Chapitre XVII

Debout, Giraud écouta les messages laissés sur son répondeur. Une Suzy s’inquiétait de son silence et lui passait ses amitiés d’un ton tremblé qui trahissait le manque. Amitiés de merde : elle lui avait tiré cinq mille balles un jour de dèche, cinq mille balles, une dizaine de rails. Suzy survivait dans la dèche. Elle baisait kleenex et s’imaginait bourrée de talent, campée dans les starting-blocks. Une cover-girl. Il y avait des milliers de Suzy et elles faisaient la fortune des fourgueurs de coke qui investissaient dans l’immobilier et le cinoche. Un attaché de presse à qui Giraud avait posé un lapin. Plusieurs autres appels, les plus exaspérants puisqu’on n’avait jamais jugé bon laisser un mot après le bip. Il fureta dans toutes les pièces. Il y avait quelque chose griffonné en majuscules sur la grande glace de la chambre à coucher. Au rouge à lèvres foncé, on lisait :

« DEMAIN OU L’AUTRE

CLÉS DANS LA BOÎTE AUX LETTRES

LONG TIME & SANGLOTS LONGS

SOL (BÉMOL) »

Elle reviendrait : elle avait laissé des sous-vêtements douteux un peu partout, le lit défait et les cendriers pleins, son sac de voyage ouvert devant le placard, il s’en échappait un chemisier de soie froissé. Femmes de passage pour vie de passe. Giraud pensa à effacer, puis à quoi bon ? Il souleva le drap, le rabattit. Quelle importance qu’elle se soit envoyée en l’air ou non ? Il avait baisé jusqu’à plus soif et laissé une rallonge à la fille en partant. Elle dormait, la figure gonflée de sommeil. Dans un rade torve qui ouvrait juste pour presque rien, on lui avait servi une tartine et un crème mousseux.

Il retourna s’asseoir dans le fauteuil du bureau. Ainsi, ils n’étaient pas encore venus, ou alors ils avaient perquisitionné en orfèvres, ce qui était assez dans leur manière. Il n’y avait plus rien à trouver. Giraud sortit l’automatique de sa ceinture, le jeta sur le sous-main encombré. Règle numéro dix : ne jamais sortir chargé. Depuis un moment, Giraud ne jouait plus tout à fait dans les règles. Les autres devaient le savoir (mise sous surveillance), et pourtant ils le laissaient courir. Pas trace de gueule de bois, seulement de l’amertume. Il pensa : « Lamento des existences foirées. Quelque chose a cassé quelque part. Même pas la galère. Du fric… Elle ne pouvait pas faire autrement que partir et le laisser, trop de classe… Même pas la question. Elle vivait de l’autre côté de la rue, là où il y a du soleil et un peu d’ombre, là où Giraud avait pensé à la suivre. Il aurait pris contact avec les gens de la Sûreté du territoire. Ce qu’il avait à leur raconter n’aurait certainement pas manqué d’intérêt. Giraud serait devenu un défecteur. On ne parlait plus de trahison, mais de défection. On lui aurait assuré une protection temporaire et illusoire. On aurait pressé le citron jusqu’à ce qu’il ne donne plus de jus, des dominos seraient tombés, certains dans la foulée et sans susciter de vagues, d’autres… D’autres auraient fait deux ou trois jours les premières de la presse, les délices, bien sûr, des commentateurs, puis tout se serait enfoncé comme des billes de plomb dans de la pâte molle, sans laisser trop de traces. On aurait remercié Giraud, à moins qu’il n’ait été jugé préférable de lui fabriquer un arrêt cardiaque. Il buvait trop, vivait de moyens mal définis et tournait déjà depuis trop longtemps à la limite. Il aurait au moins pris la peine d’essayer de la rejoindre du côté ensoleillé de la rue.

