Cette impression d’être observé, tout le monde l’a déjà éprouvée ; mais quand tu es flic, elle te file une secousse comme quand tu répares ton installation électrique avec des pinces en acier.
Lorsque je me dirige vers ma guinde, j’ai la nette impression que des yeux sont collés à ma personne, kif des limaces sur une laitue. Je visionne les alentours.
Tout semble paisible. Des maçons évacuent un monçal (des monceaux) de gravats d’une bicoque en réfection.
Des jeunes (l’Irlande en est pleine) discutent en riant sur un banc public. Deux vieilles dames à cheveux blanc-bleu se promènent en se donnant le bras. Un curé, reconnaissable à son complet noir et à son col romain, déambule en lisant le journal. Images sereines et rassurantes. Mais ce futé chien de chasse qu’est Antonio ne s’y arrête point et continue de fureter. Et, ploff !
Trouve.
Dans la file d’autos en stationnement de part et d’autre de la rue, l’est une Audi jaune. A l’intérieur un couple et un chien.
Faut que je vais te signaler une chose dont j’ai remarqué : en Irlandie, il est très fréquent que les tomobilistes arrêtent leur carrosse, soit dans une street, soit au bord de la mer et qu’ils y séjournent, on ne sait trop pourquoi : devisant ou bouffant, se pelotant aussi, parfois. Il arrive qu’ils soient toute une famille empilée dans la tuture, presque immobile derrière les vitres, à te regarder passer et à attendre la survenance d’autres chalands. Je ne m’explique pas très bien à quoi correspond ce sédentarisme à l’intérieur d’une machine créée pour le déplacement ; je constate simplement que l’Irlandoche habite son auto davantage que les autres peuples puisqu’il s’en sert sans se croire obligé de la faire rouler.
Que donc, je te disais : un couple, un chien.
Dans l’Audi jaune.
Moi, les bagnoles jaunes m’ont toujours fait penser à des boîtes de cirage, et ça non plus je peux pas expliquer à quoi ça correspond. Doit y avoir une boîte de cirage jaune quelque part dans mon enfance, voire une pube en jaune pour une marque célèbre, n’est-ce pas, docteur ?
Le chien est un foxterrier à poil ras, monté sur ressorts et qui bondit à l’arrière de la tire en poussant de brefs jappements. Il a les oreilles et le museau pointus, les yeux en boutons de bottines, un frétillement continu de petit poisson hors de l’eau. La femme est jeune, je suppose, plutôt brune dirait-on car elle a un foulard noué sur la tête. Elle porte de grosses lunettes teintées à monture blanche. L’homme, lui est très brun, frisotté, le teint hâlé. Il est maigre et se paie un pif en forme de bec.
Il a des lunettes aussi, mais de vue. Ces dernières corrigent mal un strabisme convergent qui lui permet de s’inscrire en faux contre cette sotte affirmation que des parallèles ne se rejoignent jamais.
Leur tire est stationnée devant la mienne ; donc, je marche à leur rencontre pour regagner ma formule 1.
De toute évidence, ces gens ne sont pas irlandais. Lui, il fait professeur de physique dans un établissement du Bronx. Mon imagination jouant, je lui bâtis tout un pedigree minute : fils d’émigrés, parents juifs égyptiens, son métier d’enseignant est une couverture, en réalité il dirige un réseau de quelque chose au profit de quelqu’un. N’importe. Dans l’espionnage, c’est le principe qui compte. Que tu sois du K.G.B. ou de la CI.A., les méthodes, les hommes, les buts sont identiques. A preuve : les agents secrets sont interchangeables. Tu peux même les retourner plusieurs fois, comme on retournait les costumes pendant la guerre, s’en refaire des neufs quand ils tombaient en brioche.
Et moi, juste de mater ce mec dont je suis sûr certain qu’il m’observe, je lui compose une vie de selon moi. Et pas qu’il barguigne, surtout ! Tel est le bon plaisir de ma gamberge. Sa nana ? Une auxiliaire. Il se la fait parce que dans l’espionnage on baise à tout va, tort et travers, par-devant, par-derrière, on baise les équipières, les celles qu’on veut leur infiltrer le réseau. Tiens, en attendant, je t’infiltre mon gros zigomar baveur ! On a tellement de temps morts à réanimer. Une bonne tringlée ça donne des couleurs !
