SEIZE

« Si vous risquez d’être le moins du monde déçu de ne pas voir votre nom figurer sur le livre ou de ne pas être invité au cocktail donné pour sa sortie, vous serez un nègre très malheureux. »

Je n’ai rien vu d’autre que ce premier éclair de lumière éblouissante : j’avais trop de bouts de verre et de sang dans les yeux. La puissance de l’explosion nous a tous projetés en arrière. Amelia, je l’ai appris plus tard, s’est cogné la tête contre le bord d’un siège et a sombré dans l’inconscience tandis que je gisais dans l’allée, plongé dans l’obscurité et le silence durant ce qui aurait pu être des minutes ou des heures. Je n’ai ressenti aucune douleur, sauf lorsque l’une des deux secrétaires terrifiées m’a enfoncé son haut talon dans la main en cherchant désespérément à sortir de l’avion. Mais je ne pouvais rien voir, et j’ai dû attendre plusieurs heures avant d’entendre convenablement. Aujourd’hui encore, j’ai parfois des bourdonnements dans les oreilles. Cela me coupe du reste du monde, comme des interférences radio. On a fini par m’emporter et m’administrer une merveilleuse piqûre de morphine qui m’a explosé dans le crâne tel un feu d’artifice réconfortant. J’ai ensuite été évacué par hélicoptère avec tous les autres rescapés vers un hôpital près de Boston — un établissement très proche en fait de l’endroit où habitait Emmett.

Vous est-il déjà arrivé, enfant, de faire quelque chose qui vous a paru vraiment terrible sur le moment et pour quoi vous étiez sûr de recevoir une punition ? Je me souviens d’avoir brisé l’un des vieux 33 tours si précieux de mon père, et de l’avoir remis dans sa pochette sans rien dire. J’en ai eu des sueurs froides pendant des jours, convaincu que le châtiment allait me tomber dessus à tout moment. Mais personne n’en a jamais parlé. Et lorsque j’ai enfin osé jeter un nouveau coup d’œil dessus, le disque avait disparu. Mon père avait dû trouver les morceaux et les avait mis à la poubelle.

J’ai éprouvé un sentiment similaire après l’assassinat d’Adam Lang. Pendant les un ou deux jours qui ont suivi, alors que je me trouvais couché dans ma chambre d’hôpital, le visage bandé, un policier montant la garde à l’extérieur, dans le couloir, je ne cessais de me repasser les événements de la semaine dans ma tête, et je n’avais qu’une certitude : je ne quitterais pas cet hôpital vivant. Quand vous y réfléchissez, il n’y a pas d’endroit plus commode qu’un hôpital pour se débarrasser de quelqu’un : j’imagine que c’est presque de la routine. Et qui ferait un meilleur assassin qu’un médecin ?

Mais au bout du compte, ça a été comme pour le disque de mon père. Il ne s’est rien passé du tout. Pendant que j’étais encore aveugle, j’ai été interrogé avec beaucoup de ménagements par un certain agent spécial Murphy, du bureau du FBI de Boston, sur tout ce dont je pouvais me souvenir. Le lendemain après-midi, une fois les pansements de mes yeux retirés, Murphy est revenu, il évoquait un de ces jeunes prêtres musclés dans un film des années cinquante, et il était cette fois accompagné d’un Anglais ténébreux qui appartenait aux services de sécurité britanniques, le MIS, et dont je n’ai jamais réussi à saisir le nom — sans doute, j’imagine, parce que je n’étais pas vraiment censé le saisir.

Ils m’ont montré une photographie. Ma vision était encore floue, mais j’ai pu néanmoins identifier le fou que j’avais rencontré au bar de mon hôtel et qui avait monté sa garde solitaire sous une banderole biblique, à l’entrée de l’allée conduisant à la propriété de Rhinehart. Il s’appelait, m’ont-ils dit, George Arthur Boxer. C’était un ancien major de l’armée britannique dont le fils avait été tué en Irak et dont la femme était morte six mois plus tard dans un attentat suicide à Londres. Dans l’état de déséquilibre où ces deuils l’avaient plongé, il avait tenu Adam Lang pour personnellement responsable et l’avait traqué jusqu’à Martha’s Vineyard après avoir appris la mort de Mike McAra par les journaux. Il s’y connaissait parfaitement en munitions et était très au courant des méthodes des services de renseignements. Il avait étudié les techniques d’attentat suicide sur des sites se réclamant du djihad islamique. Il avait loué une petite maison à Oak Bluffs, y avait apporté des provisions de peroxyde et d’herbicide, et en avait fait un laboratoire de production d’explosif artisanal. Et il avait été facile pour lui de savoir quand Lang rentrerait de New York en voyant la voiture blindée aller le chercher à l’aéroport. Comment il avait réussi à pénétrer sur le terrain d’aviation, personne ne le savait, mais il faisait sombre, il y avait une clôture longue de plus de six kilomètres, et les experts avaient toujours estimé que quatre agents des Services spéciaux et une voiture blindée auraient dû constituer une protection suffisante.

Il fallait cependant être réaliste, a dit l’homme du MIS. Il y avait des limites à ce que pouvaient accomplir les services de sécurité, surtout lorsqu’il s’agissait d’attentats suicides. Il a cité Sénèque en latin, puis en a donné une traduction judicieuse : « Celui qui méprise sa propre vie se rend maître de la vôtre. » J’ai eu l’impression que tout le monde était assez soulagé de la manière dont avaient tourné les événements : les Anglais parce que Lang avait été tué sur le sol américain ; les Américains parce qu’il avait été tué par un Britannique ; et tous parce qu’il n’y aurait pas de procès pour crimes de guerre, pas de révélations embarrassantes, et pas d’hôte qui s’attarderait au-delà du moment où il était le bienvenu, passant à Georgetown de table en table pendant les vingt années à venir. On pouvait presque dire que c’était la relation privilégiée anglo-américaine en action.

L’agent Murphy m’a interrogé sur le vol depuis New York, et a voulu savoir si Lang avait manifesté la moindre inquiétude concernant sa propre sécurité. J’ai répondu en toute sincérité que ce n’était pas le cas.

— Mme Bly, a ajouté l’homme du MI5, nous dit que vous avez enregistré un entretien avec lui pendant la dernière partie du vol.

— Non, elle se trompe, ai-je assuré. J’avais effectivement posé l’appareil devant moi, mais je ne l’ai pas mis en marche. En tout cas, ce n’était pas une interview à proprement parler. Nous avons bavardé, rien de plus.

— Cela vous ennuie, si je jette un coup d’œil ?