« Maintenant, c’était trop tard, ils savaient et ils attendaient encore un peu, qu’il s’enterre, pour lui serrer la corde autour du cou. Ligne sur écoute et détecteurs, filatures. Elle était au loin, elle avait toujours son sourire hésitant, ses robes trop courtes, cette manière qui lui était propre de le tourner tendrement en dérision. »

Giraud pensa, de façon distincte :

« Oh bon Dieu ! Qu’ils viennent et qu’on en finisse… »


Plus tard, il brancha le tuner, derrière lui. Fusillade avec prise d’otages à l’enterrement d’un truand de haut vol. Les malfaiteurs avaient pris une femme et un officier de police en otages pour couvrir leur fuite. La femme n’avait pas tardé à être relâchée, mais le policier, dont on avait à présent l’identité, demeurait introuvable, ainsi que ses kidnappeurs. La propre épouse de Rolf Dieterich avait été grièvement blessée lors de l’échange de coups de feu, qui avait fait sept victimes. Elle était morte peu après son admission à l’hôpital où elle avait été transportée dans un état critique, atteinte de plusieurs balles expansives. Bien que la Brigade criminelle se soit refusée à toute déclaration, dans les milieux généralement bien informés on inclinait à penser que son exécution avait pour but d’éviter les révélations qu’elle avait à faire au cours d’une conférence de presse prévue pour le lendemain, sur une affaire qui prenait à présent un tour passablement mystérieux.

Giraud se frotta les paumes contre les tempes.

Plus question de faire défection.

Malou n’avait pas eu le temps de parler aux autres. Restait Giraud.

La fille qui avait assisté au meurtre de Rolf, il en connaissait l’adresse et savait comment la joindre si elle ne s’y trouvait pas pour une raison ou pour une autre… À lui, Malou avait tout balancé, comme elle l’aurait fait à Milard si elle avait pu rencontrer ce dernier. Giraud tripota l’automatique. « Ne rien faire. Laisser mouler. Tout homme, une fois dans sa vie, doit rencontrer sa vérité, la regarder en face. Ne serait-ce que pour mourir, après, les yeux ouverts. Ne rien faire… »

Il se leva, rebrancha le répondeur.

Laissa le pistolet où il se trouvait, entre les feuillets pelures d’un manuscrit inachevé, à peu près aussi précieux et ragoûtant dorénavant qu’une vieille boîte de pâté entamée, une cartouche de Dunhill intacte, quelques lettres qu’il avait négligé d’ouvrir, et un exemplaire usagé de L’Œuvre au noir de Yourcenar — édition Folio Gallimard.

Last affair…


Suzanne Vauthier croisa les jambes. Elle portait un jean, avait enfilé à la hâte une chemise de toile bleue. Elle se passait la main dans les cheveux. Le bureau était meublé avec goût, certainement pas un mobilier administratif. Le commissaire qui l’avait reçue était un homme d’une cinquantaine d’années. Bien que de taille moyenne, il était bâti en athlète. Sa mise était en accord avec le reste : élégante et de bon goût. Ni sa courtoisie ni son affabilité ne s’étaient démenties un seul instant. Un visage carré et volontaire, des yeux noirs de jais dont il ne songeait pas à tenter de dissimuler l’implacable capacité de vigilance. Elle hésita :

— Est-ce que… Est-ce que vous avez de ses nouvelles ?

— Pas la moindre. Ils avaient prévu une ou plusieurs voitures relais.

Elle leva le menton, une expression lasse et épuisée sur les traits.

— Un jeune homme. Seul…

Château s’accouda au bureau, contredit posément, d’un ton sans réplique :

— Deux ou trois tireurs. Une véritable opération de commando.

Elle serra les mâchoires, secoua convulsivement la tête.

— Il était seul… Je savais qu’il ne tirerait pas. Je voulais rester avec eux. Milard est très malade. Mon mari est mort de la même chose. Mais ces considérations n’ont pas cours dans votre… système… (Elle se reprit.) J’ai des connaissances haut placées, commissaire. S’il le faut… (Elle saisit son sac à main sur le bureau, sortit un paquet froissé, alluma une cigarette.) Pensez-vous que Milard va redonner signe de vie ?

Château inclina imperceptiblement le torse.

