Château arrivait avant tout le monde, parfois très tôt. Le bureau sentait la poussière. Tous les bureaux du monde, dans lesquels d’autres Château se livraient aux mêmes activités, sentaient identiquement la poussière : leur plus petit commun multiple. Il alla jusqu’à la baie vitrée, contempla les tours, les mains croisées dans le dos. Le jour se levait à peine.
Presque mot à mot, il se souvenait de ce que le rédacteur avait écrit : « … Dès le début de l’opération et quel que soit son but final, chacune des personnes impliquées, à quelque titre que ce soit, devront impérativement faire l’objet d’une surveillance et d’un contrôle constants… »
Tout ce qui séparait la théorie de l’application pratique. Là où l’autre avait souligné une faille, Château voyait une magnifique opportunité d’expérimentation. En terme de balistique, on aurait pu parler de dérive du projectile. Château décroisa les mains, alluma une cigarette, se délecta de l’immobilité des tours et de l’égale immobilité du temps.
Quelle que fût la dérive, le projectile atteindrait l’objectif.
Quel que fût le prix.
Au juste, Château n’avait aucune espèce d’estime pour tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à un comptable. Il compara l’heure à son poignet et celle de la pendule digitale.
Elles étaient parfaitement synchrones.
Giraud se réveilla : il était six heures. Il n’avait pas beaucoup dormi, de toutes les manières pas assez. Il entrouvrit les tentures du salon. La rue avait la grisaille indistincte du matin, sa canaillerie tendre et son épouvantable, son inexorable incertitude. Quelques voitures circulaient déjà, signe qu’on allait quelque part ou qu’on en revenait. Ah ! les heures du matin, le monde des employés, les rames qui grondaient dans le métro, les gens qui lisaient Le Monde ou s’absorbaient à faire des mots fléchés, comment se démerder quand il y a deux millions de chômeurs ? Comment préserver un morceau de dignité ? Il posa le front contre le carreau, comme on peut le poser contre un ventre qui pourrait tout entendre, des choses murmurées à mi-voix, les lèvres contre la peau gonflée.
Giraud observa avec une manière de détachement clinique que Giraud avait envie de pleurer. Ou alors, qu’un Giraud parmi d’autres en avait envie, réellement envie, alors que tout un tas d’autres s’en foutaient, et qu’ils étaient prêts, ces enculés, à lui survivre. Pleurer seul, dans ces conditions, c’était impossible. Alors Giraud se prit à contre-pied : dans ce fourmillement neutre et éploré, il y avait moyen de trouver un port d’attache. Un point de repère. Il remarqua une grosse limousine qui descendait la rue avec solennité. Imaginons qu’ils viennent me chercher, deux ou trois manœuvres pour se garer, ou plutôt une seule, une impeccable marche arrière en contre-braquant, le conducteur à peine tourné, je suppose qu’il a l’habitude, une opération de routine. Ils montent. Ils n’ont pas de raison de se presser. Ils gravissent les marches et leurs pas sont étouffés par le tapis, bien sûr, avec la terrifiante lassitude que confère la routine. Ils montent… Giraud le sentit dans les os. Un jour ils monteront, ils viendront te chercher. Tu le sais très bien. Pas de quoi en faire une maladie. Qu’est-ce que tu leur raconteras ? Tout et le reste, certainement. Savoir, c’est leur boulot, c’est pour ça qu’on les paye, même si tout cela ne sert à rien. Aujourd’hui, demain…
Giraud palpa la vitre du bout des doigts. L’existence est un gémissement. D’accord. Il va sans doute faire beau dehors, il y aura du monde et très certainement des hommes et des femmes s’aimeront dans leur langage à eux, à peu près comme on met une traite à l’escompte, sans plus de garanties, ni moins de soupçons, à quatre-vingt-dix jours. Ils viendront te chercher et, en toute logique, tu ne pourras pas leur donner tort, ni de leur patine, ni de leur manque de précautions. Tout le monde s’est usé, alors pourquoi pas aussi les flics ?
Lorsqu’ils viendront te chercher, il vaudrait mieux que tu ne sois déjà plus là.
Giraud se décolla de la vitre avec un ricanement sec.
Milard.
Milard n’avait aucune importance.
