J’opère une juste répartition de l’avance consentie par la grosse licorne : cinq mille balles à Béru, autant à Pinaud ; me réservant, en vertu du tout seigneur tout honneur, les dix sacs nouveaux restant.
— Vous voyez, leur fais-je, avant même de créer une agence nous avons de la clientèle.
Le Gravos sourit large.
— Et pourquoi t’est-ce on fonderait une boîte officielle, mes mecs ? Pour carmer des impôts ? Douiller des épatantes ? Acquitter des tasques en tout genre ? Zob ! Je nous voye bien usiner au coup par coup, sans s’écrémer la laitance. Pas vus, pas pris !
J’hoche la tronche.
— Faut tout de même pas compter que les pratiques se bousculeront au portillon, mes frères.
A cet instant précis, nouveau coup de « dreling dreling ». On se croirait dans du Feydeau.
On mate à travers les rideaux.
— C’est trois messieurs, murmure Marie-Marie.
Conchita fait son office.
On n’arrivera pas à déguster la crème caramel, merde ! La soubrette moustachue vient me dire qu’un monsieur m’attend au petit salon ! Va falloir que je le fasse agrandir, si ça commence à s’y bousculer.
Elle ajoute :
— Cesté hombre, yé les counnaisse.
— Qui est-ce ?
— Zé né trouve plous son nom…
Deux mecs baraqués attendent dans des manteaux de cuir qui sentent la banquette de Mercedes Benz modèle 300 SL. Ils ont des frimes de poulets et ils m’adressent un sourire de connivence.
Je vais pour leur parler, mais le plus con des deux me montre précipitamment la porte du salon.
Je la pousse et poum ! Devine qui ? Le président !
Il a son pardingue sombre, son cache-nez, son chapeau taupe à large bord qui lui donne l’air d’un penseur argentin. Aujourd’hui, il arbore son masque de cire, celui qui le fait ressembler à la Vénus hottentote exposée au Musée de l’Homme, la mâchoire supérieure est légèrement en auvent au-dessus de l’autre, les commissures des lèvres gardent le souvenir des dents carnassières qui furent limées par un public-relation scrupuleux ; l’œil est mi-clos, ne regardant rien, voyant tout, donnant à cette face immobile quelque chose de troublant, à la fois papelard et violent. Il y a du matou somnoleur et du rapace aux aguets dans ce regard qui se réserve. A mon entrée, le président sourit au plus juste, de ce sourire compassé qu’on prend pour déclarer à l’un de ses semblables qu’on le méprise et qu’on le tient pour beaucoup moins que rien.
Il décide de me tendre la main et le fait, poussé par ce fond de charité chrétienne, indélébile, qui constitue l’un des attraits du président (dont il est certain qu’il croit davantage en Dieu qu’en Marx). Il y a je ne sais quoi de pathétique chez cet homme, et qui m’a toujours remué profondément : c’est ce divorce profond qu’on devine entre ses actes et ses sentiments. Il a donné le feu vert à sa carrière et elle agit habilement, en grande tacticienne ; mais lui demeure sur son rocher et prie pour la rémission de ses péchés. Qu’il mette une fausse barbe et coiffe un chapeau tyrolien pour aller défiler en douce avec les tenants de l’Ecole Libre est la preuve de la dualité en question. Personne ne saurait être mieux et autant que lui le président de TOUS les Français. Car s’il lutte pour les idées des uns, il souffre pour celles des autres, des autres auxquels il appartient viscéralement.
A quoi pense-t-il lorsque, descendant d’un avion, il passe des soldats en revue au côté d’un autre chef d’Etat ? Il trouve cette cérémonie follement ridicule, bien sûr, puisqu’il est intelligent. Il est dans ses petits souliers. Tout à coup, ils perdent deux pointures quand il inspecte ce qu’on appelle « le front des troupes ». Et quand il assiste à la finale de la Coupe de France de foot ? Et qu’à la mitant, les journaleux viennent lui parler du penalty brillamment stoppé par le gardien clermontois Krieczzzkwitk. Ce pied ! Tu le sens à l’aise, épanoui, passionné ! La manière qu’il chuchote, du bout des chailles, des lieux communs comme on n’en trouve même plus dans l’Equipe.
— Mes respects, monsieur le président. Qu’est-ce qui me vaut l’honneur de votre visite ?
L’éminent personnage reste à l’ombre de son chapeau.
— Vous donnez une fête ? demande-t-il.
Car, effectivement, Bérurier vient d’entonner la petite Amélie à pleine voix.
— Les officiers de police Bérurier et Pinaud sont venus célébrer leur démission.
L’Auguste reste impassible.
— C’est de cette question que je viens vous entretenir, commissaire.
— Je ne suis plus commissaire, monsieur le président.
Il remonte son cache-nez.
— Notre conversation doit rester top-secret ! dit-il.
— Cela va de soi.
— Nous devons être deux à connaître ce qui va être dit dans cette pièce : vous et moi. Personne d’autre. J’attends votre parole d’honneur.
— La voici, monsieur le président !
