PLONGE LE PREMIER, MOI J’ATTENDS QU’IL Y AIT DE L’EAU

Surprise !

Les « Public Swimming Baths » de Tara Street n’existent plus.

Du moins ne sont-ils plus en activité puisqu’il pousse des arbres à l’intérieur des bâtiments. Toutes les ouvertures ont été aveuglées par des panneaux de bois déjà pourris et le toit de verre est partiellement effondré. On a dû tenter, au début, de le ravauder avec des plaques de tôle ondulée, mais on y a renoncé et les maigres branchages d’un arbre le trouent dans un angle de la construction. D’étranges fougères sauvages sortent des encadrements de portes.

Par contre, on lit toujours, en caractères somptueux gravés dans la brique : « Public Swimming Baths ».

De quand date le dernier bain pris entre ces murs délabrés ? Et qu’attend-on pour abattre cette masure située en plein cœur de la ville dans une artère où se dressent des immeubles modernes ? Mystère. Un de more.

Tu connais, je crois, la mère Plexe ?

Eh bien, si tu le permets, je te présente le père Plexe.

C’est Bibi !

Je demeure campé en face de cette vaste bâtisse morte, pris d’une sourde angoisse.

La rue est déserte, si l’on excepte deux chiens qui passent en se suivant, le second ayant le nez dans le cul du premier, comme il se doit.

Drôle de cinoche. J’ai l’impression d’interpréter un vieux Peter Cheney des années cinquante, du genre Sinistres rendez-vous.

Mais, comme l’eût écrit Hugo : « Il y avait de quoi reculer ; il avança ! »

J’avance donc en direction de la vaste bâtisse en haillons. On pouvait, jadis, y pénétrer par deux portes donnant sur le front de la façade principale. Déjà, ces lourdes étaient closes à l’aide de serrures « Yale ».

Je m’approche de la première, curieusement éventrée par l’extrémité d’une chicane en gros tubes rouillés, ce qui donnerait à penser que les gars de Dublin faisaient la queue pour aller se fourbir la couenne. Je tente de pousser cette porte, mais elle est bloquée. Je passe alors à la suivante, qui constitue l’entrée principale. Tout de suite, à la lumière de la rue, je constate que le laiton de la serrure comporte des éraflures récentes, brillantes.

J’appuie contre l’huis, et le panneau cède en grinçant.

Sana, téméraire comme Charles, pénètre dans ce lieu de désolation. Une acre odeur de bois et de plantes en décomposition me saute à la gorge. D’autres remugles suivent, étrange intendance olfactive, stimulée par mon imagination puisque je crois y déceler encore des senteurs de savon et de tuyauteries refoulantes.

L’ancien sol carrelé est défoncé. Malgré qu’une grande partie de la toiture fasse défaut et qu’une autre soit composée de vitres, je me repère très mal parce que tout est éventré, disloqué. Cela ressemble un peu à un immeuble bombardé. Que diantre la municipalité conserve-t-elle ces ruines au cœur de la cité ! Pour la deuxième fois en deux minutes, cette objection me tarabuste l’esprit. Au prix du mètre carré, y en a pour de l’artiche, bien que Dublin ne soit — heureusement — pas New York.

J’ai refermé la porte et j’attends un peu avant de m’hasarder plus loin que mon regard s’habitue à la pénombre. Peu à peu, naissent des ténèbres, des fantômes de couloir, des murs à demi détruits, des baignoires voguant comme des barques à l’abandon sur une mer de gravats, des lavabos brisés, des tronçons de tuyauterie. Mais le plus troublant, c’est cette végétation qui reprend ses droits. Source et emblème de vie partout ailleurs, elle prend ici un aspect vénéneux qui évoque la mort. Elle est le témoignage de la mort de l’œuvre humaine. Les entreprises des hommes sont illusoires.

Que l’espèce humaine disparaisse, en très peu de temps, les métropoles les plus tentaculaires redeviendront forêts impénétrables.

A chaque pas, je bute sur de louches amoncellements ou me tords la patte dans un trou perfide.