— J’ai fait amener votre voiture, madame Vauthier. Elle se trouve au parking. Je vais vous y faire conduire par l’un de mes fonctionnaires lorsque vous aurez signé votre audition.

Elle s’impatienta :

— Je vous ai posé une question.

Château la fixa sans marquer la moindre émotion.

— C’est la seule question à laquelle il me soit impossible de vous donner une réponse. C’est peut-être vous qu’il essaiera de contacter. A-t-il votre numéro ?

Elle eut une grimace amère et nostalgique.

— Je lui ai donné ma carte, au restaurant… Un manière de jeu, bien que nous en ayons tous deux passé l’âge. Une carte pliée en quatre, avec quelques mots dessus. Il l’a mise dans sa poche, sans lire naturellement, puisque je lui avais demandé de ne pas le faire tout de suite… (Elle eut un rire de verre qui se craquelle.) Votre métier ne se satisfait pas du ridicule, n’est-ce pas ?

Un inspecteur apporta la liasse de l’audition. Elle parapha et signa sans lire. Château alluma une cigarette. Elle se passa encore la main dans les cheveux, les arrangea dans le cou et sur les épaules. Château l’épiait. Il fit glisser un formulaire informatisé.

— La restitution de votre véhicule.

Elle signa, le torse penché en avant, rendit le stylo à bille.

— Et s’il ne se manifeste pas ?

Château était déjà debout, il boutonnait sa veste.

— Milard ? Alors il sera temps de faire jouer vos connaissances haut placées, madame Vauthier…


Ils prirent Giraud à la station de métro. L’homme leur avait filé entre les doigts trop souvent et il n’était plus question qu’il s’évapore une nouvelle fois. Ils disposaient d’une équipe à pied, de trois voitures et de deux motos. Tous les mobiles étaient reliés entre eux par des radios à codeur-décodeur. Les informations parvenaient à une centrale de contrôle dans laquelle les déplacements de l’objectif se trouveraient visualisés sur un écran géant, répercutés par des observateurs attentifs, et continuellement enregistrés.

L’un de ceux-ci décrocha un combiné plat, pianota sur trois touches et annonça d’une voix laconique :

— Contact établi.

Le spot rectangulaire, d’un bleu violacé électronique, commença à palpiter et à se déplacer. Il suivait la ligne 3 Pont-de-Levallois-Bécon et se trouvait à mi-chemin entre Parmentier et République. L’observateur zooma. République. Stationnaire à République… L’observateur contrôla l’enregistrement magnétoscope. Se détendit. Direction ligne 11 Mairie-des-Lilas. Visuel entre République et Goncourt. La progression avait repris. Stationnaire à Belleville.

L’observateur pressentit sans émettre :

— Belleville-Père-Lachaise. Il va boucler le triangle.

Dans le silence de la pièce climatisée, personne ne répondit. Personne n’avait la moindre idée de l’identité ou seulement de l’apparence physique de l’objectif. Personne d’ailleurs ne ressentait la moindre curiosité à son égard. Il n’existait que sous la forme d’un mobile coloré qui finissait à la longue par fatiguer la vue, d’un parcours. Pas loin d’une abstraction mathématique.

DÉFENSE DE FUMER.


Mauber examinait les alentours à la jumelle. Des pentes caillouteuses, un chemin qui serpentait entre de rares bouquets d’arbres. La chaleur n’allait pas tarder à faire grésiller la pinède à contre-pente. Le ciel conservait une vague nuance bleuâtre, assez semblable à celle de jeunes yeux morts. Milard avait enfilé un vieux treillis délavé qui flottait autour de son corps osseux et chaussé des espadrilles. Mauber laissa retomber les jumelles, tourna sa face gonflée vers le policier.

— La cabane, c’est à vous ?

Milard acquiesça.

— Pour la retraite ?

— Si l’on veut…

Mauber essaya de sourire, bien que cela ne signifiât rien.