— Je vous en prie.

Ma sacoche se trouvait dans le placard, près de mon lit. L’agent du MI5 y a pris le mini-enregistreur et en a éjecté le disque. Je le regardais faire, la bouche sèche.

— Je peux vous emprunter ceci ?

— Gardez-le, ai-je dit en le regardant fouiller dans le reste de mes affaires. Au fait, comment va Amelia ?

— Elle va bien, a-t-il assuré en glissant le disque dans son attaché-case. Merci.

— Pourrais-je la voir ?

— Elle est rentrée à Londres la nuit dernière.

J’imagine que ma déception devait être manifeste, parce que l’homme du MI5 a ajouté avec un plaisir glacial :

— Ce n’est pas surprenant. Elle n’a pas vu son mari depuis avant Noël.

— Et Ruth ? ai-je demandé.

— Elle rapatrie en ce moment même le corps de M. Lang, a répondu Murphy. Votre gouvernement a envoyé un avion les chercher.

— Il recevra tous les honneurs militaires, a ajouté l’homme du MI5, une statue au palais de Westminster et des funérailles à l’abbaye si elle veut. Il n’a jamais été aussi populaire que depuis qu’il est mort.

— Il aurait dû le faire il y a des années, ai-je répliqué, mais ils n’ont pas souri. Est-il vrai que personne d’autre n’a été tué ?

— Personne, a assuré Murphy. Et c’est un miracle, croyez-moi.

— En fait, a précisé l’homme du MI5, Mme Bly se demande si M. Lang n’a pas reconnu son assassin et ne s’est pas dirigé délibérément vers lui en sachant que quelque chose de ce genre risquait de se produire. Pourriez-vous nous éclairer là-dessus ?

— Ça me paraît très tiré par les cheveux, ai-je assuré. J’ai cru que c’était une citerne de carburant qui avait explosé.

— Ça a été une sacrée explosion, a convenu Murphy en faisant rentrer la pointe de son stylo avant de le glisser dans sa poche intérieure. Nous avons fini par retrouver la tête du tueur sur le toit de l’aérogare.

Deux jours plus tard, j’ai regardé les funérailles de Lang sur CNN. J’avais plus ou moins recouvré la vue et j’ai pu voir que tout était fait dans le meilleur goût : la reine, le Premier ministre, le vice-président américain et la moitié des dirigeants européens ; le cercueil recouvert du drapeau britannique ; la garde d’honneur ; la cornemuse solo interprétant un chant funèbre. J’ai trouvé que le noir seyait parfaitement à Ruth : c’était vraiment sa couleur. J’ai essayé de repérer Amelia, mais je ne l’ai pas vue. Pendant une pause dans le déroulement de la cérémonie, il y a même eu une interview de Richard Rycart. Naturellement, il n’avait pas été invité au service, mais il avait pris la peine de mettre une cravate noire, et il a rendu, depuis son bureau des Nations unies, un hommage très émouvant : un grand confrère… un vrai patriote… nous avions nos désaccords… sommes restés amis… mes pensées vont à Ruth et à sa famille… en ce qui me concerne, le chapitre est clos.

J’ai retrouvé le téléphone portable qu’il m’avait donné, et je l’ai jeté par la fenêtre.

Le lendemain, jour prévu pour ma sortie de l’hôpital, Rick est venu de New York pour me dire au revoir et me conduire à l’aéroport.

— Tu veux d’abord la bonne nouvelle, ou la bonne nouvelle ? a-t-il demandé.

— Je ne suis pas certain que nous ayons la même conception de ce qu’est une bonne nouvelle.

— Sid Kroll vient d’appeler. Ruth Lang veut toujours que ce soit toi qui finisses les mémoires, et Maddox t’accordera un mois supplémentaire pour travailler sur le manuscrit.

— Et la bonne nouvelle, c’est ?

— Oh, très malin. Écoute, ne prends pas ça de haut. Ça risque de marcher du tonnerre. C’est la voix d’outre-tombe d’Adam Lang. Tu n’es plus obligé de travailler ici : tu pourras finir le boulot à Londres. Au fait, tu as une mine affreuse.

— Sa voix d’outre-tombe ? ai-je répété, incrédule. Alors maintenant, je devrais être l’écrivain de l’ombre d’un type qui est au royaume des ombres ?

— Allons, c’est une situation riche de possibilités. Réfléchis. Tu pourras écrire ce que tu voudras, dans les limites du raisonnable. Personne ne sera là pour t’en empêcher. Et puis tu l’aimais bien, non ?

J’ai réfléchi. En fait, je n’avais fait que ça depuis que je n’étais plus sous l’effet des sédatifs. Pire que la douleur qui me vrillait les yeux et les oreilles ; pire même que ma peur de ne jamais sortir vivant de cet hôpital, j’éprouvais un terrible sentiment de culpabilité. Cela peut paraître curieux, étant donné ce que j’avais appris, mais je n’arrivais pas à trouver en moi le moindre sentiment d’autojustification ni la moindre rancœur contre Lang. C’était moi le fautif. Ce n’était pas seulement que j’avais trahi mon client, tant d’un point de vue personnel que professionnel : c’était la succession d’événements que mes actes avaient déclenchée. Si je n’étais pas allé voir Emmett, Emmett n’aurait pas pris contact avec Lang pour l’avertir au sujet des photos. Lang n’aurait peut-être alors pas été aussi pressé de revenir à Martha’s Vineyard le soir même pour voir Ruth. Je n’aurais pas eu à lui parler alors de Rycart. Alors, alors… ? Cela n’avait cessé de me ronger tandis que j’étais allongé dans les ténèbres. Je n’arrivais tout simplement pas à effacer le teint blafard qu’avait pris le visage de Lang dans l’avion, tout à la fin.

« Mme Bly se demande si M. Lang n’a pas reconnu son assassin et ne s’est pas dirigé délibérément vers lui en sachant que quelque chose de ce genre risquait de se produire… »

— Oui, ai-je dit à Rick. Oui, je l’aimais bien.

— Eh bien voilà. Tu lui dois bien ça. Et puis, il y a un autre détail à prendre en considération.

— Qui est ?

— Sid Kroll a prévenu que si tu ne remplissais pas tes obligations contractuelles et ne finissais pas le livre, ils te colleraient un procès au cul.

