Chapitre XV

Château parcourut l’entrepôt, remarqua la camionnette et les hommes en uniforme, qui ressemblaient plus ou moins à ceux des employés d’une société de gardiennage. Il serra la main à un homme mince et grand, au visage en lame de couteau, vêtu d’un complet gris poudre, aux manières sèches et résolues. L’homme constata :

— Eh bien, nous y voilà…

Château le dévisagea et l’autre soutint son regard sans ciller.

Un soldat, habitué à obéir aux ordres. Château releva sa manche de veste, consulta sa montre. Il releva les yeux :

— Je vous donnerai le top de départ par radio.

Le reste fut couvert par le bruit du démarreur de la camionnette dont on lançait le moteur. À supposer qu’il y ait eu un reste.


Giraud cessa de taper et se massa les yeux, puis il arracha la liasse de feuilles de la machine. Il se relut rapidement, enleva les carbones et se versa un scotch léger. Il ne ressentait rien, sauf peut-être un fond d’amertume ou un très vague sentiment de dérision. Il avait conclu : « S’en prendre à l’objectif en l’état actuel des choses ne pourrait être interprété que comme un geste inamical à l’égard de puissances amies ou supposées telles. » Du vent gonflait les voilages, un vent gris et sourd. Giraud s’étira.

D’une cache aménagée dans un placard, il sortit un appareil micro-format et, après un instant d’hésitation, un automatique .38 dans sa gaine en peau de porc, tous deux chargés.

Ce faisant, il s’empêchait de penser.

Il photographia la première page dactylographiée plein cadre, puis la seconde, et les suivantes l’une après l’autre. Autant d’exemplaires à expédier en poste restante sous ses divers pseudos. Brûler les carbones. Envoyer la bobine de film impressionnée après avoir signalé la boîte aux lettres morte qui serait utilisée. Ou la déposer soi-même après un double parcours de sécurité.

Il but son verre.

Avertir Milard, d’une manière ou d’une autre.

Il sentit ses doigts trembler.

Ne pas avertir Milard. Laisser courir.

CHACUN POUR SOI.

Un jour, il cesserait de tricher pour de bon : ils sonneraient, ils seraient à sa porte. Ils se comporteraient certainement avec la plus grande courtoisie et lui témoigneraient ces égards ambigus et gênés qu’ont les professionnels entre eux. Il n’y avait plus de Cour de sûreté de l’État. Dans le meilleur des cas, on le bouclerait avec des droits communs, ou une cellule d’isolement, suivant l’estime qu’ils auraient pour lui. Dans le pire, on l’emmènerait faire un tour et il ne reviendrait plus.

Il s’y était préparé de longue date, presque dès le début. Giraud fonctionnait depuis bientôt quinze ans et buvait depuis cinq. De plus en plus, au gré de son ascension.

Bientôt, tout serait fini.

À cette idée, il ressentait un intense soulagement.

Il pensa avec calme : « Ils ont Giraud dans le collimateur. Un fusible a sauté quelque part. Ils le laissent continuer à fonctionner comme si de rien n’était. Normal. Giraud en ferait autant à leur place. Ils ne veulent pas Berg. Ils veulent tout casser. Déstabilisation. Giraud, dans tout ça… Ils le feront tomber au passage. Fontaine, je ne boirai pas de ton eau. »

Il se força à terminer la pellicule.


La CX diesel roulait à fond sur l’autoroute de l’Ouest. Le plus âgé des deux hommes conduisait, l’autre, celui en chemise de soie, avait allumé un mince cigare à la peau ocelée et une odeur douceâtre flottait dans l’habitacle.

— Merde, grogna le conducteur, ça ne vous arrive jamais de fumer autre chose ?

— Cigare au porto. Vous en voulez un ?

— Jamais de la vie…

Ils squattérisaient la file de gauche. Le passager consulta sa montre.

— Vous pouvez lever un peu le pied, nous sommes en avance.

— À quelle heure, le taxi ?

— Quinze heures. Il n’est même pas en approche.

Le conducteur haussa les épaules.

— N’empêche, j’aurais aimé assister à la suite de la corrida.

— Vous aurez toute la presse écrite et filmée pour ça.

Il remarqua :

— Ce n’est pas la même chose.

Le passager sourit avec lenteur.

— Les ordres…

— Bien sûr ! Cloisonnement. Comment pensez-vous que Berg va réagir lorsqu’il comprendra que tout le monde l’a lâché ? Y compris ses plus fidèles amis et ses commanditaires.

Le passager tourna la tête, examina le profil du conducteur avec une attention pensive, dépourvue de toute chaleur.

— Qu’est-ce qui vous dit qu’il aura le temps de réagir ?

Le conducteur rit entre ses dents.

— Mon petit doigt, colonel.

Le passager se pencha à peine et gronda, arrachant le cigare de sa bouche.

— Votre petit doigt, vous pouvez vous le carrer dans l’oignon, comme vous dites ici. D’accord ?

— D’accord. Les heures qui suivent vont donner raison ou tort à l’inventeur du dispositif « ATLANTA »… Je comprends que tout le monde soit un peu nerveux, à commencer par vous, colonel. Imaginez…

Le passager se pencha, actionna la vitre électrique. De l’air s’engouffra en tunnel et couvrit leurs voix. Le cigare voltigea. Le passager remonta la vitre et observa :

— Votre caractère latin vous amène à échafauder des hypothèses inutiles. Autant de fioritures qui vous apparentent au baroque. (Il remarqua, pensivement :) Je n’apprécie pas toutes les impasses du dispositif, loin s’en faut, et mes autorités et les vôtres l’ont désapprouvé… Apparemment…

Il eut un geste de la main, plutôt fataliste.


Mauber était serré derrière, dans la BMW de Vence, entre Céline et le type à l’automatique dont le canon lui fouaillait le flanc. Le plaisantin au ceinturon avait pris le volant. Il conduisait ganté. Mauber regardait les rues défiler. Il s’efforçait de respirer avec méthode et de se dégourdir les doigts. La fille était dans le coltard. Il avait passé un bras autour de ses épaules, mais elle ne répondait plus.

Mauber serra les paupières. Les rouvrit. Des rues…

Un muscle s’agitait sur son maxillaire droit.

Calmos. Décompresser.

Il remua un peu les épaules et le canon s’enfonça sous ses côtes.

— Pas de conneries…

— Quelle connerie ? murmura Mauber. C’est vous qui tenez.

— Un peu, oui, ricana le conducteur. (Il jeta un coup d’œil au jeune homme dans le rétroviseur.) J’dois dire que tu es plutôt mal embarqué cette fois. Avec une gonzesse, en plus. Quelle idée ! (Il sortit quelque chose de sa poche de blouson, l’agita sans se retourner. Mauber reconnut deux passeports.) Tu as pas été prudent, Bermau. À ta place, je me serais arraché solo. (Il jeta les passeports dans le vide-poches.) Si tu es sympa, tu les auras après…

— Après, grimaça Mauber, il vaudra mieux que vous ayez changé de secteur.

