Chapitre I

La ville s’éveillait, peinte en bleu et en fraîcheur. Elle paraissait, bien entendu, inefficace et sans désirs et comparable à un morceau de continent sans mémoire voué à une lente et inexorable dérive. Une arroseuse municipale remontait la rue à une allure solennelle en rapport avec la gravité de ses fonctions, un triporteur la dépassa en pétaradant — il en restait donc. Dans la contre-allée, un homme courait, en jogging gris et Adidas. Taille moyenne, corpulence mince, cheveux châtains coupés court, visage carré. Yeux clairs. Nez droit. De temps à autre, il consultait la montre carrée qu’il portait à l’intérieur du poignet droit. Sa foulée était souple et régulière et laissait une impression de facilité. Telle quelle, elle trahissait d’étonnantes capacités d’accélération.

Le conducteur de l’arroseuse le remarqua sans cesser d’observer la bordure de trottoir. Il était payé à nettoyer ces putains de rues, pas à relever les temps de ces connards friqués, qui couraient comme des dératés depuis qu’on leur avait dit que c’était bon pour la ligne et contre l’artériosclérose, avec des fringues qui avaient l’air de sortir du pressing et des pompes qui ne devaient pas servir plus de deux fois de suite.

Parmi la foule des ringards poussifs du Bois, celui-ci détonnait comme un chimpanzé dans une maternité : il savait courir. Un pro. L’arroseuse était arrivée au bout de la rue et elle s’arrêta au feu rouge, laissant passer un flot de voitures disparates. L’employé municipal se pencha sur le volant, cherchant machinalement dans le rétroviseur à apercevoir la mince silhouette souple, un fonceur à tous les coups, aisé, tranquille. L’alignement des arbres le dissimulait, ou bien il avait traversé. On klaxonna derrière, avec sobriété : une Jaguar nickel d’un bleu très sombre au mufle bas.

L’employé municipal démarra sans hâte, tourna à gauche, ce qui aurait dû lui permettre d’apercevoir l’homme entre les rangées d’arbres. Il avait bel et bien disparu, remplacé par une mémère à chien-chien aux cheveux rouges et aux hanches d’hippopotame, occupée à contrôler les exploits défécatoires d’un wippet dont les côtes saillantes et les pattes raidies par l’effort évoquaient avec un réalisme pénible quelque grand lapin écorché qu’un artifice ingénieux et dérisoire serait parvenu à conserver debout et, pire, relativement mobile.

Et chiant.

Interminablement.

La balayeuse avait repris sa procession, en sens inverse.

La mémère passa une longue main osseuse dans ses cheveux, chercha une Pall Mall dans sa poche de poitrine.

À moins de vingt mètres, la porte électrique d’un parking souterrain se mit à se lever lentement. Il lui fallait une quinzaine de secondes environ pour se trouver plaquée au plafond, dégageant ainsi la courte rampe d’accès à la rue. Durant ce fort bref trait de temps, le véhicule qui entendait entrer ou sortir n’avait rien de plus pressé à faire qu’attendre, en manifestant plus ou moins d’impatience et de nervosité suivant l’impétuosité naturelle du conducteur, ou en donnant toutes les marques de l’indifférence, voire de la résignation ou de la soumission d’une mécanique sophistiquée à l’égard d’une autre mécanique tout aussi sophistiquée mais beaucoup plus impassible et, partant, impitoyable.

La voiture allait quitter le parking souterrain.

Son moteur de trois litres était presque inaudible.

Les deux mains de l’homme qui conduisait se trouvaient en haut du volant, les pouces presque joints et parallèles l’un à l’autre. Il venait d’allumer une Gitane, la première de la journée. La jeune femme qui se trouvait sur le siège du passager venait de dépasser l’âge de la majorité légale. Elle n’en arborait pas moins une expression aussi vieille que la dette publique, sur son visage aux traits encore juvéniles, et il était évident qu’elle avait plus d’heures de vol qu’un vieux DC 3 birman. Dans son genre, c’était aussi une pro.

