessous de zéro et le ciel était dégagé, mais il avait neigé peu de temps auparavant. La chaussée était bordée de congères, et la neige s’accrochait aux plus hautes branches de la forêt qui s’étendait de part et d’autre en grandes déferlantes vertes frangées de blanc. La Nouvelle-Angleterre, c’est un peu comme la vieille Angleterre sous stéroïdes — des routes plus larges, des forêts plus vastes, des espaces plus grands ; le ciel lui-même paraissait particulièrement immense et lumineux. J’avais la sensation gratifiante de gagner du temps en imaginant un dimanche soir sombre et humide à Londres alors que je me trouvais dans ce paysage hivernal par un après-midi étincelant. Cependant, la lumière a fini par décliner ici aussi. Je crois qu’il devait être près de dix-huit heures quand nous sommes arrivés à Woods Hole et nous sommes arrêtés devant la gare du ferry. La lune et les étoiles s’étaient déjà levés.
Curieusement, ce n’est qu’en voyant le panneau du ferry que je me suis souvenu d’avoir une pensée pour McAra. Je n’avais, et c’était compréhensible, pas vraiment envie de m’étendre sur le côté « prendre la place du mort » de ma mission, surtout après mon agression. Mais alors que je tirais ma valise dans la gare pour acheter un billet au guichet, puis une fois ressorti dans le vent glacial, il n’était pas difficile d’imaginer mon prédécesseur exécutant les mêmes gestes tout juste trois semaines plus tôt. Il avait bu, bien sûr, ce qui n’était pas mon cas. J’ai regardé autour de moi. Il y avait plusieurs bars de l’autre côté du parking. Peut-être était-il entré dans l’un d’entre eux ? Un verre ne m’aurait pas fait de mal. Mais alors, j’aurais très bien pu m’asseoir sur le même tabouret que lui, et j’ai trouvé que cela aurait eu quelque chose de morbide, un peu comme de suivre ces circuits de scènes de meurtres qu’on propose à Hollywood. J’ai donc préféré prendre la queue des passagers en m’efforçant de lire le magazine du dimanche du Times, tourné vers le mur pour m’abriter du vent. Il y avait un panneau en bois avec une inscription peinte : « LE NIVEAU DE MENACE IMMINENTE EST ÉLEVÉ DANS TOUT LE PAYS. » Je respirais l’odeur de la mer, mais il faisait trop sombre pour que je puisse la voir.
Le problème, c’est qu’une fois qu’on a commencé à penser à quelque chose, on n’arrive pas toujours à s’arrêter. La plupart des voitures qui attendaient d’embarquer avaient le moteur qui tournait au ralenti pour permettre à leurs occupants de garder le chauffage allumé, et je me suis retrouvé à chercher une Ford Escape SUV de couleur brune dans la file. Puis, une fois sur le bateau, lorsque j’ai gravi l’escalier métallique sonore qui menait au niveau des passagers, je me suis demandé si c’était le chemin qu’avait suivi McAra. Je me suis répété de ne plus y penser, que je me faisais des idées pour rien. Mais j’imagine que les ombres et les écrivains de l’ombre font naturellement bon ménage. Je me suis installé dans la cabine confinée réservée aux passagers et j’ai observé les visages honnêtes et ordinaires de mes compagnons de voyage, puis, au moment où le ferry s’écartait d’une secousse du quai d’embarquement, j’ai plié mon journal et je suis sorti prendre l’air sur le pont.
Il est stupéfiant de constater à quel point le froid et l’obscurité conspirent à tout altérer. Je veux bien croire que le ferry de Martha’s Vineyard soit des plus agréables par un soir d’été. Il y a une grande cheminée rayée sortie tout droit d’un livre d’images, et, sur toute la longueur du pont, des rangées de sièges en plastique bleu tournés vers la mer, occupés certainement par des familles entières en short et tee-shirt, les adolescents traînant leur ennui avec eux tandis que les pères bondissent d’excitation. Mais, en ce soir de janvier, le pont était désert, et le vent du nord qui soufflait de Cape Cod transperçait ma veste et ma chemise pour me donner la chair de poule. Les lumières de Woods Hole se sont évanouies. À l’entrée du détroit, nous avons dépassé une balise qui s’agitait frénétiquement en tous sens, comme si elle essayait de se libérer de l’étreinte d’un monstre sous-marin. Sa cloche sonnait tel un glas au rythme des vagues, et les embruns infects semblaient cracher de la bave de sorcière.
J’ai fourré les mains dans mes poches, rentré le cou dans les épaules et traversé le pont vers tribord. La rambarde m’arrivait à la taille et j’ai compris alors qu’il avait été très facile à McAra de passer par-dessus bord. Il a d’ailleurs fallu que je m’accroche pour ne pas glisser. Rick avait raison. La frontière entre l’accident et le suicide n’est pas toujours très simple à déterminer.