La voiture roulait plus lentement.

Le conducteur cherchait une place de parking.

Mauber sentit le froid lui remonter du ventre, lui envahir les bras et les jambes, le prendre dans la tête. Il avait la bouche sèche et une violente envie de pisser. Comme chaque fois qu’il montait sur un coup. Lorsqu’ils l’auraient lâché sur le trottoir, il n’aurait plus qu’à se tirer à toutes jambes, et plus de Berg ni tout le bordel. Pas de passeport, pas de fric, et grillé partout. Il s’était déjà tiré de situations pires. La sueur se mit à lui couler le long des flancs. Des ennemis inconnus. Rien ne tenait debout.

À présent, la voiture roulait au pas.

Mauber n’avait pas d’arme. La fille avait la tenue d’une poupée en chiffon. Le canon du pistolet lui arrachait une douleur lancinante, mais sans consistance. Trop serré pour bouger. Quitte à crever, autant que ce soit tout de suite, quand il manœuvrerait, le coude dans la pomme d’Adam du type, il aurait peut-être le temps de dévier l’arme avant que le projectile lui explose le foie et le reste, aucune chance mais justement…

La voiture ne manœuvra pas : elle courut sur l’erre et vint se ranger derrière une camionnette d’où deux autres hommes sortirent au même instant, revêtus d’uniformes identiques à ceux d’une société de surveillance. Ils encadrèrent les portières arrière de la BMW.

Le conducteur se retourna.

— Terminus. Tu descends. On reste avec toi, des fois que tu aies des velléités d’indépendance.

Mauber sortit. La chaleur le frappa en plein front et il vacilla.

La fille était effondrée en tas. Si ça se trouve, elle était déjà foutue. Mauber se redressa autant qu’il put, examina les visages alentour et n’en retira rien. Il connaissait la rue, le cimetière n’était pas loin. Il fit quelques pas au hasard et ils le laissèrent. Il se retourna, les regarda de nouveau. Il sentait la chaleur du bitume, sous ses plantes de pieds, mais tout le reste était glacé à l’intérieur, comme mort, et pourtant il se savait capable de se déplacer et de viser à une vitesse hallucinante. Il avait trouvé son souffle.

L’homme au ceinturon s’approcha et lui dit au visage :

— Berg contre ta peau, connard. C’est régulier, non ?

Mauber le vit et l’entendit de très loin, et le regarda avec distraction, comme s’il n’avait plus d’importance. Il n’en avait plus aucune. Les autres ombres autour non plus. Mauber se déplia les doigts, les écarta les uns des autres, fit craquer les articulations de sa main droite. Pas des amateurs, ni des types de la rue. Il se rappela les yeux luisants du flic en complet blanc, sa manière de se déplacer, le regard arrogant et incertain de la femme flic.

— Régulier, acquiesça Mauber.

Il regarda la silhouette vague, derrière les vitres teintées de la BMW, se rappela encore les seins durs et tendres, sa pauvre avidité et la douceur de ses mains hésitantes, son espèce de sourire effacé. Les hauts murs, petite sœur. Il tendit la main, la paume au-dessus :

— Je vais pas y aller à poil…

Le conducteur enfonça les poings dans ses poches de jean.

— On te donnera ce qu’il faut au dernier moment.

Mauber sourit.

L’homme précisa :

— Calibre .45. Le tien…

Mauber lui tourna le dos.

Et s’abstint de lui dire qu’il pouvait commencer le compte à rebours.

Parce qu’il savait à présent comment il allait s’en tirer.


Giraud se laissait ballotter par la rame de métro. Il avait changé quatre fois de ligne et utilisé les passages interdits. Il était revenu sur ses pas à plusieurs reprises, morne litanie du parcours de sécurité. Routine. Tout commençait et finissait par la routine.

L’enterrement avait lieu à seize heures et il n’avait rien à y faire.

Il descendit après le klaxon, juste au moment où les portes se fermaient.

Le parcours du rat dans le labyrinthe.

Un dollar sur le minotaure, pour voir…

Châtelet-Les Halles.

Il suivait un itinéraire en pensant à un autre : il l’avait rencontrée beaucoup trop tard et qu’aurait-il pu lui dire qui n’aurait été ni pompeux, ni proprement incroyable ? Qu’il travaillait (que Giraud travaillait) pour une puissance étrangère en utilisant une couverture en béton armé, et qu’il n’était pas le seul dans ce cas, qu’il y en avait d’autres et qu’il en connaissait certains, des choses dingues aux confins de la schizophrénie, qu’il avait été recruté en faculté, bien des années auparavant, et que la seule grâce qu’il aurait jamais demandée aurait été l’oubli.

Les agents spéciaux sont les Job modernes.

Leur tas de fumier est l’univers.

Giraud serrait un livre de poche dans ses doigts.

La reliure contenait la pellicule photographique traitée sur laquelle se trouvait reproduit le long rapport qu’il avait rédigé et qui ne mentionnait nulle part l’existence d’un témoin au meurtre de Dieterich.

Mais qui relatait tout le reste.

Denfert-Rochereau.

Il lui restait douze minutes pour arriver au Père-Lachaise.

Trop tard.

Il sortit au grand air, les doigts accrochés au livre, les articulations blanches, reprit sa respiration à grand-peine, à grandes goulées précipitées. Pas de bus ni de taxi. Il pénétra dans une cabine téléphonique, composa un numéro au hasard. Ses yeux firent le tour de la place. Il transpirait sous la toile de la chemise et la culasse du pistolet lui collait à la peau, sous la ceinture. Il raccrocha le combiné, ressortit.

Personne n’avait pu le suivre.

Ou on l’attendait au rendez-vous.

Un jour, quelqu’un l’attendrait au bout du parcours, au lieu du contact un homme — ou une femme — avec un automatique .22, ou il y aurait plus loin un tireur d’élite avec une lunette et un fusil, et la mort lui parviendrait, miraculeuse et candide comme une rupture d’anévrisme.

Il reprit le métro.

Il avait sa livraison à faire. Le livre choisi n’était autre que L’Iris de Suze, de Giono, en Folio Gallimard. Le contact aurait lieu à Saint-Michel. Trop tard pour avertir Milard. Saint-Michel… Il lui revint les images d’un restaurant grec, celles d’un visage mat et éperdu qui ne comprenait pas, qui ne voulait pas comprendre pourquoi il arrivait à Giraud de disparaître des jours, des semaines entières, sans donner signe de vie.

Sortir du wagon au dernier moment, remonter dans le suivant.

La migraine lui broyait la tête.

Tricheur…

Adieu, amour, adieu…

Une seule balle expansive en plein crâne, tirée de haut en bas, au-dessus de l’oreille, et le silence, vertigineux.

Giraud avait envie de dégueuler, bien qu’il eût l’estomac vide.

