Le colonel tripotait son cigare, le porta à la bouche. La baie vitrée donnait sur la ville, qui miroitait de tous ses feux, parure élégante allongée le long du cou du fleuve, lascive et redoutable. Le colonel se retourna. Le mur du fond était tapissé d’appareils de transmission, de tout un panneau d’écrans, de dispositifs de contrôle. Un officier était penché sur une console. Il se redressa.
— Bon voyage ?
— Excellent…
L’officier arracha une bande télétype, passa le carbone à la broyeuse.
— Paris vient de passer une vacation. Il semblerait que les autorités françaises tombent des nues. (Il tendit le message, que le colonel parcourut rapidement.) Ou alors ils font de la fumée…
— Bien sûr ! murmura le colonel. Que ta main droite ignore ce que la main gauche fait…
— Mao Ze-dong.
— Non. Saint Augustin. (Il rendit le papier, chercha un cendrier.) Quelque chose de la Centrale ?
— D’un instant à l’autre.
Le colonel retourna regarder la ville. Elle ne dormait pas. Le bimoteur avait viré à plat, il avait aperçu la rivière de pierreries dériver sous l’aile gauche, s’enfoncer dans la nuit derrière. Une Mercedes anonyme l’attendait sur le parking. Combien d’avions avait-il déjà pris, combien de voitures ? Combien de fois avait-il attendu qu’un message tombe ? Le cauchemar de Beyrouth, une mission à Vienne. L’ennemi n’avait pas de visage, les « amis » pas plus. Il aspira une bouffée de fumée sucrée, la laissa fuser aux coins de la bouche.
Il avait appris l’insensibilité.
Qui piège qui ?
Milard avait sorti un sac de voyage en cuir. À présent il choisissait quelques ouvrages dans la bibliothèque. Mauber l’observait sans un mot. Le flic agissait vite, chacun de ses gestes était sûr et ordonné. Mauber s’approcha du bureau. Dans un cadre en alu brossé, une femme s’essayait à sourire. Le jeune homme examina les traits durs et froids. Le sac était ouvert sur un fauteuil. Milard y déposa une boîte de cartouches .44, deux paquets rectangulaires enveloppés de papier kraft solide. Une trousse de toilette au cuir fatigué.
— Ça va comme ça, vous croyez pas ? fit Mauber.
Milard lui adressa un coup de menton.
— Vous tenez à en terminer au premier coin de rue ?
Mauber haussa les épaules.
— Embarquez le sac.
Le jeune homme saisit le bagage. Milard embrassa la pièce du regard, éteignit la lampe de bureau, sortit à reculons. Dans l’entrée, il récupéra deux boîtes d’ampoules, un paquet de seringues jetables. Mauber avait le .38 dans la main gauche. Ils entrouvrirent la porte. Le palier était vide et sombre, seule la cabine d’ascenseur produisait un vague rectangle de lumière jaunâtre vertical.
— S’ils sont là, on va pas tarder à le savoir, fit Mauber.
— Couvrez-moi, ordonna Milard.
Sa voix était froide et sèche.
— Par les escaliers…
Il commença à descendre le premier, Mauber quelques marches derrière. Dans la pénombre, ils se mouvaient sans bruit. Milard sentit la douleur se rallumer. Il lui faudrait bientôt commencer la morphine. Ne pas tousser. Descendre, encore descendre. Il revit le visage de Malou, la mâchoire inférieure pendante. Un mort n’était jamais très beau. Il n’avait pas pu la sauver. Qui l’aurait pu ? Ils auraient fini par lui mettre la main dessus, de toute façon. Milard s’immobilisa un court instant, les sens aux aguets, inspecta le hall d’entrée où parvenait à peine la lumière de la rue. S’ils avaient été là, il l’aurait su.
Dans le parking, Milard jeta ses clés au jeune homme :
— La Fuego, au fond…
Mauber hésita.
— On dirait que vous avez pris les commandes, non ?
— Vous avez le choix ? Il faut sortir la BMW. Vous suivez…
— Je pourrais me tirer avec votre bagnole, réfléchit Mauber.
— Rien ne prouve que vous iriez très loin. Vous perdez du temps.