* * *

Je suis donc rentré à Londres et, durant les six semaines qui ont suivi, je ne suis guère sorti de mon appartement, sauf une fois, au début, pour aller dîner avec Kate. Nous nous sommes retrouvés dans un restaurant de Notting Hill Gate, soit exactement entre nos deux appartements — en terrain aussi neutre que la Suisse, et à peu près aussi cher. La façon dont Adam Lang était mort semblait avoir étouffé jusqu’à son hostilité, et m’avait, j’imagine, conféré une sorte de prestige en tant que témoin oculaire. J’avais décliné tout un tas de demandes d’interview, de sorte qu’elle était la première, en dehors des agents du FBI et du MIS, à qui je décrivais ce qui s’était passé. J’avais terriblement envie de lui raconter ma dernière conversation avec Lang. Je l’aurais fait. Mais comme souvent avec ce genre de choses, au moment où j’allais me lancer, le serveur est arrivé pour nous parler du dessert et, lorsqu’il s’est retiré, Kate a déclaré qu’elle avait quelque chose à me dire d’abord.

Elle allait se marier.

Je dois avouer que ça a été un choc. L’autre type ne me plaisait pas. Vous sauriez qui c’est si je vous donnais son nom : beau mec, un visage taillé à coups de serpe, habité, c’est un spécialiste des voyages en coup de vent dans les pires coins du monde, d’où il revient avec des descriptions déchirantes de la souffrance humaine, le plus souvent la sienne.

— Félicitations, ai-je dit.

Nous avons sauté le dessert. Notre histoire, notre relation — notre truc, quel qu’il fût — s’est achevée dix minutes plus tard, sur le trottoir, devant le restaurant, avec une bise sur la joue.

— Tu allais me dire quelque chose, a-t-elle rappelé juste avant de monter dans le taxi. Pardon de t’avoir coupé. Mais je ne voulais pas que tu dises quelque chose de trop, tu sais, personnel, sans que tu saches d’abord où j’en étais, et…

— Ça ne fait rien, ai-je assuré.

— Tu es sûr que ça va ? Tu parais… différent.

— Je vais très bien.

— Si tu as besoin de moi, je serai toujours là pour toi.

— Tu seras là ? ai-je dit. Je ne sais pas pour toi, mais moi, pour l’instant, je suis ici. C’est où, là ?

Je lui ai ouvert la portière du taxi. Je n’ai pas pu m’empêcher d’entendre que l’adresse qu’elle donnait au chauffeur n’était pas celle de son appartement.

Après cela, je me suis retiré du monde. Je passais toutes mes heures de veille avec Lang, et, maintenant qu’il était mort, je découvrais que j’avais enfin trouvé sa voix. Chaque matin, j’avais davantage l’impression de m’asseoir devant un oui-ja que devant mon clavier. Quand mes doigts tapaient une phrase qui sonnait mal, je les sentais presque physiquement attirés vers la touche Supprimer. J’étais comme un dialoguiste qui produirait des répliques en ayant à l’esprit une star particulièrement exigeante : je savais qu’il aurait pu dire ceci, mais pas cela ; qu’il aurait pu jouer cette scène-là, mais jamais celle-ci.

La structure générale du livre en est restée aux seize chapitres de McAra, et ma méthode a été de toujours travailler avec le manuscrit original à ma gauche : de le retaper entièrement et, tandis qu’il passait par mes doigts et mon cerveau pour entrer dans mon ordinateur, de le débarrasser de tous les clichés maladroits de mon prédécesseur. Je n’ai pas mentionné Emmett, bien entendu, et j’ai même coupé la citation anodine qui ouvrait le dernier chapitre. L’image d’Adam Lang que je présentais au monde était très conforme au personnage qu’il avait toujours choisi d’interpréter : celle du garçon lambda qui tombe dans la politique presque par hasard et qui accède au pouvoir parce qu’il n’obéit à aucun clan ni aucune idéologie. J’ai raccordé cette version avec la chronologie en suivant la suggestion de Ruth qui voulait que Lang se soit tourné vers la politique pour sortir de la dépression où il avait sombré en arrivant à Londres. Je n’ai pas eu trop besoin de faire vibrer la corde sensible. Lang était mort, tout de même, et le fait que le lecteur connaisse déjà la fin de l’histoire imprégnait toute l’autobiographie — j’estimais que cela devrait suffire à contenter les plus morbides. Il demeurait cependant utile de présenter une page ou deux de lutte héroïque contre ses démons intérieurs, etc.

Je trouvai dans l’exercice en apparence fastidieux de la politique un réconfort à mes souffrances. J’y trouvai de l’activité, de la compagnie, une façon d’assouvir ma passion pour les nouvelles rencontres. J’y trouvai une cause plus importante que moi-même. Et surtout, j’y trouvai Ruth…

Dans ma version de l’histoire, l’engagement politique de Lang ne s’est réellement exprimé que quand Ruth est venue frapper à sa porte, deux ans plus tard.

Cela paraissait plausible. Et qui sait ? C’était peut-être même vrai.

Je me suis mis à rédiger les mémoires (J’Adam Lang le 10 février, et j’ai promis à Maddox que tout serait terminé, les cinq cent cinquante feuillets, pour la fin mars, ce qui impliquait que je devais produire plus de onze feuillets par jour. J’avais fixé un tableau sur le mur, et je pointais chaque matin. J’étais comme le capitaine Scott revenant du pôle Sud : il fallait que je parcoure ces distances quotidiennes si je ne voulais pas être irrévocablement distancé et périr dans le désert immaculé de toutes ces pages blanches. Cela représentait un gros travail, surtout si l’on considère que je n’ai pu conserver pratiquement aucune ligne de McAra sauf, curieusement, la toute dernière du manuscrit, celle qui m’avait fait hurler silencieusement en la lisant à Martha’s Vineyard : « Ruth et moi regardons ensemble vers l’avenir, quoi qu’il nous réserve. » Lisez donc ça, bande de salauds, me suis-je dit, et refermez ce bouquin sans avoir une boule dans la gorge.

J’ai ajouté « FIN », et puis j’imagine que j’ai fait une sorte de dépression nerveuse.

* * *

J’ai envoyé un exemplaire du manuscrit à New York, et un autre au bureau de la fondation Adam-Lang à Londres, à l’intention personnelle de Mme Ruth Lang — ou, comme j’aurais dû plus exactement la désigner à présent, de la baronne Lang de Calderthorpe, le gouvernement venant de lui offrir un siège à la Chambre des lords afin de lui manifester tout le respect de la nation.