Seize heures.


— Avance, ordonna l’homme au ceinturon.

Mauber se retourna une dernière fois vers la voiture et ne distingua que des silhouettes qui paraissaient s’affairer autour. La rue était vide et poussiéreuse sous le soleil incolore. Il aspira une profonde bouffée d’air gras et chaud et se mit à marcher à pas ni lents ni rapides, les bras le long du corps. Les deux autres l’encadraient de si près qu’il ne paraissait pas se déplacer de manière autonome.

Ils auraient aussi bien pu le porter.

Mauber relâcha les muscles des épaules, fit jouer ses poignets.

Il faudrait bien qu’ils finissent par lui glisser le .45 dans la main.

Au dernier moment…

Ils passèrent le portail.

Plus loin dans une allée, Mauber aperçut les toits des limousines qui paraissaient se gondoler doucement sous la chaleur. Un fourgon. On faisait à Rolf des obsèques synthétiques. Il se força à ralentir le pas et l’homme au ceinturon le poussa du flanc, presque sans rudesse.

Mauber haussa les épaules.

Le type portait un pistolet-mitrailleur sous le bras gauche, dissimulé par son blouson de toile. Trop gros et trop mastoc pour qu’il s’agisse d’un revolver canon long.

Mauber trébucha.

— Regarde où tu fous les pieds, merde, ronchonna le type à mi-voix.

Mauber chercha une cigarette dans sa poche, et l’autre la lui enleva des lèvres, la cassa entre les doigts et éparpilla tabac et papier dans le gravier. Mauber secoua doucement la tête. Un pistolet-mitrailleur, très certainement UZI, ou une arme tchèque. Baudrier d’aisselle.

À mi-distance, Mauber remarqua qu’il n’y avait pas grand monde autour du trou, et pas la moindre couronne. Quelques pas plus loin, les paupières plissées et le visage grimaçant, il s’efforça d’identifier des têtes. La seule qui lui fût familière, c’était celle du flic aux yeux de camé. Il portait un complet bleu pâle et fumait une cigarette marron, fine et longue, avec le bout doré.


Milard bascula le barillet du revolver, contrôla le contenu des alvéoles et le remit à l’étui d’un geste qui dénonçait une très longue habitude. La femme avait les mains sur le volant, les bras fléchis. Elle tourna à peine le menton.

— Quel genre d’homme êtes-vous ?

— Quelconque.

— Bien entendu… Je suppose que je dois vous croire sur parole.

— Je n’ai pas l’impression que vous ayez le choix.

Elle réfléchit une seconde, le front penché.

— Dieterich était votre ami…

— En un sens, oui.

— Bien entendu.

Elle se passa les doigts dans les cheveux.

— On y va ?

— On y va, fit Milard.

Elle le retint par le coude avant qu’il sorte de la voiture.

— Milard, si vous n’aviez pas cette saloperie de cancer, est-ce que vous feriez la même chose ?

— Peut-être.

— Tout à l’heure, vous m’avez parlé de quelques jours au soleil. Vous en aviez réellement l’intention, ou c’était pour dire quelque chose dans le micro ?

Il eut un rire sec.

Au loin, une radio à lampes assoupie balançait « Strangers In The Night ». Milard se déplia, les pieds bien à plat sur le trottoir. Il était réellement très grand et elle le regarda boutonner sa veste, mettre des lunettes noires. Un étranger sec et dur au visage grisâtre, brusquement dépourvu d’expression. Le Milard qu’il avait été, des années auparavant. Elle le rejoignit après avoir verrouillé sa portière, glissa familièrement la main sous son bras. Il lui toucha les doigts et sourit.

— Ne vous emballez pas.

— Un sale flic ! Un flic ! Est-ce que vous auriez su faire autre chose ?

— Peut-être…

Leurs pas les portaient, beaucoup trop vite.

— Est-ce que vous auriez été capable de faire quelque chose d’humain ?

Il toucha la crosse du .38 à travers le tissu de la veste.

Humain, trop humain…


Lorsqu’ils avaient fourré le corps inerte de la fille dans le coffre de la BMW, en cinq sec, elle était encore vivante. Quelqu’un lui avait rabattu la robe sur ses cuisses remontées et s’était rapidement éloigné. La rue était vide comme un décor, le moteur de la camionnette tournait au ralenti. Il était resté un homme en bleu de travail penché sur le coffre ouvert, rien qui puisse attirer l’attention. Il s’était relevé, l’expression absorbée, un peu soucieuse.

La fille avait à présent la dague de combat de Mauber enfoncée à travers la gorge ; ses doigts remontèrent comme des serres, se barbouillèrent de sang. Elle avait les yeux ouverts. L’homme avait commencé à baisser le capot arrière. Encore quelques secondes. Les doigts eurent un long frémissement, à mi-chemin.

Le coffre fut refermé avec un clappement étouffé.

L’homme jeta un coup d’œil autour de lui, sortit un paquet de cigarettes. Personne. Un sans-faute. Ses doigts tremblaient légèrement. Il rejoignit la camionnette, monta par la porte latérale. Avant même qu’il se soit assis sur la banquette, le véhicule démarra. On lui donna du feu, il remercia sans un mot, d’une secousse de la tête.

Son vis-à-vis portait un complet gris poudre, une cravate sobre.

Il rangeait déjà son briquet dans la poche de poitrine, l’interrogeait du regard. L’homme en bleu tira goulûment sur sa cigarette, posa les coudes sur les genoux, haussa les épaules. Bien sûr que c’était fait. La camionnette avait pris de la vitesse. Un amortisseur arrière claquait. Il se passa les doigts sur la figure.

C’était fait.


Éliane Forrestier avait rejoint Château et Jankovic, à bonne distance du trou. Elle serrait son sac sous le bras gauche. Château fumait une cigarette après l’autre. Elle s’approcha de lui et il lui adressa un regard maussade.

— Goût du risque ou attrait morbide ?

— Ni l’un ni l’autre, protesta-t-elle. Et si on arrêtait le massacre ?

— Comment ? fit Château d’un ton lisse.

— Berg n’est pas là.

— Il ne va plus tarder, observa Jankovic. Malou fait une veuve très convaincante, vous ne trouvez pas ?

Elle regarda la femme, que trois types en costard coûteux encadraient de près. Malou avait le visage vide et ses yeux ne se portaient sur rien. Beaucoup plus loin, elle remarqua Mauber. Lui aussi était tenu en laisse, mais son expression était différente : il paraissait légèrement ennuyé, les épaules basses et les mains ouvertes le long des cuisses. Éliane Forrestier renversa la tête en arrière. Elle aussi portait un revolver, après tout.

— Comment ? répéta Château près d’elle, sur un ton impitoyable.

— Tirer dans le tas, émit-elle entre ses dents serrées.

— Ridicule.

