SIX

« Des sujets m’ont souvent assuré qu’à la fin du processus de recherche, ils avaient l’impression de sortir d’une psychothérapie. »

Il n’y avait pas trace de l’homme lorsque je suis descendu prendre mon petit déjeuner le lendemain matin. La réceptionniste m’a assuré que j’étais l’unique pensionnaire de l’hôtel. Et elle s’est montrée tout aussi catégorique pour affirmer qu’elle n’avait vu aucun Britannique en blazer. J’étais réveillé depuis quatre heures du matin — ce qui était un progrès par rapport à deux, mais pas suffisant — et j’étais assez dans les vapes, avec une gueule de bois suffisamment sévère pour me demander si je n’avais pas rêvé. Je me suis senti mieux après mon café. Je suis allé faire deux fois le tour du phare pour m’éclaircir un peu les idées et, quand je suis rentré à l’hôtel, le minibus m’attendait pour m’emmener travailler.

J’avais imaginé que mon plus gros problème, le premier jour, serait de coincer physiquement Lang dans une pièce et de l’y garder assez longtemps pour commencer à l’interroger. Mais le plus curieux, quand je suis arrivé, c’est que c’était lui qui m’attendait. Amelia avait décidé que nous devrions utiliser le bureau de Rhinehart, et nous avons trouvé l’ancien Premier ministre en survêtement vert foncé, étalé dans le grand fauteuil en face du bureau, une jambe passée par-dessus le rebord. Il feuilletait un livre historique sur la Seconde Guerre mondiale qu’il venait visiblement de prendre dans les rayonnages. Une tasse de thé était posée par terre, à côté de lui. Il avait du sable sous les semelles : j’en ai déduit qu’il avait dû aller courir un peu sur la plage.

— Salut, vieux, a-t-il fait en levant les yeux vers moi. Prêt à s’y mettre ?

— Bonjour, ai-je répliqué. Il faut juste que je m’occupe d’une ou deux choses avant.

— Mais oui, allez-y, faites comme si je n’étais pas là.

Il est retourné à son livre pendant que j’ouvrais ma sacoche et en sortais soigneusement les outils de mon métier : un enregistreur numérique Walkman Sony avec une pile de minidisques MD-R 74 et un cordon (j’ai appris à mes dépens à me méfier des piles) ; un ordinateur portable Panasonic Toughbook gris métallisé pas plus gros qu’un livre grand format et considérablement plus léger ; deux petits carnets de moleskine noire et trois stylos à bille Jetstream, flambant neufs, conçus par la Mitsubishi Pencil Company, et enfin deux adaptateurs en plastique blanc, l’un étant un bloc multiprises britannique et l’autre un convertisseur pour brancher le bloc sur les prises américaines. Je suis superstitieux au point de toujours utiliser le même matériel, et de le disposer dans un ordre bien précis. J’avais aussi une liste de questions, préparées d’après les livres que j’avais achetés à Londres et le manuscrit de McAra que j’avais lu la veille.

— Saviez-vous, a demandé soudain Lang, que les Allemands avaient déjà des chasseurs à réaction en 1944 ? Regardez ça.

Il a levé le livre pour me montrer la photographie.

— C’est un miracle que nous ayons gagné.

— Nous n’avons pas de disquettes, est intervenue Amelia. Rien que ces flash drives. J’ai copié le manuscrit sur celui-ci pour vous.

Elle m’a tendu un objet de la taille d’un petit briquet en plastique.

— Vous pouvez sans problème le transférer sur votre ordinateur, mais j’ai peur que vous ne soyez alors contraint de laisser l’ordinateur enfermé ici pendant la nuit.

— Et il semble bien que ce soit l’Allemagne qui ait déclaré la guerre à l’Amérique et pas le contraire.

— Ce n’est pas un peu paranoïaque, tout ça ?

— Le livre contient des informations classées potentiellement secrètes qui doivent encore être validées par le Conseil des ministres. Et surtout, il y a toujours le très, gros risque qu’un organe de presse quelconque utilisant des méthodes discutables essaye de s’en emparer. La moindre fuite mettrait en péril nos contrats de publication avec les journaux.

— Alors, vous avez vraiment mis tout mon bouquin là-dessus ? s’est étonné Lang.

