San-Antonio Laissez pousser les asperges

A Charles-André BUJARD,

protecteur de Marie-Marie

et copain de longue date

de

SAN-ANTONIO

TO BE OR NOT TO BE

Encore un qui faisait partie de la grande famille Moije. Chacune de ses phrases débutait par : « Eh bien, moi, je… » C’est le vice number ouane de l’humanité.

Non contents de dire « moi » ou « je », faut qu’ils balancent les deux à la fois. Moi, je, c’est le fer de lance de toutes leurs converses à la con. Ils moijegent sans le vouloir, d’instinct. Impossible de s’exprimer autrement.

S’ils bannissaient ces deux pronoms personnels (qui, associés, composent leur véritable prénom personnel), ils ne pourraient plus moufter, n’auraient rien à dire.

Tuez le « Moi, je » et c’est le silence, on peut écouter le clavecin de Mozart, le vent dans les branches, le pet du pêcheur matinal au bord de l’étang…

Donc, le monsieur qui me recevait ce matin-là dans son bureau « personnalisé » de grand pédégé de mes fesses, ce monsieur y allait au « Moi, je », comme les vaillants poilus de Verdun montaient en ligne. Vanité au canon, ivre de soi, il chargeait dans la tourmente de la fripe. Sonne, petit clairon !

Bien qu’il fût encore jeune, la ganache se profilait en lui, comme le squelette sous la décharnance du vieillard.

Je l’imaginais, dix ou quinze ans plus tard, avec ses décorations, ses titres, ses maladies, ses présidences. Et alors s’amorcerait le gâtisme, en filigrane. On pouvait franchir son existence en trois enjambées du cerveau. Je le voyais à la fois vieillard et petit garçon, fidèle de bout en bout à son individu grâce à sa sottise congénitale, portant le sceau du con en sautoir, une main à la hanche, une autre à la bibite, dans l’attitude du « Pisseur Debout » immortalisé par Rodin, ou par son beau-frère, je ne sais plus.

Me voyant loucher sur une vitrine qui recelait quatre forts volumes reliés en peau de je ne voyais pas quoi, et armés de coins en cuivre et d’un fermoir de même métal, comme le sont certaines bibles anciennes, il s’arrêta de parler, donc de déconner, pour suivre mon regard.

— Vous admirez ma collection ? chuchota-t-il comme un qui va jouir et qui demande à la dame de « la tenir un peu plus haut ».

— Collection ? fis-je.

Il ne retint de ma réplique que le point d’interrogation qui la terminait.

— Moi, je vais vous dire…

Des yeux, je lui indiquai qu’il avait devant lui un auditeur attentif.

Alors il se leva, dégagea d’un fort trousseau de clés celle qui ouvrait la vitrine, y prit le volume numéroté 1 et le déposa devant moi sur le cuir de son bureau.

Sa dextre restait appliquée sur l’ouvrage par trois de ses doigts mis en formation de trépied.

Ce geste signifiait que des explications préliminaires m’étaient nécessaires avant que j’ouvrisse l’ouvrage, lequel, vu de près, ressemblait davantage à un album qu’à un livre.

— Moi, je suis collectionneur dans l’âme, prologua-t-il. Jeune, c’étaient les timbres, plus tard les estampes japonaises, puis les bagues de cigares. Mais ma véritable vocation, la voilà.

— Et c’est ? haletai-je, en torchant de mon coude le filet de bave sécrété par ma curiosité.

— Les poignées de main, révéla mon terlocuteur.

Il libéra l’album, poussa la complaisance jusqu’à faire jouer le fermoir. Puis il se retira d’un demi-pas afin de me laisser les coudées franches.

Le cœur battant à tout rompre, comme l’a écrit bellement l’abbé Soury dans son livre de jouvence, je soulevis la couverture opulente, maroquinée, chagrinée, tout ça, dorée à la feuille d’or qui ne se ramasse pas à la pelle ; ensuite ce fut au tour de la page de garde qui meurt mais ne se rend pas compte. Celle du faux titre se présenta. Un seul mot. Beau, puissant, laconique : Collection.

Je passais à la page de titre. Elle indiquait ceci :

Collection de poignées de mains

Rassemblée par Paul-Adrien Lesbrouf

J’étais prêt à affronter le vif du sujet.

Des photographies de format 13 x 18 se succédaient dans l’album, à raison d’une par page. Toutes représentaient la main de Paul-Adrien Lesbrouf (reconnaissable au camée monté en chevalière de son auriculaire) pressant une autre main. Ces dextres (pour la plupart, car j’enregistrai quatre ou cinq gauchers) étaient presque grandeur nature. On ne voyait rien, rigoureusement rien, de leurs usagers, car elles se détachaient sur un fond noir, très artistique.

— Vous avez devant vous la plus belle collection de poignées de mains d’Europe, m’avertit Lesbrouf.

Ses paupières inférieures s’embuirent. De mon côté, je m’efforcis de réprimer ce tremblement qui vous empare immédiatement lorsque vous êtes confronté au grandiose.

Au-dessous de chaque photo, un carton doré, imprimé en noir, indiquait le propriétaire de la main qui s’abandonnait dans celle de Paul-Adrien.