Milard se passa de l’eau froide sur la figure. La femme était adossée à la porte de la salle de bains, une cigarette à la bouche. Son visage mat n’exprimait plus rien qu’une espèce de fatigue immémoriale. Elle avait parlé un long moment, puis Milard l’avait interrogée avec sa froide sagacité de flic, bien qu’il ne fût ni en service ni chargé de l’affaire.
Au juste, il n’y avait pas d’affaire Dieterich.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Rien, murmura Milard. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
— Je sais pas…
Il s’épongea la face.
La femme bougea : elle fit quelques pas et s’approcha de lui, les yeux durs. Milard tourna la tête, la regarda. Belle, certainement, et soignée. Milard sourit de loin, sans doute pour lui-même. Lorsqu’elle écrasa sa cigarette dans le lavabo, il lui prit l’épaule.
— Malou…
— Ouais ?
— Qu’est-ce que tu as oublié de me raconter ?
— Rien du tout…
Il rit doucement, sans paraître y prendre garde.
— Malou… Je suis plus dans le coup.
— Pourquoi ?
— Jankovic m’a sorti.
Elle porta les mains entre les seins et les commissures de ses lèvres s’affaissèrent. Elle parut brusquement vieille et coriace, avança avec prudence :
— Janko ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il a à voir dans ce micmac ?
— Jankovic ? C’est le patron de la division.
Elle recula d’un pas. Milard en profita pour retirer sa chemise. La femme semblait absorbée, ou calculatrice. Il pensa : tant mieux pour elle, elle se démerde pour goupiller le coup de manière à s’en tirer les cuisses propres. La mécanique s’est mise en marche dans sa tête. Tout dépend de la quantité et de la qualité de ce qu’elle a à balancer. Janko est un malin. Elle aura du mal. Ou lui ? Peut-être pas passionnant (qu’est-ce qu’on en a à foutre, d’un truand négocié dans la surface de réparation ?) mais intéressant. Sale mécanique. Elle tire des plans, ça défile comme sur un compte-tours digital. À toute allure. Il entreprit de dégrafer son ceinturon, régla l’eau de la douche.
Lorsqu’il sortit de la salle de bains, la femme avait refait du café. Elle en buvait une tasse, le dos tourné. Milard glissa le pistolet .32 dans sa poche de pantalon. Il ne pesait presque rien.
Elle se retourna, contempla le policier d’un air pensif. Elle dit :
— Je jouerai jamais contre toi, tu le sais…
— Rigolade.
— Et merde. Tu sais très bien…
— Rien du tout. Quoi ? Que tu as été maquée un moment avec moi ? Que ça a failli fonctionner, sauf qu’entre-temps tu as rencontré un type qui s’appelait…
— Il s’appelait pas. Il se sifflait. Combien de fois je t’ai attendu, Milard, que tu reviennes de tes opérations à la con ? Quand tu avais la pêche et pas une gueule de crevard, tu donnais signe de vie quand ? Tous les trente du mois, probablement quand tu avais trop envie de tirer un coup, ou une heure de libre ! (Elle s’avança lentement.) Tu as déjà gambergé à ça ? Tu t’es déjà demandé pourquoi ta grosse s’est tirée ? Je veux dire : l’autre…
Milard sourit.
— Juste…
Elle se passa la main devant les yeux.
— Excuse si j’ai fait fort, Milard.
— C’est pas grave. (Le sourire s’effaça progressivement.) On a joué, je suis pas sûr qu’on a gagné. Maintenant, c’est un peu tard pour remettre les compteurs à zéro.
— C’est jamais trop tard.
Milard bascula le barillet de son .38. Des gestes automatiques, sans signification. Il examina les culots cuivrés. Il avait eu de l’amitié pour Rolf, même s’ils ne jouaient pas tout à fait du même côté du filet, une espèce d’estime ou de connivence tranquille. Le truand avait réussi le sans-faute, et il était maintenant difficile de le distinguer de ses confrères légaux, tous ceux qui drivaient leurs sociétés, ni plus bidon, ni moins mal gérées. Au début, tout était clair : il y avait les arcans d’un côté, les autres de l’autre. Progressivement, l’image s’était brouillée, au fur et à mesure que Milard avançait en âge et en expérience — ou en amertume.
Il n’y avait plus seulement que les chasseurs et les chassés, les baiseurs et les baisés, sans beaucoup de limites précises. Seulement l’implacable exercice du pouvoir. Sans compter le reste, et ce qu’il avait appris à d’autres. Ce que l’autre Milard, le conseiller technique, avait patiemment enseigné à d’autres ombres, l’autre, son ombre portée…
Milard remit son .38 dans l’étui, à la ceinture.