On peut se tuer sans l’avoir vraiment décidé. Le simple fait de se pencher un peu trop pour voir ce que ça fait pouvait vous faire basculer. On heurtait alors la houle noire et glacée avec une force qui vous plongeait trois mètres sous l’eau, et, le temps de remonter à la surface, le bateau s’était déjà éloigné. J’espérais que McAra avait absorbé assez d’alcool pour atténuer l’horreur qu’il avait dû éprouver, mais je doutais qu’il y eût un seul ivrogne au monde qu’une immersion complète dans une mer à moins de un degré au-dessus de zéro ne fasse pas instantanément dessoûler.
Et personne n’avait dû l’entendre tomber ! C’était ça aussi. Il faisait bien moins mauvais que trois semaines plus tôt, et pourtant, en regardant autour de moi, je ne voyais pas âme qui vive sur ce pont. Je commençais à trembler sérieusement ; mes dents s’entrechoquaient comme un de ces jouets mécaniques à ressort.
Je suis descendu prendre un verre au bar.
Nous avons contourné le phare de West Chop et sommes arrivés au terminal de Vineyard Haven juste avant dix-neuf heures, l’abordant dans un grand bruit de chaînes et avec un choc sourd qui a failli m’envoyer dinguer en bas de l’escalier. Heureusement que je ne m’étais pas attendu à un comité d’accueil, parce qu’il n’y en avait pas, juste un vieux chauffeur de taxi du cru qui tenait une feuille de cahier arrachée sur laquelle on avait écorché mon nom. Pendant qu’il mettait ma valise à l’arrière, le vent a soulevé un grand plastique transparent et l’a envoyé battre et se tordre sur les couches de glace du parking. Le ciel était couvert d’étoiles blanches.
J’avais acheté un guide de l’île, aussi avais-je une vague idée de ce qui m’attendait. En été, la population atteint cent mille personnes, mais dès que les estivants ferment leurs maisons de vacances pour aller passer l’hiver à l’ouest, elle tombe à quinze mille. Ceux qui restent sont des insulaires purs et durs : des gens qui appellent le continent « l’Amérique ». Il y a deux routes, quelques rares feux de signalisation et des dizaines de longs chemins de sable conduisant à des endroits portant des noms comme Squibnocket Pound ou Neck Cove. Mon chauffeur n’a pas prononcé un mot de tout le trajet et s’est contenté de m’examiner dans le rétroviseur. Lorsque mon regard a croisé ses yeux chassieux pour la vingtième fois, je me suis demandé s’il avait une raison de m’en vouloir d’être venu me chercher. Peut-être l’avais-je empêché de faire quelque chose ? C’était difficile à imaginer. Les rues qui entouraient le terminal du ferry étaient dans l’ensemble désertes et, une fois que nous sommes sortis de Vineyard Haven pour prendre la grand-route, il n’est plus rien resté d’autre à voir que les ténèbres.
Il y avait maintenant dix-sept heures que j’étais parti de chez moi. Je ne savais pas où j’étais ni quel paysage je traversais ni même où j’allais. Toutes mes tentatives de conversation s’étaient soldées par un échec. Je ne distinguais que mon reflet dans la froide obscurité de la vitre. J’avais l’impression d’être arrivé aux confins de la terre, tel l’un de ces explorateurs anglais du dix-septième siècle prêts à rencontrer les autochtones Wampanoags pour la première fois. J’ai laissé échapper un gros bâillement avant de plaquer précipitamment le dos de ma main contre ma bouche.
— Pardon, me suis-je empressé d’expliquer aux yeux désincarnés dans le rétroviseur. Là d’où je viens, il est plus de minuit.
Il a secoué la tête. Je n’ai pas pu déterminer tout de suite s’il compatissait ou bien s’il me désapprouvait ; puis j’ai saisi ce qu’il essayait de me faire comprendre : il ne servait à rien de lui parler car il était sourd. Je me suis remis à contempler la vitre.
Au bout d’un moment, nous sommes arrivés à un carrefour et avons tourné à gauche dans ce que j’ai supposé être Edgartown, un ensemble de maisons en bois entourées de clôtures blanches avec petit jardin et véranda, éclairées par de beaux lampadaires victoriens. Neuf fenêtres sur dix étaient plongées dans le noir, mais, par celle qui brillait d’une lumière jaune, je pouvais distinguer de vieilles peintures à l’huile de navires à voiles et d’ancêtres portant favoris. Au pied de la colline, derrière l’église Old Whaling, une grande lune embrumée projetait une lueur argentée sur les toits de bardeaux et découpait la silhouette des mâts dans le port. Des volutes de fumée s’élevaient de deux ou trois cheminées. J’avais l’impression d’évoluer dans un décor de cinéma pour Moby Dick. Les phares ont éclairé une pancarte indiquant le ferry de Chappaquiddick, et nous nous sommes arrêtés peu après devant le Lighthouse View Hôtel.
