EN VOITURE, TOUT LE MONDE !

Une effervescence trouble la quiétude du parking.

Des voitures de police radinent. J’entends discutailler.

Je perçois des éclats de flashes. Le « greling-greling » d’une ambulance. Bref, l’agitation qui dans tous les pays succède à la découverte d’un mort dans une voiture piégée. Pas le moment de ramener mon physique de théâtre !

Les choses vont ainsi pendant près d’une heure et je commence à choper une caravane de fourmis dans les membres inférieurs. Mes pensées se font de plus en plus cafardeuses et finissent par ressembler à un enterrement qui serait triste (le défunt ne laissant aucun bien).

Enfin, une accalmie succède au brouhaha. Est-il opportun de dégager la piste ? Mais pour faire quoi ? Ma seconde bagnole n’a pas été retapissée. Par sécurité, je l’ai laissée en dehors de l’hôtel, près du poste de police de Malahide. Il est risqué de parcourir cette distance à pincebroc, au milieu de l’activité policière déclenchée par le décès du garagiste. Je vais me faire repérer facile.

Et alors…

Comme bien souvent dans les cas désespérés, le sort décide en mes lieu et place. Une nouvelle rafale de cris déferle, mais joyeux ceux-là. Je pige vite qu’un nouveau couple de jeunes mariés part à son tour à la conquête du destin. Ils se pointent jusqu’à mon refuge. Embrassades, claques dans le dos, conseils égrillards…

Les portières avant s’ouvrent. Le plafonnier s’éclaire.

Je reste incrusté sur le plancher, priant ardemment le ciel de n’être pas découvert. Mais il s’agit d’une vénérable bagnole, je te l’ai déjà dit à la page j’sais-plus-combien, dont les dossiers sont très hauts. La horde d’invités en liesse est trop occupée à chambrer les jeunes zépoux pour renoucher l’arrière de l’auto. Le marié a hâte d’en finir pour aller tremper le biscuit (en anglais : steep the biscuit). Il démarre lentement, fendant la foule des aminches à coups de klaxon. Qu’à peine il se met à rouler, y a un putain de charivari qui se déclenche. Les convives, selon une fine tradition du cru, ont attaché une flopée de boîtes de conserve vides au pare-chocs arrière. Si bien que la Daimler vénérable fait un tintamarre du diable. Elle prend de la vitesse. Je la sens tourner pour quitter le parking. Bon, on oblique à gauche, direction Dublin.

La petite épouse soupire :

— Oh ! chéri, enfin seuls.

Il y a un froissement d’étoffe.

— Ne me touche pas la bite quand je conduis, Gwendolen ! proteste son julot.

Pauvre môme, v’là qu’elle se paie un connard ; le genre sérieux : chaque chose en son temps ; mélangeons pas père de famille et paire de couilles. A la voix, j’ai décelé un veau mal cuit. Sous-chef de quèque chose, puis chef. La filière ! Il va lui planter une demi-douzaine de mouflingues dans la foulée, ce peigne-cul ! Ils iront tous à la messe le dimanche. Le soir, il bricolera son zinzin électronique japonouille. Le compucteur, c’est le futur déjà parmi nous ! Ils boufferont d’infects sandwiches, en guise de repas, chacun son tour, au gré de la faim. Avenir, couleur mur de chiottes pour la pauvrette.

Elle va larguer ses chailles rapidos, because la malnutrition. Les Irlandoches, tu peux pas croire combien leur damier se clairsème vite. Ça commence par les ratiches du fond. La molaire, ça paraît costaud, à la voir, carrée et plate, mais c’est ce qui s’effeuille en premier. Les gus d’ici, à cause de tous les tabourets qui leur manquent dans l’arrière-boutique, ils rient pas jaune, mais noir.

Bon, Poupette cesse de taquiner la zifollette à son bonhomme. Elle remet les agaceries à plus tard. La résignation vient vite dans ces ménages-là.

On roule en traînant les boîtes. Les lumières sont moins vives, moins nombreuses. Nous voilà sur la route.

Au bout d’un temps, le Casanova se range sur le côté gauche de la route.

— Excuse-moi, Gwendolen, c’est la bière, j’ai pas eu le temps, à l’hôtel, les lavatories étaient pris d’assaut.

Tu parles d’une délicatesse, ce petit frometon de mes fesses !

Il descend pour aller licebroquer. Pour moi, ça commence à bien faire. Si j’attends une plombe de mieux dans cette posture, faudra me découper au chalumeau pour me sortir de la guinde. Je me relève en souplesse.

La nouvelle épousée sursaute.

— N’ayez pas peur, ma jolie petite mariée, lui fais-je, je ne vous veux pas de mal. Surtout restez tranquille.

Là-dessus, je sors de la bagnole. Le Don Juan licebroque contre une haie, à deux pas devant moi. Il me prend pour sa souris et murmure, en lâchant un vent du soir :

— Toi aussi, darling ?

J’arpente le mètre quatre-vingts qui nous sépare, le biche au colback et lui allonge un crochet très sec au bouc. J’ai jamais vu un gars résister à cette tisane de cartilages. Il s’écroule, groggy, continuant de se compisser. J’ouvre l’immense coffiot de la Daimler et l’y flanque comme un… comme un tout ce que tu voudras, excepté un « paquet de linge sale » car j’ai horreur des clichés éculés.

Sans me presser, je vais prendre sa place au volant.

