Chapitre XIV

Mauber avait un automatique dans l’oreille, et celui qui le tenait ne semblait pas doté de la moindre parcelle d’humour. L’autre était bâti en force, et il jouait avec le ceinturon enroulé dans sa main. La fille ne bougeait plus. Elle était étendue par terre au pied du divan, entièrement nue. Mauber sortit une cigarette, l’alluma. Il dit, très doucement :

— À votre place, j’aurais pas fait ça.

Le canon de l’automatique remua et le jeune homme grimaça.

— Non, dit l’homme au ceinturon, je suppose que tu aurais fait mieux. (Il sortit une dague de combat, l’exhiba devant lui.) Tu reconnais ce truc ?

Mauber hocha lentement la tête.

— Je t’explique le plan : la fille t’a tiré tes fafs et elle t’a mis dans la merde. Après, elle est venue te les rendre. Comme on te connaît, tu l’as accueillie à bras ouverts… (Il lui flanqua le bout de la chaussure dans les côtes et elle tressaillit.) La preuve… Après, ça se pourrait que tu aies un peu perdu les pédales, alors tu l’as plantée.

— J’ai déjà entendu cette chanson, grinça Mauber.

— Ouais. Tu t’es empressé d’aller pleurer dans le paletot à Berg.

— Bande d’ordures.

— La dope, c’était gentil, histoire d’amorcer. Cette fois, c’est plus pareil. Cette fois, c’est un crime. On va t’arranger juste pour que tu puisses pas te tirer tout de suite, mais que ça laisse pas de traces. On te trouvera peut-être même un bon bavard… Personne a intérêt à la mort du pécheur. (Il se pencha un peu, contempla le dos boursouflé. Elle avait la figure noire de coups.) Elle a bien tenu, au début.

Mauber laissa tomber les épaules. La pression du canon n’avait pas varié un instant. Une balle dans la chambre, il suffisait d’une fraction de seconde pour que la balle lui implose le crâne. Mauber le savait, ça ferait à l’intérieur un vilain dégât en cloche, une cavitation de bouillie. Il s’était fait avoir comme un bleu. Les autres jouaient tous les coups avec une case d’avance. Ils ne ressemblaient pas à des flics. Ils en étaient pourtant…

— Perdu pour perdu, réfléchit Mauber, je pourrais voir à jouer le coup autrement. Un neuf millimètres, ça fait du barouf et après, macache pour expliquer comment j’ai pu me flinguer après avoir buté la môme.

L’homme au ceinturon réfléchit une seconde.

— Ouais. Tu as le choix entre tout de suite et maintenant. On nous a pas demandé de faire du boulot clean, remarque. Rien que de nettoyer un peu. Alors on nettoie. Si on peut prendre son pied au passage, c’est pas interdit. (Il posa la dague derrière lui.) Comment tu vois ça, Mauber ?

Le jeune homme bougea la tête.

Plus rien à perdre. Il pataugeait dans la semoule. On lui avait demandé d’approcher Berg et ça pouvait se concevoir, une solide balance. Il avait tenté de les doubler et ils l’attendaient au tournant. C’était encore raisonnable. Plus du tout de le liquider avec la fille. Et en tout cas, pas de cette façon : d’habitude, c’était la balade au soleil, deux coups de calibre en douce, les corps dans une gravière lestés de béton ou passés à l’acide. Boulot de taré.

— Qu’est-ce que tu gamberges ? demanda l’homme au ceinturon.

— Ça tient pas debout, votre truc.

— Petit malin…

— Pas beaucoup d’imagination…

— On va la réveiller et tu vas voir si on n’a pas d’imagination.

— Okay, fit Mauber. Le chapitre suivant ?

— On l’arrange et on vous laisse en tas. Tu tires vingt ans.

— Autrement ?

— Merde, un intello… Je t’emmène voir Berg. La fille reste ici avec notre ami, des fois que tu aies des velléités d’indépendance. Tu te démerdes à percer le béton autour, c’est ton problème. Tu l’approches. (L’homme esquissa un sourire incolore.) Il est déjà au gaz, avec tes conneries. Là où il sera, avec tous les perdreaux autour, il pensera pas à mal. Tu es superstitieux ? Croyant ?

— Non…

— Alors, un cimetière, ça te fait ni chaud ni froid, pour buter un mec.

Mauber écrasa sa cigarette.

