Chapitre VIII

La sono du rade crachait en rafales les notes télescopées d’un rock qui pouvait aussi bien remonter à vingt ans qu’à l’avant-veille, avec un drive vigoureux, une guitare en fil de fer barbelé et des balais haletants. Jankovic s’accouda à la nappe, gratta une allumette de sûreté avec l’ongle du pouce, tendit du feu à la femme.

— Vous bouffez pas, Forrestier ?

— Non.

— Vous fumez trop. Baisez pas non plus ?

Elle leva les yeux. Jankovic jeta l’allumette après l’avoir secouée avec nonchalance. Son visage aigu, intelligent, était vaguement souriant, mais son regard ne trahissait pas la moindre bienveillance, il était fixe, vigilant et lointain. Éliane Forrestier souffla de la fumée.

— Et vous, Janko, pour tirer un coup, vous virez vos parents de chez vous ? Vous les faites coucher sur le palier ?

Château sortit un paquet de Pall Mall, repoussa son assiette.

Janko proféra d’une voix sans timbre :

— Vous perdez de vue, Forrestier, qu’ici ou ailleurs, je suis patron.

— Patron !

— Ça va, fit Château.

— Patron ! Des patrons comme ça, j’en fais un tous les matins, Janko… (Elle se pencha à peine, approcha son visage du sien.) Vous avez fait quoi, pour tourner blaireau ? Poursuivi des études à Assas à traquer le bique et le margeo, présenté le concours, après on vous a adoubé taulier dans la chapelle de Saint-Cyr au Mont-d’Or… C’est ça qui vous a mis à la masse ou vous y étiez déjà ?

— Forrestier, glapit Janko, Forrestier, je vous casserai !

Elle eut un rire froid, tira sur sa cigarette et souffla de la fumée droit devant elle.

— Vous casserez rien du tout, patron de mes noix. Vous casserez rien du tout, parce que vous auriez trop la trouille que je porte le deuil, Château et vous. Vous êtes pas un pourri, Janko, vous êtes pire : un zombie. Vous existez pas.

Elle repoussa la chaise derrière ses genoux, commença à se lever.

Jankovic avait entrouvert sa veste. Il avait le visage gris et les narines pincées. Château rabattit le capot de son briquet, qui claqua sèchement. La femme sourit de loin, dodelina la tête.

— Essayez pas de prendre votre feu, zombie, vous vous feriez péter la carlingue aussi sec.

Elle paya au comptoir avant de sortir.

Mingus…


Milard avait allumé dans chaque pièce, l’une après l’autre, feuilleté un livre dans la bibliothèque, versé un verre qu’il avait laissé sur le bar, dans le living il avait mis la télévision. Il s’était assis un peu partout de manière précaire, sans s’attarder. Le temps ne coulait plus. Il avait passé la journée comme si de rien n’était, à expédier les affaires courantes, à enregistrer et ventiler des dossiers. Il s’était intéressé comme tout le monde à un scanner saisi par la bande chez un julot casse-croûte avec tout un lot de photos pornos prises sur le vif. Il avait mangé avec les autres, dans le sous-sol où ils avaient installé une cuisine équipée.

Journée nulle.

Le scanner leur avait permis de piquer le trafic d’un groupe de la Crim.

Vol à main armée dans le dix-septième, trois types avec des fusils.

Montant du butin : pas loin de quatre cents francs.

Il était rentré avec Tony, qui avait pris deux bourbons à l’eau avant de s’esquiver et de le laisser aux prises avec l’appartement, les grandes glaces ternes, les pièces poussiéreuses. La bibliothèque. Aux prises avec Milard. Il y a un jour où on est obligé de cesser de fuir, un moment où on se retrouve au pied du mur, où ça ne sert plus à rien de se raconter des histoires.

Il sortit le pistolet de sa poche, l’examina.

Une arme italienne presque neuve.

Par habitude, il éjecta le chargeur, le soupesa dans la paume.

Bien des années auparavant, il aurait suivi le sapin de Rolf, en dépit du fait qu’ils ne se trouvaient pas du même côté des choses. Rolf avait commis des trucs sales et d’autres qui l’étaient moins. En fin de partie, les contours devenaient plus indistincts, les contrastes moins nets, les aspérités moins douloureuses. On n’avait jamais prouvé qu’il faisait dans le pain de fesses industriel, ni dans le trafic d’armes. Au fait, on ne savait rien de précis à son propos, sinon qu’il était mort, maintenant.