— Hello ! lancé-je, il y a quelqu’un ?

Silence. La rumeur de la ville, faible à cette heure de la nuit, m’arrive encore, improbable et lointaine.

Si la porte ne s’était pas trouvée ouverte, signe que quelqu’un a pénétré ici récemment, je prendrais mes fliques et mes flaques sans plus attendre. Mais les exhortations de Larry, plus ma curiosité congénitale, m’incitent à pousser l’expérience.

« Y a pas de raison qu’on ait manigancé tout ce blaud pour rien », me dis-je.

J’avance encore.

Si j’avais pu prévoir que les « Public Swimming Baths » n’étaient plus qu’un tas de briques et de baignoires saccagées, je me serais muni d’une torche électrique. Mais tu te doutais d’un machin de ce genre, ta pomme ? Non, n’est-ce pas ? Alors cesse de ricaner, je t’en prie, t’as pas besoin d’en rajouter pour avoir l’air de ce que tu es !

Merde !

Je m’affale. D’instinct mes bras tendus cherchent à amortir ma chute. Heureusement, je tombe dans du mou.

Heureusement ! s’exclama l’archevêque de Canterbury.

Oh ! Seigneur… Si tu savais !

Je viens de m’affaler sur un cadavre. Un vrai. Bien froid, mais plus raide. Celui d’Andréa, ma brève amie d’un soir. Une clarté nimbée tombant d’une brèche me la révèle. Oui, oui : c’est elle.

Et pas seule !

Le corps de Marika lui tient compagnie. On a amené là ces deux mignonnes. Salaud de Larry ! Pourquoi m’a-t-il fait venir laguche, le fumier ?

A peine posée, la question trouve sa solution. Une sirène de police dans les lointains. J’ai pigé : the piège !

On m’a rabattu ici, et à présent que je me trouve dans la nasse, on dépêche les archers. On va me dégauchir en compagnie des deux mortes. Explication du beau Sana ?

T’as pas d’idées ? Moi non plus.

Alors je les mets. Inutile de filer par la porte, j’entends la bagnole des bourdilles qui se pointe dans Tara Street.

Où aller ?

Maman !

Je continue d’avancer dans les éboulis de mur, de buter contre les lavabos. Une baignoire ancienne, qui coûterait un maxi chez un spécialiste des équipements d’époque, barre le couloir. Je l’enjambe. A cet instant, nouveau coup de théâtre ! Merci, pour mon adrénaline, les gars : j’avais déjà donné !

Dans la baignoire se trouve un troisième cadavre ; tout chaud, celui de Larry ! Donc, fini Larry Golhade (c’est à ça que je voulais arriver en l’affublant de ce nom !).

J’ignore ce que vient d’être son trépas, mais il n’a pas dû être jojo car Sac-à-bière est rouge de son sang. On lui aurait tranché la gorge que ça ne m’étonnerait pas. Ce coup fourré, ma mère ! Ce coup fourré gigantesque !

Les poulets stoppent devant l’établissement. Je les entends claquer leurs portières. Leur radio de bord nasille fort et on l’entend jacter jusqu’au pays de Galles, de l’autre côté de la mer d’Irlande.

J’atteins le bout de la bâtisse. Un mur ! Un grand beau mur de brique. Et alors ? Et après, mon enfant ?

Dites-moi tout !

C’est, je te l’ai rabâché à t’en filer le tournis, dans les cas désespérés que San-A. dispose de tout son chou.

Qu’il devient le cousin germain de Superman. Ma lucidité est effrayante. Le temps suspend son vol. Tout m’apparaît clairement. Phénoménal. L’imminence du danger me communique cette bienfaisante certitude que j’ai tout le temps de réfléchir et d’agir.