Je n’avais pas eu de nouvelles de Ruth depuis l’assassinat. Je lui avais écrit pendant que je me trouvais encore hospitalisé : une parmi les cent mille lettres de condoléances qu’elle avait, disait-on, reçues, aussi n’avais-je pas été surpris de n’obtenir en réponse qu’une lettre type imprimée. Mais, une semaine après mon envoi du manuscrit, un message rédigé à la main sur le papier à en-tête en relief rouge de la Chambre des lords m’est parvenu :

Vous avez comblé tous mes espoirs… et plus encore ! Vous avez su magnifiquement capter sa tonalité et le faire revenir à la vie — avec toute son énergie, sa compassion et son humour merveilleux. SVP, venez me voir ici, à la Chambre, dès que vous aurez un moment libre. Ce serait formidable de savoir ce que vous devenez. Martha’s Vineyard semble si loin dans le temps et dans l’espace ! Merci encore pour votre talent. Et c’est un livre à part entière !

Avec toute mon affection,

R.

Maddox s’est montré tout aussi enthousiaste, mais sans l’affection. Le premier tirage devait être de quatre cent mille exemplaires, et la date de sortie était prévue pour la fin mai.

Voilà. Le travail était terminé.

Il ne m’a pas fallu très longtemps pour m’apercevoir que je n’étais pas en très bon état. J’imagine que l’énergie, la compassion et l’humour merveilleux de Lang m’avaient permis de tenir, mais une fois qu’il est sorti de moi, je me suis effondré comme un costume vide. Pendant des années, j’avais survécu en occupant une vie après l’autre. Mais Rick avait insisté pour que nous attendions la publication des mémoires de Lang, « le livre qui me ferait découvrir », disait-il, avant de négocier de nouveaux contrats plus avantageux. Le résultat était que, pour la première fois d’aussi loin que je pouvais m’en souvenir, je n’avais pas de travail en cours. Je souffrais d’une terrible combinaison de léthargie et de panique. Je parvenais à peine à rassembler l’énergie nécessaire pour sortir du lit avant midi, et, une fois levé, je restais prostré en robe de chambre sur le canapé, à regarder la télévision. Je ne mangeais pas grand-chose. J’avais cessé d’ouvrir le courrier et de répondre au téléphone. Je ne me rasais plus. Je ne quittais mon appartement pendant un certain temps que les lundis et les jeudis, pour éviter de croiser la femme de ménage. J’avais envie de la mettre à la porte, mais je n’en avais pas le courage, alors j’allais m’asseoir dans un parc s’il faisait beau, ou dans un café miteux à proximité quand ce n’était pas le cas. Et comme on est en Angleterre, ce n’était souvent pas le cas.

Pourtant, paradoxalement, tout en étant englué dans une sorte de stupeur, je me sentais agité en permanence. Rien ne gardait des proportions normales. Je m’angoissais pour des détails ridicules — où j’avais pu mettre une paire de chaussures, par exemple, ou s’il était bien sage de placer tout mon argent dans la même banque. Cette anxiété pathologique me rendait physiquement fébrile, constamment essoufflé, et c’est alors que je me trouvais dans ces dispositions que tard, un soir, environ deux mois après avoir terminé le livre, j’ai fait une découverte qui, dans l’état de nerfs où j’étais, s’est révélée pour moi calamiteuse.

Je me suis retrouvé à court de whisky et je savais que je n’avais pas plus de dix minutes pour courir à la supérette de Ladbroke Grove avant la fermeture. C’était à la fin du mois de mai, il faisait sombre et il pleuvait. J’ai attrapé la première veste qui me tombait sous la main et avais déjà dévalé la moitié de l’escalier quand je me suis aperçu que c’était celle que je portais le soir où Lang avait été tué. Elle était déchirée sur le devant et maculée de taches de sang. Dans une poche se trouvait toujours l’enregistrement de ma dernière conversation avec Adam, et dans l’autre, les clés de la Ford Escape SUV.

La voiture ! Je l’avais complètement oubliée. Elle était toujours garée à l’aéroport Logan. Le parking coûtait dix-huit dollars par jour ! On allait me réclamer des milliers de dollars !

Ma panique doit certainement vous paraître — et à moi aussi aujourd’hui — complètement ridicule. Mais j’ai remonté les marches au pas de course, le pouls affolé. Il était dix-huit heures passées à New York, et Rhinehart était déjà fermé. On ne répondait pas non plus à la maison de Martha’s Vineyard. En désespoir de cause, j’ai appelé Rick chez lui et, sans préliminaire, lui ai débité tous les détails du problème. Il m’a écouté pendant à peu près trente secondes, puis m’a intimé brutalement de la fermer.

— Il y a des semaines que cette histoire est réglée. Les types du parking ont commencé à trouver ça suspect et ont appelé les flics, qui ont appelé à leur tour le bureau de Rhinehart. Maddox a réglé la facture. Je n’ai pas voulu t’embêter avec ça parce que je savais que tu avais autre chose à faire. Bon, écoute-moi, mon ami. J’ai l’impression que tu as subi un méchant choc traumatique à retardement. Tu as besoin d’aide. Je connais un psy…

J’ai raccroché.

Quand j’ai fini par m’endormir sur le canapé, mon rêve récurrent de McAra est revenu — celui dans lequel il flotte tout habillé dans la mer, à côté de moi, et où il me dit qu’il ne va pas y arriver : continuez sans moi. Mais cette fois, au lieu de me réveiller, le rêve a duré encore un peu. Une vague emportait McAra, avec son gros imperméable et ses bottes à semelles de caoutchouc, jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une forme sombre et lointaine, le visage enfoui dans l’écume mince, ballotté par le ressac sur le rivage. Je marchais dans l’eau pour le rejoindre et réussissais à mettre mes mains autour de son corps massif, puis, dans un suprême effort, je le faisais rouler sur lui-même, et, soudain, il me regardait, couché, nu sur une paillasse blanche, Adam Lang penché au-dessus de lui.

Le lendemain matin, j’ai quitté mon appartement de bonne heure et suis allé prendre le métro en bas de la côte. Il m’est venu à l’esprit qu’il n’en faudrait vraiment pas beaucoup pour me tuer. Un bond rapide juste devant le train qui approchait, et puis l’oubli. Bien mieux que la noyade. Cela n’a été qu’une impulsion des plus fugitives, ne serait-ce que parce que je ne pouvais supporter l’idée que quelqu’un devrait nettoyer après. (« On a fini par retrouver sa tête sur le toit de l’aérogare… ») Je suis donc monté dans la rame et j’ai parcouru toute la ligne jusqu’à Hammersmith, puis j’ai traversé la rue pour gagner l’autre quai. Je me suis dit que bouger, c’était le meilleur remède contre la dépression. Il ne fallait pas arrêter d’avancer. À Embankment, j’ai changé de nouveau pour Morden, qui m’a toujours fait penser à la fin du monde. Nous avons traversé Balham et je suis descendu deux arrêts plus loin.

