Mauber se leva et personne ne l’en empêcha. Il était chez lui, après tout. Il s’approcha du bar et se versa un verre de chivas. Il n’en buvait jamais et l’alcool lui parut souple et moelleux, il évoquait dans son esprit le plein cuir et l’aile d’une grande limousine noire, rangée sur un parking désert balayé par la pluie. On lui avait servi l’alcool dans un gobelet d’argent, d’un poids impressionnant. La femme aux yeux très pâles affectait de parcourir une revue, mais Mauber savait qu’il n’en était rien, qu’elle attendait ce qu’allait dire l’homme au complet blanc assis sur le divan, et ce que lui, Mauber, répondrait.
Sur la table basse en verre fumé, il y avait le paquet de came. Deux ou trois cents grammes. Les deux autres policiers regardaient par la fenêtre les alignements de toits, le soleil qui descendait, ou rien. Le seul mouvement perceptible dans la pièce était celui des doigts de la femme, entre les pages de papier glacé. Mauber haussa les épaules : ils avaient découvert de la drogue, chez lui, dans l’aérateur de la salle de bains, très exactement là où il n’aurait jamais rien planqué. Ils : la femme avait ramené le paquet, accroupie sur les talons, ce qui avait mis ses fesses en valeur sous le tissu du pantalon. Drôle de beau châssis. Elle lui avait demandé ensuite la permission de se laver les mains, à cause de la poussière grasse, noirâtre, sur l’emballage en plastique. Elle avait évité son regard, ce qui témoignait de son manque de métier, ou de son absence d’habitude, ou d’un vague remords qui ne rimait à rien.
Mauber secoua doucement le contenu du verre : ils n’avaient plus de raisons de s’éterniser, à présent. Il était bel et bien fabriqué, et il hocha la tête.
— Alors, fit l’homme assis.
— Alors quoi ?
— Le Parquet est très dur, en ce moment, en ce qui concerne le trafic des stupéfiants. Vous n’êtes pas usager. Cet appartement, ces meubles… Je ne pense pas que vous puissiez justifier de revenus suffisants.
— J’ai hérité.
— Bien sûr. Vous avez hérité. Cinq ou six ans.
La femme avait cessé de tourner les pages et regardait Mauber, les épaules droites, les avant-bras immobiles. Quelle sorte de chanson est-elle en train d’écouter ? réfléchit le jeune homme. Il ne voulait pas comprendre. Elle avait des yeux presque incolores, d’une fixité pénible. Des deux autres flics, il n’apercevait que le dos et l’angle du maxillaire. Il reposa le verre derrière lui.
— Cinq ou six ans de votre vie, dit l’homme. Avez-vous une idée de ce que ça représente, Mauber ? Cinq ans au trou…
— Vaguement… Qu’est-ce que vous voulez ?
— À votre avis ?
— Aucune idée.
Le flic sortit une photo de sa poche, la présenta sobrement, sans hâte ni ostentation. Cliché normal, pris au téléobjectif par un bon professionnel. L’homme descendait les marches d’une villa, on entrevoyait au bas de l’image un ponton de bois, la proue d’un canot, un morceau d’agave. Mauber n’eut pas à se pencher, les yeux du flic étaient calmes et lointains, il n’eut pas à faire le moindre mouvement pour que l’autre comprenne.
— Jamais vu ? fit le flic. Jamais vu ce type ?
— Je lis la presse, comme tout le monde.
La femme bougea. Mauber la regarda, puis ses yeux revinrent à la photo. Il comprenait, mais toute une part de son cerveau se refusait à comprendre, il n’y avait eu que deux ou trois rencontres, toujours en terrain neutre, jamais rien qui le rattache… La femme avait reposé la revue sur la table basse, là où elle l’avait prise. En se baissant, Mauber aperçut le contour de ses seins sous le T-shirt et la crosse du revolver dans la ceinture.
La photo disparut.
Mauber serra les mâchoires.
— Je veux Berg, petit con. Je me fous bien que tu passes cinq ou dix ans au ballon, ou dehors. (Le flic se leva avec une singulière souplesse. Ses yeux luisaient de nouveau.) Tu connais Berg, tu as travaillé pour lui, plusieurs fois. Je crois même qu’il t’aime bien.