Un homme maigre et élégant s’approchait de Malou, en contournant le tas de terre. Son visage lui disait quelque chose. Château le suivait des yeux, la cigarette entre les doigts. Jankovic se pencha, murmura :

— Décidément, tout le monde est là.

— Tout le monde sauf le Grand, fit Château.

Milard avait sorti les mains des poches, il avait le visage un peu penché et les lunettes lui dissimulaient les yeux. Malou Dieterich remonta lentement le menton, ses lèvres remuèrent sans qu’un son en sorte comme si elle allait se mettre à pleurer. Quelqu’un tenta de s’interposer et Milard se borna à déboutonner sa veste.

— Dégage, Max, dit-il d’une voix sourde, presque inaudible.

Malou implora, à voix basse et sans le regarder :

— Laisse tomber, Milard… (Elle bougea la tête.) Tu aurais pas dû venir. Qui c’est, la femme avec toi ?

— Aucune importance… (Il lui prit le bras pour l’entraîner à l’écart, mais macache pour la bouger. Les types autour faisaient le béton. Ils ne regardaient ni la femme ni le flic.) Malou…

Elle le regarda comme si elle se réveillait, et, dans ses yeux, passa comme une espèce d’indulgence tendre et distante. Elle proféra, à haute et intelligible voix, qu’elle n’avait rien à lui dire, sauf qu’elle le remerciait d’être venu, que c’était bien de ne pas avoir oublié Rolf, le Rolf du bon vieux temps. De ne pas l’avoir oubliée non plus.

— Merde, grinça brusquement Milard, arrête ces conneries.

Elle s’étonna :

— Pourquoi ?

Milard arracha ses lunettes. Elle vit ce qu’il y avait dans ses yeux à lui, de la détresse et de la rage, une manière de flamme qui ne demandait qu’à exploser, et elle porta la main à ses seins, manqua lui caresser le visage du bout des doigts. Les gardes du corps de Berg étaient arrivés, ils commençaient à se déployer entre les tombes. Les flics, en face, s’étaient imperceptiblement raidis, elle sentait ce qui allait arriver dans les reins et les coudes, elle regarda les maisons au loin, n’importe qui pouvait tirer d’une fenêtre, ou du coin d’un caveau. Elle dit doucement au flic :

— Milard, tire-toi… Tu as fait tout ce que tu pouvais.

Max remua et elle sentit qu’il lui prenait le coude à son tour, maintenant que Milard l’avait lâchée. Un groupe compact remontait l’allée. Berg était au milieu, il dominait les autres de la tête et des épaules et se mouvait rapidement, comme un homme pressé d’en finir avec une corvée.

— Tire-toi…

— Pas question, fit Milard.

Il se plaça à son côté et son regard balaya le décor, pendant qu’il remettait les lunettes de soleil dans sa poche, tira machinalement sur ses pans de veste, ses doigts palpèrent la crosse du revolver, juste là où elle devait se trouver, l’arme légèrement inclinée vers l’avant. Château et ses troupes se trouvaient à moins de dix mètres, sur la droite, les hommes de Berg avaient pris position un peu partout et le groupe se trouvait à présent à moins de vingt mètres. Sur la gauche, il y avait un jeune type au visage oisif et qui ne semblait guère intéressé par la scène. Suzanne Vauthier se trouvait là où il l’avait laissée, et elle changeait sans cesse de pied d’appui, certainement indécise et troublée.

Milard reporta les yeux sur Berg.

Un grand gaillard bâti à chaux et à sable. Quelqu’un lui parlait, et il était contraint de se pencher un peu, sans cesser d’avancer à grands pas. C’était bien lui qui entraînait les autres, et ceux-ci connaissaient leur métier. Berg portait des lunettes de soleil. Berg ?

Milard se passa les doigts dans les cheveux.

Un grand gaillard…

Quelqu’un, un type de son dispositif, coupait à travers les tombes, un poste portable dans la main gauche, la veste de complet ouverte. Il n’allait pas tarder à rejoindre les éléments en protection rapprochée, un homme aux cheveux châtains coupés court, au visage carré et aux yeux très clairs, le nez droit, avec une bouche mobile et expressive. Il se payait le luxe de ne pas se dépêcher.

Milard inspira un grand coup et la douleur lui traversa la poitrine.

Berg était à côté de lui, il n’en était séparé que par quelques kilos de chair, de tissus et d’os, on allait se mettre en place pour la cérémonie. Le moment que Milard aurait lui-même choisi, le moment toujours délicat où les éléments se rejoignent. Pas de protection à cent pour cent. L’instant délicat de la soudure. Il se sentit projeté contre Malou qui se raidissait, Berg était là, il cherchait à se dégager un bras, les lunettes étaient braquées en direction du flic, mais elles ne paraissaient pas le voir. Milard avait les doigts sur la crosse de son revolver. Berg… Berg… Berg ?

Dans quelques secondes, tout serait en place, et que la fête commence.

Hébété, Milard essaya de tirer la femme. Suzanne Vauthier avait disparu.

Il renversa la tête, vit le ciel blanc.

Maintenant. Il perçut très loin un crépitement sec.

Irréel.

Il avait eu raison d’un bout à l’autre.

Et tout explosa dans ses oreilles.

Mauber : on lui avait glissé le .45 dans les doigts et il n’avait plus eu qu’à se retourner au lieu d’avancer, fourrer le canon de l’arme dans le plexus de l’homme estomaqué et arracher le pistolet-mitrailleur de l’étui, et tirer deux fois avec le .45, explosant le type à bout touchant, pivoter à contre-pied pour abattre l’autre, empêtré avec son étui de ceinture, jeter le pistolet et armer l’UZI, ça n’avait pas pris plus de trois secondes, certainement moins, sales cons arrogants, il avait gerbé en paré-boulé, s’était relevé en appui sur un genou, une figure d’entraînement, espèces d’ordures, qui lui avait appris à le faire, une fois, deux fois, cent fois ?

Continuer.

Lâcher une courte rafale qui rencontra des chairs, invraisemblable connerie, déchira des muscles et émietta des os. Un autre paré-boulé. S’approcher. Jamais plus de quelques secondes au même endroit. Tir tendu. Des corps par terre, des fleurs de sang. Une silhouette hostile cisaillée de quatre balles, les bras déjetés, très courtes rafales. Rentrer dans le tas, jamais reculer, ses pieds ne touchaient pas le sol, tirer au minimum. On ne ripostait pas beaucoup, profiter de l’invraisemblable boxon, ça ne durait que depuis une fraction de seconde, il n’entendait plus rien, la panique, RENTRER DANS LE TAS, récupérer un otage, décrocher. Otage… On essaya de le saisir, il donna un coup de crosse métallique. Berg était debout à peu de distance, il était resté debout, il y avait une femme à côté, un type qui n’en finissait pas de sortir son .38, image au ralenti, un des hommes de la surveillance avait un .22 extra-plat à la main mais le canon était braqué sur Berg et personne d’autre. Berg ? Mauber tira, mais le .22 s’était déjà à peine cabré, la femme porta la main à son front et commença à fléchir des genoux, le type maigre au .38, le calibre à la main, la reçut dans ses bras. Mauber pivota, son regard intercepta celui de Milard, s’y accrocha. Le type au .22 avait son compte, la poitrine déchirée par les balles de 9 mm. Berg se tenait le flanc.