Je dépasse l’Audi jaune, mine de rien. Rendant mon regard le plus innocent possible, le plus distrait. Numéro de leur plaque écrite en chiffres noirs sur fond rouge 191 NZI. Presque toutes les tires ont un Z entre deux autres.
Faudrait demander à quoi cela correspond. Faudrait, si je m’en tartinais pas à ce point. Mais je m’en torche. Toi aussi, pas vrai ? Alors on va pouvoir passer à l’ordre du jour.
Je récupère ma calèche. Avec cette conduite inversée, on a toujours, au début, un peu d’embrouille pour les manœuvres de chasteté. Se dégager ou se garer t’estropie les vertèbres ; mais je m’arrache impec.
Nach Grand Hôtel. Je n’ai pas menti à la grosse vache : faut que je communique ses conditions à qui tu sais.
Je monte tourner au sommet de la rue, là que l’agglomération cesse d’être agglomérée pour devenir cambreusse.
Une voie marquée « Cul-de-Sac », en français, s’offre sur ma droite pour que je fasse demi-tour. Je vais pour m’y engager, et c’est alors qu’un camion, surgi de j’ai pas vu d’où, fonce sur moi. Noir, vieux, énorme, une sorte de monstre en ferraille comme celui qui a eu le prix d’interprétation masculine au festival de Cannes pour son rôle dans Duel.
D’ordinaire, ces vieux camions font un boucan de merde. Lui, pas du tout. Il est silencieux comme un squale. J’aperçois sa masse sombre, les reflets du ciel gris dans son pare-brise. Je songe à m’man, à Marie-Marie. Raide, votre Antoine, mes belles chéries !
Repassé comme un napperon !
Mon pied droit file une seringuée forcenée à l’accélérateur. Ces chignoles automatiques, quand tu leur mets le pied à fond, elles se découvrent brusquement des sursauts inconnus. La mienne bondit à l’arraché. Je prends un bigntz au cul. Ma tire fait une embardée, valdingue jusqu’au bout du cul-de-sac et stoppe au pied d’un perron. La porte adorable (les portes les plus choucardes du monde, c’est en Irlande) s’ouvre, une gentille grand-maman couperosée, avec encore des cheveux queue de vache paraît et me sourit.
— Good morning, Sir ! qu’elle me dit.
— Good morning, mame, j’y rétorque.
— Lovely day ! continue la vieille dame.
— Very lovely, conviens-je.
Elle referme sa lourde. Moi j’ouvre la mienne. Je sucre des cannes (si je puis dire) et n’ai plus un poil de sec.
L’aile arrière de ma chignole est défoncée et la moitié du pare-chocs traîne au sol.
Je vais jusqu’à la street. Plus de camion. Ai-je été imprudent ? S’agit-il d’une agression ? Vous trouverez la réponse à notre jeu concours dans le supplément spécial vacances.
Je tripatouille un peu le pare-chocs. Il est en carton imperméabilisé, comme tous les pare-chocs de toutes les bagnoles actuelles et je le déchire sans peine. Je déposerais bien cette épave dans le cul-de-sac à mémère, mais comme elle me mate derrière ses vitres, je le jette dans le coffre.
Allez, ça repart.
Je redescends jusqu’au carrefour. L’Audi jaune n’est plus là. Par contre, je la retrouve sur le parking du Grand Hôtel. Cette fois-ci, elle est vide.
« San-Antonio, me dis-je, tu files du mauvais coton.
Ce pays est adorable, salubre, dépourvu de pollutions, et cependant tu n’y es pas en sécurité. »
Je décide d’aller donner mon coup de turlu à la poste.
Celle-ci se trouve au fond de la boutique du cordonnier-serrurier[2]. Deux demoiselles dont les visages semblent sculptés dans du pain complet, tant ils comportent de taches de rousseur, s’activent comme deux exquises petites guenons rousses dans leur cage grillagée. La cabine téléphonique est une simple conque isolatrice fixée au mur. Je réclame mon numéro sans cesser de surveiller l’extérieur. Entre l’entrée et moi, le cordonnier usine en compagnie d’un boutonneux qu’on croirait réveillé en sursaut. Des dadames du coin apportent les grolles en péril de leur cher foyer.