Illustre nomenclature. Les noms les plus réputés se succédaient : acteurs célèbres, hommes politiques de pointe, écrivains en renom, médecins fameux, gangsters notoires, soldats glorieux, sportifs de haut niveau, tout ce qui avait atteint la gloire avait eu, semble-t-il, à cœur de presser la main de Paul-Adrien Lesbrouf : Bardot, Giscard, Picasso, le maréchal Juin, Saint-Janvier, Nicole Avril, Pierre Juillet, Colette Mars, le docteur Schweitzer, de Gaulle, le pape Jean XXIII, Patrick Sébastien, Louison Bobet, le père Lustucru, François Mitterrand, les frères Jacques (la poignée de main était quintuple), Yvette Horner, César, Jean-François Revel, le professeur Schwartzenberg, Michèle Morgan, Bernard Hinault, le R.P. Bruckberger, Georges Marchais, Mgr Lustiger, Zavatta, la reine Fabiola, le général Franco, Françoise Xénakis, le nain Piéral, Jacques Mesrine, Jean-Pierre Rives, Jacques Chazot, Eugénie Grandet, Bernard Pivot, le comte de Paris, Alfred Sauvy, la Vénus de Milo, Dalida (sans son), Gaston Defferre (à l’époque où il ne lui manqua que 98 % des suffrages pour devenir président de la République), Tintin, la mère Denis, le maire de Lille, Sempé, André Maurois (de l’Académie française), Yves Simon, toi, lui, eux, d’autres.

Les albums se suivaient. Mon bras s’étant engourdi, Lesbrouf m’en tournait les pages. J’admirais ces mains dans la sienne, ces phalanges, ces ongles. Il y en avait de carrés, d’ovales, de pointus, de ronds, de rongés, de bordés de deuil.

C’était beau, fourmillant, infini, dégueulasse.

Il me produisit, pour conclure, les deux « clous » de sa collection, serrés à part, dans des pochettes de maroquin : une poignée de main de Napoléon Ier et une poignée de pied de Khrouchtchev.

Rêveur, j’opinai.

— Etes-vous certain de l’authenticité de ces documents, monsieur Lesbrouf ? lui demandé-je, sachant que j’allais le faire bondir.

Je n’eus pas droit à un « bond », mais à un triple saut périlleux en arrière.

— Comment osez-vous me poser une telle question ! tonitrua mon hôte. N’est-ce pas chaque fois la main que voilà qui se trouve dans celle de la célébrité ?

— Si fait, alors je me demande si vous n’auriez pas commis quelques erreurs de classement. J’ai eu le privilège d’assister à des concerts de Yehudi Menuhin et je n’ai jamais remarqué qu’il lui manquât le médius et l’annulaire de la main droite ; de même, je me flatte de parfaitement connaître la grande Michèle Morgan et je vous jure qu’elle n’a pas de gros doigts aux ongles ébréchés, recouverts de poils noirs frisés.

Il me toisa en se retenant de me traiter de sous-merde, mais ses yeux me le disaient avec tant de force qu’ils en devinrent chiasseux (et non pas chassieux).

Sans piper, il remisa la fabuleuse collection dans la vitrine, puis verrouilla celle-ci à triple ou quadruple tour.

Je me devais de faire noisette (ou amande) honorable.

— Je dois me tromper, dis-je.

— Un peu, mon neveu ! riposta familièrement Lesbrouf.

— Puis-je vous demander pourquoi vous avez fait photographier les mains en gros plan et n’avez jamais demandé des plans d’ensemble de ces instants historiques ? Ainsi, vous auriez eu les visages, par la même occasion ?

Son mépris lui regicla aussi sec par tous les pores.

— Qu’est-ce qui est primordial dans une collection de poignées de mains ? Les mains, non ? Ou je me goure ?

Il allait devenir trivial.

Soucieux de ne pas participer à cette déchéance, je battis en tu sais quoi ? Retraite !

— J’ai été honoré de votre confiance, monsieur Lesbrouf. Maintenant, entrons de plain-pied (après toutes ces mains fabuleuses) dans le vif du sujet.

Il opina. Se rassit (bien qu’il le fût déjà un pneu) et allongea ses belles paluches presseuses d’autres sur le cuir de son… sous-main.

— Allons-y ! fit-il avec jubilation.

Il se recueillit, signe évident qu’il allait parler de lui. Il le fit.

— Curieuse famille que la nôtre, attaque-t-il ; mon grand-père était bagnard, mon père député, et je suis devenu un des rois du prêt-à-porter.

— La progression s’inscrit dans une belle tradition, complimenté-je.

— J’ai quatre magasins à Paris, un à Lyon, un autre à Marseille, et je compte en ouvrir un à Genève avant la fin de l’année.

— Vous brûlez les étapes, monsieur Lesbrouf.

— C’est comme ça qu’on devient Maillot Jaune.

J’acquiesce. Puis attends la suite, bien que je la connaisse, mais racontée par lui elle promet d’avoir un certain jus.

— Mes affaires marchent le feu de Dieu. J’ai démarré avec ma femme et ma belle-sœur dans une mansarde du Sentier. Je créais toute la nuit, ces dames cousaient, le jour, j’allais livrer. Pendant des années je n’ai dormi que quatre heures sur vingt-quatre et ne me suis nourri que de hot dogs. J’ai bu davantage de café que Balzac.

Toujours pressé, je baisais des putes en courant afin de ne pas distraire mon épouse qui cousait, cousait, cousait…

— Votre abnégation confine à l’héroïsme.

— Première boutique : un trou à rats repeint par moi. Le succès, d’emblée. Je m’agrandis, j’engage des cousettes, des vendeuses… Ma femme cesse de coudre pour surveiller.

— Là, vous trouvez le temps de l’honorer ?

— Deux enfants.

— Compliments.

— Pas de quoi : l’un est coiffeur pour dames, l’autre est pédé également. Nous n’aurions jamais dû les laisser jouer avec nos robes. Mais passons… Mon affaire continue de croître. Le style Lesbrouf s’impose. On me copie.

— La gloire !

— La gloire, c’est à la banque que ça se passe, mon vieux. Je ne ressens pas le fait d’être plagié comme un honneur, mais comme un vol. Je hais les Japonais ! Vous n’êtes pas japonais, j’espère ?

— J’ai eu la jaunisse en étant petit, mais là se sont arrêtées mes velléités.

— Bravo ! Ces gens-là, vous voulez que je vous dise ?

Je n’y tenais pas spécialement, mais il me le dit néanmoins.