Aussi ne manifesta-t-elle aucune surprise quand la portière s’ouvrit à proximité de son coude droit. Tout au plus tourna-t-elle un regard sagace et désabusé en direction de la silhouette affable penchée dans la pénombre. Son regard rencontra l’orifice circulaire et convenablement sombre d’un canon de revolver. Gros calibre. Elle soupira entre ses dents, s’appuya, comme l’y invitait l’arme, de la nuque et des omoplates contre le cuir du baquet. L’homme avait tourné la tête avec un temps de retard, les yeux plissés derrière ses lunettes Porsche au galbe onéreux, et confirma son étonnement placide en inclinant le buste. Comme l’accident et les redressements fiscaux, ce genre de choses n’arrivait qu’aux autres, se faire braquer dans son propre parking, et il y eut une seconde d’immobilité à peu près totale. L’embrayage automatique se trouvait en position neutre, pas question de tenter une sortie en force. Parlementer… Le colt six-pouces était tenu d’une main ferme, pas même gantée. À moins que la voiture n’avance, la porte n’allait pas tarder à redescendre.

— C’est le pèze que tu veux ? s’enquit le conducteur d’une voix rauque et froide.

Une main, pour appuyer ses dires, quitta le volant à destination sans doute d’une poche intérieure de veste, compte tenu de la molle flexion du poignet. Un dur, qui ne se couchait pas. La fille, le dos plaqué au siège et les jambes raidies, respirait fort à présent. Elle avait les ongles incrustés dans le cuir souple de son sac à main. Elle regardait droit en face, dehors, la cime des arbres.

— Envoie, fit l’homme au colt.

Les doigts touchèrent la crosse d’un automatique italien, sous la doublure de la veste. Il y avait une balle dans la chambre. Il suffisait de le saisir en se penchant comme pour chercher, en creusant la poitrine. Le reste… Quitte ou double ! Le reste ne prit qu’une fraction de seconde et les deux détonations se confondirent. La balle de l’automatique claqua sur le béton et vrombit en ricochant au diable. Celle du colt commença par traverser le verre de lunette droit, qui explosa à l’impact, puis pénétra juste sous l’œil, traversa le cerveau de la cible et lui fit éclater l’arrière de la boîte crânienne qui se répandit un peu partout, sur l’appui-tête et derrière, avant de se ficher, sous l’aspect d’un lingot de plomb aplati et informe, dans le montant d’acier tenant lieu d’arceau de sécurité.

La fille déglutit, abasourdie par les détonations.

Elle tourna lentement la tête vers l’extrémité du colt. Le pouce du tueur s’occupait à relever le chien et le barillet tourna en cliquetant. Elle laissa tomber la mâchoire inférieure. Le cran de mire, au bout du canon, lui heurta les dents d’en haut. Goût d’huile et de métal, et un autre, plus piquant, qui la brûlait, elle n’entendait plus rien. La porte s’était refermée. Depuis quand ? Elle avait deux mille francs dans son sac. Trop longtemps.

Le chien s’abattit à vide et elle cria.

Un hurlement bref et lointain.

Claquement métal contre métal.

Ça durait depuis des heures.

Le tueur se recula, abandonnant la longue portière entrouverte. Le pistolet disparut dans un baudrier d’aisselle, lacé contre le flanc gauche et presque invisible sous le coton molletonné. La fille mit les deux pieds par terre et vomit son petit déjeuner. Le tueur fit encore quelques pas souples et vifs à reculons, et sa voix parvint, affable et sans consistance.

— Les flics vont pas tarder, chérie, et il vaudrait mieux qu’ils te trouvent pas là. Ils pourraient te bousculer un peu et ça m’obligerait à me mettre en colère contre toi, si tu avais de la mémoire…

Elle redressa la tête.

Il avait disparu.

Elle chercha son sac, ne le trouva pas. L’homme qui s’était fait appeler Rolf était recroquevillé dans son siège, la bouche grande ouverte. Une goutte de sang, à peine plus grosse et plus foncée qu’une groseille, lui descendait le long du nez. La minuterie du parking s’éteignit et il ne resta plus que l’agréable clarté du plafonnier pour peupler l’habitacle vide où l’homme paraissait tout à la fois rêver et se repentir d’une existence harmonieusement remplie de crimes et délits en tous genres. Le moteur tournait toujours, sans manifester le plus petit embryon d’irritation.