Je compose le topo de l’établissement. Il fait l’angle de deux rues. Les poulets viennent de stopper dans la rue principale. Là, ils s’apprêtent à entrer. Ils ont reçu un message anonyme, c’est certain, et ils ignorent encore si c’est de la frime ou du sérieux. Ils n’ont aucune raison de se presser. Le moulin de leur chignole tourne, sa radio marche, ils jactent. Donc, un bruit d’ambiance domine pour eux mes glissements feutrés. J’oblique à gauche, j’avise un pilier de fer en U soutenant une charpente en poutrelles entrecroisées. Au-dessus, il y a la verrière avec plus de verre. J’attrape le pilier et je m’hisse. Mât de cocagne qui sera salvateur ? Le pilier est tellement rouillé que mes fringues adhèrent parfaitement. Grimper est fastoche. Me voici dans les ferrailles de la poutraison métallique. Je rampe jusqu’au grand trou étoilé. A l’autre extrémité de l’immense local, des loupiotes s’éclairent et furètent. Des voix demandent, comme je l’ai fait naguère, s’il y a somebody. Tu parles, qu’il y a ! Faites encore dix pas, mes chers collègues, et vous allez découvrir la une des journaux du soir de demain !

Je parviens sur le toit. Tout cela sans bruit. Seulement, à cet endroit, les verres ont été remplacés par de la tôle ondulée, et il est impossible de se déplacer en silence sur ce genre de matériau, lequel servait jadis à imiter le bruit de l’orage dans les pièces de patronage.

Je reste sans broncher, reprenant souffle avec l’espoir de trouver l’idée géniale qui me sauvera la mise, parvenu à ce point du bouquin.

C’est à cet instant qu’un des poulagas découvre le premier cadavre. Exclamation ! Il appelle son pote (ils doivent être deux à investiguer, plus un troisième resté à bord de leur chignole).

Je perçois des bribes de leur conversation. Ils explorent encore et trouvent la deuxième défunte. Cette fois, ils ont leur taf.

— Ne touchons à rien ! On va prévenir la criminelle ! décident-ils.

Les deux draupers ressortent. Ouf !

Je me laisse dégouliner sur le toit de tôle. Ça vibre un peu, mais j’espère que, groupés autour de leur poste émetteur, ils ne m’entendent pas. De toute manière, hein ? Advienne que pourra ! Ma glissade est brève. Et voici le vide de l’autre rue. J’enregistre qu’elle est vide.

Je chois. Gaffe à la réception ! Une méchante secousse électrique me fulgure dans les pattounes, depuis les chevilles jusqu’aux roustons. Dis, j’ai dû rapetisser de dix centimètres cubes, au moins, non ? Un vrai nabot, soudain, l’Antoine. Le petit gazier de l’Olympia Theater, ou le roi Vittorio-Emmanuelle d’Italie, tu sais, celui qu’avait son nez dans le cul du Duce, comme les clébards de tout à l’heure ?

Je reste piqué sur la chaussée, les quilles écartées, flageolantes. Je tente de marcher. Je peux. Dès lors, je m’éloigne. A tout moment, je mate derrière moi. Le vilain pas beau qui a carbonisé tout ce trèpe et qui a voulu me coller le massacre sur les endosses, il doit continuer de m’avoir à l’œil, non ? Au lieu de retourner à l’hôtel, je passe ramasser ma voiture de location, stationnée dans un garage voisin. J’ai mon passeport sur moi, le feu qui m’a été livré en loucedé berce mon cœur d’une langueur inutile. Du pognon ? J’explore mon portefeuille. Deux mille livres, ça joue ! Je grimpe dans ma tire. Me voici devenu le M. Loyal d’un cirque à trois pistes. Je suis sur trois affaires en même temps, pour la première fois de ma carrière.

L’affaire Lesbrouf, l’affaire Larry, l’affaire Valentine Gleenon. Je viens faire un petit sketch par ici, un autre par là, une pirouette sur la troisième. Tel un chef cuistot surveillant la cuisson de plusieurs plats, j’ai l’œil à tout.

Où ça va, ça ?

Franchement, je me demande.

Je suis au fourneau et au moule, hein ?