— Ils nous piquent tout : Nikon, Nikon ! Clic-Clac, merci Kodak ! Ils ont photographié chaque centimètre carré de la planète. Il n’existe pas un poil de cul du monde occidental qu’ils n’aient dans leurs fichiers. Et imbattables sur les prix, les petits salauds ! Vous leur commandez n’importe quoi : des préservatifs, la tour Eiffel, la tiare pontificale, ils vous l’exécutent à la moitié de notre prix de revient. Des abeilles ! Ils s’emmerdent tellement dans leur archipel de mes fesses ! Boulot, boulot. Des vacances une fois par vie. Des appartements de vingt-cinq mètres carrés. Et en guise de bouffement, une poignée de poissons sèches, comme aux otaries. Lois syndicales ? Fume ! Et pas de l’opium.

Vous voulez que je vous dise ?

Je continuais à ne pas y tenir, mais il outrepassait gaillardement.

— Hiroshima ? Nagasaki ? Des gâteries ! Une pluie de roses ! Ces Américains sont des timorés, malgré leur grande gueule ! Fallait y aller, nom de Dieu ! Leurs ancêtres, eux, oui, d’accord, ils « en » avaient. Vous avez vu les Indiens ? Balayés, exterminés, dératisés !

Fini ! A plus ! Deux ou trois pour mettre en vitrine ou dans des ouesternes : Œil de Faucon ! Il est borgne, le faucon, et le lynx aussi !

Il sorta une bouteille de whisky de son tiroir du bas, buva une lampée, rôtit, remisit le flacon.

Il restit un moment songeur, laissant se déposer sa haine au fond de sa conscience, au risque de l’entartrer.

Ensuite, il s’ébroua.

— Bon, on continue. Donc, je vous disais que Lesbrouf est sur orbite. Tout baigne pour lui. Il réussit tellement bien que, dans la fripe, on le croit juif. On se dit : « C’est pas possible, un goye, réussir à ce point. Il doit s’appeler Lesbroufsky. » Y en a même qui m’interrogent. Je souris. Je réponds rien. Simplement, je leur dis « sale homme » avant de partir. Je crois que ça veut dire bonjour, mais c’est tout ce que je sais de leur patois.

Il rit.

— Et voilà-t-il pas, au plus fort de ma gloire, il y a trois semaines, dans ma boutique de Saint-Germain-des-Prés… Oh ! merde ! Rien que d’évoquer la chose !

Une bonne femme passe dans une des cabines d’essayage avec une brassée de hardes. Elle s’attarde. La vendeuse qui fait plusieurs clientes à la fois, vient aux nouvelles. Elle coulisse le rideau. La dame est morte.

On lui a enquillé un poinçon de cordonnier dans le cervelet, via la nuque ! Personne ne s’est aperçu de quelque chose : pas vu, pas pris ! Ce suif, dans la presse !

Vous les connaissez ces charognards de journalistes ?

Cinq colonnes à la une ! Pas moins ! Même Le Monde y a consacré six lignes. Je les hais. Après les Japonais y a eux ! Bon. Enquête ? Zéro ! Ça remue, ça ménage. Mes couilles ! Les flics, vous voulez que je vous dise ?

— Non ! fais-je péremptoirement, je sais.

Il se calme.

— Alors, passons. La semaine d’après, c’est le tour de ma boutique des Grands Boulevards ! Même scénario. Une petite dame… Mignonne d’après les photos. La cabine d’essayage. Le coup de poinçon dans la nuque.

Cette fois, c’est le cri ! Le tueur des magasins Lesbrouf !

Je faisais le plein, à présent je fais le vide. Chute du chiffre ? Quarante-cinq pour cent ! Et puis, hier…

Troisième meurtre ! Dans ma boutique des Champs-Elysées. Cette fois il s’agit d’une de mes vendeuses : Doroty ! La petite chérie ramassait des frusques laissées par une connasse dans la cabine. Le poinçon ! Et pourtant j’avais engagé un vigile pour chacun de mes magasins. Ce con : rien à signaler. Fumier !

Il se lève, s’arrête devant sa collection de poignées de mains. La vue des albums le réconforte. L’homme a besoin d’humbles bouées pour surnager.

Lesbrouf respire, vient à moi.

— C’est moi qu’on vise, d’accord ?

— Peut-être, admets-je, mais ce sont les autres qui meurent.

— Les autres et mon chiffre d’affaires ! Trois assassinats dans la chaîne Lesbrouf ! Pour remonter ça : dur, dur ! un ça va, mais trois salut les dégâts. Et ça n’est peut-être pas terminé. La concurrence, vieux ! Enquêtez du côté des concurrents ! Je les empêche de dormir ! Ils doivent se frotter les mains, ces veaux.

Un court instant, j’essayai d’imaginer un veau en train de faire ce qu’il disait, mais je suis trop cartésien et l’image dérapa tout de suite.

— Nos malheurs et nos insuccès aident ceux qui nous jalousent à nous pardonner notre réussite, philosophé-je.

Il eut un barrissement d’escargot jouant à l’éléphant.

— Mais je les encule, moi, ceux qui me jalousent, mon vieux. Je voudrais les faire crever de dépit, au soleil, la gueule ouverte.

Du moment qu’il concevait les choses ainsi, nous n’étions plus sur la même longueur d’onde. Du moins, plus exactement.

— Il doit bien y avoir un dénominateur commun, réfléchis-je.

— Comment cela, un dénominateur commun, vieux ?

Il commençait à me briser les roustons avec sa familiarité.

— Soyez gentil, monsieur Lesbrouf, cessez de m’appeler « vieux », sinon je vais être amené à vous intituler « Ducon » et ça perturbera nos rapports. Je suis commissaire. Ceux qui le savent m’appellent en général « monsieur le commissaire ». Mais je vous fais grâce du monsieur, n’étant ni frère du roi, ni de l’Académie française.