Décrocher. DÉCROCHER.

Mauber, hagard, fixa Berg comme s’il voulait graver ses traits dans sa tête. Ça ne collait pas. Berg n’était pas Berg ! Mauber regarda à côté, pas de temps à perdre, entubé jusqu’à la garde… Milard tenait Malou contre lui. Elle avait deux trous rougeâtres au-dessus du sourcil gauche, et quelque chose lui suintait dans l’œil. Mauber saisit Milard par les cheveux, le contraignit à la lâcher, le redressa. Une autre femme apparut dans son champ de vision, surgie de nulle part. Personne ne tirait plus. Tenant le P.M. à bout de bras, Mauber braqua le canon entre les seins de la femme.

— Milard, cria-t-elle.

— Connards, hurla Mauber. ENFANTS DE PUTAIN !

N’importe qui pouvait le descendre, mais personne ne pourrait l’empêcher de buter le type et la fille. Elle s’approcha, à toucher l’arme.

— Tu viens avec nous, dit Mauber.

— Naturellement, fit-elle.

Il faisait beaucoup trop chaud.

— Foutez-lui la paix, fit Milard que l’avant-bras de Mauber étranglait. Laissez-la se tirer, elle est pas dans le coup…

— Pas question, papa. Filez-moi votre flingue… Doucement…

— Vous avez pas une chance.

— Elle encore moins. Votre flingue…

Son pire cauchemar : des tas de mecs autour de lui, à découvert, il ne saurait même jamais d’où serait venu le coup. Milard lui glissa le .38 entre les doigts, près de l’épaule droite. La femme les regardait, rigide et tranquille, et ne tressaillit pas lorsque le canon de l’arme lui entra sous le cou.

Mauber dit d’une voix forte à la cantonade, mais sans crier :

— Si quelqu’un fait le mariolle, ils y ont droit.

Il s’adressa ensuite à la femme :

— Vous avancez en même temps que moi… (Il lui enfonça le métal dans la chair.) Si je vous sens plus au bout, je tire.

Au moment de commencer à décrocher, il regarda une dernière fois le type qui s’était fait appeler Berg. Même taille, même corpulence, même architecture du visage, un bronzage identique. Un bronzage ne voulait strictement rien dire. Mêmes complets de chez Cerruti. Pas à pas, il se mit à reculer, la femme le regardait sans ciller, sans la moindre trace de crainte sur son visage acajou. Elle marchait tranquillement, le menton appuyé sur l’extrémité du P.M., les bras le long du corps et les épaules droites, imbécile procession.

Les tordus leur faisaient la haie.

Il aurait pu les allumer comme au stand.

Tout ça pour rien.

Milard regardait le visage de la femme. Il essayait de peser le moins lourd possible, de ne pas trébucher, de ne rien faire qui puisse déclencher le tir, il s’appliquait à reculer, seulement reculer, à effacer de son esprit l’image des corps hachés par les brèves rafales dont aucune n’avait été inutile et pas la moindre superflue, celle de la progression souple et intermittente du tireur, rageuse et contrôlée, intervention commando. Le staccato des détonations. Comment un seul lascar avait-il pu faire autant de dégâts, s’approcher de l’objectif à le toucher de la main, pour finalement ne pas prendre seulement la peine de le détruire ?

Sous ses pieds, Milard sentit non plus le gravier, mais une lisse surface en béton. Ils n’allaient pas tarder à passer le portail. La meute, en face, avait suivi de loin. Disposée plus ou moins en tirailleurs.

— Flic ? demanda Mauber.

Milard acquiesça.

— Vous avez des pinces ? Donnez…

Milard amena les menottes à hauteur de son visage. Ils étaient dans la rue, et il ne sentait plus son dos crispé. Suzanne Vauthier continuait à déambuler de son pas de cover-girl, marquant ici ou là une manière d’impatience dans la position du talon, la pointe du pied en attente, et rien de plus.

— Passez-lui…

Elle tendit les bras.

Milard boucla les bracelets autour de ses poignets.

Mauber le lâcha, recula suffisamment.

— Vous allez courir.

— Ça va, fit Milard. Vous n’avez plus besoin d’elle.

— De vous non plus, papa. Courez…


Château parlait dans un Motorola. Éliane Forrestier vint se camper en face de lui. Jankovic avait disparu avec le gros des troupes, un .44 Magnum à la main. Personne n’avait empêché Berg de se replier. Il restait quelques vivants désemparés, un cercueil au bord de la fosse dont tout le monde se foutait à présent, et le reste, ceux qui n’étaient plus vivants ou n’allaient plus tarder à cesser de l’être, jetés au petit bonheur, là où les balles les avaient cueillis, les balles tirées par une seule arme automatique, excepté le corps de Malou sur lequel on avait jeté une veste, une seule arme servie par un seul tireur.

Château écarta le poste de ses lèvres.

Il avait les yeux creux.

— Bordel de merde, dit Forrestier. Ce coup-ci, on va tous sauter…

— Pourquoi donc ?

Elle balaya le cimetière du bras.

— Tout ce merdier…

— Quel merdier ? (Château agita vaguement le poste.) Un dingue qui se met à tirer à tout-va. Et alors ? La scène a été filmée en vidéo depuis un point haut que nous avions fait installer pour détroncher Berg et ses éventuels contacts. Procédure normale. Tout le monde sait que nous le faisons quand un gros est porté en terre.

D’un corps, elle entrevoyait une jambe qui faisait un angle pénible avec le reste, des doigts qui de loin paraissaient caoutchouteux. L’irruption de la mort. Elle n’avait rien pu faire, à aucun moment. Elle n’avait rien vu. Elle avait enregistré les détonations à ciel ouvert. Pas son genre de violence. D’ordinaire, elle arrivait après, bien après. Château sortit une cigarette.

— Personne ne sautera.

— Ce Mauber…

— Quel Mauber ?

Elle se mordit la lèvre.

— Est-ce que vous pensiez qu’il s’en sortirait ?

On entendait au loin le cri des ambulances, tourmenté de place en place par ceux des deux-tons de police, opéra macabre d’une modernité clinique, et le tout s’approchait sans cesse. Château la dévisageait sans un mot, il avait un étrange tressaillement à la paupière gauche, incongru dans son visage cireux.

— Pas de cette manière, Forrestier.

Jankovic revenait, le revolver le long de la jambe. Il était encore à distance, s’attarda à se pencher sur une silhouette étendue.

— Ce coup, Château, vous l’avez monté tout seul ?

— À votre avis ?

Elle fit quelques mètres en arrière.

— Et vous l’estimez réussi ?