Moins de six minutes plus tard, un jeune con pressé en Golf GTI noire prit la rampe de sortie à vive allure, avec cette nervosité creuse qui caractérise les oisifs héréditaires, persuadé qu’il était de piler au ras de la cellule de contrôle. La Volkswagen s’écrasa sans douceur contre l’arrière de la Mustang. Le jeune con cessa instantanément d’être pressé et reposa la joue gauche sur le volant.

De l’essence vaporisée grésillait quelque part, tandis que le moteur de la Ford continuait de tourner, crachant dans l’atmosphère relativement confinée une quantité raisonnable en soi, mais excessive en l’espèce, d’oxyde de carbone et autres substances dont l’usage pouvait se révéler dangereux et l’abus néfaste, voire désastreux pour la santé.

À trois blocs de distance, le jogger se trouvait assis sur un banc qu’il affectionnait particulièrement, embossé qu’il était entre deux lauriers-roses et un énorme buisson de rhododendrons. Il avait pris son pouls, qui battait à quatre-vingts pulsations. Il s’essuya les paumes à l’aide d’un kleenex qu’il rempocha et, le buste presque horizontal, se massa distraitement la cheville gauche. Souvenir d’une vieille fracture. Le square était désert, la fontaine y coulait en pure perte dans son mince bassin. Pas le moindre môme dans le bac à sable, pas une gouvernante, ni la moindre mère. Pas l’ombre d’un pigeon, ni dans la rue derrière celle de la moindre pute, ou du plus petit trave. Trop tôt, bien trop tôt. Tout était toujours trop tôt ou trop tard. Le quartier suppurait le fric. Il se voyait à la pierre de taille, aux tranquilles ordonnancements, et aux grosses voitures. Au silence. Le silence était devenu un luxe, de même que les arbres et les buissons de rhododendrons. La vermine commençait juste un peu plus loin et, à la tombée de la nuit, dans le rougeoiement des feux de stop et le lent et incessant ballet des voitures qui cerclaient comme des charognards et sortaient de l’ombre leur museau pour venir renifler la viande à vendre, et, de temps en temps, mordre dedans et partir avec leur proie.

Derrière la grille, de l’autre côté du parc, passa la femme aux cheveux rouges. Elle avait allumé sa cigarette et parlait au chien d’une voix mesurée et sans colère, parfaitement raisonnable. Elle aperçut le jogger, qui, le dos tourné, sautillait sur place comme s’il sautait à la corde les pieds joints. Le wippet pissa à l’angle du grillage.

Au loin, naquit et commença à s’enfler le cri intermittent d’un deux-tons. Le chien s’immobilisa, la femme plissa les paupières et tira sur sa cigarette, agitant les fanons qui s’enfonçaient dans le col de sa chemise kaki. Le jogger se mit à trottiner sur place, puis, tel un jouet mécanique, démarra et tourna à gauche après le portail qu’il sauta d’un bond. Dans l’avenue, une Renault 9 grise, le pavillon orné d’un gyrophare magnétique, apparut et passa à toute allure, précédée et suivie de son aboiement rauque. Le jogger se pressa les paumes contre les oreilles, les coudes levés. Le wippet se tassa contre le grillage et se plaignit avec douceur. La femme jeta sa cigarette au hasard et braqua des yeux jaunes et intrigués sur les deux véhicules de pompiers dont tout laissait à penser qu’ils étaient menés par des équipages payés à faire la course avec les voitures de police.

La ville avait les yeux grands ouverts.

Rolf aussi, un seul, derrière le rideau de flammes qui avait fini par jaillir dans l’habitacle de la Mustang.


L’une des cartes avait été postée d’Ibiza, l’autre de Crète, une autre encore de la côte Atlantique. Deux provenaient de Camargue. Toutes représentaient, avec des variantes ingénieuses ou banales, des couchers de soleil plus ou moins convaincants et portaient à l’encre violette, d’une grande écriture décidée qui avait peu varié au cours des ans, les banalités convenues qui font le lot commun de ces signaux maussades, jetés à grands traits sur le vide des jours, saccades destinées à raturer le temps en abrégé, dérisoires traces d’un sismographe amnésique au tracé intermittent.