Il y eut un silence au cours duquel un ange passa à tire-d’ailes en nous adressant un bras d’honneur. Je crois même que c’était un archange car il avait du doré sur ses plumes. Nous le regardâmes s’éloigner.

— Par dénominateur commun, j’entends ceci, monsieur Lesbrouf : trois meurtres dans trois de vos quatre boutiques parisiennes. A priori, le dénominateur commun aux trois, ce serait vous. Mais en réalité, c’est l’assassin. Y a-t-il une personne de votre entreprise qui se soit trouvée les trois fois sur les lieux du meurtre ?

Mes confrères, dont j’ai lu les rapports, n’ont rien relevé à ce propos. Peut-être que vous serez, vous, en mesure de me dire si une vendeuse, un livreur, un étalagiste ou je ne sais qui s’est rendu dans chacune des boutiques au moment où s’y sont perpétrés ces crimes.

Il secoue la tête.

— Non. La question m’a déjà été posée.

— Eh bien, ça nous amène à croire que le « poinçonneur » vient de l’extérieur.

— Vous avez trouvé ça tout seul, monsieur le commissaire ? ricane-t-il.

Tu sais que je l’emplâtrerais facile, ce marchand de chiffons ? Il me court. Oh ! la la. ce qu’il me court ! J’en prends la tremblote. Je parkinsonne des antérieurs.

— Par quoi comptez-vous commencer ? il demande.

— Par le commencement. Il vous reste un quatrième magasin où rien ne s’est encore produit. Je vais l’équiper.

— C’est-à-dire ?

— Y placer du monde à moi pour veiller au grain.


La quatrième boutique Lesbrouf se situe dans le quartier des Halles. C’est la plus grande de toutes. Une musique infernale y sévit. Je sais pas ce qu’ils ont à mettre des disques à bouillir, dans les magasins, de nos jours ! Peut-être pour pas que le clille s’entende penser.

Il a la tronche envacarmée, ça le sonne. Il titube, pige plus rien à rien, achète… Une autre boutique le capte, toute proche. Rebelote ! L’hyper-gueulance ! Ils n’ont plus d’oreilles. Leur cerveau est une éponge gonflée de sons. Et quand ils déambulent, ils coiffent un casque à déconne, crainte d’être en manque.

Alors donc, chez mister Lesbrouf, le célèbre chiftirer, bien connu pour sa prodigieuse collection de poignées de mains, ça meugle, vocifère, stride, couine, grince, batterise, à t’en faire saigner les portugaises. Non content, y a des lumières clignotantes, des néons en délire : rouge, vert, bleu, jaune. Tchlag, tchlag ! Plein les châsses ! Ça éclate, ça baisse d’intensité, ça s’agrandit, se rapetisse, se mêle, se brouille. Pour vivre dans cet univers psychobordélique : son et lumière, faut avoir une insensibilité de poisson. Je vois qu’une tortue de mer pour pouvoir supporter, et même, je suis certain qu’elle en crèverait, la pauvre bête.

Campée dans la béante entrée, une ogresse rousse, énorme, mafflue, peinturlurée, avec un ventre hébergeur de quintuplés obèses, du bleu moustache au-dessus du rouge à lèvre plus dégoulinant qu’un accouchement de vache. Voix pour marché à la criée. La personne beugle :

— Allons, méfiâmes ! V’nez vous rend’ compte d’à quel point on est à lavement-garde d’la mode. C’est la caserne d’Ali Baba, ici.’ Entrez, j’tez un coup d’œil ?

Mais les pratiques éventuelles se défilent. Pas bonnardes pour venir se faire planter, les élégantes. Dis, merci bien, ils ont leur répute, les salons d’essayage du tri-à-porter Lesbrouf. Ça dérouille pas fort. Y a juste, temps à autre, des étrangères qui sont pas d’ici, pour hasarder leur viande. Des Belgeuses, des dames rosbifs et surtout des Chleuses vachasses, tifs coupés court, roses comme leur charcutaille… Bon, elles viennent voir de près les schônen robes von Paris, devenir parigotes à leur tour quand elles rentreront au bercail. S’attifer royal pour l’époque sanglière de leur porchaison.

Je m’annonce au bras dessus, bras dessous avec Maud, une tard venue dans ma vie sentimentale.

Exquise de partout, racée, intelligente, plus cultivée que la Beauce et la Brie réunies, belle à faire dérailler les fermetures Eclair des braguettes, mais extra-farouche pour la question du radada. Fille de général, tu comprends ? De l’éducation, b.c.b.g. La galoche princière, la caresse mammaire, O.K., elle est partante. Seulement pour ce qui est du petit crépu, mât cache bonne eau ! Sors ta main de là, mon lapin ! Do not masturb le frifri à mam’zelle reste sur ses positions. Quinze jours que je la charge à outrance, miss Maud. Zob, si je puis dire. Obligé de réprimer, l’Antonio. J’ai les tambours de freins incandescents, à force de me la remettre dans la soutane.

Bon, alors je l’amène chez Lesbrouf, comme quoi le roi du prêt-à-porter est un ami et que ça me ferait plaisir de lui offrir quelques hardes printanières, Maud, si elle me permet.

Les gonzesses, ce genre de truc, il est rare qu’elles te le refusent, farouches ou pas. Bon, alors nous voilà dans la boutique. A la caisse, se trouve un vieux nœud coulant, grisâtre, consternant. T’as reconnu Pinuche, tout comme tu as subodoré Béru dans la dame rousse.

Te dire si mon dispositif est en place. Et il est parachevé par l’installation fabuleusement discrète d’un circuit vidéo dont les caméras ont été habilement planquées par Mathias dans les cabines d’essayage. L’écran de contrôle se trouve sous la caisse enregistreuse, si bien que l’ami Pinasse ne perd pas une miette de ce qui se passe dans ces locaux exigus.