— On pourrait y mettre cent livres comme ça, Adam, a patiemment répliqué Amelia.

— Incroyable, a-t-il fait en secouant la tête. Vous savez ce qu’il y a de pire dans ma vie ? (Il a refermé le livre d’un coup sec et l’a rangé sur l’étagère.) C’est de ne plus être dans le coup du tout. On n’entre plus jamais dans un magasin. Tout est toujours déjà fait pour vous. On n’a jamais d’argent sur soi. Si je veux de l’argent, même maintenant, il faut que je demande à l’une de mes secrétaires ou à un gars de la protection d’aller m’en chercher. Je ne saurais même pas le faire moi-même de toute façon. Je ne connais même pas mon… comment appelle-t-on ça, déjà… même ça, je ne sais pas si c’est un numéro ou quoi…

— Votre code confidentiel ?

— Vous voyez ? Je n’y connais rien. Je vais vous donner un autre exemple. L’autre semaine, Ruth et moi, nous sommes allés dîner avec des gens dans un restaurant de New York. Ces gens ont toujours été d’une grande générosité avec nous, alors j’ai dit : « Bon, cette fois, c’est moi qui régale. » Et j’ai donné ma carte de crédit. Mais voilà le gérant qui revient quelques minutes plus tard, très embarrassé, pour m’exposer le problème. Il y avait encore une bande blanche là où j’aurais dû mettre ma signature. La carte n’avait même pas été activée, a-t-il conclu en levant les bras avec un grand sourire.

— Ça, c’est exactement le genre de détails qu’il nous faut pour votre livre ! me suis-je exclamé avec excitation. Personne ne sait ce genre de choses.

Lang a paru interloqué.

— Mais je ne peux pas mettre ça. Tout le monde va me prendre pour un parfait imbécile.

— Non, c’est un détail humain. Ça montre ce que c’est que d’être vous.

C’était le moment d’en profiter. Il fallait que je l’amène dès le début à ne pas perdre de vue ce dont nous avions besoin. J’ai fait le tour du bureau pour me placer en face de lui.

— Pourquoi ne pas essayer de faire un livre différent de toutes les autres autobiographies politiques existantes ? Pourquoi ne pas essayer de dire la vérité ?

Il a ri.

— Ce serait une première.

— Je ne plaisante pas. Disons aux lecteurs à quoi ça ressemble d’être Premier ministre. Pas juste les questions politiques — n’importe quel vieux croûton peut écrire là-dessus.

J’avais failli nommer McAra, mais j’ai réussi à éviter l’obstacle au dernier moment.

— Si on se concentrait sur ce que personne d’autre que vous ne connaît… sur ce que c’est véritablement que de diriger un pays au quotidien. Que ressentez-vous quand vous vous réveillez le matin ? Quelle est la pression à gérer ? Qu’est-ce que ça fait d’être coupé de la vie ordinaire ? Qu’est-ce que ça fait d’être détesté ?

— Merci bien.

— Ce qui fascine les gens, ce n’est pas la politique — qui se soucie de la politique ? Ce qui fascine les gens, ce sont toujours les gens — les détails de la vie des autres. Mais comme ces détails vous sont trop familiers, vous n’arrivez pas à déterminer ce que les gens veulent savoir. Je vais devoir vous le soutirer. Et c’est pour ça que vous avez besoin de moi. On n’écrit pas un livre pour les vieux briscards de la politique. On écrit un livre qui s’adresse à tout le monde.

— Les mémoires du peuple, a commenté sèchement Amelia, mais je n’ai pas relevé et, plus important, Lang non plus.

Il me regardait soudain différemment : on aurait dit qu’une ampoule électrique portant la mention « intérêt » venait de s’allumer derrière ses yeux. J’ai repris :

— La plupart des anciens dirigeants n’auraient pas pu entreprendre ce type de démarche. Ils sont trop compassés. Ils sont trop guindés. Ils sont trop vieux. S’ils retirent leur veste et leur cravate pour enfiler un… — j’ai désigné sa tenue —… disons un survêtement, on n’y croit pas. Mais vous, vous êtes différent. Et c’est pour ça qu’il faut que vous écriviez des mémoires politiques différents, pour une époque différente.