La mariée, terrorisée, est blottie dans son coin, grelot-tante de frousse. Une jolie petite gosse, avec des yeux noisette, des taches de son, of course, une bouche adorable, des cheveux presque blonds maintenus par un diadème à la con, presque aussi tarte que ceux de la mère Deux d’Angleterre.

— Surtout, je lui dis, n’ayez aucune crainte, tout va bien se passer. Cet incident marquera votre nuit de noces, ma jolie, sinon vous n’en auriez pas conservé un souvenir impérissable si j’en juge au peu que j’ai vu et entendu de votre bonhomme.

Et, poum ! je décarre.


Un moment de silence. Je fredonne. On continue de faire un boucan de chiasse avec cette ferraillerie attachée au cul. Tant mieux. De la sorte je suis certain de ne pas être stoppé par les poulets. Arrête-t-on un couple de jeune mariés qui se déplace dans une voiture fleurie en traînant quinze boîtes de conserve ?

— Où alliez-vous, Gwendolen ? m’enquiers-je.

Elle chuchote :

— A Dungarvan.

— Ça se trouve où, ce patelin ?

— Dans le sud.

— On va faire un petit crochet par l’ouest, pour commencer.

Et je reprends mon fredonnement. Je crois que j’interprète Night and Day. Ça me reste de mes réflexions de la soirée.

— Qu’avez-vous fait de Jerry ? s’enhardit la petite poule blanche.

— Je l’ai mis au dodo dans le coffre qui est très spacieux. Vos deux valises s’y ennuyaient trop.

— Mais il va périr étouffé !

— Pensez-vous, ces vastes malles arrière ne sont jamais vraiment hermétiques.

On roule, roule. A cette heure avancée de la noye, la circulation est presque nulle. Les rares voitures qui nous doublent font jouer leurs phares et leur klaxon pour nous souhaiter mille ans de bonheur.

— Qui êtes-vous ? finit-elle par demander.

J’hésite, puis, comprenant que j’ai pas grand-chose à perdre, je tire ma brème de roussin de ma vague et la dépose sur sa robe blanche. Elle la regarde sans oser la toucher. Le mot « Police » et ma photo avenante lui apportent néanmoins quelque apaisement.

— Pourquoi agissez-vous ainsi ?

— Parce que je n’ai pas le choix, Gwendolen. La vie du Président Reagan est probablement en cause.

— Mais…

— Non, ne me posez pas de questions, il m’est impossible de vous répondre pour l’instant.

Elle risque :

— Ne pourriez-vous nous laisser aller, Jerry et moi ?

— Je regrette, ma chérie, votre époux foutrait la merde. Prenez patience pendant quelques heures.

— Où allons-nous ?

— A Galway.

— Seigneur, mais c’est de l’autre côté de l’Irlande.

— Votre pays est grand par son rayonnement, non par sa superficie, riposté-je.

J’ajoute :

— Vous êtes tellement pressée de vous retrouver seule avec Jerry ? Je ne veux pas vous casser la cabane, ma poule, mais c’est pas un marrant. J’ai été indigné par sa rebuffade, tout à l’heure, quand vous avez eu la délicate intention de lui caresser le zizi.

La merveilleuse enfant cache son pur visage dans ses mains.

— N’ayez pas honte, m’empressé-je de la rassurer, c’est vous qui êtes dans le vrai. Un couple, un vrai, doit vivre dans l’attouchement permanent. Si moi j’étais votre heureux mari, je ne conduirais que d’une main. Il faudra que vous expliquiez bien ça à votre gars. Mais il doit faire l’amour à côté de son sexe, ce pauvre garçon. D’ailleurs, au point de vue gabarit, il n’a pas de quoi pavoiser. J’ai aperçu l’objet, en le chargeant dans le coffre, c’est pas du spécimen de propagande. Vous n’avez pas fait l’amour avec lui avant de vous marier ?

Elle se tait, morte de confusion.

— Répondez, Gwendolen, je suis un polisson de Français qui sait par cœur ces questions-là et peut tout entendre.

Elle a un léger acquiescement.

— Et malgré cette expérience préalable vous l’avez tout de même épousé ? m’étonné-je.

Elle a un léger hochement de tête.

La glace est fondue entre nous. Mon charme qui opère malgré les circonstances particulières.

— Il est riche, votre julot ?

— C’est le fils de mon patron, déclare Gwendolen.

— Oh ! bon, tout s’explique.

Du dos de la main, j’applique une caresse sur sa joue.

— Vous êtes franchement mignonne, petite. J’espère que la vie vous sera clémente.

Nous atteignons Dublin. Je traverse le pont et suis la rivière pour traverser la ville. Ça roule bien. Le plein de la tire a été fait et, d’après mon estimation, je devrais avoir suffisamment de tisane pour rallier Galway sans faire biberonner la Daimler. Parvenu à l’autre bout de la ville, je retraverse le cours d’eau afin d’aller chercher la route de Mullingar.

— Vous savez, Gwendolen, dis-je après une longue période de mutisme, je devrais être navré de vous infliger une telle aventure, et pourtant, quelque chose me dit qu’elle ne vous déplaît pas foncièrement. Elle est plutôt farce, non ? Cette nuit de noces au côté d’un inconnu, avec le jeune marié dans le coffre de la voiture, c’est plaisant, vu de l’extérieur.

Alors, tu sais ce qu’elle me bonnit, Gwendolen ?

— Ça l’est aussi, vu de l’intérieur.

Brave petite ! Ah ! que j’aime donc la femme ! Ah ! comme elle correspond bien, toujours, à ce que j’en attends.

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