Il ne m’a pas fallu longtemps pour trouver la tombe. Je me rappelais que Ruth avait mentionné un enterrement au cimetière de Streatham. J’ai cherché son nom et un gardien m’a indiqué la pelouse. Je suis passé devant des anges de pierre aux ailes de vautour et des chérubins moussus aux boucles de lichen, des sarcophages victoriens grands comme des remises de jardin et des croix enguirlandées de marbre rose. Quant à la contribution de McAra à la nécropole, elle se caractérisait par sa discrétion. Pas d’épitaphe ornementée — pas de « Ne dis point que le combat de rien n’a pu servir[8] » ni de « C’est bien, bon et fidèle serviteur », pour notre Mike. Juste une plaque de pierre avec son nom et ses dates de naissance et de mort.

C’était une matinée de fin de printemps, alanguie de pollen et de gaz d’échappement. La circulation remontait dans le lointain Garratt Lane en direction du centre de Londres. Je me suis accroupi et j’ai posé mes mains sur l’herbe humide. Comme je l’ai déjà souligné, je ne suis pas du genre superstitieux, mais j’ai senti à cet instant un véritable soulagement m’envahir, comme si j’avais fermé un cercle ou accompli une mission.

C’est alors que j’ai remarqué, posé contre la pierre et à demi dissimulé par les herbes folles, un petit bouquet de fleurs flétries. Il y avait une carte accrochée, rédigée d’une écriture élégante, à peine lisible après les innombrables averses londoniennes : « En souvenir d’un ami sincère et d’un camarade de travail loyal. Cher Mike, repose en paix. Amelia. »

* * *

Lorsque je suis rentré chez moi, je l’ai appelée sur son portable. Elle n’a pas paru étonnée de m’entendre.

— Bonjour, a-t-elle dit. Je pensais justement à vous.

— En quel honneur ?

— Je suis en train de lire votre livre — le livre d’Adam.

— Et ?

— C’est bien. Non, en fait, c’est mieux que ça. On a l’impression de le retrouver. Il ne manque qu’une seule chose, je crois.

— Et qu’est-ce que c’est ?

— Oh, cela n’a pas d’importance. Je vous le dirai si je vous vois. Peut-être aurons-nous l’occasion de discuter, à la réception de ce soir.

— Quelle réception ?

Elle a ri.

Votre réception, gros malin. Pour la sortie de votre livre. Ne me dites pas que vous n’avez pas été invité.

Je n’avais parlé à personne depuis un certain temps. Il m’a fallu une ou deux secondes pour lui répondre.

— Je ne sais pas si j’ai été invité ou non. À vrai dire, je n’ai pas ouvert mon courrier depuis un moment.

— Vous avez sûrement reçu une invitation.

— Ne croyez pas ça. Les auteurs n’aiment pas trop avoir leur écrivain de l’ombre qui les regarde par-dessus les petits-fours.

— Peut-être, mais l’auteur ne sera pas là, non ? a-t-elle dit d’une voix qu’elle aurait voulue enjouée mais qui sonnait désespérément faux. Avec ou sans invitation, vous devriez y aller. En fait, si réellement vous n’avez pas reçu de carton, vous pouvez entrer avec moi. Sur mon invitation, il est indiqué « Amelia Bly, invitation valable pour deux personnes ».

La perspective de voir du monde a précipité à nouveau les battements de mon cœur.

— Oh, mais vous ne voulez pas emmener quelqu’un d’autre ? Votre mari par exemple ?

— Oh, lui. Ça n’a rien donné, malheureusement. Je ne m’étais pas rendu compte à quel point il s’ennuyait quand il était ma deuxième personne.

— Je suis désolé de l’apprendre.

— Menteur, a-t-elle répliqué. Je vous retrouve à la sortie de Downing Street à sept heures pile. Le cocktail se donne juste de l’autre côté de Whitehall. Je n’attendrai pas plus de cinq minutes, alors, si vous décidez de venir, ne soyez pas en retard.

* * *

Après avoir parlé à Amelia, j’ai parcouru attentivement plusieurs semaines de courrier accumulé. Il n’y avait aucune invitation au cocktail. Si l’on gardait à l’esprit les circonstances de ma dernière rencontre avec Ruth, ce n’était pas très surprenant. Il y avait, bien entendu, un exemplaire du livre terminé. Il était plutôt beau. La couverture, qui lorgnait vers le marché américain, montrait une photo de Lang, d’une élégance nonchalante, qui s’adressait au Congrès américain au grand complet. Les photographies à l’intérieur ne comprenaient aucune de celles de Cambridge que McAra avait découvertes. Je ne les avais pas transmises au documentaliste. J’ai parcouru les remerciements, que j’avais rédigés avec la voix de Lang.

Ce livre n’existerait pas sans le dévouement, le soutien, la sagesse et l’amitié du regretté Michael McAra, qui a collaboré avec moi pour sa composition de la première à la dernière page. Merci, Mike — merci pour tout.

Mon nom ne figurait nulle part. Au grand regret de Rick, j’avais renoncé à être crédité comme collaborateur. Je ne lui ai pas expliqué pourquoi, à savoir que je me croyais plus en sécurité ainsi. Le texte expurgé et mon anonymat serviraient, je l’espérais, de message à quiconque là-bas pouvait me surveiller pour lui signifier que je ne cherchais pas à créer le moindre problème.

J’ai mariné dans mon bain pendant une bonne heure cet après-midi-là en me demandant si j’allais ou non me rendre à cette réception. Comme d’habitude, je pouvais faire durer ces atermoiements pendant des heures. Je me disais toujours que je pouvais ne pas y aller tandis que je me rasais puis enfilais un costume foncé décent et une chemise blanche, puis lorsque je suis sorti dans la rue et ai pris un taxi, et même alors que je me tenais au coin de Downing Street, à sept heures moins cinq : il était encore temps de faire demi-tour. De l’autre côté du large boulevard cérémoniel de Whitehall, je voyais les voitures privées et les taxis s’arrêter devant la maison des Banquets, où devait certainement se tenir le cocktail. Les flashes des photographes clignotaient dans le soleil du soir, pâle réminiscence de l’ancienne gloire de Lang.