Dans deux boîtes en carton qui avaient contenu auparavant des escarpins de femme pointure 37 en vernis noir, Milard ne conservait pas moins d’un millier de cartes postales dont certaines dataient du début des années cinquante. Elles devaient avoir été postées, bien sûr, et lui avoir été adressées. Peu importait le texte, au demeurant. Milard en lisait une, de temps à autre. La dernière datait de 1980. Elle sonnait comme les trompettes bien poussiéreuses d’une vengeance depuis longtemps éteinte, maintenant. Milard savait qu’on cessait de s’aimer, et puis, beaucoup plus tard, qu’on cessait également de se haïr, et que c’était alors un grand silence étale, une paix sans but, pareille à ce que devait être une damnation bien conduite par un rigoureux expert aux allures de comptable aseptique. La carte millésimée 1980 portait deux mots.

« Pauvre con. »

Milard en passa un coin sous l’ongle de son pouce droit.

L’avers représentait une fille nue à l’expression poissarde, qui exhibait une énorme paire de seins entre ses bras serrés, les mains en éventail sur le bas-ventre. Profits et pertes. Milard remit la carte dans la boîte, devant lui. À côté, il y avait un pot de café soluble, une boîte de lait concentré sucré, deux paquets de Gauloises, une casserole avec de l’eau bouillie et son revolver calibre .38 de dotation.

De l’autre côté de la table, contre la cloison, une étagère supportait des boîtes de pâtes alimentaires et des bouteilles d’eau minérale carrées. Pas un trou dans l’alignement : Milard réapprovisionnait à chaque fois. On n’imaginait pas un barillet où manquerait une cartouche, non plus qu’un maxillaire où une dent aurait fait défaut. Boîtes et bouteilles étaient régulièrement alignées. Bien avant de partir, elle avait détecté chez lui de très nets penchants schizophréniques. Que ta main droite ignore ce que ta main gauche fait… Vanessa également. Milard se rappela deux visage brouillés sur une vieille photographie, très proches l’un de l’autre, presque semblables. Il avait traversé leurs vies, ricoché, rapidement cessé de leur être utile à quoi que ce soit. De sa mère, Vanessa avait hérité la haine insensée, irraisonnée, de Milard, et une insolente vitalité à l’exubérance brutale. La haine avait bien dû finir par mourir, mais pas la vitalité.

Milard se leva pour refaire bouillir de l’eau. Il portait un holster en cuir sur la chemise, une cravate dénouée. Il avait cinquante ans depuis onze jours. Il n’avait bien sûr pas reçu de carte postale. Personne au service n’avait fait la moindre allusion. Milard y habitait : il était exclu qu’il eût une autre vie, et par exemple qu’il pût connaître des événements aussi inédits qu’un anniversaire ou un mariage, ou une naissance. Pour les jeunes, Milard n’avait pas d’âge. Ils étaient arrivés et Milard était là, certains étaient partis et Milard restait, et, sauf lui, il n’y avait plus d’anciens.

Milard arrivait avant tout le monde et s’en allait le dernier. Il prenait les permanences dont personne ne voulait. Parce qu’il ne parlait pas, on le jugeait d’un naturel taciturne. Parce qu’il ne manifestait aucune espèce d’émotion, on l’avait classé asocial et insensible. Après la naissance de Vanessa, il y avait eu d’autres nuits sans sommeil, et plus tard un fils.

On sonna à la porte, et on entra.

Un jeune flic en baskets et blouson de toile sans manches, avec des poches partout et un Magnum .357 à la ceinture. Milard tournait le dos et l’eau se soulevait à gros bouillons dans la casserole. Bientôt il n’en resterait plus. Le flic contourna Milard immobile, saisit le récipient et éteignit la plaque chauffante. Il prit un verre retourné sur la paillasse de l’évier, le secoua et y versa l’eau sur du café soluble.

— Café ?

Milard pivota sur les talons. Il fit oui de la tête.

— Vous ne fermez jamais votre porte ?