Il haussa les épaules.

— Rien n’est jamais réussi avant le final. Ceci dit… (Il haussa de nouveau les épaules, plus légèrement, ou en fit bouger les muscles à tout hasard et sourit sans raison.) Ceci dit, cette phase de l’opération s’est déroulée de manière satisfaisante. Aucune des victimes ne méritait beaucoup plus que ce qu’elle a récolté. Personne ne pleurera… (Le bruit des sirènes le contraignit à hausser le ton.) Forrestier… Rien ne vous retient ici. Nous saurons où vous trouver si nous avons besoin de votre témoignage.

Elle fit encore quelques mètres en arrière.

Puis elle se retourna et se mit à gagner la rue à grands pas.

Elle avait l’impression de nager à contre-courant dans quelque chose de parfaitement irréel. Les arbres étaient immobiles, au garde-à-vous. Sous le blouson, le chemisier lui collait au thorax. Elle avait assisté à un flingage en règle suivi d’une prise d’otages. Il y avait des refroidis un peu partout. Qu’est-ce qui s’était détraqué ? Même la Grande Maison ne fonctionnait plus de manière rassurante. Et qui s’était occupé de Mauber ? Et que raconterait-elle aux enquêteurs lorsque ceux-ci viendraient l’interroger sur le jeune homme ? Est-ce que Mauber existait réellement ?

Elle se retourna une dernière fois, Château l’observait de très loin, à présent. Elle ne distinguait pas bien ses traits. Elle n’en avait pas besoin pour comprendre qu’il l’avait manipulée d’un bout à l’autre, comme il avait certainement manipulé Jankovic et les autres. Pour des raisons qu’elle ne voulait plus connaître.

Y aurait-il seulement des enquêteurs pour venir l’interroger ?

Elle demeura immobile quelques secondes, comme pour se pencher sur un passé béant, puis elle partit. Elle ne parlerait pas, puisque, comme l’avait prédit Château, tout discours était devenu inutile.


— Vous avez déjà conduit ce genre de bagnole ? Non ? Tant pis…

— Sortez-la de l’affaire… Elle n’a rien à y voir. On peut la laisser n’importe où… Un drugstore. Elle ne sait rien.

— C’est votre peau que vous défendez, ou la sienne ?

— La vôtre…

— Démarrez.

— Non.

— Gonflé, papa… Elle va descendre, ici même.

Mauber colla le .38 contre la tête de la femme, le chien relevé.

Milard mit le contact, démarra sèchement.

La voiture embarqua.

Il conduisait sans penser à rien, le moteur en surrégime. Il retrouvait toute la gamme de réflexes qu’il avait crus oubliés. D’abord, se tirer du quartier, gagner des rues tranquilles. Comment avait-elle fait pour le rejoindre, et pour quoi faire, grands dieux ? Il faillit percuter un taxi, les pneus hurlèrent, la caisse glissa, une véritable bombe. Milard se passa les doigts sur la figure. Réflexes… Fatigue. Suzanne Vauthier, les Chevaux du Bonheur. Un autre monde, sans aucun doute. Il l’avait enfin trouvée, un peu trop tard. Elle n’avait pas dit un mot depuis que le jeune homme l’avait braquée. Instinctivement, Milard jeta un coup d’œil dans le rétroviseur, leva le pied. Plus la peine de prendre des risques. Mauber se renfonça dans la banquette, le .38 sur les genoux.

— Drôle d’affaire, hein, papa ?

— Débarquez-la et je vous trouve une planque.

— C’est ça, ricana Mauber : 36, quai des Orfèvres !

— Je veux rester, dit la femme.

— Ça ne servirait à rien, dit Milard.

Mauber se pencha sur le dossier du conducteur.

— Quel genre de planque ?

— Enlevez-lui les bracelets. Je suis votre seule chance de vous en tirer.

— C’est vous qui avez la clé. Qu’est-ce qui me prouve que vous allez pas essayer de m’enfler ?

— Rien du tout. (Milard ralentit encore.) Je vais m’arrêter, lui retirer les menottes. Elle va descendre… Après, nous changerons de bagnole.

— Pas tout de suite.

Milard avait mis le clignotant. Quatre ou cinq voitures les dépassèrent coup sur coup. Il se rangea à proximité d’une sanisette. Suzanne Vauthier le regardait faire. Il sortit son trousseau de clés, défit les bracelets. Elle le regardait toujours, le visage immobile. Milard parut embarrassé.

— Descendez, Suzanne. Il ne tirera pas. C’est fini, maintenant.

— Et vous ?

Il lui sourit avec douceur.

— Ça faisait déjà un moment que c’était fini… (Il tourna la tête en direction du jeune homme.) Elle va sortir. Elle n’ira pas aux flics. Elle va prendre une chambre quelque part, un jour ou deux… Se reposer.

Mauber agita les doigts.

Milard se pencha, ouvrit la portière du passager. Elle lui agrippa le poignet. Il était déjà loin, très loin, il dérivait à perte de vue. Il ne souriait plus. Un étranger. Elle n’avait pas peur. Il la poussa dehors, sans brusquerie. Mauber passa devant en dissimulant le revolver sous le blouson.

Elle vit la BMW s’éloigner, le clignotant palpiter et s’éteindre. Elle fit quelques pas au hasard. Il lui revenait le fracas des détonations, le visage de Milard et celui du jeune homme, joue contre joue. Elle se mit à trembler et ses mâchoires claquèrent. On la dévisageait au passage. Les impacts de balles dans un corps tournoyant, le visage de Milard, crispé et sagace. Elle se rappela qu’elle avait laissé son Alfa à proximité du cimetière. Sa montre marquait à présent seize heures quarante. Moins d’une heure auparavant, elle avait pris le bras du policier, il lui avait adressé un sourire neutre. Moins d’une heure, autant dire à une autre époque dont le souvenir ne lui parvenait plus que brouillé, par-delà le temps distendu.

Elle n’avait plus de sac, pas un centime de monnaie.

Elle appela Milard à mi-voix. Elle ne tremblait plus.

Elle se sentait seule et vide, une maison délaissée.

Elle commença à avancer à grands pas.

Il reviendrait : il ne pourrait pas faire autrement.

Il reviendrait parce qu’il le fallait.

Maintenant, elle courait à toutes jambes.

Qui pouvait dire si c’était pour fuir ou le rejoindre ?


Jankovic était blême, il avait les poings dans les poches de pantalon. Des flics et des ambulanciers partout. On évacuait le corps de Malou Dieterich. Un jeune médecin agenouillé brandissait à bout de bras un bocal de perfusion. Château fumait. Jankovic le toisa. Château porta le Motorola à la bouche. Lorsqu’il eut cessé d’émettre, Jankovic s’approcha à le toucher.

— Tout ça pour quoi ?

Château le fixa durement.

— Un banal règlement de comptes, Janko… Le procureur général va être là d’un instant à l’autre. Vous avez regardé la bande vidéo ?