Je ne cessais de chercher Amelia, vers le haut de la rue et le garde à cheval en faction devant les Horse Guards, et vers le bas, au-delà du Foreign Office, en direction de la maison de fous néogothique qu’est le palais de Westminster. Un panneau juste en face de l’entrée de Downing Street indiquait les salles du Cabinet de guerre, agrémenté d’un dessin représentant Churchill avec cigare et V de la victoire. Whitehall me fait toujours penser au Blitz. Je me le représente d’après les images qui ont peuplé mon enfance : les sacs de sable, le papier blanc sur les vitres, les projecteurs fouillant l’obscurité, le ronronnement des bombardiers, la déflagration des explosifs, la lueur rougeoyante des incendies dans l’East End. Trente mille morts rien qu’à Londres. Alors ça, comme aurait dit mon père, c’était une guerre, rien à voir avec ce goutte-à-goutte de désagréments, d’angoisse et de folie. Pourtant, Churchill se rendait toujours à pied au Parlement par St. James’s Park, soulevant son chapeau pour saluer les passants, escorté par un seul agent qui le suivait à dix pas.

Je pensais encore à tout cela quand Big Ben a fini de carillonner l’heure. J’ai regardé une fois de plus à gauche et à droite, toujours sans repérer le moindre signe d’Amelia, ce qui m’a étonné d’elle, vu que je l’avais étiquetée comme étant du genre ponctuel. Mais alors, j’ai senti qu’on me touchait la manche. Je me suis retourné, et elle se tenait derrière moi. Elle émergeait de la gorge sans soleil qu’est Downing Street, en tailleur bleu foncé, une serviette à la main. Elle avait vieilli, fané, et j’ai entrevu son avenir : une adresse chic, un tout petit appartement, un chat. Nous avons échangé un salut poli.

— Voilà, a-t-elle dit. Nous y sommes.

— Nous y sommes, ai-je répété alors que nous restions, gênés, à quelques pas l’un de l’autre. Je n’avais pas compris que vous étiez retournée travailler à Downing Street.

— Je n’étais que détachée auprès d’Adam. Le roi est mort, a-t-elle lâché.

Soudain, sa voix s’est brisée. Je l’ai enlacée et lui ai tapoté le dos, comme on le fait avec un enfant qui vient de tomber. J’ai senti sa joue humide contre la mienne. Lorsque nous nous sommes écartés, elle a ouvert sa serviette et en a sorti un mouchoir.

— Pardon, a-t-elle dit avant de se moucher et de faire claquer ses hauts talons sur le sol pour se morigéner. Je crois toujours que j’ai surmonté ça, et puis je m’aperçois que ce n’est pas le cas. Vous avez une mine affreuse, a-t-elle ajouté. En fait, on dirait…

— Que je reviens d’outre-tombe ? ai-je dit Merci. On me l’a déjà dit.

Elle a vérifié son visage dans le miroir de son poudrier et a procédé à quelques retouches rapides. J’ai pris conscience qu’elle était pleine d’appréhension. Elle avait besoin de quelqu’un pour l’accompagner. Et même moi, je ferais l’affaire.

— Bon, a-t-elle dit en refermant le poudrier d’un coup sec. Allons-y.

Nous avons remonté Whitehall au milieu d’une foule de touristes printaniers.

— Alors, vous étiez invité, en fin de compte ? a-t-elle demandé.

— Non. En fait, je suis même plutôt étonné que vous le soyez.

— Oh, ce n’est pas si étrange, a-t-elle répliqué en s’efforçant de prendre un air désinvolte. Elle a gagné, non ? Elle est l’icône nationale. La veuve éplorée. Notre Jackie Kennedy à nous. Ça ne la gênera pas de m’avoir dans les parages. Je ne suis plus une menace ; juste un trophée qui défile à son triomphe.

Nous avons traversé la rue.

— Charles Ier est sorti par là pour être exécuté, a-t-elle fait remarquer en tendant la main. On aurait quand même pu penser à l’association d’idées, non ?

— Le personnel n’est plus ce qu’il était, ai-je répliqué. Ça ne se serait jamais produit lorsque vous étiez responsable.

J’ai su que c’était une erreur d’être venu à l’instant où nous sommes entrés. Amelia a dû ouvrir sa serviette pour les agents de sécurité. Mes clés ont déclenché le détecteur de métaux et j’ai dû subir une fouille en règle. Debout, les mains levées, et tandis qu’on me palpait l’entrejambe, je me suis dit que c’était vraiment dingue de ne même plus pouvoir aller à une soirée sans se faire fouiller. Dans le grand espace dégagé de la maison des Banquets, nous nous sommes heurtés à la clameur des conversations et à un mur de dos tournés. J’avais toujours eu pour principe de ne pas venir aux cocktails donnés pour la sortie de mes livres, et maintenant, je me rappelais pourquoi. Un nègre est à peu près aussi bienvenu que l’amour d’enfance du marié à un mariage mondain. Je ne connaissais absolument personne.

J’ai saisi adroitement deux flûtes de champagne sur le plateau d’un serveur et en ai tendu une à Amelia.

— Je ne vois pas Ruth, ai-je commenté.

— Je suppose qu’elle est au cœur de la mêlée. À votre santé, a-t-elle dit.

Nous avons trinqué. Du champagne : j’en voyais encore moins l’intérêt que du vin blanc. Mais il ne semblait pas y avoir autre chose.

— C’est Ruth, en fait, qui manque à votre livre, à mon avis.

— Je sais, ai-je répondu. Je voulais la mettre en scène davantage, mais elle n’a pas voulu en entendre parler.

— Eh bien, c’est dommage.

Le champagne semblait enhardir la généralement prudente Mme Bly. À moins que ce ne fût juste le lien qui nous unissait désormais. Nous étions tout de même des survivants — des rescapés des Lang. Quoi qu’il en soit, elle s’est penchée vers moi, me gratifiant d’une bouffée familière de son parfum.

— J’adorais Adam, et je sais qu’il éprouvait la même chose pour moi. Mais je ne me faisais aucune illusion : il ne l’aurait jamais quittée. Il me l’a dit lors de ce dernier trajet jusqu’à l’aéroport. Ils formaient une équipe à part entière. Il savait parfaitement qu’il n’aurait rien été sans elle. Il a été très clair là-dessus. Il lui devait tout. C’est elle qui comprenait réellement les règles du pouvoir. C’est elle qui avait au départ les contacts au parti. En fait, je ne sais pas si vous le saviez, mais c’est même elle qui était censée entrer au Parlement. Ce n’était pas lui au départ. Ça ne figure pas dans votre livre.

— Je ne le savais pas.

— Je le tiens d’Adam lui-même. Ce n’est pas très connu — en tout cas, je ne l’ai jamais vu écrit nulle part. Mais il semblerait que le siège avait été préparé pour elle, et qu’elle s’est retirée à la dernière minute pour lui laisser la place.