« Drrrrring ! » fait le bigophione.
— It’s for you, Sir !
O.K. !
Laissez pousser les asperges ! Drôles de mots de passe.
Il est allé chercher ça où, l’Illustre ?
On me le passe, plus exactement on me passe à lui, rapidement. Je l’entends qui cligne des yeux avant de parler.
— Mes respects, monsieur…
Je stoppe ma phrase, biscotte la gonzesse qui se trouvait dans l’Audi jaune vient d’entrer. Chapeau pour son cul que je n’avais pu voir. De la fesse surchoix ! Si le professeur du Bronx est muté sur la côte Pacifique, je suis partant pour assurer l’intérim ; pas dans son école, mais dans son pucier.
— Vous avez des résultats ? demande François III.
— Si l’on peut dire, mais il m’est difficile de parler, monsieur le…
Une idée me vient.
— Je sais que vous êtes trop doué en français pour parler d’autres langues, du moins devez-vous comprendre l’argot, monsieur le. Un amoureux de la sémantique comme vous, bien qu’il s’exprime mieux que Montaigne ne peut rester indifférent à la prolifération de sa langue originelle et se plaît, j’en suis convaincu, à en étudier la mauvaise herbe ?
— Si fait, me répond l’intéressé.
La dame de l’Audi a ôté sa chaussure et la montre au bouif. Une question de bride qui déconne. Le gars hoche la tête pour dire qu’il s’en occupe tout de suite.
— Eh bien ! parlez ! me lance le président.
— J’ai renouché la vioque, monsieur le. Elle compte se goinfrer. Elle exige une brique de Washington. Et pas des talbins de la sainte farce, mais du bon auber avec pedigree. Son gadget est planqué de première car elle a du chou. Pour l’empailler, Césarine, faut se lever tôt.
A l’autre bout, l’Illustre flumine (et non pas fulmine, comme je vois des cons l’écrire bien souvent).
— Non mais, Santonio, y a du mou dans la corde à nœuds, mon pote ! Carmer un bouquet pareil à votre vieille vachasse, en pleine crise du Trésor ! Vous roulez sur la jante ! Faut vous faire réchapper les méninges si elles sont poreuses ! Ah ! j’en ai les feuilles qui se fissurent ! Les brandillons qui m’en choient ! Une brique de verdâtres ! Vous croyez que je vous ai branché sur ce tapin pour m’entendre débloquer de tels vannes ! Mais, si j’avais voulu douiller, j’aurais expédié un caissier, pas un perdreau. Je vous croyais plus marie. C’est devenu quoi, votre turbin, mec ? Le porte-à-porte ? C’est vous, le terrible ? L’Arsène Lupin de la Rousse ? Ils les font en chocolat les supermen de mon septennat ! Ouvrez vos étiquettes, l’aminche ! Vous vous dépatouillez de cette béchamel et m’apportez le fourbi, compris ? Sinon vous pouvez cavaler directo chez Plumeau voir si j’y suis… Ça commence à bien faire tous ces gugus qui m’entourent. Ciao !
Ainsi parla le grand homme !
Son discours me troubla. Il prétendait ne pas parler l’anglais, et pourtant, oui, pourtant, au plus fort de son ressentiment, il disait « des supermen » et non « des supermans ».
Un mystère de plus chez cet être exceptionnel.
Je me signa en demandant à Dieu de l’inspirer encore pendant trois fois sept ans.
Parce que quand on en tient un comme ça, faut pas faire la bourde de l’échanger contre un paquet d’Ariel.
En cannant ma tournée de déconne aux blondasses, je prends un air mystérieux, mutin, et un tantisoi gaulois.
— Ecoutez, mes poulettes, je leur fais-je, vous apercevez la dame qui est chez le cordonnier ? Eh bien, je vous parie mon pantalon contre la culotte de la reine d’Angleterre qu’elle viendra vous demander le numéro que je viens d’appeler en France. C’est une espèce de névropathe amoureuse de moi, donc jalouse. J’ignore quels arguments elle emploiera, mais je vous fous mon billet de vingt livres ci-joint qu’elle va le faire. Alors, soyez deux amours et, au lieu d’ergoter, donnez-lui celui-ci.
Je rédige le numéro de l’horloge parlante de Paris.