— Désolé, Malou…
Elle s’approcha, lentement, en balançant les hanches.
— Ça t’emmerde pas, de te faire mettre par Janko ?
Il ricana :
— Janko ? Rien à foutre de Janko.
— Rolf était avec une gonzesse, martela la femme. Le type qui l’a flingué avait un .357 canon long, chromé. La fille est remontée à l’appartement paniquée. Je lui ai filé cent sacs et elle s’est tirée avant que les perdreaux rappliquent.
— .357… Ta suceuse était aussi une experte en balistique ?
Il s’appuya à bras tendus au dossier d’une chaise. Pour continuer à fonctionner, il devait faire l’impasse sur un certain nombre de choses, par exemple, sur la souffrance qui lui laissait la bouche sèche et les genoux flageolants. Putain de souffrance. Il releva le menton. Malou l’observait de loin.
— Cette partie-ci, tu la joues de quel côté, Malou ?
Elle secoua la tête.
— Ils l’ont flingué comme un chien.
— Comment tu crois qu’on flingue, dit-il la face immobile, avec des préambules et des fioritures ? On flingue à la va-vite, sauf quelques malades qui prennent leur pied à fignoler.
— Le type a fignolé.
— De quel côté tu joues, Malou ?
— Du côté de ma peau.
— Rien à voir avec Rolf.
Elle posa la tasse sur la table, esquissa un geste las.
— J’aurais pas dû venir.
— Tu n’aurais pas dû. Qu’est-ce que tu attendais ? Que je te retrouve le type et que je l’emballe dans du papier de soie ? Par amitié pour ce cher vieux Rolf… Tu rêves ou quoi ? (Il changea de ton.) Tu ne sais rien. Pas de gonzesse, rien. Tu n’es au courant de rien. Rolf a cramé dans sa caisse, c’est tout. La veuve éplorée… (Il lui jeta un coup d’œil bref.) Rôle de composition. Qui a flingué, pourquoi, tu t’en fous. Tu récupères la monnaie, tu attends un moment pour te tirer au soleil, c’est tout. Qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent ? Qu’ils te lâchent leurs chiens au cul ?
— Tu as changé, Milard.
— On change tous, mon cœur.
Elle lui posa la paume de la main contre la joue.
— Milard, si je te disais que j’ai peur ?
Il lui prit le poignet, feignit d’examiner les doigts courts et doux, le bracelet en or massif, étonnamment sobre, hocha la tête.
— Assure, dit-il d’une voix neutre. Assure un moment, le temps que ça se calme, et tire-toi. Malou, tu sais rien de ces combines. Tu fais le tiroir de la caisse avant de te barrer. (Il eut un rire méchant.) Ils te doivent bien ça, merde ! Tu ne sais rien. Rien !
Elle hésita :
— Et toi ?
Il lui serra le poignet. Lui, il était game over, mais c’était pas une raison pour le dire. Le toubib pouvait le neutraliser d’un jour à l’autre et il savait bien ce qui l’attendait, les rayons, les murs de l’hosto, la chimio et tout le reste…
— Malou. Malou… Barre-toi.
— Vence ? Tu as parlé au Grand ?
— Rien du tout.
— Où il est ?
— Tu rigoles, Ducon ? Je sais même pas qui le demande.
— Vence, bordel…
— Ducon, j’espère pour toi que tu appelles depuis une cabine…
— Tu peux le joindre ?
— Comment tu veux que je joigne un type, que je sais pas où il est ?
— Joue pas au gland, mec, je suis dans la merde…
— Change de trou.
Il y eut un bruit comparable à une poignée de gravier sur de la tôle ondulée, puis la tonalité. L’inspecteur qui manipulait le magnétophone rembobina la bande, appuya sur la touche lecture. Château alluma une cigarette, se renversa dans le fauteuil. Il portait un complet d’alpaga noir, une chemise noire et une cravate de tricot orange. Au bout de quelques instants, il pressa sur le bouton de l’interphone, se pencha.
— Forrestier… Vous venez une seconde ?