Ou des tarés ou un super-chef d’orchestre. Avec les hommes de Berg, il n’avait pas la moindre chance de s’en tirer, cimetière ou pas. Ils ne devaient pas l’ignorer. Mauber repensa aux yeux obsidienne du flic. C’était irréel. D’un autre côté, il savait ce qui se passerait s’il refusait. Il en avait sa claque de la voir encaisser. Il sentait de nouveau la haine lui monter dans la tête.

— Vaudrait mieux pour vous deux que je m’en sorte pas, dit-il d’une voix très sourde.

L’homme au ceinturon l’observa.

— Si tu t’en sors, tu auras bien d’autres choses à penser.

— Et la fille ?

— On te la rend après.

— Pas question.

— Qu’est-ce que tu vois d’autre ?

— Elle vient avec nous.

— Petit malin.

— Vous voulez la peau de Berg ?

— Oui.

— Alors ?

La haine lui vrillait le crâne.


Milard n’avait pas beaucoup mangé. De temps à autre, il regardait sa montre. Suzanne Vauthier s’accouda à la nappe.

— Un rendez-vous ?

— Pas exactement…

Il la mit au courant en quelques mots et elle acquiesça.

Milard sortit sa carte bleue, la posa sur l’addition.

— Si vous n’avez jamais vu ce genre de cérémonie…

Elle rit.

— Au cinéma, oui. C’est toujours un peu surréaliste. Je suppose que c’est l’hommage du crime à sa raison, une espèce de match nul. Je ne sais pas, c’est un monde que je n’ai jamais croisé. Il y a autant de grosses voitures et de fleurs qu’on le dit ?

— Parfois, oui. Il arrive même qu’il y ait des pleureuses, tout dépend.

— Et pour un flic ?

— Mort en service ? (Elle opina.) Quelques huiles, en fonction de l’intérêt politique, de la couverture de presse, des circonstances… (Le serveur ramassa la soucoupe.) Beaucoup moins opulent et spectaculaire, en règle générale.

— Vous aimiez bien Dieterich ?

— D’une certaine façon, oui.

— Et ce Berg ?

— Une idée fixe de certains.

— Vous le connaissez ?

— Non. La quarantaine, une ascension foudroyante après des années de vache enragée. Il ne dédaigne pas de se salir les mains personnellement, ce qui est devenu plutôt rare. Rien à voir avec Dieterich. Berg a quelque chose à venger et tous ceux qui ont travaillé sur lui le savent. (Il secoua la tête.) Un monde que vous n’avez jamais croisé ? Je n’en suis pas si sûr.

— Comment se fait-il que vous les connaissiez si bien ?

— Intérêt entomologique.

Le serveur revint et Milard signa la fiche. La femme l’observait, le menton sur le dos de la main. Sur le visage de l’homme, elle relisait sans difficulté les atteintes de la maladie. Il rangea carte et stylo. Elle sortit une cigarette.

— Mécaniques vaines et pitoyables, entomologie…

Milard sourit, lui donna du feu.

— Vous avez de la mémoire…

— Oui. Pourquoi voulez-vous attendre ?

Il sourit plus largement, mais ne répondit pas.

Elle baissa le front.

— Milard, croyez-vous au hasard ?

— Pas beaucoup…

— Vous ne bougez plus.

— Non.

— Ça sera très dur, à la fin, vous savez…

Il sortit une cigarette. La salle se vidait peu à peu. Bientôt ils seraient seuls, un couple plus très jeune à ressasser à mi-voix des espoirs amers et des anecdotes sans but. Il la regarda, le menton relevé, derrière la flamme du briquet. Elle avait son visage parfait d’ancienne cover-girl, le blanc des yeux très clair, presque trop lumineux. Les épaules larges et droites.

— Je vous emmène, décida-t-elle avec brusquerie. Vous ne voulez pas être en retard, tout de même.

Il se leva, posa la serviette sur la nappe, ferma sa veste.

Dans la rue, elle lui prit le coude.

— Jamais trop tard, Milard.

Il secoua la tête et posa les doigts sur les siens.

Il essaya d’imaginer son corps nu et bronzé, sur le sable d’une plage vide et blanche, sous un ciel bleu violacé, la mer de jade. Certainement mince et musclé, entretenu par le sauna et l’aérobic, d’une gracilité trompeuse. Elle avait les doigts glacés. Il se sentit fragile et amer sans raison. Elle lui donna une petite bourrade dans les côtes.

— Vous vous promenez toujours avec cet engin ?

Il rit dans la foulée.

— Oui. C’est réglementaire.

— Et ça vous sert à quoi ?