Puis je pousse vers elle, malgré leurs dénégations, un billet bleu que ça représente un mec avec des lunettes et un nœud pap’, derrière y a un archipel (à gâteau) dont je peux pas t’en dire plus car c’est écrit en gaélique et moi, le gaélique, hein, tu m’as compris ?
L’esprit en repos, j’adopte une position de repli. En passant devant la jeune dame, je lui décoche un sourire salingue.
— Hello ! qu’elle fait.
— Elle chauffe, murmuré-je, prenant la phonétique de son salut pour la transformer en une brève interrogation (et l’eau ?).
Que fiche ? La grosse Gleenon est au rade de son pub, occupée à vérifier le principe des vases communicants.
Elle doit transvaser un baril de bibine dans la citerne planquée sous sa robe à pois. J’ai un moment la tentation d’aller chez elle, en douce, pour une petite perquise avant-coureuse ; mais ces maisons-clapiers, bâties en chaîne, ne permettent guère un tel exploit en plein jour. Ça grouille de marmots qui s’empresseraient de porter le pet en me voyant bricoler la serrure de la grande cantatrice. Pour lors ma mission serait terminée et la réputation déjà ébranlée du fameux San-Antonio ressemblerait à la cuvette des chiottes de l’aéroport de Conakry où j’ai eu l’honneur de déféquer un jour que je passais par là.
Je préfère aller claper, les péripéties de la noye ayant creusé dans mon estom’ une caverne en comparaison de laquelle le cratère de l’Etna a l’air d’un trou de golf miniature.
Je musarde un peu et, le nationalisme jouant, je vais m’abattre dans un charmant petit restaurant baptisé La Rochelle. Une photo de ce délicieux port excepté, rien n’est français dans la boutique, même pas le menu qui pourtant fait ce qu’il peut en promettant des « Conelles de poison ». Cela dit, le décor est charmant, la jaffe très exquise et le serveur qui s’active sémillant. Il me déniche un bordeaux Château Dupont d’une honnêteté indiscutable. Je suis donc dans les meilleures conditions pour appréhender la situation.
Franchement, on a vu mieux.
La mort tragique de mon copain Larry me hante.
Je repense à son coup de turlu. Il me l’a balancé sous la menace de ceux qui allaient le liquider, c’est couru. Il était les mâchoires du piège qu’on me tendait. Mais qui donc veut me neutraliser ? Quel danger représenté-je ?
Cette affaire Gleenon que m’a confiée l’Illustre n’intéresse vraiment que la France et la mère Saindoux se fait friser la zize en prétendant que d’autres nations paieraient son document un bon prix. J’en ignore la teneur, mais quelle qu’elle soit, depuis quarante et des poussières, elle ne peut pas modifier le sort de la planète ! Non, je sens que c’est à cause de mes relations avec Larry et sa fraîche épousée qu’on s’est intéressé à moi. Les ennemis du couple sont devenus les miens, parce qu’ils ont cru que j’avais partie liée avec les Golhade. La vraie question est donc : « Que faisaient Larry et sa merveilleuse salope en Irlande ? » Il a prétendu être venu pour « couvrir » la visite de Reagan dans la verte Erin. Le célèbre acteur à la recherche de ses racines ; de quoi tartiner dans l’émotion. J’imagine d’ici : la petite maison au toit de chaume des aïeux Reagan, la visite au cimetière de village où l’on peut encore lire le nom sacré sur une dalle moussue. Seulement, ça c’était la couvrante de Larry. Le prétexte officiel. En réalité il est venu pour « autre chose », le bon apôtre. M’est avis que sa bonne femme a flanqué la merde dans sa vie. Cette fille d’Europe centrale l’aura entraîné dans des sentiers pleins de ronces aux griffures mortelles, comme l’a dit si bien Chose dans son machin sur le truc.
— C’est bon ? me demande le gentil serveur.
Je reviens à mon entrecôte.
— Fabuleux, je lui dis : on croit rêver !
En somme, le gars Bibi coltine un sacré seau de merde. Car, enfin, si tu résumes : je dois récupérer un document à vendre mais que mon gouvernement ne veut pas payer, en ayant au fion des vilains impitoyables qui s’imaginent que je travaille pour une autre maison.
Franchement, tu crois que je suis un parti convenable pour Marie-Marie ?