Bien des années auparavant, Milard aurait pris la femme sous son aile. Il l’avait connue avide et corrompue. Le temps avait passé, et tout ensablé. Milard remit le chargeur dans la crosse et déposa l’arme dans le coffre du living.

Bientôt, pensa-t-il sans étonnement ni crainte, toute cette histoire sera finie. Je suppose que je pourrai enfin me reposer un bon moment. Peut-être que c’est elle que j’attendais depuis longtemps sans le savoir, à travers ce parcours cahoteux, cette trajectoire imparfaite, tous ces ricochets graves et inutiles, peut-être que j’attendais seulement la mort.

Pourvu qu’elle vienne avec des yeux sagaces.

J’aurais horreur qu’elle ait l’air d’une conne.

Hagarde, échevelée…

En toute chose, Milard avait toujours détesté le laisser-aller.


Mauber était seul. Il avait laissé la fille chez lui, avec de quoi bouffer, des cigarettes, et une cassette dans le magnétoscope. Elle portait une de ses chemises en lin et se tamponnait les cheveux, les coudes levés, ce qui mettait en valeur ses seins durs. Il avait fermé à clé derrière lui, appelé l’ascenseur mais emprunté les escaliers. À présent il marchait vite, les poings dans les poches de son blouson de toile.

À cette heure, la rue était presque vide.

Il ne tourna pas la tête une seule fois, il marchait à pas pressés, sans plus. Il s’engouffra dans une bouche de métro, passa le portillon. Des clodos étaient répandus sur une demi-douzaine de sièges. Ils tenaient une conférence-débat à base de douze degrés. Un jeune homme émacié transportait une guitare et son ampli, flanqué d’un petit boudin baba cool à la face ronde et boutonneuse. Mauber les dépassa.

La rame arriva en grondant.

Il monta en première, s’assit.

Il savait qu’ils étaient derrière lui.

À leur place, c’est ce qu’il aurait fait, lui mettre un fil à la patte. Il avait récupéré ses papiers et son passeport, mais ça ne voulait rien dire. Ils pouvaient jouer un plan beaucoup plus tordu. Mauber ferma les yeux. Il avait le temps. Il s’occupa en pensant à la fille, à ce qu’elle lui avait raconté sur elle, à son histoire. Par-derrière, il y avait Berg et Vence, sous la forme d’une Cutlass sous la pluie et d’un radiotéléphone, la voix rauque et cassée de Berg, qui contrastait avec son visage enjôleur et ses yeux narquois. Souvenir d’une fois où un gorille avait entrepris de lui massacrer les cartilages de la gorge à coups de savate, pour lui rappeler les bonnes manières.

Pas facile de doubler Berg.

S’il y avait entrevue, ça donnerait sans doute ceci, en plein champ :

— Alors, qu’est-ce qu’il y a de cassé, Bermau ?

— Ils sont sur toi, Berg.

— Qui ça ?

— Les flics…

(Haussement d’épaules.)

— Ça fait une paye. Comment tu le sais ?

— Ils m’ont collé sur ton dos, Berg.

— Comment ça, petit ?

— Ils m’ont fabriqué. Ou je plongeais, ou je les rencardais.

— Qu’est-ce que tu as choisi ?

— À ton avis ?

On avait retrouvé le gorille quelques jours plus tard, avec un troisième œil calibre .44 sanguinolent, entre les deux autres où se lisait une résignation marquée de stupeur. Avant de l’expédier, on lui avait ouvert les joues au rasoir.


Comme une guêpe dans un bocal retourné, on peut battre furieusement des ailes, monter et redescendre, chercher la sortie, grésiller de temps en temps, recommencer une fois, deux fois, un temps de répit pour palper la surface du verre, essayer de trouver et recommencer… Elle était comme une guêpe dans son bocal. Elle aussi avait pris le métro et côtoyé des ombres sans consistance, changé de station lorsqu’il le fallait par le jeu d’automatismes qu’elle ne contrôlait pas. Et s’il s’agissait d’un labyrinthe souterrain dont elle ne devait plus trouver l’issue ? Elle n’avait presque pas mangé et trop bu, un ou deux demis alors qu’elle ne prenait presque jamais d’alcool. Elle se rappelait le visage de Jo en cadavre. Il avait une expression qui ne lui allait pas, comme si le tueur lui avait conféré une espèce d’intelligence qui venait bien trop tard. Elle n’avait jamais aimé l’I.M.L., même si elle le fréquentait trop. Jo en cadavre, c’était presque ridicule. Ils s’étaient perdus de vue à temps.