— Qu’en pensez-vous, Amelia ? a demandé Lang sans me quitter des yeux.

— Je crois que vous êtes faits l’un pour l’autre, tous les deux. Je commence à avoir l’impression de tenir la chandelle.

— Ça vous dérange si je commence à enregistrer ? Il pourrait sortir quelque chose d’utile de tout ça. Ne vous inquiétez pas… les bandes vous reviendront intégralement.

Lang a haussé les épaules et esquissé un geste vers le Walkman Sony. Pendant que j’appuyais sur la touche « enregistrer », Amelia est sortie et a refermé doucement la porte derrière elle.

— La première chose qui me frappe, ai-je dit en apportant un siège de derrière le bureau afin de pouvoir m’asseoir juste en face de lui, c’est que, bien que vous ayez remporté des victoires considérables, vous n’avez pas grand-chose d’un politicien au sens conventionnel du terme. Je suis sûr que quand vous étiez môme, personne ne s’attendait à ce que vous vous lanciez dans la politique, non ?

C’était le genre d’interrogatoire serré que j’avais l’habitude de pratiquer.

— Bon sang, non, a répondu Lang. Certainement pas. Je ne m’intéressais pas le moins du monde à la politique, ni enfant ni adolescent. Je trouvais les gens passionnés par la politique vraiment bizarres. D’ailleurs, c’est toujours le cas. Moi, ce que j’aimais, c’était jouer au foot. J’aimais aller au théâtre et au cinéma. Un peu plus tard, j’ai aimé sortir avec des filles. Je n’ai jamais imaginé entrer dans la politique. Je trouvais la plupart des étudiants en sciences politiques complètement ringards.

J’ai pensé : Bingo ! On ne travaillait que depuis deux minutes, et j’avais déjà la matière de mon introduction :

Quand j’étais gosse, je ne m’intéressais pas du tout à la politique. En fait, je trouvais les gens passionnés par la politique vraiment bizarres. C’est toujours le cas…

— Alors, qu’est-ce qui a changé ? Qu’est-ce qui a rendu soudain la politique si excitante ?

— « Excitante », c’est tout à fait le mot, a commenté Lang avec un petit rire. J’avais quitté Cambridge et traîné pendant une année en espérant qu’une pièce sur laquelle j’avais travaillé pourrait être prise par un théâtre de Londres. Mais ça n’a pas marché et j’ai atterri dans une banque — je vivais à Lambeth dans un appartement en sous-sol minable et me sentais vraiment très mal dans ma peau parce que tous mes amis de Cambridge travaillaient à la BBC ou gagnaient des fortunes en enregistrant des voix off dans des pubs et tout ça. Et puis, je me souviens que c’était un dimanche après-midi et qu’il pleuvait — j’étais encore au lit. On frappe à la porte…

Il avait déjà dû raconter cette histoire un bon millier de fois, mais, à le regarder ce matin-là, on ne l’aurait jamais deviné. Il était enfoncé dans son fauteuil, souriant à ce souvenir, répétant les mêmes mots, exécutant les mêmes gestes parfaitement rodés — il faisait mine de frapper à la porte — et je me suis dit qu’il avait quelque chose du vieux comédien de théâtre : le genre de pro qui s’efforce toujours de donner un bon spectacle, que ce soit pour un spectateur ou pour un million.

— … et la personne ne voulait pas s’en aller. Boum, boum, boum. En fait, vous voyez, j’avais un peu bu la veille au soir et tout ça, et j’étais là, à grogner et gémir. J’avais même mis mon oreiller sur ma tête. Ça a continué quand même. Boum, boum, boum. Alors à la fin — et je peux vous dire que ce n’étaient pas des paroles aimables que j’avais à la bouche —, j’ai enfilé un peignoir et je suis allé ouvrir. Et il y avait cette fille… cette fille magnifique. Elle était trempée par la pluie, et elle s’en fichait complètement et s’est lancée dans un discours sur les élections locales. Bizarre. Je dois avouer que je ne savais même pas qu’il y avait des élections locales, mais j’ai au moins eu l’esprit de faire semblant de m’y intéresser. Alors je l’invite à entrer, je lui prépare une tasse de thé et elle commence à sécher. Et ça y est… je suis amoureux. Et il devient vite évident que si je veux la revoir, le meilleur moyen est de prendre un de ses tracts pour aller me présenter le mardi soir suivant, ou je ne sais plus trop quand, à l’antenne locale du parti. Alors c’est ce que je fais.