Et je jure solennellement de fermer ma gueule.
— Cette démission que j’ai exigée de vous : prétexte ! déclare le Pommier des Français. Il se disait trop que je disposais d’une brigade policière privée. Presque chaque jour je lisais des attaques dans la presse d’opposition. De plus, mes antennes ne rapportaient que la chose était mal ressentie chez les miens. Vous connaissez nos compatriotes ? Ils croient voir du féodal partout et ça leur flanque de l’urticaire. J’ai donc sauté sur cette bavure du magasin pour vous saquer avec perte et fracas. Et je vous conjure de m’en excuser.
J’attends la suite.
— Vous n’auriez pas un sandwich ? me demande-t-il. Je viens de déjeuner à l’ambassade d’Angleterre et…
Il ouvre son pardessus, puis son veston. A l’intérieur d’icelui j’aperçois un sac en plastique épinglé à la doublure. Des reliefs de nourriture non consommée s’y entassent.
— Roger m’a trouvé ce système pour me tirer de ce genre de mauvais pas, m’explique le grand homme. Je parviens à vider mon assiette sans avoir à manger les choses obscures ou non comestibles qui me sont servies. L’ambassade d’Angleterre tient le pompon pour ce qui est de la performance dans le domaine de l’immangeable. Tenez, si vous avez un chat…
Il me tend son sac transparent.
— Je cours vous chercher un en-cas, monsieur le président.
Et je fonce à la cuisine. Félicie est toute fiérote d’avoir à nourrir notre célèbre visiteur. La voilà qui pousse les feux de son piano et confectionne en un tournemain un repas léger et succulent qu’elle apporte elle-même, rouge de confusion.
Le président, qui la connaît déjà puisqu’il est venu un jour déguster ses crêpes, la complimente et se met à claper de bon cœur. Mon petit bourgueil frais lui plaît.
L’ambiance se fait agréable.
L’exposé du Grand Connétable de France est long car, en homme bien élevé, il s’abstient de parler la bouche pleine.
Je te le recolle bout à bout, composant une sorte de prémontage rapide destiné à te donner une vue d’ensemble du problo.
Il est le suivant : le président se méfie des organismes constitués, tels que les S.R., la police, le contre-espionnage, etc. Il veut disposer d’un homme de confiance, toujours prêt, auquel il sera amené à demander n’importe quoi et le reste. Cet homme, ce sera moi si j’accepte. Je mènerai ma vie, normalement, mais dès qu’il me fera un signe j’accourrai. Je travaillerai totalement en marge, pouvant me faire aider par mes hommes habituels à l’occasion, à la condition qu’eux-mêmes ignorent pour quelle maison ils voyagent. Que je fonde une agence privée si bon me semble, ou que je m’achète un portefeuille d’assureur ou une boucherie hippophagique, mais que je me tienne une fois pour toutes à dispose, voilà !
Il soupire :
— Je vous laisse cinq minutes pour prendre votre décision, en attendant allez me quérir madame votre mère.
Je vais.
— Madame, lui dit le président, permettez-moi de vous dire que je n’ai jamais dégusté des ris de veau pareils ! Vous êtes géniale ! Vous les faites meunière, n’est-ce pas ? Mais, cette sauce dont ils sont nappés ? Au xérès ? Je m’en doutais ! Avec des raisins muscat secs ! Prodigieux ! Et cet arrière-goût enchanteur ? Un peu de jus d’orange ? Je vous aime ! Puis-je vous envoyer mon chef de l’Elysée ? J’aimerais que vous lui enseigniez votre recette ! Qu’il la mette au point, madame, sous votre houlette ! Faites-le pour la France ! Vous imaginez, la mère Thatcher flanquant son museau là-dedans ? Et Sa Majesté Hassan II, si fin gourmet, dont les papilles gustatives sont aussi subtiles que ses cellules grises ! Elle me suppliera de lui prêter mon chef pour son jubilée.
« Madame, j’aimerais vous décorer de l’Ordre du Mérite, car si une personne est méritante c’est bien vous ! Je vais demander à votre fils de me faire tenir votre curriculum vitae. C’est dit : vous serez de la prochaine ! »
Maman se retire, bouleversée, en larmes. Dans la pièce voisine, Béru se déchaîne. Il passe de la petite Amélie à ces Trois orfèvres qui eurent tant à se plaindre du chaton de la maison.
— Il y a de l’ambiance, chez vous ! ironise le président.
Il boit délicatement un demi-verre de vin. Il a des grâces d’académicien d’avant-guerre. D’ailleurs, je l’imagine, plus tard, après sa corvée de septennat, dans son bel habit vert. Par habitude de régnant, il coiffera le bicorne de travers et passera trois doigts de sa main dans le gilet. Cher homme ! Dont je sais si bien tout !
— Vous avez réfléchi, mon cher ?
— Je n’ai pas besoin de réfléchir pour accepter, mon empereur !
Il me pince l’oreille.
— Petit canaillou ! Je ne doutais pas un instant de votre décision. Vous serez rémunéré par la caisse noire, très confortablement, croyez-le.