Il fit non.

— Un jour, ça pourrait vous faire drôle, vous ne croyez pas ?

Milard fit quelque chose qui surprit le jeune poulet. Il sourit du coin de la bouche, tout en saisissant son verre brûlant.

— Vous avez peur de la guerre ? s’enhardit le jeune homme. (Son index pointait en direction de l’étagère.) Dans mon patelin, les vieux font des stocks de sucre, comme ça. Des fois qu’il y ait la guerre. Du sucre et de l’huile. Manque de pot, l’huile se conserve pas : ils en jettent les deux tiers. Vous avez aussi des stocks de sucre ?

— Non, fit Milard avec douceur.

— Notre ami le braquo est de retour, dit le jeune flic sans transition. Toujours aussi branque, toujours bandeur mou… (Il sortit un cliché Polaroid d’une de ses poches. Le braquo posait contre une porte, le riot-gun en travers de la poitrine à la Mesrine, des Ray-Ban sur le nez. Rien ne pouvait masquer sa pâleur maladive, la maigreur pathétique de son thorax de volatile élevé en batterie.) Le gravat qui lui sert de marmite s’est empressé de me le balancer, avec photo en prime. On y va ?

Milard jeta le café dans l’évier, rinça le verre et glissa le .38 dans son étui. Il se foutait du braquo comme de l’an quarante. Des braquos, il y en avait à la pelle, plus qu’un cabinet d’instruction pouvait en bénir. Le jeune flic remonta les épaules, les mains glissées à plat dans les poches revolver de son blue-jean. Il précéda Milard dans le couloir étroit. Ils y allaient. En douceur. Le bandeur mou n’était pas un bien beau crâne. C’était un crâne quand même. Six ou sept vols à main armée, un peu de racket, vaguement de proxénétisme. La marmite était pourlingue. Elle l’avait déjà donné deux fois, et il en redemandait. Le jeune flic avait baissé les Ray-Ban devant ses yeux, comme une visière d’intégral, les mêmes lunettes que celles de leur client, et il était peu probable qu’elles eussent pour mission de protéger ses yeux de la faible lueur jaunâtre dispensée par l’ampoule encastrée dans le plafond de l’ascenseur.

Depuis trois ans, les jeunes flics s’étaient mis à porter des baskets et des Ray-Ban. Ils n’étaient pas moins bons qu’avant. Ils avaient décidé de changer de look. Ça ne les avait pas rendus meilleurs. Le jeune flic avait un nom corse ou rital, c’est pourquoi Milard n’avait jamais tenté de faire l’effort de le retenir. Les autres l’appelaient Tony.

Milard n’appelait personne.

Dans la Renault 14 crème, il ne prit pas la peine d’allumer la radio. S’il l’avait fait, le trafic l’aurait peut-être incité à aller faire un tour dans le quartier de la porte d’Auteuil, et peut-être pas. S’il s’y était rendu, il serait peut-être arrivé avant que le corps de son vieil ami Rolf soit transformé en chaleur et en lumière par l’explosion de la Mustang, et voué de ce fait à des obsèques synthétiques, et peut-être pas. Qui pouvait savoir ? On avait juste eu le temps d’extraire le type de la GTI.

Il y avait des centaines, des milliers de Tony dans la ville.

Simplement, celui-ci conduisait beaucoup plus vite et plus mal que tous les autres réunis. Milard alluma sa quatrième Gauloise de la journée, baissa la vitre et s’accouda à la portière. Pas question de sauter Chèvrefeuille à deux. Riot-gun. Chèvrefeuille était un crâne à Tony. Il lui appartenait déjà, ça se sentait aux accélérations, à la manière de changer les vitesses. Milard était grand et embarrassé par sa taille, il avait de gros poignets osseux et des mains larges et calleuses, et son mutisme joint à la manière qu’il avait de traîner les pieds et de courber le dos le rendaient menaçant. Le jeune flic était trapu et costaud. Il savait se battre. Milard remonta la vitre à grands coups de manivelle. Il décida, avec brusquerie :

— Le bandeur mou va chiquer. Il faut le faire en flag.

— Merde, s’insurgea Tony, il chiquera pas longtemps !