— Choisissez, choisissez, ma douce amie, engagé-je Maud.

Je veux bien qu’elle, son style, c’est plutôt Céline, ou Sonia Rykiel, mais enfin, bon, il est toujours agréable de choisir de nouvelles pelures « amusantes », surtout quand elles sont à l’œil. Voilà ma friponne qui se lance sur le 38 comme un chien errant sur un gigot.

Elle « sélectionne » des frusques assez choucardes, dans les tons pastel. Une jeune vendeuse aux cheveux violets et verts, habillée d’un pull à grosses mailles qui laisse calter ses nichons, et d’une jupette de cuir qui t’apprend tout ce que son Jules doit savoir à propos de son cul, chaussée de bottes montantes, drive ma future conquête (j’espère) à l’un des salons.

Fissa je rejoins la vieille Pinaude à sa caisse ; tous les trois (car le Gros se la radine aussi), on visionne, sur l’écran, le décarpillage de la môme. Alors là, crois-moi, c’est pas du toc ! La petite Maud, ses loloches se redressent tellement que pour les faire pendre elle devrait marcher sur les mains. J’adore ses épaules, sa chute de reins, ses cuisses, sa délicieuse culotte fumée bordée de dentelle rose.

L’admiration nous assèche les muqueuses.

— Un peu maigrichonne, verdicte le Mastar, mais facile à manier d’une main. C’est d’la gerce qu’tu fais asseoir sur mister Popaul et qu’tu manœuv’ comme un godet à dés.

Maud essaie les fringues, prend des attitudes devant le miroir. Comme c’est gracieux. Tu dirais une colombe sur un toit, en train de lisser ses plumes.

Mais voici d’autres clientes.

La « patronne » rousse largue à regret son poste de délectation pour assister la vendeuse en technicolor.

Trois femmes. Des Françaises. Des potesses. Un peu pompettes : les trois éméchées (je l’avais jamais faite au féminin). Elles viennent de claper ensemble. Un porto au départ, une boutanche de blanc, un Cointreau pour finir, manière de marquer le dégagement, ça suffit pour qu’elles en aient un petit coup dans l’aileron.

Elles montent en ligne sur les guenilles. Elles, la quarantaine les oriente vers le rayon du 44–46. Tu dirais des perruches. Chacune veut « découvrir » mieux que les deux autres. Elles commentent à haute voix. Ça radine des grandes banlieues, y a de l’accordéon dans leurs replis.

Elles sont d’une aimable vulgarité ; se traitent de « voyouses », causent de leurs Jules qui harderont pis que des cerfs en les découvrant dans ces atours fendus de partout. Elles oublient leurs jambons, leur bide en voie de développement, la cellulite qui les gaufre.

— Me permettez-t-il de vous aider, mes très belles ? s’inquiète la Grosse Béni, minaudière en diable. Un p’tit conseil, c’est à l’œil.

Et le voilà qui oublie son travesti pour chambrer les princesses périphériques à tout berzingue. Il leur fait tout un papier sur les guenilles à Lesbrouf, comme quoi elles sont suggestives et font chanter les miches et les loloches. Les matous raclent les murs de leurs ongles quand ils voient débouler des nanas fringuées par lui.

C’est la grosse émeute dans le quartier. Il emballe sec ; leur charge les brandillons de robes et de tailleurs : qu’elles essayassent donc, ces chéries. Juste pour dire.

Pour se rendre compte du jus qu’elles jetteront dans ces loques canailles.

Elles pâment. Se laissent faire. Occupent les trois cabines disponibles. Sur l’écran, ça devient le tout grand festival ! Son et lumière sur l’Acropole ! Tu sais plus où balader tes châsses. Y a du nichemard à en remplir des lessiveuses, du dargif pour troussées soudardes.

Pinaud mate en salivant. Son mégot trembille au bord de ses lèvres craquelées. Quant à Béru, lui (je devrais dire « elle »), il s’en paie comme un follingue. Le côté : « Je pourrais-je-t-il vous aider, ma p’tite dame ? Si vous permettrez que j’agrafasse ces babioles av’c mes doigts de fée dont j’ai l’espérience… »

Et il y va à la pelote, cézigue-pâte.

— Ça vous serrerait-il pas un chouïa, icigo, ma poule ? Vers l’bassin ? Et laguche, dans les régions des roploplos ?

Sa paluche gourmande arpente la géographie de la plus dodue.

— Hé, dites, escusez ! V’s’êtes carrossée comm’ une déesse, des seins pareils, essepté ma crémière et la princesse Margaret, j’ai jamais vu les mêmes ! Dites, av’c des flotteurs comme ça, vous craindez pas d’vous noyer ! Dieu d’Dieu, vous permettassez qu’j’palpe, juste pour m’assurer qu’c’est pas du fractice. Charogne ! et les bouts, dites ! Plus larges qu’l’starter d’ma bagnole ! Y vous allume aux loloches, vot’ mec ? Y vous fait les bisous mouillés su’ les fraises de printemps ? Non ? Le con ! Moi qui n’suis qu’une faib’ dame, j’t’ vous gloutonnerais la laitance comme un goulu, ma chérie, que vous n’saureriez plus si c’est du lard ou du cochon… C’chemisier est trop juste. Enlevez-le que j’m’assure d’la taille qu’y va falloir.

Subjuguée, la personne accorte se dénude le bustier.

L’Alexandre-Benoît pousse un hennissement. Sa main s’avance. Il caresse.

— Moui, moui, j’voye ! balbutie-t-il. Du temps qu’on y est, faudrait qu’on vérifiasse la jupe aussi, elle coince au niveau d’la malle arrière. Vous risquez d’éclater comme une châtaigne en vous s’assoirant.

Dès lors, l’intéressée n’est plus vêtue que de son slip et de son impudeur. Béru gémit des naseaux.