— Pas question, articula Mauber avec l’expression d’un nageur en train de se noyer dans trop peu d’eau. Pas question…
Le flic se dirigea vers la porte. Pour cela il dut passer devant le jeune homme qu’il dévisagea avec froideur. Les autres n’avaient pas bougé. La came n’était plus sur la table. Le flic tenait déjà la poignée quand Mauber se décida, aussi se borna-t-il à pivoter sur les talons.
— Qu’est-ce que vous voulez, sur lui ?
— Tout : ses allées et venues, ses fréquentations, le dispositif de surveillance de la villa. Tout ce que tu peux récolter sur ses transactions. Un topo sur ses gardes du corps, un autre sur ses accointances politiques.
Mauber hocha la tête, incrédule.
— Il faudrait des années pour ça.
— Personne ne t’a dit que j’étais pressé.
— Pas possible de l’approcher à ce point…
— Quelqu’un d’autre non. Toi, oui.
Mauber regarda la femme. Elle avait une vilaine crispation au coin des lèvres. Les deux autres s’étaient enfin retournés, mais leurs visages n’indiquaient rien.
— Ça va, murmura le jeune homme sans la quitter des yeux.
Elle le dévisagea en retour, mais avec une espèce de haine à la bouche.
Malou Dieterich avait fumé cigarette sur cigarette devant son Américano, en se gardant bien de bouger d’où elle était. Déjà presque un paquet, depuis qu’elle était entrée dans la petite salle et s’était assise de manière à voir la porte, et, au-delà, la voiture qui s’était rangée le long du trottoir, de manière tout à fait naturelle, et dans laquelle se trouvaient trois hommes dont elle ne pouvait distinguer autre chose que les silhouettes sombres, presque immobiles. Elle avait la gorge en carton et la tête lui tournait : ainsi, Rolf était mort. Les flics n’avaient pas perquisitionné l’appartement. Ils avaient parlé d’accident, d’accident stupide, de malchance, sur un ton étale qui n’avait rien de bienveillant. Rien de malveillant non plus. Ils étaient commandés par un jeune patron mince au visage anguleux, au ton brusque. Commissaire principal Jankovic.
Elle ferma les yeux, serra les paupières.
Jankovic lui avait enjoint de ne pas quitter la ville.
Pourquoi l’aurait-elle fait ?
Elle rouvrit les yeux : rien dans la salle n’avait bougé, et la voiture était toujours là. Rolf… Avec une poignée de monnaie, elle alla téléphoner. Personne ne répondit. Dans la cabine tiède, un parfum lourd et sucré persistait, avec une mollesse poisseuse. Elle reposa le combiné, récupéra l’argent. Ses doigts tremblaient trop. Elle se les passa sur la figure, avec un sanglot sec et bref. Elle avait trop longtemps tiré sur la ficelle, et puis Rolf l’avait rencontrée et installée. Ils s’étaient mariés en Autriche. Elle avait eu tout ce qu’elle voulait, comme dans un roman-photo. Elle avait oublié les petits matins pisseux, les coups et le froid, la trouille de la lame, les terrains vagues et les matelas par terre dans des piaules sans chauffage, sans papier au mur, les mecs qui payaient quand ils avaient le temps, la galère.
On tapa à la porte, derrière elle, du plat de la main.
Ils ne s’emmerdaient pas à taper…
Elle ouvrit à l’aveuglette, sortit.
Un gros type s’engouffra en l’insultant entre ses dents.
Elle remonta lourdement les marches, retourna s’asseoir.
S’il m’arrive quelque chose, Malou, on sait jamais, appelle-le.
Beaucoup plus tard, lorsque la salle fut bondée, elle commanda un repas au hasard et paya avec un billet de cinq cents neuf et retourna téléphoner. Il n’était toujours pas rentré. Le visage de Rolf lui dansait devant les yeux. Il fut remplacé par celui de Jankovic, aux yeux sagaces et inquisiteurs, à l’expression indéchiffrable. Elle sortit dans la rue. La voiture s’ébranla derrière elle, déboîta sans à-coup et s’insinua dans la circulation. Le conducteur avait allumé les veilleuses. Malou réprima une grimace entendue. Elle marchait à grands pas, son sac sous le bras gauche. La présence de la grosse Lancia avait quelque chose de menaçant et de ridicule. Malou pensa à entrer dans un cinéma. Aucun film ne la tenta. Elle continua à pied jusqu’à Saint-Michel. Des types jouaient du blues dans la rue. Elle les écouta quelques minutes, laissa vingt francs.