— Et c’est Ruth ?

— C’est Ruth.

— Et si elle avait été membre d’un autre parti politique ?

— J’aurais foncé m’y inscrire tout pareil. Mais je n’y serais pas resté, a-t-il ajouté aussitôt. Je veux dire que ça a été le début d’un long éveil politique pour moi — que ça a fait ressortir des valeurs et des convictions qui étaient déjà là, simplement à l’état latent. Non, je n’aurais pas pu rester dans n’importe quel parti. Pourtant, tout aurait été différent si Ruth n’avait pas cogné à ma porte cet après-midi-là, et si elle n’avait pas insisté.

— Et s’il n’avait pas plu ?

— S’il n’avait pas plu, j’aurais trouvé autre chose pour l’inviter à entrer, a dit Lang avec un grand sourire.

Enfin, quand même, vieux, je n’étais pas un cas aussi désespéré que ça.

Je lui ai renvoyé son sourire et j’ai secoué la tête en notant « intro ?? » dans mon cahier.

* * *

Nous avons travaillé toute la matinée, ne nous interrompant que quand on arrivait au bout d’une bande. Je me précipitais alors en bas, dans la pièce dont Amelia et les secrétaires avaient fait leur bureau temporaire, pour la leur donner à transcrire. Cela a dû se produire à deux reprises, et, chaque fois, j’ai retrouvé à mon retour Lang assis exactement là où je l’avais laissé. J’ai cru au début que c’était pour témoigner de sa capacité de concentration. Puis, peu à peu, j’ai compris que c’était parce qu’il n’avait rien d’autre à faire.

Je l’ai fait revenir sur ses premières années, en se concentrant moins sur les faits et les dates (McAra en avait relevé la majeure partie) que sur les impressions et les objets matériels de son enfance : la maison mitoyenne dans un lotissement de Leicester ; la personnalité de son père (maçon) et de sa mère (institutrice) ; les valeurs tranquilles et apolitiques de l’Angleterre provinciale des années soixante, quand les seuls bruits qu’on entendait le dimanche étaient les cloches de l’église et le carillon du marchand de glaces ; les parties de foot boueuses du samedi matin dans le jardin public et les longs après-midi de cricket estival au bord de la rivière ; l’Austin Atlantic de son père et sa première bicyclette Raleigh ; les magazines de BD — Eagle et Victor — et les feuilletons radiophoniques — I’m sorry, I’ll read that again et The Navy Lark ; la finale de la coupe du monde de 1966, la série télévisée Z Cars et la première émission musicale, Ready, Steady, Go ! ; Les Canons de Navarone et le film tiré de la série TV Carry on Doctor à l’ABC local ; Milly Small chantant My Boy Lollipop et les 45 tours des Beatles passés sur la Dansette Capri de sa mère.

Vus du bureau de Rhinehart, les petits détails de la vie britannique telle qu’elle se présentait près d’un demi-siècle plus tôt paraissaient aussi éloignés qu’un bric-à-brac dans un trompe-l’œil victorien, et, diriez-vous, tout aussi utiles. Pourtant, ma méthode n’était pas sans astuce, et Lang, avec son génie pour l’empathie, s’en est aussitôt emparé, car ce n’était pas seulement son enfance que nous passions en revue, mais aussi la mienne et celle de tous les garçons nés en Angleterre dans les années cinquante, qui ont atteint l’âge adulte dans les années soixante-dix. J’ai expliqué :

— Le but recherché, c’est persuader le lecteur de s’identifier émotionnellement à Adam Lang. De voir au-delà de la silhouette lointaine dans sa voiture blindée. De reconnaître en lui les mêmes choses qu’il reconnaît en lui-même. Parce que, si je sais une seule chose dans ce métier, c’est qu’une fois qu’on a capté la sympathie du lecteur, il est prêt à vous suivre n’importe où.