J’imagine qu’il y a en été des seaux, des pelles et des filets à crevettes entassés sur la véranda, des espadrilles laissées près de la porte et des traînées du sable blanc rapporté de la plage… ce genre de choses. Mais à la morte-saison, le grand hôtel de bois vénérable craquait et claquait à tous les vents tel un navire à voiles échoué sur un récif. Je suppose que la direction attendait le printemps pour décaper les peintures et gratter la croûte de sel accumulée sur les vitres. Le ressac se faisait entendre tout près, dans l’obscurité. Je suis resté sur les planches, ma valise à la main, à regarder avec un sentiment proche de la nostalgie les feux arrière du taxi disparaître au coin de la rue.
Dans le hall de l’hôtel, une fille coiffée comme une servante victorienne d’une charlotte blanche en dentelle m’a remis un message du bureau de Lang. On viendrait me prendre à dix heures le lendemain matin, et je devais apporter mon passeport pour franchir la sécurité. J’avais l’impression d’être en pleine chasse au trésor : à peine arrivais-je dans un endroit qu’on me remettait de nouvelles instructions pour continuer jusqu’au suivant. L’hôtel était vide et le restaurant plongé dans le noir. On m’a dit que je pouvais choisir ma chambre, alors j’ai jeté mon dévolu sur une chambre au deuxième étage, avec un bureau sur lequel je pourrais travailler et des photographies du vieil Edgartown au mur : la maison de John Coffin, vers 1890 ; le baleinier Splendid au quai Osborn, vers 1870. Après le départ de la réceptionniste, j’ai posé mon ordinateur portable, ma liste de questions et les articles que j’avais arrachés aux journaux du dimanche sur le bureau et je me suis allongé sur le lit.
Je me suis endormi aussitôt et ne me suis réveillé qu’à deux heures du matin, mon horloge biologique fonctionnant avec la régularité de Big Ben. J’ai passé dix minutes à chercher le minibar avant de comprendre qu’il n’y en avait pas. Sans réfléchir, j’ai composé le numéro de Kate à Londres. Je n’avais aucune idée de ce que j’allais lui dire. De toute façon, ça n’a pas répondu. Je voulais raccrocher, mais je me suis retrouvé en train de débiter je ne sais quoi sur son répondeur. Elle avait dû partir travailler très tôt. Ou bien elle n’était pas rentrée de la nuit. Ça donnait à réfléchir, et j’y ai réfléchi consciencieusement. Le fait de ne pouvoir m’en prendre qu’à moi-même ne m’a pas aidé à me sentir mieux. J’ai pris une douche puis je me suis remis au lit et j’ai éteint la lumière avant de remonter les draps humides jusqu’à mon menton. À intervalles réguliers, la lente pulsation du phare emplissait la pièce d’une légère lueur rouge. J’ai dû rester allongé ainsi pendant des heures, les yeux grands ouverts, pleinement éveillé et pourtant comme séparé de mon corps. C’est ainsi que s’est déroulée ma première nuit sur Martha’s Vineyard.
Le paysage qui a surgi de l’aube le lendemain matin s’est révélé plat et alluvial. De l’autre côté de la route, sous ma fenêtre, il y avait une crique, puis des bancs de roseaux et, au-delà, une plage et la mer. Un joli phare victorien avec un toit en forme de cloche et un balcon de fer forgé donnait sur le détroit, vers une longue langue de terre à environ un mille de la côte. Il devait s’agir de Chappaquiddick. Une nuée de plusieurs centaines de tout petits oiseaux de mer blancs, volant en formation aussi serrée qu’un banc de poissons, s’élevait puis virait et plongeait vers les vagues courtes.
Je suis descendu et j’ai commandé un petit déjeuner pantagruélique. Dans la boutique près de la réception, j’ai acheté le New York Times. L’article que je cherchais était enfoui dans les pages consacrées à l’étranger, relégué en bas de page afin d’assurer le maximum de discrétion :
LONDRES (AP) — D’après la presse britannique de ce dimanche, l’ancien Premier ministre anglais Adam Lang aurait autorisé l’envoi illégal de troupes des forces spéciales britanniques pour arrêter quatre personnes soupçonnées d’être des terroristes d’Al-Qaïda au Pakistan et aurait remis celles-ci à la CIA pour interrogatoire.
Les suspects — Nasir Ashraf, Shakeel Qazi, Salim Khan et Faruk Ahmed —, tous ressortissants britanniques, ont été arrêtés il y a cinq ans dans la ville pakistanaise de Peshawar. Ils auraient été transférés vers des lieux secrets à l’extérieur du pays et y auraient été torturés. M. Ashraf serait mort pendant son interrogatoire. MM. Qazi, Khan et Ahmed ont ensuite été retenus à Guantanamo pendant trois ans. Seul M. Ahmed est toujours prisonnier des forces américaines.