— De toute beauté, murmure-t-il. Avec un cul pareil, vous pouvez circuler la tête haute ! Pisqu’on cause en camarades, v’voudriez-t-il pas m’enl’ver c’te culotte qui rime à rien ? Juste avoir l’idée d’l’ensemb’.

La dame hésite, très peu, puis enjambe son ultime rempart.

Mon pote ne parle plus. Il hoche la tête. Des larmes lui viennent jusqu’au bord des cils inférieurs.

De ses deux mains expressives, il fait signe à la personne de se mettre à profit. Elle adopte passivement l’attitude d’un gymnaste se préparant à toucher alternativement l’extrémité de ses pieds. Sa Majesté n’y tient plus.

— Ecoutez, chuchote-t-il, faut que je vais vous faire une confidence : j’sus pas moi, j’sus mon frère. Je remplace ma sœur jumeaude qui s’est tirée av’c un prince arabe. Mais motus vivendi, hein ? Le taulier qu’est un vieux birbe, comme v’s’avez pu le contester, s’est aperçu de rien. Tout ça pour v’s’espliquer pourquoi j’m’en ressens pour vous, ma gosse. Si c’tait un effectif d’vot’ bonté, vérifiez d’touchu l’émoi du bonhomme.

Il ramasse d’autor la dextre de sa cliente pour la piloter jusqu’à ses intimités. L’aimable banlieusarde n’en croit pas ses phalanges. Elle se dit qu’il s’agit d’un moignon ; qu’impossible autrement. Pendant ce temps, de nouvelles clientes se pointent ; ça jaspine le néerlandais, et puis y a des Japonaises, et encore un couple de la Lozère. C’est le big rush sur les chiffons. Les cabines sont toujours occupées par ma jolie Maud et par les viragos de la Grande Ceinture. Les potesses s’interpellent (à gâteaux) d’une cabine l’autre : « Tu trouves ton bonheur, Ginette ? »

La Ginette, entreprise par le Mastar déchaîné, le trouve, en effet. Béru lui a dégagé sa féroce rapière et lui pratique une séance épique dans le style L’Attaque de Fort Apache. Il a la perruque de traviole, la jupaille parapluie retroussé. Le rideau assurant l’isolement bouge comme un sac empli de serpents. La dadame clame sans retenue.

— T’as coincé la fermeture Eclair ? s’inquiètent ses copines.

Comme elle répond que par des « Ah ! Aeeee ! Arrrrh ! Aouiiii », l’une des aminches va aux nouvelles !

Sa sidérance, mon vieux Ernest, quand elle visionne le tableautin ! Elle doute de ses sens. Cette espèce de centaure burlesque la terrifie. Elle en oublie de rabattre le rideau. Pour lors, les Japonouilles se rincent l’œil, malgré qu’il soit bridé. Y a attroupement. Commentaires dans la langue du petit Mikado qui entretient l’amitié. Elles croivent que ça fait partie du prêt-à-porter parisien, cette méthode, les Fleurs de Lotus.

Chez elles, on fait jaune et abstinence. La Ginette, elle, rompt les amarres et part en Chantilly. Les Hollandaises applaudissent. Le gonzier de la Lozère veut coucher Bobonne dans le muguet, pour lors, son système neurovégétatif instantanément perturbé. La grosse confusion. Finaud dégouline des labiales comme une vieille limace. On vit dans l’exceptionnel, le sidérant.

Toujours, avec Bérurier ! T’as remarqué ?

Celui-ci met fin à ses fantasmes d’une secousse arrière. Le rideau de sa robe tombe sur la fin du spectacle alors que Popaul, la vedette, était en train de saluer.

— Circulez, y a pu rien à voir ! dit-il. C’te p’tite maâme a eu des vapeurs. J’y ai fait un peu d’respirance articielle et l’tour est joué. Qu’est-ce ces dames ont-elles choisi ? L’p’tit imprimé dans les verts ? Non ? L’ ch’misier en véritable polyester imitation, alors ?

Il a rajusté sa perruque, ses atours. Repris la situation en main. L’épisode est en cours d’oubli. Le Gros ne s’attarde jamais sur ses coups de reins.

C’est à cet instant qu’un grand cri retentit : aigu, japonais. Poussé par une Tokyote au corps modelé comme un poste de télévision.

Tu sais quoi ?

La petite vendeuse aux cheveux violets et verts est allongée derrière un porte-fringues à roulettes, un poinçon planté dans sa nuque.


Savon blanc, savon noir. Savon de Marseille. Savon en poudre, savon liquide… Tout ça n’est rien, comparé à celui que je reçois !

Le gonzier dépêché par l’Elysée est jeune, sévère, implacable.

Il a pris appui des deux poings sur le bord de mon bureau. Son beau regard fumelard me darde à s’en faire éclater la cornée. Il porte un blazer noir, une chemise blanche, une cravate grise. Il fait énarque.

Il articule bien, rien laisser dans le doute :

— M. le président de la République est ul-cé-ré. Votre comportement est in-qua-lifiable. Vous déshonorez toute la police française ! Il exige votre démission immédiate, ainsi que celle de vos deux collaborateurs.

Ce, sans préjudice des poursuites qui s’ensuivront. Me fais-je bien comprendre ?

— Parfaitement bien, réponds-je, vous avez dû suivre des cours de diction.

Il bondit.

— De l’esprit ? aboie-t-il.

— A revendre ! admets-je.

Son masque se fait cireux. Dans ses yeux, la mort passe lentement, en sifflotant. J’y lis les vœux néfastes qu’il forme pour moi. Crois-moi ou va te commander un godemiché à ressort, chérie, mais ça me flanque la rifouille. Je lui joue le Pays du fou rire avec tant de parfaite tranquillité qu’il me fuit, impressionné.

— Vous devrez avoir vidé les lieux dès ce soir ! annonce-t-il.

— D’ici quinze minutes, ce sera chose faite, je lui assure.