Des bagnoles qui klaxonnent à tout va. Des gens qui furent bien fringués au début de la journée, mais qui, à cette heure nocturne avancée, s’effilochent dans un grand débraillé de braillards pleins d’alcool… Tel est le spectacle que je trouve devant le Grand Hôtel de Malahide, construction fatiguée mais vaillante, toujours sûre de soi et dominatrice malgré ses lézardes et son début de décrépitude.

Une fiesta locale prend fin, relative, crois-je comprendre, aux élections européennes. N’importe les connards élus, on a arrosé la chose. L’Irlandais boit volontiers et sec, en toute occasion. C’est un être généreux et enthousiaste, familier, toujours prêt à te sourire et à boire un pot avec toi. Pas hostile du tout à l’étranger, au contraire, plutôt friand de ce qui vient d’ailleurs.

Je fends la foule des fêtards en rupture de libations pour aller interviewer le gardien de nuit, un rouquin trapu qui a dû appartenir à l’équipe de rugby de son patelin si j’en crois son pif et les multiples bosses lui chaudronnant la tronche.

— Une chambre ?

— Yes, Sir.

Il me convoie dans un dédale de couloirs, tout en décrochements.

On monte quatre marches, on en redescend cinq, on tourne à gauche, à droite, on regrimpe dix-sept marches, on oblique encore une fois à droite, plus que six marches à redescendre et nous voici arrivés devant la chambre 22. Prédestiné, non ? Pour se repérer, pas moyen de se gourer, elle est située entre la 5 et la 41. Le porte-clés est un triangle isocèle dont les deux côtés égaux mesurent vingt-cinq centimètres, ce qui dissuade le client d’emporter la clé, fût-ce par inadvertance.

L’ancien rugbyman, mais toujours alcoolo, m’introduit dans une pièce meublée de quatre lits, d’une chaise et d’un placard. Pas la moindre gravure aux murs. Les fenêtres sont immenses, dépourvues de volets, et agrémentées de rideaux jaune paille. Le plancher décrit des mouvements ondulatoires qui rompent la monotonie de la pièce.

— O.K. ? me demande le veilleur de noye.

— Wonderful, je lui approuve en lui délivrant un pound de remerciements.

Le bifton le fait réagir.

— On a oublié de monter vos bagages, Sir !

— Du tout, fais-je en lui brandissant mon stylo. J’ai la nouvelle valise ultra-compacte. Tout est là-dedans : mon complet de rechange, ma paire de souliers, mes deux chemises et ma trousse de toilette. La miniaturisation, c’est le vrai phénomène de notre époque.

Il opine.

— Ça oui, pour sûr. Et c’est loin d’être terminé, Sir. Eh bien, good night.

Avant qu’il ne ressorte je lui cueille l’épaule de mes cinq doigts persuasifs.

— Dites voir, vous connaissez mistress Valentine Gleenon, l’ancienne actrice ?

Ma question le dépourve.

— Pourquoi me demandez-vous ça, Sir ?

— Pour que vous me répondiez : « En effet, je la connais, elle habite une maison dans Moncul Street. »

— Pas dans Moncul Street, Sir, mais dans Connivance Street.

— Au 12, n’est-ce pas ?

— Vous n’y êtes pas, Sir : elle est au 1, je peux vous le dire car je suis son voisin de derrière, moi j’habite le 2 de Backside-feather Street, nos courettes sont mitoyennes, comprenez-vous ?

Ah ! comme le hasard est admirable !

Surtout dans mes livres !

C’est pas dans Proust que tu trouverais ça si tu parvenais à le lire, l’ami ! T’aurais beau chercher du côté de chez Swann, jamais le veilleur de nuit qui t’accueille ne serait le voisin immédiat de la personne que tu recherches. Le secret d’Antonio est là. Sa diabolique utilisation du hasard ! Œuvre congénitale s’il en fut ! Attends, pas le moment de prononcer mon éloge parlante, ou mon horloge funèbre, je ne sais plus.

Mettre à profit l’aubaine, comme on dit à Saint-Aubin.