Le contrebassiste ruisselait de sueur dans son tricot marine.
Il y avait un ampli par terre.
Dans les grappes de notes acérées que cisaillait la guitare électrique, elle lut que Rolf était vraiment mort. Elle revint sur ses pas et chercha, au bout de la rue piétonne, le museau bas de la Lancia.
La voiture avait disparu.
Alors elle se mit à marcher au hasard.
L’air était tiède et tendre, avec des déhanchements lascifs et anachroniques, et le ciel parut un instant, entre deux immeubles, semblable au papier doré dont on faisait des figurines de Noël dans un passé qu’elle avait oublié. Malou balaya les cheveux sur ses tempes, agita sa crinière sombre. Son pas s’était fait moins allongé, plus incertain. Du plat des doigts, elle palpa la carcasse du pistolet, dans son sac. Jankovic était trop avisé pour croire à une histoire d’accident. Elle se rappela sa manière de la regarder. Ce qu’il disait à haute voix, peut-être pour ceux qu’il y avait autour, il n’y croyait pas. Ce qu’il avait dit n’avait aucune espèce de réalité. Elle s’arrêta, s’arrangea encore les cheveux, sans y prendre garde.
D’une cabine, elle appela un autre numéro.
— Molly, il faut que je te voie…
Il n’y avait pas de Molly au numéro qu’elle avait demandé.
Il n’y avait jamais eu de Molly.
Malou Dieterich raccrocha et eut un autre sanglot sec.
Elle composa de tête le numéro de Milard.
Ils étaient partis, semblables à des ombres sans épaisseur, la femme policier la dernière, comme si, en dépit de tout, elle voulait encore s’attarder et dire quelque chose au jeune homme, regrets inutiles, vaines recommandations, qui pouvait savoir ? Mauber s’assit lourdement sur le divan, se passa les mains sur la figure. Il avait assez de fric pour se tirer, mais plus de passeport. Et où aller ? Il se leva mettre Miles Davis sur la chaîne, régla le son en sourdine. Tout au fond, au bout des toits, le ciel se couvrait d’or impalpable et vide.
Entre les flics et Berg, il redoutait moins les premiers que le second. N’empêche qu’ils en savaient long sur son compte. Assez pour lui passer la corde au cou.
Les flics lui avaient laissé un numéro de téléphone où les joindre.
Mauber froissa le papier entre ses doigts.
Il avait le cerveau plus ou moins anesthésié. Se tirer, se tirer… Il revit Berg sur la photo, descendant les marches qui mènent à la mer. On ne distinguait pas les gardes du corps alentour. Berg descendait prendre le canot automobile, des lunettes noires sur les yeux, un léger bagage à la main. Mauber hésita, puis il ramassa le téléphone et retourna s’asseoir sur le divan.
S’il pouvait avoir Vence, il obtiendrait un rendez-vous.
Vence décrocha comme s’il avait le combiné entre les doigts.
— Vence ? C’est moi… Il faut que je voie le Grand…
— Parti…
— C’est urgent, Vence.
— Rien d’urgent. Tu lis la presse du soir ?
— Ça va, fit Mauber. Quand il rentre ?
— Pas la moindre idée.
— Vence…
— Ouais ?
— C’est important.
— Rien d’important…
Il y eut un craquement sec lorsque Vence raccrocha. Mauber regarda le combiné, le reposa lentement. Berg faisait le béton autour de lui. Presse du soir. Il alluma une cigarette, les doigts gourds. Et lorsqu’il le rencontrerait, que dirait-il ? Que les flics l’avaient chargé de se rencarder sur son compte ? Que Berg était sous haute surveillance ? Mauber tira sur la cigarette et se surprit à feuilleter la revue qu’elle avait remise sur la table basse.
On sonna à la porte, et il trouva sur le seuil la fille du métro.
Elle tendait à l’aveuglette son portefeuille et le passeport.
— J’avais jamais fait ça, dit-elle en tenant son verre à deux mains. Enfin, j’avais jamais fait ça pour les flics. Ils m’avaient serrée dans la nuit. Métro Odéon. (Elle releva la tête.) J’avais plus un rond, plus rien, pas un coin où aller… Ils m’ont dit où vous attendre.
— Qu’est-ce que tu devais faire des papiers ?
— Leur donner.
— Où ça ?
— Une boîte aux lettres, dans le dix-neuvième.
— Ils t’ont filé du fric ?