Mauber gagna la Renault, l’ouvrit et jeta le sac de voyage sur la banquette arrière. Milard était penché sur son volant, il avait allumé les lanternes. Les deux voitures sortirent à la queue-leu-leu. Presque pas de circulation. Ils roulaient déjà sur le périphérique, lorsque Mauber se rappela l’UZI qu’il avait laissé sur le siège du passager, dans la BMW. Il ne devait pas rester grand-chose dans le chargeur, mais une seule balle suffisait.
Éliane Forrestier se regarda, la glace de la salle de bains lui renvoyait une image trouble. Mingus apparut derrière elle. Il avait remis son slip de bain mauve et fumait une de ses cigarettes. Il prononça son prénom, lui posa la main sur l’épaule. Il avait une voix basse et grave, rêche comme celle d’un chanteur de blues et finalement à peu près aussi tendre. Elle secoua la tête.
— Je crois bien que tu as gagné, Mingus.
— On gagne jamais, poulette, seulement cinq dix minutes, trois semaines…
Elle le regarda dans la glace, lui prit les doigts entre ses lèvres.
— Tu vas partir, maintenant.
Il se colla contre son dos, lui passa le bras autour de sa taille, en faisant attention à la cigarette, la sentit s’abandonner de tout son long, se frotter à lui.
— Pourquoi tu m’as abordée, Mingus ? Parce que j’avais l’air d’une pute ? (Elle serra les mâchoires.) Tu t’es dit, celle-là, je vais la baiser à l’aise. Comment tu as su ?
Sans la laisser, il jeta la cigarette dans la cuvette des WC, promena les lèvres sur ses épaules. Elle avait la peau brûlante et douce. Tout allait recommencer, elle ne tarderait pas à rouvrir les jambes et ce serait la même chose, une espèce d’explosion brutale, puis de longues vagues qui déferlaient et la roulaient d’un bout à l’autre du lit, jusqu’au moment où… Elle sentit ses genoux trembler. Maintenant, oh oui, maintenant. Elle s’appuya du pubis au lavabo, se hissa sur la pointe des pieds. Il lui tenait les seins dans les mains, frotta le menton dans son cou. Elle tourna la tête, juste assez pour qu’il lui prenne la bouche. Elle balbutia :
— Fais-le, chéri… Tu en as envie, alors fais-le.
Ce fut elle qui dégagea son sexe, le guida du bout des doigts.
Elle était encore trempée, mais beaucoup trop étroite. Il hésita.
Elle cria :
— Continue. Ne t’en vas pas ! MINGUS ! MINGUS !
Il força le passage. Elle se mit à crier. Elle avait enfoncé les ongles dans les poignets de l’homme, lui déchirait la peau. Dans la glace, son visage aux yeux fermés avait revêtu une expression torturée, renversé en arrière, les cheveux blonds mouillés lui collaient au front. Mingus parvint à lui reprendre la bouche et elle mordit jusqu’au sang.
Milard s’était arrêté dans une station-service où il avait fait le plein de la BMW. Il avait payé en liquide. Le mufle bas de la Fuego attendait en bout de piste, à la lisière de l’ombre. Mauber avait vu le flic se remettre au volant, démarrer sans la moindre précipitation. À présent, les deux véhicules cahotaient sur un chemin défoncé en soulevant la poussière. Mauber se dirigeait au jugé. Les stops de Milard incendièrent son pare-brise.
Une gravière… Le flic l’avait emmené à une gravière.
Dans les phares, il remontait une barrière rouillée.
Mauber enclencha la première.
Ils cahotèrent dans des ornières, longèrent des tas de sable et de graviers. Puis la BMW stoppa. Milard descendit, parcourut la centaine de mètres qui le séparait d’une étendue plate et noire, un mètre en contrebas. Mauber sortit une cigarette, le rejoignit. Les paupières serrées, le flic estimait la distance. Il vit la cigarette.
— Vaudrait mieux pas. Le sac…
Mauber remua les épaules.
Milard retourna à la Fuego. Mauber écouta la nuit, maintenant que les moteurs ne tournaient plus. Une pièce métallique craqua dans la pénombre, en se refroidissant, un train passait au loin. Des crapauds, quelque part. Il faisait tiède et l’air sentait le cambouis et la vase. Mauber jeta sa cigarette devant lui, revint sur ses pas. Installé sur le siège du conducteur, Milard avait sorti des pinces, une vingtaine de centimètres de cordon vert à peine épais comme un crayon, qu’il s’appliqua à détordre, un container de plastique jaunâtre dont il entreprit de dévisser l’un des bouchons. À la lumière du plafonnier, son visage était exagérément creusé. Il retira un mince cylindre d’aluminium. Mauber reconnut le détonateur réglementaire de l’armée française. Il remarqua d’une voix feutrée, le coude sur la portière ouverte :
— C’est sûrement pas ce qu’on vous a appris à l’École de police…
Milard procédait avec une extrême minutie.