— Plus à grand-chose, j’imagine.

— Vous m’apprendrez à tirer ?

Il lui jeta un coup d’œil rapide, la vit se mordiller la lèvre inférieure.

— Pourquoi pas ?

Elle s’arrêta à côté de la voiture, lui fit face sans le lâcher.

— Inspecteur…

— Oui ?

— Est-ce que ça vous ennuierait vraiment beaucoup de m’embrasser ?


Éliane Forrestier se leva et son compagnon allait faire de même, mais elle prévint son geste et il resta assis à la regarder payer et glisser le sac sous son bras. Elle se passa les doigts dans les cheveux.

— J’en ai pas pour longtemps, mais je serai pas à la boîte. Où je peux t’appeler ?

— Chez moi. Tu veux le numéro ?

Elle le retint de tête. Il la regarda sortir. La toile délavée du jean moulait ses fesses de manière particulièrement indiscrète. Napoléon commanda un autre café à la turque, s’étira. Flic ou pas flic, elle lui plaisait drôlement. Il aurait quand même préféré qu’elle ne soit pas de la Maison. Sur la nappe, en quelques coups de stylo à bille, il dessina son visage puis sa silhouette, et arracha le coin de papier qu’il mit dans sa poche. Tout en buvant son café, il réfléchit qu’elle ne l’avait pas envoyé aux pelotes. Une femme avec un calibre à la ceinture, ça ne lui était jamais arrivé. Elle avait des yeux bizarres, comme si elle était tout le temps en colère contre le monde entier. Elle n’avait pas l’air de vouloir se rendre compte de l’effet qu’elle pouvait faire sur un mec.

Elle connaissait Charlie Mingus. L’autre, le musical.

Il se leva.

En quittant le rade, la chaleur d’étuve lui tomba sur les épaules.

Malaise : il était accro d’un cul habillé Wrangler Jeans.


Dans le vestiaire, l’homme troqua son jogging noir et les Adidas contre une chemise bleu pâle de coupe militaire, une cravate-club en soie et un complet bleu marine. Il chaussa des boots noirs qu’il astiqua minutieusement, puis il s’examina devant la glace murale. Dans son étui d’épaule, le .22 n’était pas immédiatement décelable. L’homme compara son apparence et sa tenue avec la photo couleur glissée dans le cadre, à la hauteur des yeux. Satisfait, il sortit le pistolet, éjecta le chargeur rempli de balles expansives, le remit dans la crosse et l’arme retourna dans l’étui.

La pièce sentait la sueur, la poussière et l’embrocation.

L’homme rassembla ses affaires qu’il fourra dans une armoire métallique fermée par un cadenas. Au moment de sortir, il récupéra la photo, la déchira en petits morceaux. Il éteignit, verrouilla la porte derrière lui.

Dans la première bouche d’égout, presque sans se baisser, il glissa les morceaux de photo, poursuivit son chemin les bras ballants, la tête haute. Il n’avait pas besoin de courir. Son cœur battait comme une grosse pompe régulière et tranquille. Il esquissa un pas de deux désinvolte, se passa le pouce sur la pommette droite.

Il ne visserait le tube creux du silencieux qu’au dernier moment.

Lorsque l’objectif n’aurait plus que quelques secondes à vivre.

Il monta dans un bus.

Dans certains cas précis et à condition d’obéir à un formalisme rigoureux, l’administration de la mort anonyme pouvait revêtir un indéniable aspect esthétique, dépourvu de toute connotation morale susceptible de l’affadir.

.22 dum-dum.

Devenu agent de sécurité d’une entreprise de gardiennage, il avait reçu de Château une double mission, supprimer la femme Dieterich qui se trouvait à proximité immédiate de Berg et ne devrait plus jamais être en mesure de parler, aspect des choses qui ne soulevait aucune difficulté, même si elle devait paraître avoir été abattue par erreur, et neutraliser l’autre tireur. Ce qui ne présentait pas non plus l’ombre d’un problème, puisqu’on allait lui amener le jeune homme comme sur un plateau.

L’homme recevait ses instructions du seul Château. Cloisonnement. Il avait coutume de les exécuter à la lettre, c’est pourquoi il avait épargné la fille, dans le parking.

Il descendit du bus, à plusieurs centaines de mètres du cimetière et n’alluma son émetteur-récepteur plat qu’au moment d’y entrer. Il n’eut aucune peine à repérer l’endroit, pas plus à pénétrer dans le dispositif de protection. Dont il faisait partie intégrante.

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