Elle entra, jeta un coup d’œil circulaire dans le bureau. L’inspecteur la salua très vaguement, absorbé par ses diodes et ses potentiomètres. Château lui indiqua un fauteuil de la main, commanda à l’inspecteur :
— Envoyez…
Elle alluma une Pall Mall longue.
Elle n’eut aucun mal à reconnaître la voix et ne manifesta aucune espèce d’émotion. Château examinait le plafond, les mains croisées derrière la nuque. Tonalité. Il commanda de nouveau :
— Repassez…
Éliane Forrestier fumait, le torse incliné, les coudes aux hanches. La voix de Mauber était pressante, mais calme et réfléchie. La voix d’un homme qui a étalé le coup, puis gambergé. Quoi de plus naturel qu’il prenne contact avec la cible ?
— Trop tôt, coupa Château. Il était serré aux couilles, mais pas au point de sauter tout de suite dans le train.
— Alors ? fit Forrestier en soufflant de la fumée.
— Alors, vous le gardez dans le collimateur.
Elle se leva en deux temps, d’abord les fesses, puis le buste, qu’elle redressa lentement, comme à regret. Elle avait le .357 à la hanche, les mains le long du corps, les doigts étendus.
— Vous n’aimez pas ça, dit Château. Personne n’aime ça. Personne non plus n’avait demandé à Ducon, comme l’autre l’appelle, de rentrer dans le coup. Je veux Berg. C’est tout. (Il s’accouda au bureau, parut réfléchir.) Vous n’avez pas le choix. À moins que vous décidiez de quitter le service ?
Giraud avait croisé les commandes, il s’était rasé de près et avait pris une douche. Il avait enfilé un blazer qu’il ne portait plus depuis des années, un pantalon de flanelle, preuve qu’il avait dû perdre du poids sans faire attention. Assommée de barbituriques, la femme dormait encore dans la chambre lorsqu’il avait quitté l’appartement. Il lui avait laissé un mot et deux cents balles.
Il avait pris le métro.
Midi. Il en était seulement au troisième scotch et se sentait sec et amer, parfaitement intelligent. Tout à fait le look du chroniqueur judiciaire. Ailleurs, dans un autre pays, il aurait fait un malheur. Avec moins d’alcool. Et s’il n’avait pas eu l’idée à la con de se foutre dans une combine qui le dépassait complètement, à laquelle il ne comprenait plus rien, même plus pourquoi il avait mordu à l’hameçon. Par connerie ? Pour se faire peur ? Pour combler le vide ? Pour ça, rien de mieux que l’ombre, qui ne tarderait plus à l’engloutir. Dans cette armée, il était à peine caporal. Un pion qu’on n’hésiterait pas à sacrifier. Il alluma une Navy Cut ; une femme, à la table à côté, lui adressa un signe de la tête.
— Vous étiez chez Meursault, dans le temps.
— Oui.
Ils se serrèrent la main. Giraud commanda deux autres whiskies.
Son Honorable Correspondant n’était rien moins que ponctuel. Il travaillait à la Cité. Ni plus ni moins retors que les autres. Giraud n’en attendait pas grand-chose. Il pensa à appeler Malou Dieterich, consulta sa montre. Sa voisine portait une robe coûteuse et des chaussures à talons, ce qui ne voulait rien dire.
— Où êtes-vous, maintenant ?
— Nulle part… (Il agita les doigts. Le whisky était râpeux.) Ou alors, ailleurs, comme vous voulez. Quel genre de sous-vêtements portez-vous ?
Elle se ficha de lui, du coin de l’œil :
— Vous êtes d’une incroyable drôlerie !
— C’est ce que tout le monde pense.
— Je suppose que tout le monde a raison. C’était une question entomologiquement sérieuse.
— Je n’en doute pas.
Elle semblait amusée.
— Je suppose que cette manière de question entomologiquement intéressante correspond à votre personnage…
— C’est ça, fit Giraud. Quel genre ?
— Pudeur effarouchée… (Elle sourit.) Meursault pensait que vous représentiez à ses yeux le type parfait du petit salopard retors et arriviste.
— Exact, dit Giraud d’un ton sec. Que diriez-vous de déjeuner avec un petit salopard, etc.
— Du bien, à partir de etc.
Giraud régla les consommations. Le barman faisait la gueule, mais la femme avait un bien beau cul et il n’avait plus rien à foutre de l’Honorable Correspondant. En sortant derrière elle, il manqua se payer la porte.