Il s’en va. Le bigophone sonne. J’hésite à décrocher.

Puis, je.

Une source s’écoule alors dans mes feuilles.

La voix de Marie-Marie !

Des mois sans l’entendre.

Emoi.

Tombe à pic.

A cœur !

Allégresse.

Toute contrariété bannie.

— C’est toi, ma poule ! j'écris. C’est toi !

Elle soupire.

— Ta poule vient t’annoncer son prochain mariage.

Douche glacée !

Le parachute ne s’ouvre pas.

Mon ventral ?

Oublié au vestiaire.

Dégringolade de l’âme.

Mon cœur porc-épique.

Salope !

— Tu vas te marier ?

— Fallait bien que ça arrive un jour, non ? Je suis pour la pérennité de l’espèce, moi.

— Et il ressemble à quoi, le géniteur de tes futurs enfants ?

— Justement, je voudrais te le montrer.

— Pour quoi faire ? Je ne suis pas acheteur.

— J’aimerais ton avis.

— Quel avis pourrais-je te donner, petite garce ?

— Tu es jaloux ?

— J’en crève.

— Tant mieux. Oh ! mon Dieu, merci de ta franchise. Tu pourrais crever en silence, me laisser à la perplexité de mon bonheur. Mais non : tu le veux complet. T’es grand, Antoine. T’es beau, t’es généreux.

— Je sais, Jean Paul Il parle d’ailleurs de ma prochaine canonisation. Cela dit, donne-moi des détails : il ressemble à quoi, il fait quoi, il pense quoi, le con étrange venu d’ailleurs qui se propose d’assumer ta descendance ?

— Devine.

— Un collègue à toi, of course ?

— Gagné.

— Prof de français au lycée où tu exerces ?

— De maths !

— Je savais bien que c’était un con ! Il est grand ?

— Non.

— Même pas ! Gauchuni, c’est certain ?

— Naturellement.

— Tu penses, il allait pas rater ça ! Et au niveau de l’amour ?

— Eh bien ?

— Ceinture noire ou ceinture de flanelle ?

— On verra, mais j’ai bon espoir.

— Parce qu’il n’y a encore rien de fait ?

— C’est en cours.

— Ah, bon ! Il baise à tempérament, comme il paie les traites de son aspirateur ? Alors, c’est qu’il n’a pas de tempérament.

— Puis-je t’objecter que ce n’est pas ton problème, Antoine ?

— Tu peux. D’où vient que ton tonton ne m’ait rien dit ?

— Il a une bonne raison à cela : il n’est pas encore au courant.

— Chic : j’ai la primeur de la nouvelle.

— Normal.

— Pourquoi ?

— Peut-être parce que je suis honnête.

Un silence.

Vertige.

Amertume.

Houx squelette amer ?

H, i, dans un coin.

Dix « i », caisse des pêches.

Le tremblement de terre en Italie vient de faire trois morts.

On « fait » des morts.

Marie-Marie vient de me faire malheureux.

On « fait » des malheureux.

Ma faute.

J’avais qu’à.

Les filles, tu ne peux pas les foutre au congélateur en attendant ton bon vouloir.

La vie, tu sais ? T’es au courant ?

La vie !

Oh ! merde !

Dans le cul, la balayette, Antonio de mes chères deux.

Marie-Marie se marie et te voilà marri.

— Ne me reste plus qu’à te complimenter, ma poule.

Et à formuler une chiée de vœux. Bonne bourre !

— Bonnes vacances au clube ! Torche bien tes mouflets ; et, dans les premiers temps, t’inquiète pas s’ils font de la température, les chiares ont de la fièvre pour des riens.

— Antoine, je veux te le présenter, tu ne peux pas me refuser ça ! déclare la Musaraigne très calmement.

— Mais on va se dire quoi ? J’ai toujours été nul en maths !

— Ne t’inquiète pas, j’assumerai la conversation.

— Tu veux prendre ton pied, ma mignonne, en confrontant tes deux soupirants. Démontrer à l’un ce qu’il perd et à l’autre ce qu’il gagne ? Ou bien escomptes-tu un sursaut de ma part ? Le côté : plutôt t’épouser séance tenante que de te laisser entre les pattounes crayeuses de cet aligneur d’équations !

Elle ricane.

— Tu ne te prends pas pour la queue d’une poire, Antoine.

Je lui répondrais bien un truc d’à ma façon, mais je considère qu’elle est encore une jeune fille supposée et je réfrène.

— Bon, soupiré-je, quand ?

— Quand es-tu libre, Antoine ?

— Je le suis totalement depuis cinq minutes, ainsi que ton admirable oncle et le père Pinuche. Nous venons d’être démissionnés à la suite d’un coup fourré signé Bérurier.

Elle récrie :

— Pas possible ?

— Tout est possible dans la carrière d’un fonctionnaire, petite fiancée de mon cœur.

— Qu’allez-vous faire ?

— Peut-être nous soûler un peu pour fêter ça. Mes deux zigotos l’ignorent encore.

— Tu veux qu’on dîne ensemble, Gaspard, toi et moi ?

— Parce qu’il se prénomme Gaspard ?

— Oui.

— Pauvre Gaspard ! D’accord : on dîne. C’est moi qui invite.

Mes chers coéquipiers apprennent notre limogeage avec philosophie. Tout a tellement changé dans la Poule qu’ils en ont plein les galoches, à force d’à force.

— Fallait que ça arrivasse, décrète Béru. Flanquer des archers comm’ nous aut’ à la lourde pour un pauv’ coup de bitounette, ça t’dénote un état d’esprit.

— Y a pas que le coup de rapière, Gros. Mais le fait que, conjointement, on trucidait la petite vendeuse en notre présence, j’admets que ça la fout mal. Nous sommes la risée de toute la France. T’as lu les titres des baveux, ce morninge ?

Il hausse ses redoutables mécaniques.