— Il chiquera tout. Vous avez quelque chose à lui mettre sous la dent ? Vous avez des témoins ? Vous le voulez pour faire un bâton dans les statistiques, ou pour qu’il prenne un maximum ?

Tony leva le pied. Milard avait raison : il fallait le faire en flag. Laisser la sauce sur le feu. Du coup, ils n’avaient plus rien à foutre dans l’immédiat qu’aller prendre un vrai café dans un rade en attendant neuf heures. Milard pensa que si son fils était encore en circulation, il devrait avoir l’âge de Tony. Puis il reporta ses pensées sur la marmite du braquo : la fille était camée jusqu’à la moelle. Il fallait le tenir par là.


Elle exhibait par instants beaucoup de dents plus que parfaites, et un bronzage cuivré qui faisait ressortir l’éclat métallique de ses yeux très bleus dont le regard balaya la pièce et les boxes, les vieilles affiches et le plâtre écaillé aux murs, sans s’arrêter nulle part, et se posa enfin sur les traits interrogateurs d’un jeune flic en bras de chemise assis derrière une machine à écrire désuète. La femme ressemblait à une star moderne, athlétique et vieillissante. Elle laissa glisser la courroie de son sac qu’elle avait à l’épaule, s’assit sur la chaise qu’on lui indiquait et s’empressa d’allumer une cigarette.

Le flic ne paraissait pas avoir plus de vingt ans.

Il ne portait pas d’arme.

— On m’a cassée, annonça la femme.

— Vous êtes madame ? s’enquit le flic.

— Vauthier… Suzanne. (Elle sourit mécaniquement.) Suzanne Vauthier…

— Vous avez une pièce d’identité ?

Elle soupira, haussa les épaules.

Le flic s’empara du passeport et se mit à en recopier les indications à la machine. Il tapait fort bien et très vite. Il avait l’air de n’importe quel jeune homme de son âge qu’on croisait dans la rue. Plutôt mince, un visage intelligent et reposé, à la bouche large dont elle pressentit que l’expression pouvait céder rapidement à la moquerie. Il releva le front un bref instant.

— Cassée ?

— La porte de mon appartement.

— Quelle adresse ?

Il s’était remis à taper.

— Eh bien, celle du passeport, naturellement.

— Vous auriez pu déménager entre-temps. Naturellement. Mode de pénétration ?

— La serrure… (Elle laissa tomber la cendre de sa Camel sur le plancher.) Ils ont cassé la serrure, le machin…

— Rien sur la porte ?

— Rien du tout. C’est au quatrième à droite en sortant de l’ascenseur.

— Est-ce que des policiers sont déjà passés constater, chez vous ?

— Non.

— Est-ce qu’il y a quelqu’un en ce moment ?

— Non.

— Ça s’est produit quand ?

— Entre neuf heures et neuf heures trente.

— Aujourd’hui ?

— Naturellement, aujourd’hui…

— Naturellement, sourit le policier.

Elle eut un rire rapide, tira sur sa cigarette. Il leva la tête, la fixa. Il avait plus de vingt ans et elle était déjà bien vieillissante. Elle lui tendit son paquet de Camel froissé et le briquet. Il déclina son offre, sans rudesse.

— Que vous a-t-on volé, madame ?

— Quelques bijoux dans la chambre… (Elle dissipa la fumée devant son visage, du dos de la main. Des milliers de petites craquelures lui tailladaient la peau sur les pommettes et au coin des yeux, tout autour de la bouche, avec une cruelle véracité, quelque peu géologique.) Ils se trouvaient sur la table de nuit. Je les avais quittés hier soir… (Elle secoua les épaules.) Il n’y avait presque pas de liquide, avec toutes ces cartes, maintenant, nat… Cinq ou six cents francs. La salle de bains a été fouillée de fond en comble. Je me demande…

— Barbituriques, éther…

— Ah ! Naturellement !

— Quoi d’autre ?

— Des figurines qui représentent les Sept Chevaux du Bonheur.

— Montant du préjudice ?

— Cent cinquante, deux cent mille francs. Et ils sont huit…

Le policier cessa de taper et s’accouda derrière la machine.