— Quel genre de femme est-ce ?

Il rit.

— Un vrai numéro ! Son franc-parler, vous voyez ce que je veux dire, Sir ? Elle boit sans doute un petit coup de trop, mais que celui qui n’a jamais eu la pépie lui jette la première pierre, n’est-ce pas ?

Ayant dit, il passe sa langue en os de seiche sur ses lèvres variqueuses.

— Elle vit seule ?

— A peu près. Autrefois elle avait des amis qui habitaient chez elle pendant quelques mois. Mais avec son caractère, ils ont disparu. Quand la Valentine sent que ça la démange trop fort, elle appelle à l’aide pour se faire gratter.

Il rit.

Rire de gratteur qui sait de quoi il retourne.

— Thank you, very moche, lui dis-je.

Il s’évacue. Comme la lourde n’a pas de verrou, je place le dossier de la chaise sous le loquet avant de me coucher.

Mon camarade Tu-Tue roupille sous mon oreiller quand j’écris.

Je faille à mon contrat.


Maisons uniformes, à un étage. Petit garage attenant mais la plupart des propriétaires l’ont transformé en livinge-room et leur chignole reste face à la porte dans le jardinet de vingt-cinq mètres carrés dont la pelouse ressemble à un tapis de cartes.

Je déambule dans cet univers où la poésie naît curieusement de l’uniformité, à la recherche de Connivance Street, lorsqu’une silhouette étrange attire mon attention. Celle d’une personne obèse et qui ne s’en cache pas. Ladite ressemble à une montgolfière à jambes. Elle porte une robe noire à gros pois blancs et une veste de cuir râpée. Elle est rousse à te faire décrocher le premier extincteur que tu rencontrerais sur ta route, et avance assez rapidement, compte tenu de son embonpoint. Je donne un coup de sauce pour la rejoindre, puis freine à sa hauteur et descend le vitrail de ma guinde.

— Dieu me pardonne ! m’exclamé-je, comme dans les romans britanniques de l’époque victorienne. Ne seriez-vous pas la grande Valentine Gleenon, madame ?

La grosse boule s’arrête de rouler. La boule supérieure se tourne vers moi. J’en déguste plein les vasistas ! Charogne, quel choc ! Figure-toi, ma chère enfant, un buisson ardent. Plus roux que ça, tu fais un décollement de la rétine, comme l’Arétin. La face est blême, presque livide, avec deux ronds de couperose aux pommettes, façon poupées russes. Et puis alors, il y a le regard. D’un bleu délavé quasiment blanc, immense, bordé de cils noirs à l’extrémité desquels tremblotent, non pas des larmes, mais des boulettes d’un rimmel farineux qui doit dater de l’Exposition Universelle de 1900. Frime terrifiante de sorcière ; le petit contrôleur de l'Olympia m’avait dit juste. Il y a je ne sais quoi d’indiciblement malveillant dans ce visage de carnaval.

L’interpellée me toise, intriguée et sur ses gardes.

— Oui, pourquoi ?

— C’est vous que je cherche, madame. Je suis un journaliste belge. J’appartiens au Soir de Bruxelles, je fais une enquête sur l’art théâtral irlandais, particulièrement sur ses gloires passées et présentes, et…

— Il n’y a pas de gloires présentes ! coupe l’obèse.

Bon, je me mets en codes.

— Hélas ! je m’en aperçois. Ne pourriez-vous m’accorder une interview ?

Le mot enchanteur remue en elle une chiée de nostalgies, mais son tempérament d’emmerdeuse à outrance garde néanmoins le dessus.

— C’est l’heure de ma collation au coffee-shop, on se verra plus tard.

Je ne m’avoue pas vaincu sans combattre.

— Me permettriez-vous de vous conduire à cet établissement et de vous offrir votre collation, madame ?

Cela nous permettrait de lier connaissance avant de parler métier ?

Elle opine.

— Bonne idée ! accepte la montgolfière.

Galant, je m’empresse de descendre pour aller lui ouvrir la portière.