— J’ai saisi, a-t-il assuré en hochant la tête de manière appuyée. Je trouve que c’est génial.

Alors nous avons échangé des souvenirs pendant des heures et des heures d’affilée, et, même si je ne dis pas que nous commencions à lui concocter une enfance — je prenais toujours soin de ne pas m’écarter des faits historiquement reconnus —, nous mettions très certainement nos expériences en commun, au point que certains de mes souvenirs se mêlaient inévitablement aux siens. Cela vous paraîtra peut-être choquant. J’ai moi-même été choqué la première fois que j’ai entendu à la télévision un de mes clients décrire, les larmes aux yeux, un moment poignant de son passé qui sortait en fait de mon passé. Mais voilà. Les gens qui réussissent dans la vie sont rarement très réfléchis. Ils ont toujours le regard tourné vers l’avenir : c’est pour ça qu’ils réussissent. Ce n’est pas dans leur nature de se souvenir de ce qu’ils ressentaient, de ce qu’ils portaient, de qui était avec eux, de l’odeur de l’herbe fraîchement coupée devant l’église le jour de leur mariage ou de la force avec laquelle leur premier enfant a serré leur doigt. C’est pour cela qu’ils ont besoin de nègres… pour, en quelque sorte, leur donner de la substance.

Il s’avère au bout du compte que je n’ai pas collaboré très longtemps avec Adam Lang, mais je dois dire en toute honnêteté que je n’ai jamais eu de client aussi réceptif. Nous avons décidé que son premier souvenir serait celui du jour où, à l’âge de trois ans, il avait essayé de s’enfuir de chez lui, puis avait entendu son père venir derrière lui et senti ses bras musclés le soulever pour le ramener à la maison. Nous nous sommes rappelé sa mère en train de repasser, et l’odeur des vêtements mouillés sur un séchoir en bois devant le poêle à charbon, et combien il aimait imaginer que ce séchoir était une cabane. Son père mangeait en maillot de corps, et il aimait le gras du porc et les harengs fumés ; sa mère appréciait à l’occasion un petit verre de sherry doux et possédait un livre intitulé A Thing of Beauty — Une belle chose —, avec une couverture rouge et or. Le jeune Adam pouvait en contempler les images pendant des heures ; c’est ce qui avait éveillé son goût pour le théâtre. Nous nous sommes remémoré les spectacles de Noël auxquels il avait assisté (j’ai fait une note pour penser à vérifier ce qui se jouait exactement à Leicester durant son enfance) et ses premiers pas sur les planches dans la pièce que montait l’école sur la Nativité.

— Est-ce que j’étais un roi mage ?

— Ça fait un peu prétentieux.

— Un mouton ?

— Pas assez prétentieux.

— Une petite étoile ?

— Parfait !

À l’heure du déjeuner, nous étions arrivés à ses dix-sept ans, âge auquel son interprétation du rôle-titre dans La Tragique Histoire du docteur Faust, de Christopher Marlowe, l’avait confirmé dans son désir de devenir acteur. Avec sa minutie coutumière, McAra avait déjà déterré le compte rendu du Leicester Mercury de décembre 1971 décrivant comment Lang avait « envoûté son public » avec sa dernière tirade tandis qu’il entrevoyait la damnation éternelle.

Pendant que Lang était parti jouer au tennis avec un des gardes du corps, je suis descendu vérifier la transcription au rez-de-chaussée. Une heure d’entretien produit en général entre sept et huit mille mots, et nous avions travaillé, Lang et moi, de neuf heures du matin à près de treize heures. Amelia avait affecté les deux secrétaires à la tâche. Elles avaient toutes les deux des écouteurs sur les oreilles, et leurs doigts filaient sur le clavier, emplissant la pièce d’un apaisant martèlement de touches de plastique. Avec un peu de chance, j’aurais obtenu une centaine de feuillets de quinze cents signes pour cette seule matinée de travail. Pour la première fois depuis mon arrivée sur l’île, j’ai senti la douce caresse de l’optimisme.

— Première nouvelle, a commenté Amelia, penchée par-dessus l’épaule de Lucy pour déchiffrer les propos de Lang à mesure qu’ils apparaissaient sur l’écran. Je ne l’ai jamais entendu raconter rien de tout ça.