Selon des documents obtenus par le Sunday Times de Londres, M. Lang aurait cautionné personnellement l’« opération Tempête », mission secrète qui chargeait les forces d’intervention de l’armée aérienne du Royaume-Uni (SAS) de procéder à l’enlèvement des quatre hommes. Une telle opération serait illégale, tant au vu de la loi britannique que du droit international.
Le ministère de la Défense britannique refusait hier soir de commenter l’authenticité des documents ou même l’existence d’une « opération Tempête ». Un porte-parole de M. Lang a assuré qu’il ne ferait aucune déclaration.
J’ai relu la dépêche trois fois. Il ne semblait pas y avoir grand-chose, en fin de compte. Si ? Je n’arrivais plus à savoir. Nos repères moraux n’étaient plus aussi solides qu’auparavant. Des méthodes que la génération de mon père aurait considérées comme inadmissibles, même pour lutter contre les nazis — la torture par exemple —, semblaient maintenant passer pour un comportement civilisé acceptable. J’estimais que les dix pour cent de la population qui se soucient de ces choses seraient horrifiés par le rapport, en supposant qu’ils puissent mettre la main dessus ; les quatre-vingt-dix pour cent restants se contenteraient de hausser les épaules. On nous avait bien dit que le Monde libre filait un mauvais coton. Ce n’était pas vraiment surprenant.
J’avais deux heures à tuer avant que la voiture ne vienne me chercher, alors j’ai emprunté le pont de bois qui conduisait au phare et j’ai marché jusqu’à Edgartown. De jour, l’endroit paraissait encore plus désert que la veille au soir. Des écureuils trottinaient tranquillement le long des trottoirs et filaient dans les arbres. J’avais déjà dépassé une bonne vingtaine de ces pittoresques maisons de capitaines baleiniers, et il semblait bien qu’aucune d’entre elles ne fût occupée. Les belvédères en façade et sur les côtés restaient absolument vides. Aucune femme enveloppée dans un châle noir ne contemplait la mer avec mélancolie, guettant le retour de son homme — sans doute parce que les hommes du coin se trouvaient tous à Wall Street. Les restaurants étaient fermés ; il ne restait plus rien sur les rayons des petites boutiques et galeries marchandes. J’avais pensé acheter un coupe-vent, mais je ne trouvai aucun magasin ouvert. Les vitrines n’offraient que poussière et cadavres d’insectes. « Merci pour cette saison magnifique !!! » pouvait-on lire sur les cartes. « Rendez-vous au printemps ! »
Sur les quais, c’était la même chose. Les couleurs qui dominaient le port étaient le gris et le blanc — mer grise, ciel blanc, toits de bardeaux gris, murs de planches blanches, mâts blancs sans drapeaux, appontements verts et bleus grisés par les intempéries, sur lesquels perchaient des mouettes assorties blanc et gris. On aurait dit que Martha Stewart avait entièrement coordonné les couleurs de ce paysage — L’Homme et la Nature. Le soleil lui-même, qui brillait discrètement au-dessus de Chappaquiddick, avait le bon goût de projeter une lumière blanche.
J’ai porté ma main en visière au-dessus de mes yeux pour scruter la longue bande de plage bordée de maisons de vacances isolées. C’est ici que la carrière du sénateur Edward Kennedy avait pris un tour désastreux. D’après mon livre, Martha’s Vineyard avait été tout entière le terrain de jeu estival des Kennedy, qui aimaient à partir en bateau pour la journée du port de Hyannis. On raconte que Jack, alors qu’il était président, avait voulu accoster l’appontement privé du Yacht Club d’Edgartown, mais qu’il y avait renoncé en voyant ses membres, républicains jusqu’au dernier, massés en rangs, bras croisés, pour le défier d’aborder. Cela se passait l’été précédant son assassinat.
Les quelques yachts amarrés à présent étaient bâchés pour l’hiver. Le seul mouvement provenait d’un bateau de pêche solitaire équipé d’un moteur hors-bord, qui allait relever ses casiers à homards. Je me suis assis quelques instants sur un banc et j’ai attendu de voir s’il allait se produire quelque chose. Les mouettes tournoyaient en criant. Le vent faisait tinter les drisses contre un mât métallique tout proche. Des coups de marteau dans le lointain indiquaient des travaux de rénovation dans une propriété avant l’été. Un vieux type promenait son chien. Sinon, il ne se passa rien en près d’une heure qui fût susceptible de distraire un auteur de son travail. C’était l’idée que pouvait se faire quelqu’un qui n’écrivait pas d’un paradis pour écrivains. Je voyais très bien pourquoi McAra avait peut-être perdu la raison.