— Pas précisément.
Il sertit le détonateur à la mèche lente.
— Pentrite, fit Mauber.
Il avait les doigts dans la ceinture.
Milard sortit un couteau de poche, un rouleau de chatterton noir.
Lorsqu’il eut terminé, il déposa le tout sur le siège du passager, rassembla ce dont il s’était servi et le remit dans la trousse de toilette. Puis il alla jusqu’au coffre de la BMW, l’ouvrit, braqua le rayon étroit d’une lampe-crayon. Il tira de toutes ses forces sur le manche de la dague, essuya la lame sur la robe de la fille. Rendit l’arme à Mauber, le manche en avant.
— Rien d’autre à l’intérieur ?
— L’UZI… Des passeports dans la boîte à gants. Vous avez repris les menottes ?
— Oui. Récupérez le reste…
Il revint à sa voiture. Mauber le vit disposer le plastic sous le corps, un plastic orangé, ligoté dans le cordon détonant. Milard plaça un allumeur au bout de la mèche lente sans le dégoupiller, puis il se redressa, contempla le corps et son œuvre. Il annonça, sans se retourner :
— Vous allez mettre le contact. Lorsque j’aurai rabattu le coffre, démarrez sec, prenez le maximum de vitesse et sautez. Le plus tard possible. Il faut qu’elle atterrisse dans l’eau.
Mauber hésita un court instant. Déjà Milard plongeait les mains.
Le jeune homme monta à la volée, mit le contact. Le moteur démarra à l’instant où le coffre claquait. Tous phares allumés, le compte-tours dans la zone rouge, il jeta la voiture en avant. Des cailloux claquèrent contre la caisse. Brusquement, le noir sous le faisceau des phares, la direction qui tapait. Il lâcha le volant.
Le plus tard possible…
Sur le sous-main en cuir de Château, il y avait des photos noir et blanc de format anthropométrique. L’homme se trouvait en dehors de la lumière de la lampe de bureau. Jankovic en voyait seulement les avant-bras, les poignets et les mains aux doigts légèrement recourbés. Il y avait deux verres et une bouteille de Ballantine’s, le poste portable, des clés de voiture. Château entreprit de retourner certaines photos, avec la même négligence qu’il mettait à couvrir des cartes à jouer.
Rolf Dieterich…
Malou Dieterich…
Le tueur en jogging…
Jankovic se pencha légèrement.
Il restait Mauber, un vieux cliché de Milard pris au cours d’un pot de service, il y avait encore Éliane Forrestier, qui portait une combinaison de parachutiste, Giraud intercepté en gros plan, vraisemblablement au téléobjectif. D’autres qu’il ne connaissait pas. Jankovic saisit son verre. Les doigts de Château jouaient avec un dernier cliché, comme s’il hésitait encore à le placer. Jankovic se leva brusquement, le lui arracha. Regarda.
Les mains de Château reposaient à plat sur le bureau.
Jankovic balaya la bouteille et le verre, d’un brutal revers du bras.
— Ce type, Château…
— Ce type, c’est vous. Qui d’autre ?
Jankovic jeta son verre, qui se fracassa contre le mur, l’arrosant de whisky, saisit la lampe et la braqua sur la face de Château. Le regard l’attendait, nullement surpris ni incommodé. Jankovic se prit la tête dans les mains. La voix de Château lui parvint, calme et réservée.
— Le coup est parti, Janko. Vous pouvez essayer de décrocher, mais ça ne vous avancerait plus à rien. Donnez, s’il vous plaît…
Château disposa sa photo à côté de celle de Milard.
— À présent, dit-il avec un soupir satisfait, il va falloir terminer notre part de travail. (Il sortit un autre verre du tiroir, redressa la bouteille et l’indiqua de l’index.) Il en reste, buvez un coup, Janko. Pour vos nerfs.