Ma petite chignole prend de la gîte tout à coup et une odeur effroyable de rance, de parfum excessif et même de mort, s’installe dans l’habitacle qui ne fait pas le moinacle.

— Mon nom est Van Deboo, me présenté-je.

La super-grosse murmure :

— C’est un vrai enlèvement, ma parole !

Avec coquetterie, l’horreur.

— Vous me guidez, dis-je.

Elle grommelle.

— Allez au village, au croisement vous prendrez à droite. Mon bar se trouve presque en face du grand magasin de poteries.

Son odeur devient insoutenable. Elle pue la graisse pour bagnole et le patchouli. Avec des aigreurs de bière et d’autres trucs moins subtils encore.

Je ne trouve plus rien à moufter pendant le voyage.

Mais elle, si. La voilà qui pose sa dextre sur ma sinistre.

Conduite à droite, ici, ne le forget pas.

— Montrez-moi un peu votre pouce ! exige l’ogresse avec autorité.

J’abandonne ma main entre ses francforts hydropiques.

— Seigneur ! Quel pouce ! Vous devez en avoir une belle, non ? dit Valentine Gleenon. J’ai toujours noté le rapport existant entre le sexe et le pouce des hommes. Je n’ai jamais eu de déconvenue à me baser sur cette loi de nature.

Je récupère vivement ma paluche, comme s’il y avait début de viol. La perspective qu’elle puisse tripoter de la sorte la partie concomitante de ma personne m’Ulster, comme on dit à Belfast.

Pas fiérot, je pénètre à sa suite dans une maisonnette au porche de bois aménagée en salon de thé. La salle comporte deux niveaux dont l’un est supérieur à l’autre, si tu vois ce que je veux dire. D’aimables jouvencelles en chemisier blanc et jupe orange s’y activent en distribuant des sourires.

La Gravosse va s’échouer à une table, baleine exténuée.

Bien qu’elle doive connaître la carte par cœur, elle se met à l’étudier comme Eisenhower le 5 juin 44 étudiait le plan de débarquement du lendemain.

— Pour commencer, un club sandwich avec un verre de vin blanc ; ensuite un thé et beaucoup de scones, confiture de fraises.

Elle défait son manteau, installe une partie de ses énormes seins sur la table, détourne légèrement la tête et crache épais.

— Hier soir j’ai eu une partie fine à la maison, s’excuse-t-elle vaguement, car, en Irlande, cracher est une fonction naturelle qui n’altère pas le standing d’une personne de qualité.

Son glave en encourage d’autres et la Vachasse se met à pilonner les positions. Ses gros lotos couleur de vide s’auréolent de gélatine rouge. Dans ses soufflets, c’est en plus petit le souffle d’Hiroshima. Des ondes de choc parcourent ses monstrueux nichons et la table qui les soutient en vibre. Et puis le calme succède à la tempête.

Elle respire à grosses goulées stabilisatrices.

— J’étais soprano, me dit-elle avec mélancolie.

— Vous avez de beaux restes, prétends-je.

On lui livre son godet de blanc que je devine douceâtre ; elle le biche d’une main de chercheur d’or accoutumée à agiter le tamis, l’écluse d’un grand coup de gosier courageux et, sans attendre me balaie la frite d’un hurlement comme le loup qui joue dans Croc-Blanc en balance un à la fin du film, mais chez Valentine, il s’agit d’un rot.

Je cherche à l’imaginer au temps de ses triomphes ; jeune et mince, belle aussi, peut-être ? Mais c’est duraille de la situer sur une scène, poussant le duo d’amour dans la clarté rose des loupiotes. Mister O’Brien prétend que les hommes les plus huppés se faisaient du contrecarre pour elle, qu’ils déposaient leurs Rolls et leurs revenus à ses pieds ! Tu parles d’un grand vachard, le temps ! La manière terrifiante qu’il remet les choses au point, cézigue !