Dans quel merdier s’était-il fourré ?

Dommage que ceux qui savent ne puissent plus parler.

Dommage, ou heureusement.

Il y avait un troquet, où elle était assez connue et respectée pour qu’on la laisse tranquille boire un verre dans un coin. Elle n’aurait jamais dû laisser les nerfs prendre le dessus et attaquer Janko de front. Elle poussa la porte, s’affala dans un box après avoir jeté son sac sur la table. Whisky sec. Jo réduit à l’état de barbaque. Elle ne l’aimait pas. Elle ne l’avait jamais aimé. Ça ne les avait pas empêchés de passer de bons moments ensemble. Des moments qu’elle ne se rappelait pas. Ainsi, Jo lui avait fait l’amour ? Elle se raccrocha au verre. On lui avait filé une dose de déménageur. Le sol trépidait sous ses pieds. Qui manipule ? Château ou l’autre cinglé ? À quoi ça sert, la picole ? Qu’est-ce qu’on cherche, en définitive ? La vérité ? Foutre des mecs au trou ? Préserver les valeurs de la civilisation occidentale ? Elle n’aimait pas plus le whisky et fouilla dans son sac à la recherche de cigarettes et d’un billet de cent francs pour payer et se tirer vite, sortir dans la rue.

Janko et sa souffrance. Château et sa folie… Et elle, là au milieu ? Pas de nerfs, pas de faiblesse. Elle aussi, en cadavre. Tout le monde était devenu cinglé, à la recherche de sa fin. Elle n’aimait pas que ses doigts tremblent, ni ressentir des troubles d’accommodation visuelle. Elle renversa la moitié du verre sur le formica brunâtre de la table.

Une face apparut, lunaire et difforme, comme prise au grand angulaire.

Elle l’écarta, voulut se lever et retomba assise.

Trop de nuits difficiles.

Mingus…

On lui tenait les épaules, sans brutalité, pour qu’elle reste. Dur, de vivre comme un chien.


— Slim, il me faut un calibre.

— Quel genre ?

— Du gros…

— J’ai ça.

— Vierge ?

— Ouais. Tu te lances ?

— Combien ?

— Pour toi, quatre mille.

— Et pour les autres ?

— La même chose.

— Slim…

— Ouais ?

— Tu m’as jamais vu.

— Je sais même pas que tu existes. La ferraille, pareil. Combien je te mets de cartouches ?

— Une boîte. Slim… Il me faudrait des fafs pour une gonzesse. Combien de temps ça demande ?

— Ça dépend.

— Ça dépend de quoi ?

— Ça dépend combien tu mets sur l’affaire. Où tu l’expédies… Ça dépend d’un tas de choses. Toujours pareil, tu connais le problème…

— Non. Je connais pas.

— Des vrais, autour de six mille.

— Pour quand ?

— Fin de la semaine.

— Après-demain.

— Il faut les photos…

Mauber en sortit des vieilles de sa poche. La fille avait la gueule de travers et un sourire niais. Une face de rat blonde, sans âge. Il glissa le pistolet plein dans sa ceinture, au milieu du dos.

— Après-demain…

Il gagna la porte sans se retourner.

— Slim, oublie pas : après-demain.

Il dévala sans bruit les escaliers du loft, remonta tout aussi furtivement. À travers le bois, il entendit qu’on décrochait le téléphone. Il resta un moment immobile, puis il se tira. La boîte de cartouches lui ballottait dans la poche de blouson.

À la première station, il monta dans un taxi.

Il ne faisait que commencer sa nuit.

Le taxi n’avait pas tourné le coin de la rue que Slim avait déjà son correspondant en ligne. C’était sa manière de préserver son fonds de commerce. S’il n’avait pas été aussi incurablement solitaire et pressé, Mauber l’aurait su, comme tout le reste de la rue le savait : Slim balançait à la Grande Maison. En gros et en détail.

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