Elle avait le blanc des yeux aussi vertigineusement clair et calme que de la porcelaine de prix. Il lui tendit un cendrier qu’elle ne parut pas remarquer.

— Ils sont huit…

— Huit, oui… (Elle secoua son épaisse crinière châtain.) Mon mari me les avait ramenés de Hong-Kong en 1957. Il était correspondant de guerre à la Tribune. Huit chevaux… On m’en a donné jusqu’à cent cinquante mille francs, récemment.

— Votre mari est toujours à la Tribune ?

La femme écrasa sa cigarette, regarda de côté.

— Mon mari est mort, inspecteur. Il y a trois mois. D’un simple cancer au poumon, alors qu’il avait traîné partout dans le monde où il pouvait risquer sa peau, des années durant. (Elle alluma une autre Camel.) C’est pour cela que je suis venue déposer plainte : parce qu’il m’avait fait cadeau de ces… objets. Ils pourraient être en plastique que ce serait pareil. (Elle eut un rire sec.) Valeur sentimentale.

— Je suis navré, murmura le policier.

— Vous n’avez aucune raison de l’être, pourtant. Je sais que ce que je fais ne servira à rien, sauf à encombrer un peu plus vos secrétariats. Je n’ignore pas que les probabilités de les retrouver sont infimes. La ville est grande, et le monde encore plus, mais je pense sincèrement qu’il n’aurait pas aimé que je ne fasse rien du tout.

Elle hocha la tête en manière de défi, ou pour rejeter loin d’elle des images importunes. Dans les autres boxes, les touches des machines claquaient, microscopique fusillade qui traçait le contour de peines sans objet.


Il n’était pas loin de onze heures et Milard mettait de l’ordre dans son bureau. Premier de groupe, il avait droit à un local de huit ou dix mètres carrés et à la garde du coffre, qui contenait six revolvers .38 Spécial et .357, un pistolet d’entraînement à air comprimé calibre 4,5 mm à un coup, le gyro magnétique et deux postes portables sur accus. Il avait droit également à la tenue des registres et à la ventilation des dossiers. La porte-fenêtre donnait de plain-pied sur une courette exiguë, où on remisait les poubelles de l’immeuble. À en croire les affiches punaisées au mur, la police nationale était un métier d’hommes, tous plus ou moins occupés à pratiquer l’alpinisme, le dressage des chiens et des enquêtes fluviales, lorsqu’ils ne réglaient pas la circulation sous un soleil agréablement dilué.

Milard se laissa tomber dans son fauteuil et se massa les côtes, sous l’aisselle gauche, d’un geste devenu machinal. Deux flics étaient appuyés à l’embrasure de la porte. Ils avaient seulement la trentaine et ne portaient ni veste ni arme dans leur étui de tir sur la hanche. Ils étaient athlétiques. Milard sortit un mouchoir de sa poche, le passa au-dessus de sa lèvre supérieure. Il avait le teint gris, et quelque chose de la furtivité d’un petit délinquant d’habitude.

Le téléphone grelotta.

Milard porta le combiné à l’oreille.

— Dieterich, y fit une voix aimable qui contenait mal sa jubilation.

— Oui.

— … Rolf Dieterich, vous voyez ?

— Oui.

— Qu’est-ce que vous avez sur lui ?

— Bien des choses, reconnut Milard. Rien qui permette de le faire tomber.

— Oubliez ça, grinça la voix. Personne vous a jamais demandé de le faire tomber, mon vieux… Et puis…

— Je ne crois pas être votre vieux.

— Tant pis… Et puis, il y a extinction de l’action publique.

— Première nouvelle.

— Dieterich vient de se faire repasser, ce matin.

— Mort ?

— Plus que ça : atomisé. (La voix se durcit considérablement.) Milard, évitez de présenter des condoléances à la veuve, ses lignes sont sur écoute.

— Qui a l’affaire ? (Milard regarda la carte au-dessus du coffre, avec les limites de sa circonscription, à contrecœur.)

— La criminelle, qu’est-ce que vous croyez ? Milard…

— Oui ?

— Pas touche la femme blonde !

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