L’équipe Château était réunie à huis clos dans son bureau depuis neuf heures du matin, au grand complet. Tout le monde avait déjà pris du café deux ou trois fois et la fumée blanchâtre des cigarettes stagnait en nappes sous le plafond. Château tripotait sans cesse un automatique .22 à crosse de nacre, le déposait sur son sous-main, l’y reprenait entre les doigts, actionnait le mécanisme. Il y avait des flics dans tous les fauteuils et, malgré le temps qui s’annonçait beau et chaud, personne ne semblait particulièrement détendu. Éliane Forrestier était adossée à une armoire métallique. Elle avait retiré son blouson de cuir et on pouvait voir ses seins sous le chemisier et le revolver à la ceinture.
Un enquêteur dit, en agitant les doigts :
— On n’avait pas assez de monde, patron. Le petit bâtard nous a trimbalés de la Porte-d’Orléans à Clignancourt et de Neuilly au Pont-de-Charenton, et quand il en a eu marre, il s’est tiré en traversant les voies.
— Personne de chez nous, en face ? murmura Château.
— Avec quoi ? On tourne en sous-effectifs depuis deux ans. Avant il nous avait sorti tout le grand jeu.
— Vous étiez combien ?
— Six. Deux voitures, une moto.
— Il vous a reniflés ?
— Je ne crois pas.
— La femme Dieterich ?
Un autre enquêteur sortit son calepin de la poche.
— … Rentrée tard dans la nuit d’avant-hier. Elle a donné et reçu pas mal de coups de téléphone. Beaucoup de condoléances jusqu’à une heure avancée de la nuit. Rien de saignant. Elle a l’air d’essayer de joindre une fille, en appelant dans des bistrots et des boîtes. Pour l’instant, nix… Elle a passé une bonne partie de la journée à s’occuper des obsèques, hier.
— Et pour le trou dans son emploi du temps avant-hier soir ?
— Rien. Malou Dieterich est sortie de l’image pendant trois ou quatre heures. Où elle est allée, ce qu’elle a fait… Hier soir, elle avait un rencart aux Halles avec quelqu’un qui lui a fait bouffer du lapin. Elle a encore appelé depuis une cabine. Rentrée chez elle vers une heure, ronde comme une tasse. Elle doit encore en écraser, à l’heure qu’il est.
Le flic rangea son calepin.
— Quelqu’un, fit Château. La fille ?
— Je ne crois pas, ou alors le type qui l’a appelée le faisait pour une fille. (Le flic réfléchit.) Pourquoi pas ? Vous voulez écouter la bande ?
— Oui.
— Je vous la fais passer dans la matinée.
— Et notre chère Céline ?
Éliane Forrestier se décolla de l’armoire.
— Elle a fait très exactement ce à quoi personne ici ne s’attendait, dit-elle avec un rire étouffé, elle est retournée chez Mauber. Elle a dû s’empresser de lui parler dans le creux de l’oreille, toujours est-il qu’ils n’ont pas décoincé de l’appartement de toute la journée, sauf pour aller chercher de quoi manger au fast-food du coin. À les voir dans la rue, ils semblaient en très bons termes.
— Mauber est rentré ? demanda Château.
Elle ricana.
— Aux aurores, avec un sac de croissants et un brick de lait écrémé.
Château reposa le .22, puis, après une hésitation, le glissa dans un tiroir. Il regarda ses flics comme il avait l’habitude de le faire, d’un œil pensif et détaché, après les briefings. Pas assez de monde, pas assez de matériel. S’il avait eu plus de temps… Il se leva avec raideur, les congédia d’un geste. Elle allait sortir, mais il la retint et elle resta seule dans le bureau, l’air incertain. Château remonta les stores et la claire lumière du matin rendit à la pièce son insignifiance habituelle.
— Forrestier… Hier soir…
— Vous voulez un rapport ?
Il regardait dehors, la cour étroite, les toits, et dit sourdement :
— Bon Dieu, abandonnez cinq minutes ce ton de flic.
Elle ricana de nouveau, beaucoup plus fort.
— Qu’est-ce qu’il fallait que je fasse ? Que je me couche ?
— Non, dit Château. Certainement pas. (Il se retourna.) Vous avez vu Jankovic… Vous avez certainement remarqué dans quel état il est. L’homme qui voit tout le système se détraquer, ses points de repère s’effacer. Un autre se serait réfugié dans l’aquarelle, le branleurisme organisé ou les courses de motos. Pour lui, c’est impossible. (Il prévint son objection.) Je ne veux pas le défendre, il a été passablement odieux à votre égard. Je ne veux défendre personne. Vous avez été implacable.
— D’accord, fit la femme.
— Vous avez surtout jeté de l’huile sur le feu. (Château sourit à part lui.) Inspecteur principal Forrestier, ça faisait des mois que le commissaire Jankovic me tannait pour que j’organise ce dîner. Le boulot n’était qu’un prétexte. Il vous avait remarquée à l’Office central…
— Laissez tomber. C’est pas mon type.
— C’est quoi, votre type ?
— Gros bras, déménageur, légionnaire. (Elle se tut brusquement.) Château, vous savez bien que ce con est timbré.