— Pas eu le temps…

— Un dingue. L’œuvre d’un cinglé. Totalement imprévisible. Imparable.

— Berg s’en est tiré…

Château souffla de la fumée, son regard se glaça et il eut une grimace qui pouvait passer pour de la lassitude. Il examina le poste qu’il tenait entre ses doigts, reporta les yeux sur la face livide de Jankovic.

— Ça n’était pas Berg…

— Comment ?

— Non. À supposer qu’il soit réellement en France, ça n’est pas Berg que vous avez vu tout à l’heure. Pas même vraiment un sosie, un homme de sa taille, avec la même couleur de cheveux, c’est tout…

— Alors…

— Alors rien, coupa Château d’un ton tranquille. Pour des raisons qui risquent de nous demeurer à jamais inconnues, un taré a ouvert le feu à l’enterrement d’un malfrat. C’est un miracle qu’il n’ait pas fait plus de gâchis.

Jankovic se balança sur les talons.

— Pas suffisant, Château.

— Tant pis…

— Il a embarqué Milard et une fille.

— Ça aurait pu tomber sur n’importe qui d’autre. Ils auraient aussi bien pu se faire descendre au cours de la fusillade. Ils auraient pu être renversés par un autobus en venant, ou sortir de la route un beau soir d’hiver.

Jankovic sortit les mains des poches, pivota sur les talons.

— Château, si jamais votre poufiasse de merde se met à table, on est tous bons comme la romaine.

— Personne ne se mettra à table.

Jankovic ricana brusquement.

— Je voudrais en être aussi certain que vous. (Il explosa :) On danse sur un volcan. Qu’est-ce que la presse va raconter ? Vous croyez qu’elle va couper dans votre salade ? À l’heure qu’il est…

Château le coupa avec sécheresse :

— Elle racontera ce qu’on lui dira de raconter. (Il répéta, détachant chaque syllabe :) Personne ne se mettra à table, parce que personne n’y a intérêt. (Plus bas, il ajouta d’une voix neutre :) Janko, tout le monde est mouillé dans cette affaire. Que Berg figure au palmarès ou pas n’a aucune espèce d’importance. À l’heure qu’il est, des tas de télex crépitent un peu partout. On va s’arranger à accorder les violons, voilà tout.

— Drôle de bal, observa Jankovic.

Château jeta sa cigarette.

— Des soldats en guerre.

Une ambulance s’approchait à reculons, avec une lenteur prudente et calculée. Les deux policiers lui accordèrent une attention distante, puis Jankovic se passa les doigts dans les cheveux. Château allumait une autre cigarette. Il n’avait pas bougé d’un millimètre durant les quelques secondes qu’avait duré la fusillade. Il s’était contenté d’observer, les épaules crispées. Jankovic avait dégainé, il allait démarrer, lorsque des doigts durs l’avaient saisi au poignet. Château, qui ne le regardait même pas. Il n’avait pas tenté de se dégager. Il n’y avait pas eu le moindre cri, seulement l’acharnement d’un fauve, le piaulement de quelques ricochets. Château dit lentement :

— Vous êtes embarqué comme tout le monde, Janko. C’est autre chose que de dérouiller des malfrats dans une arrière-cour, mais vous aussi vous êtes mouillé, comme l’inspecteur Forrestier que vous n’aimez pas beaucoup, comme tous les autres… Commissaire, il n’y a pas d’innocents, seulement des bourreaux et des victimes, tous interchangeables. Personne ne s’en sortira plus.

Jankovic reconnut le procureur général qui arrivait, entouré d’un aréopage de flics et de magistrats de haut vol. Il se surprit à rectifier d’instinct la position. Château glissa le Motorola dans sa poche de veste. Puis, avec une soudaine brusquerie, il déclara :

— Même eux, Janko. Mouillés jusqu’à la garde !

Jankovic tourna les yeux. Le visage de Château était cireux.

Un masque sinistre derrière lequel se terrait un regard vitreux.

Malgré lui, Jankovic ressentit une horreur glacée. Des soldats en guerre. Il fit quelques pas au hasard. Un champ de bataille. Château avait porté le combat dans la ville. Château ? Jankovic le regarda par-dessus l’épaule, découvrit du mépris et de la haine dans les yeux de l’autre qui le suivaient sans ciller. Un inconnu. Un inconnu qui l’avait manipulé. Un inconnu ou un fou.

Il ne trouva rien à dire, rien à faire.

Plus qu’à aller jusqu’au bout.


Éliane Forrestier avait commencé par enlever son .357 Magnum de l’étui et vider le barillet, puis elle avait remis l’arme sur une étagère. Ensuite seulement elle avait arraché son chemisier, enlevé ses chaussures et son jean. En slip, elle avait erré dans son deux-pièces, bougé quelques objets sans rime ni raison, elle s’était fabriqué un browning qu’elle avait bu, dans la cuisine, appuyée au frigidaire, elle avait lavé le shaker et son verre, rangé les bouteilles.

Elle avait appelé Mingus. Pas libre.

Elle s’était assise sur le divan, puis relevée. Elle avait mis de l’ordre dans les revues disposées sur la table basse, les doigts glacés. L’alcool commençait à lui faire de l’effet. Il déformait les perspectives, altérait les contours et l’installait dans le flou et le cotonneux, elle se mouvait au ralenti, l’angoisse lui refluait dans le ventre, elle y faisait une boule encore lourde et pleine qui irradiait un peu partout, elle serra les genoux. Bien sûr qu’elle en crevait d’envie, elle se souvint avec exaspération de mains maladroites, qui avaient l’air de s’excuser, bien sûr qu’elle s’était affublée d’un revolver pour gagner sa vie, et quoi ?

Mingus se déplaçait comme on danse, il lui avait souri.

Il semblait fort et tranquille, un véritable colosse qui ne se sentait pas obligé de prouver quoi que ce soit. Elle ricana : une flic et un black. La honte. Elle se refit un browning, but d’un trait. C’était pas un homme pour sortir avec, juste pour la baiser. Un black qu’elle avait aperçu la première fois en geôle.

L’image de Mauber lui traversa l’esprit : courbé en deux, il zigzaguait en bondissant et tirait coup sur coup, sans paraître y prendre garde, occupé à autre chose, boxeur sous la garde d’un adversaire sans relief. Elle la chassa.

Elle reposa le verre vide sur la paillasse de l’évier. La pendule murale marquait dix-huit heures. Elle retourna dans le living, s’assit sur le divan et étendit ses longues jambes musclées devant elle, les leva, les chevilles jointes. Pas un gramme de graisse, déjà un beau bronzage. Elle se passa les doigts sur son ventre lisse et dur, les glissa sous le tissu du slip. Elle avait déjà essayé de le faire seule et abouti à se prendre une cuite carabinée. Elle voulait autre chose, un type sur elle, des bras suffocants, Mauber l’arme au bout du bras, tassé sur lui-même, solidement campé sur ses pieds écartés comme un tireur au stand, Berg dans la ligne de tir, Mauber qu’on l’avait chargée de recruter, de garder dans le collimateur, tout juste si on ne lui avait pas commandé de le border dans son lit, Mauber qui se trouvait fiché dans l’ordinateur de l’antiterrorisme…

Elle attira le téléphone du bout des doigts, composa le numéro de Mingus.