Elle sortit des billets froissés de sa poche de jean.
— Deux mille balles. Pour voir venir.
— Voir venir quoi ?
Elle retroussa les lèvres.
— C’est ce qu’ils ont dit : pour voir venir…
Mauber examina le contenu du portefeuille. Elle n’y avait pas touché, ou tout remis en place. Rien ne manquait. Il feuilleta son passeport. Avec du fric et le passeport, il pouvait s’arracher. Combien de temps courrait-il : des mois, des années, peut-être des semaines. Elle n’avait pas bu une goutte et observait un silence pénible.
— Pourquoi tu les as ramenés ? demanda Mauber.
Elle haussa les épaules, dit sans le regarder :
— J’en sais rien.
Il fit claquer le portefeuille sur son genou, insinua :
— Je pourrais ne pas t’avoir tellement à la bonne, tu sais…
Elle le regarda en face.
— Je m’en fous…
Elle avait les yeux d’un bleu très sombre, presque noirs, un assez beau visage où se lisait trop de fatigue et de jours sans soleil. Mauber jeta ce qu’il avait à la main sur la table basse. Pas besoin de lui faire de dessin. Il se servit un verre et but pensivement.
— Combien de temps que tu es sortie ?
— Quinze jours.
— Tu as tiré longtemps ?
— Quatre ans.
— Pourquoi ?
— Ils appellent ça vol à main armée.
Elle se passa les doigts dans les cheveux.
— Ça se voit tant ?
Mauber haussa les épaules à son tour. Il faisait presque nuit. Il aurait été raisonnable et prudent de la foutre dehors à coups de pied dans le cul. Avec ses deux mille balles, elle pourrait voir venir.
— Comment c’était ? demanda-t-il d’une voix sourde.
— Encore plus moche qu’on le dit… (Elle se résigna à boire son verre.) Quand je suis sortie dehors, je voyais plus clair. Il y avait personne. (Elle eut un rire saccadé.) Y avait trop de soleil, partout, et en même temps je crevais de froid… Des bagnoles, sans arrêt, des gens. Je voulais aller sur la Côte…
— Pourquoi ils t’on crevée, à Odéon ?
— J’avais tiré une mémé… (Elle rit de nouveau.) Faut croire que je me suis rouillée. Cinq minutes après, j’étais au poste. (Elle reposa son verre.) Une bonne femme s’est pointée avec deux flics en civil et ils m’ont embarquée. Voilà…
— Voilà, répéta Mauber en sourdine, sur un ton de dérision. Il faudrait que je te croie sur parole, bien entendu… (Il ne distinguait presque plus ses traits. Il l’aperçut cependant secouer la tête.) Remarque, ça tient debout. Comment on t’appelle ?
— Dans le temps, c’était Pom-Pom.
— J’aime pas du tout. Autrement ?
— Mon vrai prénom, dit-elle lentement, c’est Céline.
— Est-ce que tu as faim, Céline ? demanda Mauber avec douceur. Il y a un rital sympa en bas. Il y a aussi un chinois, plus loin, ou si tu préfères un restau…
— Je m’en fous.
— On pourra se faire une toile, après…
Elle lui prit le poignet, le serra avec une force surprenante en approchant son visage. Elle dit, d’une voix âpre et dure :
— Ça fait des années que j’ai pas baisé avec un mec. Je sais même plus comment c’est foutu. (Après un temps, elle ajouta avec rage :) En plus, il a fallu que ça tombe sur toi ! Tu comprends pourquoi j’ai pas pu leur ramener ces putains de papiers ?
— Un peu mieux, reconnut Mauber en lui retirant son débardeur mauve.
Giraud se regarda dans la glace de l’entrée, une face blême et hébétée aux orbites bouffies d’ombre, une silhouette à la stature vague, incertaine. Il hocha consciemment la tête. Il n’avait pas pu rencontrer Milard, ni personne à qui parler, il était revenu à la case départ. Une femme jeune et blonde dormait nue dans son lit, neuve comme une invitée et juste aussi impénétrable. Giraud la regarda de loin : elle avait laissé la veilleuse allumée au chevet. Il écouta les messages sur le répondeur, en défaisant sa cravate.
Malou Dieterich l’avait appelé trois fois.
Dans sa voix, il détecta avec détachement un curieux mélange de nervosité et de résignation hagarde. Il s’étendit sur le divan, sans se déchausser.