— Les baveux, tout l’monde s’en torche ! T’attends un seul jour et c’est ton trou du cul qui les lit !

Pinuche bâille et, pour marquer l’importance de l’instant, décide d’allumer une cigarette. Il jette son mégot vieux de six mois, fouille dans son gilet de corps d’où il extrait un paquet de Gauloises tellement froissé qu’on pourrait le croire vide. Pourtant, une sèche y subsiste, qu’il déroule et lisse longuement.

— Je crois que je vais acheter un bureau de tabac dans le Loiret, murmure-t-il. J’en connais un qui fait bistrot et qui se trouve à vendre.

Alexandre-Benoît hoche la tête.

— D’en ce dont il me concerne, je pourrais aller reprend’ la ferme à mes vieux qu’ je donne à métayer ; mais Berthe est une personne de la ville qu’aurait du mal à se faire en brousse ; d’autant qu’on veut rester à promiscuité d’ Marie-Marie !

Comme il prononce ce double prénom, le big bourdon me chope. Tout me choit sur la théière, to day : déshonneur, mise à pied, mariage de la Musaraigne, et quoi encore ?

— Bon, ramassons nos fringues, les gars, nos bricoles personnelles, et mettons la clé sous le paillasson. Je vous propose une chose : on se retrouve demain matin chez moi, disons à midi, pour une petite clape ; je vais prévenir Félicie, elle sera toute joyce. On fera le point de la situasse après que la nuit nous ait porté conseil.

Ils opinent.

Malgré leurs airs courageux, je les sens vachement délabrés du mental, les Laurel et Hardy de la maison Pébroque. Tout glandeux, comme des trimardeurs débarqués à coups de latte dans les noix du train dans lequel ils se planquaient.

C’est amer, tout ça… Si brusque. Enfin, on existe encore, faut pas trop en demander.


M’man est avec Conchita, notre soubrette espanche, dans la buanderie, au fond du jardin. C’est jour de lessive. L’essoreuse est en rideau, et le technicien ne passe pas malgré les suppliques.

Je regarde ma Félicie, si active. Pas un geste de trop : tout est calme, précis. Elle a dû sentir ma présence car elle se retourne.

Sourire de bonheur.

— Ah ! mon grand !

A son regard je pige qu’elle est au courant de mes sales embrouilles ; elle a lu les canards. Elle a les yeux bourrés d’inquiétude.

— Ça va, Antoine ?

— Au poil, m’man. Je suis un homme libre !

Deux mots pour lui raconter. Elle a beau compatir, je sens que rien ne peut lui faire davantage plaisir que cette nouvelle. Son grand va enfin raccrocher son flingue à la patère du vestibule, cesser de risquer sa peau dans des aventures sans nom. On s’arrangera toujours pour vivre. Elle a du bien, ma vieille. C’est pas la fortune des Kennedy, mais en drivant l’osier convenablement, ça peut faire la rue Michel, comme on dit dans son bled.

— Tu as de la peine, Antoine ?

— Je suis mortifié, et pourtant soulagé, tu comprends cela ?

— Mortifié ! après tout ce que tu as entrepris et réussi jusqu’à ce jour !

On s’embrasse.

— Tu dînes ici ?

— Non : je sors avec Marie-Marie et son fiancé ; par contre, j’ai invité Pinaud et Béru demain à déjeuner.

Elle est devenue pâle, ma maman.

La nouvelle concernant la Musaraigne l’atteint plus fortement que celle de mon éviction de la police.

— La petite se marie !

— Ben oui, une fille, c’est fait pour ça.

Félicie secoue la tête.

— C’est bête, je m’étais toujours imaginé…

— Oui, je sais. Dans le fond, moi aussi, plus ou moins. Mais je reléguais cette idée dans un futur qui reculait sans cesse. Que veux-tu, ma chérie, en amour, je suis l’homme d’un jour, pas celui d’une vie. La seule femme de mon existence, ça restera toi.

La voilà qui se met à pleurer. Un vrai gros chagrin, avec des sanglots, des hoquets.

Eperdu, je la cramponne contre moi.

— Non, m’man, arrête, chiale pas. Elle n’est pas morte. On continuera de la voir. On deviendra copains avec son mari. Je serai le parrain de son premier. Y a pas que le mariage, merde, pour lier des êtres ; ce serait trop simpliste, trop con. Je l’ai connue petite fille… Tu te souviens comme elle était drôlette, avec ses tresses, ses taches de son, son impertinence ? Elle traitait son oncle de gros con si gentiment qu’il en rigolait le premier, Béru.

« Et puis elle a grandi. Et ç’a été intimidant. On a plaisanté. Nos relations sont devenues ambiguës. J’ai failli l’épouser, je lui ai même promis de le faire à plusieurs reprises. Mais je n’allais pas plus loin. Et maintenant, elle a décidé de ne plus attendre. Je me suis laissé forclore. Ne me reste plus qu’à prendre la chose du bon côté. Ne pas pleurer, à quoi bon ? C’est vivant, la vie. Ça va de l’avant. Malheur aux glandeurs, aux traînards. Bon, je vais aller m’attifer en prince charmant, histoire de lui donner des regrets. »

Je ris triste.

Félicie me saisit le bras à deux mains avec une force qu’elle ne m’avait jamais fait éprouver jusque-là.

— Mais, Antoine, voyons ! tu ne sais donc pas qu’elle t’aime ! Elle t’aime comme jamais une autre femme ne pourra t’aimer. Et elle t’aimera toujours. Tu représentes tout ce qu’elle a rêvé.

Cet amour immérité m’effraie. Rien de plus sinistres que de ne pas être digne des grâces qui pleuvent sur soi.

Je me sens tout rabougri, tout moche, tout mesquin, infiniment minable.

Bast. Un mauvais moment à passer. Et puis le temps reprendra le dessus : on peut lui faire confiance, à ce salaud !

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