— C’est ce que tout le monde colporte. Il arrive que tout le monde se trompe. Forrestier… un jour vous apprendrez peut-être à nuancer. Peut-être. Peut-être pas. Qui sait ?
Milard montait les marches de bois, l’une après l’autre, en se tenant à la rampe. Il avait le souffle court et s’était remis à suer. Il traînait sa carcasse à bout de bras. Quel besoin avaient ces connards d’habiter sous les toits ? Sur le palier, il s’essuya le visage, replia pensivement son mouchoir. Le toubib lui avait bourré le mou, histoire de lui flanquer la trouille. Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire, ces histoires de numération globulaire, de vitesse de sédimentation ? Qu’est-ce que ça pouvait signifier pour un homme qui n’avait plus envie de se battre ? Il s’approcha du lavabo, dans un angle. Toutes les portes se ressemblaient, badigeonnées de brun foncé.
La cuvette sentait la pisse.
Milard frappa au hasard.
Lorsqu’on lui ouvrit, il rentra sans un mot.
La fille était petite et brune, elle avait un type méditerranéen très prononcé et rien sur le dos. Un coquard vieux de la semaine lui ornait le coin des lèvres. Elle regarda à peine la face cireuse qui la surplombait. Milard lui saisit le poignet, releva le bras comme pour prendre sa tension, mais le lâcha presque aussitôt.
— Où est Barrio ?
— Sorti.
— D’accord… (Il examina la petite chambre. Il y avait des posters de femmes nues un peu partout sur les murs obliques. La tabatière était mal refermée, le carreau sale.) J’ai de la monnaie pour lui…
La fille se repoussa les cheveux sur le front.
— Il est pas là.
Il sortit deux billets de cent francs, les plia dans la longueur.
— Je veux le voir.
— Il est sorti.
— D’accord, d’accord…
À une certaine époque, il aurait foutu le bordel partout et embarqué la fille. Il n’aurait pas hésité à grimper sur le toit où le type devait s’être planqué derrière une cheminée, les coudes au menton, à peu près aussi accorte qu’une momie inca. Deux cents balles, ça faisait deux doses de came plus ou moins frelatées. La fille se passa la langue sur les lèvres.
— Quand tu le verras, dis-lui que je suis passé.
— Qui ça ?
— Le Père Noël.
Il lui reprit le poignet, mit le fric entre les doigts qu’il referma. Dans l’escalier, une quinte de toux le prit et l’accompagna presque jusqu’au rez-de-chaussée. Il s’embossa dans un recoin, sous les compteurs électriques shuntés.
Barrio mit seulement dix minutes à descendre.
Lorsque le policier lui saisit le coude, il tourna une petite face de singe apeurée sous des cheveux très blancs, ses yeux roulèrent, et il se mit à pleurer.
— C’est plus de nos âges, tout ça, remarqua Milard.
— Commissaire…
— Inspecteur.
— Inspecteur…
— Des chevaux en porcelaine… Huit chevaux. On les a tirés à une amie. Barrio, ça lui a fait énormément de peine. C’est une femme que j’aime beaucoup.
— Inspecteur, je suis plus au gaz.
— Il va falloir t’y remettre.
— Je savais pas que c’était vous.
— On ne sait jamais, c’est vrai.
— Le Père Noël…
Milard sortit un sachet de sa poche, le passa devant les petits yeux trop rapprochés. Barrio frissonna des pieds à la tête. Milard était immobile. Barrio releva les yeux.
— Des baluchonneurs, patron. Y a une équipe de yaourts qui remonte la rue, ces jours-ci. Ils travaillent à la va-comme-j’te-pousse. Des jeunes, à ce qu’il paraît.
— Connus ?
Barrio se secoua.
— Non, ils sont pas d’ici.
— Toi non plus. Moi non plus.
— Ils courent vite, fit le petit homme d’une voix misérable.
— La gonzesse, comment ça se fait qu’elle en déroule pour toi ?
— J’lui file sa dose quand elle en a besoin.
— C’est ça. De quelle rue tu parlais ?
Barrio releva la tête, la mâchoire inférieure sur les genoux. Milard raffermit sa prise. Cinq minutes Père Noël, cinq minutes Grand Méchant Loup. Des baluchonneurs, la rue, du travail dégueulasse. Milard sourit, seulement dans sa tête, car il arborait sa gueule de flic la plus rébarbative. Barrio frétillait au bout de son bras. Une balance minable dans une turne minable. Milard pensa à une chambre d’hôpital, à l’odeur d’éther.
— Barrio, si tu me files rien de plus, je te pique le fric et je t’embarque. Les collègues de l’arrondissement seraient ravis de sortir une petite affaire de proxénétisme. Combien tu as tiré, déjà, l’un dans l’autre ?
— Quinze ans en tout. Pour les Yougos, essaye de voir du côté du Modern Hôtel. Ils sont toute une bande dans ce boxon. Y en a deux trois qui sont chargés. Milard, c’est tout c’que j’peux te dire, parole…
— Tire-toi, fit le policier, comme s’il ne l’entendait pas.