J’ai repensé à ma conversation avec Rycart.

— Le député du Michigan, ai-je murmuré.

— Qui ça ?

— Le député en place était un certain Giffen. Il était tellement proaméricain qu’on l’avait surnommé le « député du Michigan ».

Un malaise confus commençait à sourdre dans mon crâne. J’ai demandé :

— Je peux vous poser une question ? Avant qu’Adam ne soit tué, pourquoi vouliez-vous à tout prix garder le manuscrit sous clé, en lieu sûr ?

— Je vous l’ai dit : pour des raisons de sécurité.

— Mais il n’y avait rien, là-dedans. Je le sais mieux que personne. J’en ai lu chaque mot pétri d’ennui une bonne dizaine de fois.

Amelia a jeté un coup d’œil autour d’elle. Nous nous trouvions toujours à la lisière de la réception. Personne ne nous prêtait la moindre attention.

— Entre vous et moi, m’a-t-elle glissé à voix basse, ce n’était pas nous que ça concernait. Apparemment, c’étaient les Américains. D’après ce que je sais, ce seraient eux qui auraient signalé au MI5 qu’il y avait quelque chose dans la version initiale du manuscrit susceptible de représenter une menace pour la sécurité nationale.

— Comment pouvaient-ils le savoir ?

— Aucune idée. Tout ce que je peux dire, c’est que, immédiatement après la mort de Mike, ils ont demandé expressément que le manuscrit ne soit pas divulgué tant qu’ils n’auraient pas eu l’occasion de le passer au crible.

— Et ils l’ont fait ?

— Impossible à dire.

J’ai repensé à ma conversation avec Rycart. Que lui avait confié McAra au téléphone déjà, juste avant de mourir ? « La clé de tout se trouve dans l’autobiographie de Lang… tout est dans le début. »

Cela signifiait-il que leur conversation avait été interceptée ?

Je sentais que quelque chose d’important venait de changer, qu’une partie de mon système solaire venait de modifier légèrement son orbite, mais je n’arrivais pas à déterminer précisément d’où cela venait. Il fallait que je trouve un endroit plus calme et que je prenne le temps de réfléchir. Cependant, j’avais conscience, déjà, que la sonorité de la fête n’était plus la même. La clameur des conversations diminuait. Les chut ! se multipliaient. Un homme réclama avec emphase « Silence ! » et je me suis retourné. Sur le côté de la salle, face aux grandes fenêtres et non loin de l’endroit où nous nous tenions, Ruth Lang attendait patiemment sur une estrade, un micro à la main.

— Merci, a-t-elle déclaré. Merci beaucoup. Bonsoir à vous tous.

Elle s’est interrompue et un grand silence s’est répandu sur les trois cents personnes présentes. Elle a repris sa respiration. Elle avait la voix enrouée.

— Adam me manque tout le temps. Mais il ne m’a jamais autant manqué que ce soir. Pas seulement parce que nous sommes tous réunis ici pour la sortie de ce livre merveilleux, et qu’il devrait être parmi nous pour partager la joie de l’histoire de sa vie avec nous, mais parce qu’il était si fort pour les discours alors que je suis lamentable à cet exercice.

J’ai été surpris par le professionnalisme de son éloquence, par la façon dont elle avait amené la tension émotionnelle pour la dégonfler d’une boutade. Il y eut des rires dans l’assemblée. Elle paraissait bien plus sûre d’elle en public que dans mon souvenir, comme si l’absence de Lang lui avait donné la place de s’épanouir.

— Par conséquent, a-t-elle repris, vous serez soulagés d’apprendre que je ne vais pas me lancer dans un discours. Je voudrais simplement remercier quelques personnes. Je voudrais d’abord remercier Marty Rhinehart et John Maddox, pour être non seulement des éditeurs formidables, mais aussi des amis précieux. Je voudrais remercier Sidney Kroll pour son esprit et ses conseils avisés. Et au cas où ceci donnerait l’impression que les seules personnes impliquées dans la publication des mémoires d’un Premier ministre britannique sont américaines, je voudrais aussi remercier tout spécialement Mike McAra, qui, pour des raisons tragiques, ne peut pas non plus être avec nous. Mike, tu es dans nos pensées.

La grande salle a résonné d’un roulement de « Bravo ! ».

— Et maintenant, a poursuivi Ruth, puis-je proposer un toast en l’honneur de celui que nous devons réellement remercier ?

Elle a levé son verre de jus d’orange macrobiotique ou je ne sais pas ce que c’était.

— À la mémoire d’un grand homme et d’un grand patriote, d’un père formidable et d’un mari merveilleux — à Adam Lang !

— À Adam Lang ! avons-nous tous tonné à l’unisson, puis nous avons applaudi, et continué d’applaudir, faisant encore monter l’intensité sonore, pendant que Ruth saluait gracieusement tous les coins de la salle, y compris le nôtre. C’est alors qu’elle m’a vu, a cillé puis s’est reprise et a souri en levant son verre vers moi en guise de salut.

Elle a quitté rapidement l’estrade.

— La veuve joyeuse, a sifflé Amelia. La mort lui va bien, vous ne trouvez pas ? Elle s’épanouit de jour en jour.

— J’ai l’impression qu’elle vient par ici, ai-je répliqué.

— Merde, a lâché Amelia en vidant son verre. Dans ce cas, je me tire d’ici. Ça vous dirait, de m’emmener dîner quelque part ?

— Amelia Bly, me proposeriez-vous de sortir avec vous ?

— Je vous retrouve dehors dans dix minutes. Freddy ! a-t-elle lancé, ravie de vous voir.

Alors qu’Amelia allait saluer quelqu’un d’autre, la foule devant moi a semblé s’écarter, et Ruth est apparue, très différente de la dernière fois où je l’avais vue : les cheveux brillants, la peau lissée, amincie par le chagrin et vêtue d’une tenue sur mesure noire et soyeuse. Sid Kroll la suivait de près. Elle a pris mes mains dans les siennes et a fait mine de m’embrasser, sans me toucher réellement mais en frôlant chaque joue de sa masse de cheveux courts.

— Bonjour Ruth. Bonjour Sid.

J’ai salué l’avocat d’un signe de tête. Il m’a fait un clin d’œil.

— On m’a assuré que vous ne pouviez pas supporter ce genre de manifestations, a-t-elle dit, me tenant toujours les mains et me fixant de ses yeux noirs et brillants, sinon je vous aurais invité. Vous avez eu mon mot ?

— Oui, merci.