Comme il se plaît à tout abîmer, à tout détruire, le vilain gueux ! La beauté, la gloire, l’amour : hop ! à la poubelle ! Avec lui, les fées deviennent radasses, les enfants s’en vont, les grands chênes se laissent débiter en cercueils. La ringarderie universelle triomphe ! Le reste n’était qu’une illuse, de la barbe à papa-maman.

La jeunesse, la grâce, la pureté, l’espoir. C’était, ce fut, ça a été ! Adios, amigos ! Farewell.

Je la regarde dévorer, la vieille. La tête dans le guidon, penchée au ras de sa bouffe : monstrueux et barbare insecte aux mandibules lentes mais impitoyables. Si tu la laisses opérer, une fois l’assiette vidée, elle dévorera la table, et puis moi, le bistrot, tout Malahide, telle une invasion de termites.

Pas la peine de lui parler en ce moment, elle ne m’entendrait pas. Tout son être est mobilisé par cet assouvissement grandiose. Elle mange ! On se sent devenir homicidaire dans ces cas-là. J’aurais une bombe à gaz foudroyant, je lui filerais une grande giclée dans les naseaux pour la voir s’écrouler la gueule dans son assiette et mourir la bouche pleine.

A la fin de la cérémonie, je prends la parole :

— Eh bien, madame, je vois mon enquête à votre sujet ainsi : dans un premier temps un rappel de ce que fut votre carrière. Vos débuts, votre ascension, vos triomphes. En seconde partie : votre vie de star : les gens illustres, pittoresques, ou tout simplement intéressants que vous avez connus. Et ensuite : vos voyages…

Elle me regarde.

Mais me regarde-t-elle vraiment ?

Ces deux grands trous blancs cernés de boulettes noires ont-ils la faculté de capter, d’enregistrer et d’interpréter des images ?

Un masque de cauchemar, voilà ce à quoi je m’adresse.

— Nous y voilà, fait-elle.

Elle a une voix tantôt grasse, tantôt fluette. Elle vient de parler d’un ton de petite fille.

— Je me mets sur le pilotage automatique.

— Pardon, madame ?

— Non, continuez !

— Vous avez bien dit « nous y voilà », n’est-ce pas ?

— Oui, je l’ai dit.

— Et pourquoi ?

— Parce que nous y voilà, mon petit vieux. Nous y voilà ! Mes voyages ! Toutes vos salades pour en arriver à ça, avec vos grands pieds et votre grosse bite ! Mes voyages ? Non : MON voyage à Lisbonne en 43, pas vrai, petit gars ? J’ai donc l’air si conne que ça ? Le Soir de Bruxelles ! Une interview de Valentine Gleenon ! Et mon cul, l’ami ? Hein ? Mon cul !

Elle pouffe, ce qui me crible de molécules issues de son club sandwich. Je regarde un bout de tomate sur le dos de ma main ; un bout de jambon sur ma manche, un bout de salade sur mon revers… La bienséance me retient de les en chasser précipitamment pour ne pas révéler le dégoût qu’ils m’inspirent.

La dame mammouth reprend :

— Vous voulez que je vous dise, mon petit vieux ? Excepté vingt personnes à Malahide et cinq ou six à Dublin, personne ne sait plus qui est Valentine Gleenon. Quant à ma gloire, comme vous appelez ça, elle n’a jamais dépassé cette putain d’île ; que dis-je, la périphérie de Dublin. Je suis une femme lucide, vous voyez !

Elle paraît s’amuser franchement et se claque les jambons.

— Faut que je reprenne un verre de vin blanc, ça s’arrose des bonnes grosses conneries pareilles !

Elle cueille sa serviette de papier pour y enfouir un cramiot triple zéro qu’elle renonce à confier au parquet.

— Parlons sérieusement, beau gosse : vous avez du pognon ou vous n’en avez pas ?

Je m’en tire avec du flou artistique.

— Faut voir…

— Eh ben ! voyons ! Voyons, mon petit vieux, j’ai tout mon temps, ça fait plus de quarante ans que ça mijote, on n’a pas besoin de se bousculer, hein ?

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