— Volets blindés, pas un défilement… (Il embrassa le paysage d’un geste de la main.) Un véritable glacis autour. Vous n’avez pas pensé à faire raser la pinède ? Aucun dispositif de veille électronique ?

Milard secoua les épaules. Bientôt la chaleur serait insoutenable et, pourtant, il sentait le froid monter dans ses os. La fin sera pénible. Il se rappela le visage de Suzanne Vauthier, puis immédiatement s’y substitua l’image de la jeune fille en chien de fusil dans le coffre de la BMW. Il dut s’adosser au mur. Mauber surprit sa grimace.

— Tubard ?

— Mieux que ça…

Il chercha une cigarette dans sa poche sur la cuisse. Mauber lui donna du feu et, un court instant, il eut le visage du policier près de sa face. Foutu. Teint cireux, presque plus rien sur les os. Les yeux très enfoncés, à présent baissés, des yeux traqués qui tourneraient au jaune lorsque le foie, à son tour, serait attaqué. Milard remercia du menton, presque aussitôt une nouvelle quinte le secoua. Mauber s’éloigna de quelques pas. Il dit, de dos :

— Qu’est-ce que vous attendiez ? Que je vous en mette une dans la tête ?

— Non, fit Milard.

Il se redressait à grand-peine. Mauber se retourna. Le flic le fixait, la mâchoire molle, sans un mot.

— Vous allez crever.

— Je le sais.

— Flic de Criminelle ? Mon cul ! Vous m’avez arraché comme si vous aviez fait ça toute votre vie. Je suppose que vous avez un stock de faux papiers, du blé en réserve…

Milard retira la cigarette qu’il avait à la bouche, l’écrasa avec soin sous l’espadrille et remit le mégot dans sa poche.

— Tous les aéroports, tous les postes de douane sont sous haute surveillance et il n’est pas question de chirurgie esthétique. (Milard contempla le paysage.) Vous pourriez tenter le coup en solo, et peut-être que vous pourriez réussir. On en a vu d’autres. Mais ça risque d’être compliqué.

— Cigarette, fit le jeune homme.

Mauber lui jeta le paquet.

— Votre idée ?

— Faire le mort. Le temps que ça se tasse un peu.

Mauber creusa les joues, aspira la fumée amère.

— Et après ?

— Un vrai passeport. Un billet d’avion. Vingt bâtons, moitié en francs français, moitié en dollars U.S. (Milard ricana et sa face parut un instant hideuse.) L’assurance que personne ne vous cherchera plus.

Mauber relança le paquet. Milard le ramassa à ses pieds.

— L’assurance ? Vous êtes complètement jeté, papa.

Les cigales… Mauber avait oublié leur crissement obsédant.

Il ricana pour lui seul.

— … On me cherchera plus… Vous les connaissez mal, papa. Il faudrait que je sois mort, pour ça.

Milard le fixa. Il y avait quelque part un jeune homme du même âge, quelque part dans le monde ou ailleurs, et qui devait avoir à peu près la même stature, la même rage de vivre, les cheveux sensiblement aussi longs à moins qu’il fût devenu punk ou skinhead. Il dit, un peu à regret, de passablement loin :

— C’est ce que vous allez être. Mort.

Mauber arracha la cigarette qu’il avait aux lèvres.

— À vous aussi on fera des obsèques synthétiques. Dans le meilleur des cas, on retrouvera votre montre-bracelet, la plaque d’identité que vous avez au cou, en dosant bien, les passeports dans le vide-poches… Le vôtre et celui de la fille.

— Merde, souffla Mauber, vous avez un ordinateur dans la tête. (Il inclina la tête sur l’épaule gauche, arbora une expression de ruse.) Ma virginité contre quoi ?

— Vous me racontez tout, depuis le début. Le mode opératoire, comment on vous a recruté, où, quand. À quelles personnes vous avez eu affaire. Ce qui leur a permis de penser que vous pouviez approcher Berg… (Milard fit, d’une voix plate :) Tout. Même si ça demande des heures.

Mauber secoua les épaules, sceptique.

— À quoi ça vous avancera ?

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