Jankovic se versa une rasade de scotch, en but quelques gorgées et grimaça. Il reposa le verre. Château n’avait pas touché à la lampe, il se trouvait toujours en pleine lumière.
— Et le journaliste ?
Château considéra froidement son interlocuteur.
— Nous contrôlons Giraud… Un pantin au bout de ses ficelles… (Il balaya une éventuelle objection du bout des doigts.) Nous avions besoin à chaque instant d’une autre vision des choses, d’une approche plus fine et plus intuitive de la situation… Je ne sais pas ce que Giraud s’imagine faire et ça n’a pas d’importance : il constitue l’envers du décor. Certaines de ses informations sont extrêmement précieuses, le reste n’est qu’un tissu de pures divagations… (Château bougea la lampe.) Il a encore un « service » à nous rendre, et puis nous le retirerons du circuit.
Jankovic broncha. Château proféra d’une voix sans relief :
— Un service sans grande importance et dont nous pourrions peut-être nous passer… Une petite pièce manquante… Nous pourrions faire l’impasse. Et puis nous le débrancherons, de manière délicate, bien sûr.
De Château, Jankovic ne voyait que les mains posées à plat, les doigts joints. Débrancher… Il inclina le torse, mais ne cherchait pas à voir.
— Bas les masques, fit Jankovic, la tête penchée. Vous aviez des ordres pour monter tout ce micmac, depuis le flingage de Dieterich jusqu’au coup du cimetière, sans compter tout le reste… Ça veut dire qu’il y a du monde au-dessus. Vous avez raison, tabasser des malfrats, c’est pas le même plan. Vous vous foutiez pas mal de Berg…
Château sortit une de ses cigarettes, l’alluma.
— Berg a joué le rôle de l’explosif primaire. Celui qui fait partir l’explosif secondaire, et ensuite la charge.
— Qui ? demanda Jankovic.
— Vous seriez étonné. Et il ne serait pas bon que vous le sachiez. Pour vos nerfs.
— Qui ? répéta Jankovic. (Il eut une mimique de dégoût.) Est-ce que vous le savez seulement ?
— Aucune importance, Janko. (Château haussa les épaules et proféra d’une voix rêveuse :) Le chef d’orchestre…
— Est-ce que vous le savez ?
Château poussa le verre du bout des doigts.
— Buvez…
— Affaires réservées… Vous allez me parler de raison d’État, de je ne sais trop quelle foutaise… J’ai marché dans votre combine à cause de Berg…
— Non, coupa Château. Vous avez fonctionné parce que vous aimez ça. Que vous en aviez marre des nuits de planque et des enquêtes pour rien. Pas à cause du laxisme de la justice, ou des conneries qu’on imprime dans les journaux à l’usage des poujadistes de tous bords. Vous avez marché à cause de l’excitation. L’instinct du chasseur. Vous aviez un champ de manœuvres à la dimension de votre tentation. C’est moi qui vous l’ai donné.
Jankovic releva le front. À la taille de sa propre démesure.
Château avait raison. Il vida son verre, se leva à tâtons.
Château dit dans son dos :
— S’il y a un chef d’orchestre, Jankovic, il vaudra mieux que vous partiez sans le savoir.
Dans le couloir chichement éclairé, un planton se leva avec empressement, le salua. Jankovic bougea vaguement les doigts. Il avait le blouson à l’épaule, on voyait le revolver sur sa hanche. L’instinct du tueur.
Il sortit dans la rue, inspira l’air tiède à grandes goulées.
Le monde des vivants…
Mauber était étendu à plat ventre, les bras allongés devant lui. Les mains du flic le saisirent aux épaules, il se redressa, se releva sur un genou. Les mains le soulevèrent avec brusquerie. Mauber tourna la tête vers l’eau sombre, aperçut des roues qui tournaient dans le vide, sentit quelque chose de tiède sur sa figure : du sang. Il avait l’épaule en feu. On le redressait sans le moindre ménagement.
— Amenez-vous, bon sang, gronda Milard.
Il tituba jusqu’à la Fuego, se laissa tomber sur le capot, la joue contre le métal tiède. Il balbutia :
— Combien de temps ?
— Le temps qu’elle s’enfonce. Moins d’une minute, avec les glaces ouvertes peut-être un peu plus. Ou un peu moins.