— La mémoire humaine est une mine, Amelia, ai-je répliqué sans rire. Il suffit simplement de trouver la bonne clé.

Je suis allé dans la cuisine, à peu près aussi grande que mon appartement de Londres et avec assez de granit poli pour équiper un caveau familial. On avait préparé un plateau de sandwiches. J’en ai mis un sur une assiette et j’ai déambulé vers l’arrière de la maison jusqu’à ce que je tombe sur un solarium — je suppose que c’est comme ça que ça s’appelle — avec une grande porte vitrée qui donnait sur une piscine découverte. La piscine était recouverte d’une bâche grise creusée par la pluie et sur laquelle flottait une écume brunâtre de feuilles pourrissantes. Il y avait deux constructions cubiques en bois grisé à l’autre bout et, au-delà, les chênes de Bannister et le ciel blanc. Une petite silhouette sombre — tellement emmitouflée pour se protéger du froid qu’elle en était presque sphérique — ratissait des feuilles et les entassait dans une brouette. J’ai supposé qu’il devait s’agir du jardinier vietnamien, Duc. Je me suis dit qu’il faudrait vraiment que je voie cet endroit en été.

Je me suis assis sur une chaise longue qui dégageait une vague odeur de chlore et de crème solaire mêlés, et j’ai appelé Rick à New York. Il était pressé, comme d’habitude.

— Comment ça se passe ?

— La matinée a été plutôt bonne. C’est un vrai pro.

— Super. Je vais appeler Maddox. Il sera content de l’apprendre. Au fait, le premier versement de cinquante mille dollars vient de rentrer. Je te l’expédie. On se rappelle.

Il a raccroché.

J’ai fini mon sandwich et suis remonté dans le bureau, étreignant toujours mon téléphone silencieux.

Je venais d’avoir une idée, et ma confiance toute neuve me donnait le courage de la mettre à exécution. J’ai branché le flash drive d’Amelia sur mon ordinateur portable, puis j’ai relié l’ordinateur au téléphone par un cordon et j’ai composé le numéro de l’internet. Je me disais que je me simplifierais considérablement la vie — que le travail irait bien plus vite — si je pouvais écrire le soir dans ma chambre d’hôtel. Je ne ferais rien de mal. Les risques étaient minimes. Je ne me séparais pratiquement jamais de mon appareil et, si nécessaire, il était assez petit pour que je puisse le garder sous mon oreiller pendant mon sommeil. Dès que j’ai eu la ligne, je me suis adressé un mail à moi-même, avec le manuscrit en pièce jointe, et j’ai cliqué sur « envoi ».

Le chargement prenait un temps interminable. Amelia m’a appelé d’en bas. J’ai regardé vers la porte, et soudain, mes doigts m’ont semblé raides, comme engourdis par l’anxiété. « Votre dossier a été transféré », a fait la voix féminine qu’affectionne toujours mon fournisseur de services internet. « Vous avez un message », a-t-elle ajouté une fraction de seconde plus tard.

J’ai aussitôt arraché le cordon de l’ordinateur, et je venais juste de débrancher le flash drive quand, quelque part dans la grande maison, une alarme s’est déclenchée. Au même instant, il y a eu un bourdonnement et un bruit métallique au-dessus de la fenêtre, derrière moi. J’ai fait volte-face et j’ai vu un volet descendre du plafond. Il dégringolait à toute vitesse, occultant d’abord le ciel, puis la mer et les dunes, précipitant cet après-midi hivernal dans la nuit, réduisant le dernier trait de lumière au noir complet. Je me suis précipité pour ouvrir la porte, et le hurlement de la sirène est devenu alors si puissant que j’en ai eu des vibrations dans le ventre.

Il se produisait la même chose dans le salon : un, deux, trois volets tombaient tels des rideaux d’acier. J’ai trébuché dans l’obscurité et me suis fracassé le genou contre un rebord aigu. J’ai lâché mon téléphone. Au moment où je me baissais pour le récupérer, la sirène a hurlé une note plus aiguë encore puis s’est tue sur un gémissement. J’ai entendu des pas monter lourdement l’escalier, puis un faisceau de lumière a transpercé la grande pièce, me surprenant en position accroupie, furtive. Les bras levés pour me protéger le visage : une vraie parodie de culpabilité.