— Mais vous n’êtes pas passé me voir !

— Je ne savais pas si vous vous montriez simplement polie.

— Moi, polie ! a-t-elle protesté en me secouant les mains avec un air de reproche. Il faut que vous veniez me voir.

Puis elle a fait cette chose que me font toujours les gens importants dans les cocktails : elle a regardé par-dessus mon épaule. Et j’ai vu, presque instantanément et sans erreur possible, une lueur d’inquiétude passer dans ses yeux, suivie aussitôt par un mouvement de tête presque imperceptible. J’ai libéré mes mains et me suis retourné pour voir Paul Emmett. Il était à moins de deux mètres de moi.

— Bonjour, a-t-il dit. Je crois que nous nous sommes déjà rencontrés.

J’ai fait volte-face vers Ruth. J’ai essayé de parler, mais aucun mot n’est sorti de ma bouche.

— Ah, ai-je proféré. Ah…

— Paul a été mon directeur d’études quand j’ai eu ma bourse Fulbright à Harvard, a-t-elle dit d’une voix calme. Il faut qu’on parle, vous et moi.

— Ah…

Je me suis écarté d’eux tous à reculons. Je suis rentré dans un homme qui a protégé son verre et m’a prié en riant de faire attention. Ruth disait quelque chose, l’air grave, et Kroll aussi, mais j’avais les oreilles qui bourdonnaient et je ne pouvais les entendre. J’ai vu Amelia qui me dévisageait et j’ai agité faiblement les mains, puis j’ai fui la grande salle et traversé le hall pour déboucher dans la splendeur impériale et creuse de Whitehall.

* * *

Lorsque je me suis retrouvé dehors, il paraissait évident qu’une nouvelle bombe venait d’exploser. J’entendais le hurlement des sirènes au loin, et une colonne de fumée s’élevant de quelque part derrière la National Gallery faisait déjà paraître celle de Nelson ridicule. Je me suis mis à courir de manière désordonnée vers Trafalgar Square et me suis précipité devant un couple outré sur le taxi qu’ils s’apprêtaient à prendre. Les issues se fermaient dans tout le centre de Londres comme sous l’effet d’un incendie de forêt galopant. Nous nous sommes engagés dans une rue à sens unique pour trouver la police en train d’en bloquer l’autre bout à grand renfort d’adhésif jaune. Le chauffeur a aussitôt passé la marche arrière, me projetant en avant sur le bord de mon siège. Je suis resté dans cette position pendant tout le reste du trajet, la main accrochée à la poignée au-dessus de la portière, tandis que nous tournions et virions par les petites rues en direction du nord. Lorsque nous sommes arrivés devant mon immeuble, je lui ai réglé le double de sa course.

« La clé de tout se trouve dans l’autobiographie de Lang… tout est dans le début. »

J’ai attrapé mon exemplaire du livre achevé, l’ai porté sur mon bureau et me suis mis à feuilleter les premiers chapitres. Je faisais rapidement glisser mon doigt au milieu de la page, balayant du regard tous ces sentiments fabriqués et ces souvenirs remaniés. Ma prose professionnelle, imprimée et reliée, avait rendu toutes les aspérités de la vie humaine aussi lisses qu’un mur laqué.

Rien.

Je l’ai balancé, dégoûté. Quel tissu d’âneries : quel exercice sans âme et purement commercial. J’étais content que Lang ne soit pas là pour le lire. En fait, je préférais l’original : au moins y avait-il de l’honnêteté dans son côté sérieux et laborieux. J’ai ouvert un tiroir et en ai sorti le manuscrit original de McAra, tout abîmé d’avoir été manipulé, et, à certains endroits, presque illisible sous mes ratures et corrections.

« Chapitre Un. La femme mise à part, les Lang sont d’origine écossaise et ils en sont fiers… »

Je me rappelais ce début impérissable que j’avais si impitoyablement rayé à Martha’s Vineyard. Mais, quand on y réfléchissait, chacun des débuts de chapitre de McAra était épouvantable ; je n’avais pu en garder aucun. J’ai fouillé parmi les feuilles volantes, le gros manuscrit s’ouvrant et se tortillant entre mes mains maladroites comme s’il était vivant.

« Chapitre Deux. De Lang, nous étions désormais trois, et je décidai de m’installer dans une petite ville où nous pourrions vivre loin du tohu-bohu de la vie londonienne… »

« Chapitre Trois. Ruth vit bien avant moi la possibilité que je devienne dirigeant du parti… »

« Chapitre Quatre. Étudiant les échecs de mes prédécesseurs, je résolus d’être différent… »

« Chapitre Cinq. En y réfléchissant, notre victoire aux élections législatives paraît inévitable, mais à l’époque… »

« Chapitre Six. 76, c’est le nombre des agences séparées qui supervisaient la Sécurité sociale… »

« Chapitre Sept. Fut-il jamais un pays aussi chargé d’histoire que l’Irlande du Nord… ? »

« Chapitre Huit. Recruté parmi des gens de tous les horizons, j’étais fier de chacun de nos candidats aux élections européennes… »

« Chapitre Neuf. En règle générale, les nations recherchent leur intérêt propre dans la politique étrangère… »

« Chapitre Dix. Tant que le nouveau gouvernement devait affronter le problème majeur du… »

« Chapitre Onze. Agent de la menace terroriste d’après les dernières études… »

« Chapitre Douze. La CIA nous informe qu’en Afghanistan… »

« Chapitre Treize. En décidant de lancer une attaque contre des zones civiles, je savais… »

« Chapitre Quatorze. L’Amérique a besoin d’alliés qui sont préparés… »

« Chapitre Quinze. Par des indiscrétions, je savais avant la conférence annuelle du parti qu’on réclamait ma démission… »

« Chapitre Seize. Le professeur Paul Emmett, de l’université de Harvard, a décrit l’importance unique… »

J’ai pris les seize débuts et les ai disposés à la suite sur le bureau.

« La clé de tout se trouve dans l’autobiographie de Lang… tout est dans le début. »

Le début ou les débuts ?

Je n’ai jamais été très bon pour les devinettes. Mais en passant d’une page à l’autre et en entourant les tout premiers mots de chaque chapitre, malgré une ou deux petites fautes, je n’ai pas pu ne pas la voir — cette phrase que McAra, craignant pour sa sécurité, avait dissimulée dans le manuscrit, tel un message sorti de la tombe : « La femme De Lang Ruth Etudiant En Soixante-seize Fut Recruté En Tant que Agent de La CIA en L’Amérique Par Le professeur Paul Emmett, de l’université de Harvard. »

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