Mauber releva la tête. Du sang sur le capot… Milard ne le regardait pas. Il consultait sa montre, le visage à peine éclairé par la lueur des lanternes, le front baissé. Sur le grand capot, il y avait le P.M., les deux passeports. Mauber se redressa, chercha une cigarette. Milard avait bougé, il lui saisit le bras, l’entraîna derrière la voiture. Mauber trébucha, s’étala dans du gravier.
Il y eut le son assourdissant d’une très lourde plaque de tôle tombant de très haut sur le ciment d’un entrepôt. Un geyser d’eau monta à une dizaine de mètres et s’abattit en cataracte avec pas mal de retard. Milard se retourna, alla allumer les phares de la Fuego, s’approcha du bord à grands pas. L’eau sombre bouillonnait.
Lorsqu’il revint, Mauber avait récupéré le pistolet-mitrailleur qu’il pressait contre le flanc droit, les avant-bras serrés sur l’estomac. Milard lui braqua la lampe-crayon sur la figure. Mauber détourna les yeux. Du sang lui coulait le long des joues. Il grimaça :
— Deux mètres de plus…
— Deux mètres de plus et vous sautiez avec, considéra Milard.
Mauber acquiesça, les mâchoires crispées.
— Un cercueil de quinze bâtons… Personne ne lui aurait offert mieux.
— Vous voulez dire une prière ? grinça Milard.
La lampe se promenait lentement, puis s’éteignit.
— Poulet, dit Mauber avec difficulté, vous êtes bien comme les autres.
Il saisit le P.M. Milard avait déjà repris le volant. Le jeune homme se laissa tomber sur le siège. Milard alluma les essuie-glaces, chercha la première et accéléra. Mauber sortit une poignée de mouchoirs en papier d’une poche, se tamponna la figure. Le flic slalomait entre les ornières, à coups de volant précis, sans lever le pied. Les essuie-glaces tapaient dans le vide, il les éteignit, passa la barrière levée sans ralentir.
— Vous qui sortez d’ici, perdez tout espoir, fit le jeune homme.
Milard passa en quatrième, questionna :
— C’est de vous ?
— Dante… Pas tellement le répertoire d’un flic.
Milard toussa, puis il objecta :
— Pas beaucoup plus celui d’un pro-Palestinien.
Mauber lâcha les mouchoirs, empoigna l’arme sur ses genoux, la braqua sur le conducteur. Milard leva la main droite du volant, trouva sans le chercher un objet métallique dans sa poche, l’exhiba en souvenir.
— Le chargeur… Il doit rester deux ou trois cartouches, pas plus…
Mauber le lui arracha des doigts.
Ils avaient repris la nationale. Milard roulait très vite. Il étouffa une toux rauque du dos de la main. Devant eux, les projecteurs bâtissaient tout autour une vaste nef tendue de nuit opaque, le moteur grondait. Mauber appuya la nuque et l’arrière de la tête au dossier. Le flic aurait pu l’abattre après son vol plané. Il avait ramassé une claque de première. Il ne l’avait pas fait…
— Pour deux raisons, répondit Milard. La première, c’est qu’il aurait fallu que je me débarrasse du cadavre… La seconde… (Il toussa de nouveau, plus longuement.) La seconde, c’est que je n’en ai pas vu la nécessité.
Mauber jeta l’UZI sur la banquette arrière.
Il resta un bon moment à tripoter le chargeur entre les doigts.
Un couple s’en va, riant aux éclats,
Il pleut sur Broadway…
Céline, petite sœur, il ne reste plus rien de toi.
Plus rien d’identifiable
Ainsi, il était apparu dans sa vie, et n’avait pas tardé à disparaître. La voiture s’était glissée dans la circulation et, bien entendu, il ne lui avait pas fait signe, ne s’était pas retourné. L’aurait-il fait, s’il l’avait pu ? Ne pas aller aux flics, prendre une chambre d’hôtel deux ou trois jours. Il lui avait censément promis de lui apprendre à tirer, de l’emmener un jour. Elle avait pris un taxi, demandé le double des clés à la concierge, était redescendue payer.
Récupérer sa voiture, déclarer la perte de son sac et ses papiers.
Le téléphone sonna.
Elle noua la ceinture de sa sortie de bain.
On l’appelait depuis la Brigade criminelle.
Commissaire divisionnaire Jean-Jacques Château.