— Excusez-nous, monsieur, a fait la voix étonnée d’un policier dans l’obscurité. On ne savait pas qu’il y avait quelqu’un là-haut.

* * *

Il s’agissait d’un exercice. Ils s’y prêtaient une fois par semaine. Je crois qu’ils appelaient ça le « Verrouillage ». Les employés de Rhinehart chargés de la sécurité avaient installé ce système pour le protéger en cas d’attaque terroriste, d’enlèvement, d’ouragan, contre la Security and Exchange Commission ou n’importe quel autre cauchemar qui peuple en ce moment les nuits agitées des cinq cents personnalités les plus riches recensées par le magazine Fortune. Pendant que les volets se relevaient et que la lumière blême de l’Atlantique emplissait à nouveau la maison, Amelia est venue dans le living pour s’excuser de ne pas m’avoir prévenu.

— Ç’a dû vous faire sursauter.

— C’est le moins qu’on puisse dire.

— C’est que je ne savais pas où vous étiez passé, a-t-elle dit, une nuance de soupçon dans sa voix apprêtée.

— C’est une grande maison. Je suis un grand garçon. Vous ne pouvez pas avoir un œil sur moi en permanence.

J’essayais d’avoir l’air détendu, mais j’avais conscience de respirer la culpabilité.

— Un petit conseil. (Ses lèvres roses et brillantes s’écartèrent en un sourire, mais ses grands yeux bleus et clairs restaient froids comme le cristal.) Évitez de trop vous balader tout seul. Les gars de la sécurité n’aiment pas beaucoup ça.

— Compris.

Je lui ai rendu son sourire.

Il y a eu un petit crissement de semelles de caoutchouc sur le bois poli, tandis que Lang gravissait l’escalier à une vitesse incroyable, prenant deux ou trois marches à la fois. Il avait une serviette autour du cou et la figure empourprée. Ses cheveux, épais et souples, étaient mouillés et assombris par la transpiration. Il semblait en colère.

— Vous avez gagné ? a demandé Amelia.

— Pas de tennis en fin de compte. (Il a soufflé, s’est laissé tomber sur le canapé et s’est penché en avant pour s’essuyer vigoureusement la tête avec la serviette.) Gym.

De la gym ? Je l’ai dévisagé avec stupéfaction. N’avait-il pas déjà couru avant que j’arrive ? Qu’est-ce qu’il préparait ? Les jeux Olympiques ?

Prenant une voix enjouée destinée à montrer à Amelia que rien ne pouvait me perturber, j’ai demandé :

— Alors… êtes-vous prêt à vous remettre au travail ?

Il a lancé vers moi un regard furieux et m’a lancé :

— Vous appelez ça du travail ?

C’était la première fois que je le voyais afficher une trace de mauvaise humeur, et j’ai eu brusquement une sorte de révélation : ce n’était pas du tout pour s’entraîner qu’il courait et soulevait des poids ; il ne le faisait pas par plaisir non plus. C’était simplement nécessaire à son métabolisme. Il était semblable à ces spécimens marins rares pêchés dans les profondeurs de l’océan et qui ne peuvent survivre que sous des pressions extrêmes. Échoué sur la rive, exposé à l’air trop rare de la vie ordinaire, Lang risquait constamment de mourir d’ennui.

— Pour moi, c’est indubitablement du travail, ai-je répondu avec raideur. Et ça vaut pour tous les deux. Mais si vous pensez que ce n’est pas assez exigeant pour vous sur le plan intellectuel, nous pouvons arrêter tout de suite.

J’ai eu peur d’être allé trop loin, mais alors, avec un gros effort de maîtrise de soi — si gros qu’on pouvait pratiquement voir le mécanisme compliqué de ses muscles faciaux, tous ces petits leviers, câbles et poulies, se mettre en branle —, il est parvenu à ramener un sourire las sur ses traits.

— C’est bon, vieux, a-t-il dit d’une voix atone. Vous avez gagné. Je plaisantais, a-t-il ajouté en me gratifiant d’un petit coup de serviette. On y retourne.

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