Il répondit aussitôt.

Elle murmura, d’une voix sourde :

— C’est moi…

Il ne dit rien. Dans l’écouteur, elle reconnut l’élégance nerveuse, le phrasé aigu de Charlie Parker. Mingus écoutait le Bird. Elle reprit :

— Tu viens ?

— Où ?

— Chez moi…

Elle lui donna l’adresse, le numéro de code de l’entrée, en bas. Elle glissait à la renverse dans un puits sans fond. Dehors, il ne faisait pas encore nuit et la lumière était tendre et dorée. Elle laissa retomber le rideau. Il allait venir et tout se passerait aussi mal que possible. Elle pensa à s’enfuir, il trouverait porte de bois, puis à ce qu’elle avait envie qu’il lui fasse. Elle but du gin au goulot, s’en renversa sur le menton, reposa rudement la bouteille dans le bar, pensa à mettre des entrecôtes à dégeler, des pommes dauphine.

Après, elle se flanqua sous la douche, soufflant comme un phoque.

La peau lui cuisait de partout.


— Où sommes-nous ? s’enquit Mauber.

— Chez moi, dit Milard.

— Pourquoi ?

— Vous avez besoin de fric. J’en ai.

Mauber inspecta le parking souterrain. Milard avait serré le frein à main, il s’apprêtait à sortir. Mauber le retint par la manche, agita le canon du .38.

— Pas d’entourloupe.

Milard haussa les épaules. Le flic ne manquait pas de cran. Mauber sortit à son tour, abandonnant le P.M. sur le siège avant. Si les choses tournaient mal, il n’en aurait pas besoin. Milard avait appelé l’ascenseur. Mauber allait le rejoindre, lorsqu’il se ravisa. Milard se retourna. Le jeune homme se dirigeait vers l’arrière de la voiture, lui tournant le dos. Intrigué, Milard le regarda ouvrir le coffre avec autant de lenteur que s’il s’attendait à ce que tout lui saute à la figure. La minuterie s’éteignit, Milard ralluma. Le coffre était ouvert, le jeune homme immobile, la tête un peu penchée sur l’épaule gauche. Milard s’approcha au lieu de monter dans la cabine ouverte, pas à pas. Mauber ne bougea pas lorsqu’il se pencha.

La fille était très jeune. Elle avait les yeux enfoncés. Une main reposait sur son genou découvert, une robe de quatre sous, des escarpins passés de mode. Elle avait la gorge empâtée de sang noir, et le manche du poignard dépassait. Elle s’était vidée en mourant et une insupportable odeur de merde leur monta à la bouche.

Milard se redressa, interrogea le jeune homme du regard.

Ce dernier remua les épaules.

Milard referma le coffre, l’entraîna.

— Venez…

Il rattrapa la cabine. Mauber s’adossa au fond, le pistolet au bout des doigts, appuya l’arrière du crâne à la cloison. Son propre poignard, évidemment. Et ils ne pouvaient pas non plus la remettre en circulation. Il rouvrit les yeux, vit la nuque du flic ; remonter le bras, il y aurait le cliquettement du barillet qui pivote, du chien qu’on arme et puis, dans l’étroit local confiné, une explosion qui laisserait abasourdi, un corps qui ne tarderait pas à s’affaisser, la boîte crânienne éclatée.

Milard ne bougea pas.

Mauber laissa retomber son bras.

— Ça n’aurait servi à rien, fit la voix de Milard.

— En effet. Le travail de vos copains…

— Je n’ai pas de copains…

— Si un jour ils apprennent que vous m’avez filé un coup de main, non, vous n’aurez plus de copains. Brigade criminelle ?

Milard acquiesça de dos.

— Ça les dérangerait pas beaucoup, d’effacer un poulet de la Criminelle ?

Milard acquiesça de nouveau.

Mauber le précéda dans l’appartement, visita chaque pièce l’une après l’autre. Milard s’approcha du coffre mural, dans la bibliothèque. Avant de l’ouvrir, il se retourna vers le jeune homme :

— Il y a deux pistolets dedans.

Mauber haussa les épaules. Il avait le .38 dans la ceinture. Il sourit.

— À vous de jouer, papa… Si vous faites le con, on sort tous les deux. Et si on sort, un jour ou l’autre, il y aura quelqu’un pour retrouver votre amie dans le même état que la gosse, en bas. Peut-être pire…


La radio jouait un tango oppressant. Giraud avait liquidé la bouteille de scotch qui se trouvait en équilibre sur sa poitrine. Une blonde bien en chair était occupée à se peindre les ongles des pieds, assise en tailleur au milieu du lit. Elle portait une culotte noire, d’où dépassaient des poils très sombres, luisants. Elle geignit :

— Tu te souviens que j’existe rien que quand tu as besoin de te faire sécher. Tu pourrais au moins donner signe de vie, de temps en temps.

— Ferme ta gueule, j’écoute.

En se penchant à peine, elle éteignit le poste.

Giraud saisit la bouteille par le goulot et la lui flanqua en travers des seins. La blonde tomba à la renverse en piaillant. Giraud se leva rallumer la radio. La bouteille le manqua de quelques centimètres, cogna contre la cloison où elle rebondit et roula sur la moquette. Giraud shoota dedans et elle alla taper dans une plinthe. Le bandonéon était nostalgique et harcelant. La blonde se massait les seins du dos de la main gauche. Elle avait toujours le flacon de vernis dans la droite. Giraud trouva le bouchon sur le drap, s’inclina de manière grotesque.

— Pour vous servir, madame. Carlos Gardel et moi-même vous présentons nos hommages… (Il revissa le bouchon, non sans mal, redressa la tête.) Enlève la main.

Elle avait de gros seins, lourds et fermes aux aréoles très brunes, larges comme des pièces de dix francs. Elle écarta les doigts. Giraud prit la bouteille de vernis, la posa par terre. En se tortillant, elle retira sa culotte, le saisit dans la main.

— J’ai jamais tiré un mec à qui le scotch fait cet effet-là.

— Le scotch et la misère…

— La misère, ah merde !

Elle prit son assise, les genoux relevés. Pas besoin de l’aider, il trouvait tout seul. Elle fit tout de même attention de garder les orteils écartés pour que le vernis sèche bien.

Sur le chevet, le réveil électrique marquait sept heures douze.

Il voisinait avec une serviette de toilette, une plaquette de contraceptifs, deux revues de cinéma et l’automatique dont Giraud s’était défait en entrant, en même temps que de cinq billets de cent francs neufs.

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