— Je ne suis pas un homme d’argent, monsieur le président.
— Mais moi, je suis un homme d’honneur !
Il s’esclaffe.
— Donneur, en un seul mot !
— J’avais cru le comprendre, la chose allant de soi et toute confusion paraissant difficile, monsieur le président.
— Bon, cela étant dit, admis, conclu, j’ai une première mission à vous confier.
— A vos ordres !
Il rentre sa tête dans ses épaules, disparaissant ainsi dans la touffeur du cache-nez, comme un naja marocain dans son couffin lorsque son montreur cesse de lui jouer de la flûte.
— Pas ici !
— Que craignez-vous, monsieur le président, des micros cachés ? Nous ne sommes pas dans une ambassade.
— Les portes, tout comme les murs, ont des oreilles, mon bon ! Allons dans le jardin.
Je fais droit à sa demande, comme on dit puis lorsque nous longeons le vestibule, Pinuche sort des gogues en rafougnant ses guenilles. Comme les oignons, il a des couches de pelures superposées, ce qui lui pose toujours des problèmes quand il s’agit de se reloquer car il n’ajuste pas toujours les bons boutons aux bonnes boutonnières.
Pour lors, gêné par son troisième tricot de flanelle, il a fixé le bouton de son caleçon à une boutonnière de sa chemise à longs pans. Agacé, il pose sa veste et me la tend.
— Tu permets, une seconde, Antoine ?
Ensuite il ôte son grand gilet de laine flasque qui ressemble à un agneau crevé et le présente au président.
— Si ça ne vous ennuie pas, cher monsieur…
Ahuri, le Premier des Français (à avoir le téléphone rouge) se saisit de la chose déprimante. Pinuche reprend dès lors sa manœuvre au départ, déboutonne son futal, déploie ses hardes intimes, les plie minutieusement comme un parachutiste plie son parachute avant le grand saut, puis lentement s’hermétise.
Il nous libère progressivement de ses frusques.
— Trop aimables, nous dit-il.
Il n’a même pas jeté un œil à mon hôte et pénètre dans le living, guilleret.
— Vous êtes entouré d’êtres assez pittoresques, note le président.
— Ils ont une âme, objecté-je. Des caleçons longs, mais une âme.
Comme on va passer la porte, les deux gorilles se pointent. L’Illustrissime les calme de la main.
— Non, non, laissez, nous prenons l’air dans le jardin.
Le président m’empare le bras, familièrement. D’instinct, il nous conduit sous la tonnelle. On se dépose sur le petit banc que j’ai acheté il y a mèche au B.H.V. et que, scrupuleusement, je repeins en vert anglais à chaque printemps.
Il pose son coude sur le dossier, approche sa bouche pour secrets diplomatiques de mon oreille pour secrets d’alcôves.
— Attention, je précise une dernière fois, San-Antonio : c’est top-secret !
J’acquiesce sobrement.
Alors il se met à parler. Voix à peine perceptible, mais qui a le souci de parfaitement articuler. J’écoute, immobile, statufié par la discrétion.
Si tu crois que je vais te raconter, tu te goures, mon pote ! On a dit « top-secret », non ?
Le président s’exprime longuement. Peu à peu, j’ai l’impression d’avoir coiffé un casque d’écoute et de capter un message en provenance d’un satellite.
Cela dure, dure, dure.
J’enregistre au fur et à mesure. Il me laisse tout le temps de mémoriser.
Puis il se tait.
Le silence qui suit est mélodieux comme le bombardement de Pearl Harbor.
Que de pensées ! Un bouillonnement qui n’est pas sans ressembler à celui que produit de l’acide chlorhydrique sur de la chaux vive.
— Vous me semblez troublé, San-Antonio ?
— Simple travail mental de mise en place, monsieur le président.
— Quand comptez-vous partir ?
— Par le premier avion.
— Bravo ! Vous y allez seul ?
— Dans un premier temps, oui, monsieur le président, mais une fois au cœur du problème, peut-être ferai-je venir mes deux coéquipiers. En attendant, ils ont du travail ici.
Le Magnanime me tend sa belle main frileuse d’écrivain fourvoyé dans la politique.
— J’apprécie votre esprit de décision, mon cher. A vrai dire, je vous apprécie en bloc. Quelque chose en vous me touche. Vous n’êtes pas un flagorneur, pas même un courtisan. Nous parlons d’homme à homme. Bon, cela dit, jouons un peu ; il vous faudra un nom de code et un mot de passe pour m’atteindre, puisque, officiellement, c’est terminé nous deux. A cause des talents de cordon-bleu de votre chère maman, je vais vous baptiser Henri Deveau (ris de veau, vous saisissez ?). Quant au mot de passe ce sera : « Laissez pousser les asperges ». Maintenant voici le numéro de ma ligne privée. Ouvrez vos méninges !
— Pour un simple numéro de téléphone, il me suffit de les entrebâiller, monsieur le président.
Il rit.
Henri rit.
De veau !