Chapitre II

DISPOSITIF ATLANTA/SUITE 2/
Cf. Notice individuelle 4 en annexe

« … Dans la seconde hypothèse envisagée (élimination physique de l’objectif), il conviendrait d’avoir environné, approché et “recruté” dès à présent un élément susceptible d’approcher Berg par ses propres moyens. Il devra s’agir d’un élément de haut niveau et présentant aux yeux de l’objectif toutes garanties de fiabilité, et de sécurité…

« Il est peu vraisemblable que l’argument financier (contrat) puisse être avancé, Berg constituant un trop gros morceau. Tout moyen de pression gradué ou non doit être mis en œuvre et le contrôle de l’exécuteur demeurer constant…

« Il paraît indispensable de procéder au recrutement d’un élément ayant déjà travaillé, directement ou indirectement sous les ordres de Berg, et selon les renseignements en notre possession, le choix sur le plan national est des plus restreints… »

Avant de se pencher sur l’interphone, Château serra le dossier dans le coffre. Puis il revint à son bureau, appuya sur la touche de communication directe. Lorsqu’il se releva, son visage était indéchiffrable, mais ses doigts tripotaient la bague à son auriculaire gauche.


Muni d’un ticket de seconde, il monta dans une rame de première classe. Mince, vingt-huit ans, les cheveux mi-longs assez raides, il laissait traîner à la surface des choses un sourire lunaire qui jurait avec l’impassibilité de ses yeux délavés, d’un gris bleuté au charme tempéré d’or, à l’expression à la fois sagace et indifférente. Maurice Bernard Ferrand, dit Mauber. Mauber vivait en infraction. Il saisit une barre verticale à pleine main et sa tête seule pivota avec régularité tandis qu’il examinait les voyageurs qui venaient de monter derrière lui. Une fille laide comme un cul de singe, furtive à en lire du Denuzières, un grand blackie à veste de trappeur, à la peau bleutée et aux yeux rougeoyants qui larmoyaient sans cesse, un bonnet de laine enfoncé sur le crâne comme Mingus, une autre fille en jean et baskets, avec de très gros seins à peine contenus dans un débardeur mauve. Un mec filiforme avec des dents de lapin et un carton à dessins.

Aussitôt après le klaxon, la rame démarra et prit de la vitesse.

La fille aux gros seins jura entre ses dents, secoua la tête et regarda Mauber.

— Quel con, hein, ce conducteur ?

— Peut-être qu’il a un rencart, sourit le jeune homme.

— C’est pas une raison, merde : on dirait qu’il le fait exprès, vous trouvez pas ?

— Non, dit Mauber.

— Je crois pas à ces conneries de rencart. (Elle serra le sac contre elle. Elle paraissait vraiment contrariée, ou parfaitement gourde.) Je crois plutôt que c’est un de ces fonctionnaires de merde qui sabotent le boulot. (Elle braqua presque à bout touchant les deux yeux à la fois sur le visage du jeune homme.) Qu’est-ce que vous pensez des fonctionnaires ?

— Rien, soupira Mauber.

— Oui, bon…

Elle soupira à son tour. Elle n’était pas laide du tout. Les épaules un peu larges, peut-être, un dos musclé, le reste, derrière… Mauber se fendit de son sourire négligent. Il vivait en infraction, il avait les flics aux fesses, mais ça ne l’empêchait pas d’exister. Au juste, il ne savait pas trop s’il s’agissait des flics. Il connaissait des types au commissariat et à la B.T., et ils ressemblaient à ceux qui le suivaient, c’est-à-dire à n’importe qui. La fille n’avait pas l’air d’un flic. Les flics non plus n’avaient pas l’air de flics. Il ne se sentait pas vraiment inquiet, mais intrigué, oui. Jamais tombé. Jamais interpellé. Parcours sans faute. Mauber vivait seul, il n’avait pas beaucoup de besoins et aucune passion. Il se prétendait publiciste, sans trop d’ostentation ni une conviction exagérée. Il vivait : c’était déjà pas mal.

Le métro décéléra. Il en profita pour tenter une approche.

— Follement original, lâcha la fille d’un ton sec.

— Efficace.

Il était plus ou moins vautré contre elle.

— J’aime beaucoup les fonctionnaires : mon père était contrôleur des contributions directes.

— Je vois, dit la fille. Vous aussi, hein ?

— Quoi ?

— Contributions directes…

Elle n’eut aucune peine à le repousser. Elle n’y mit ni ressentiment ni rudesse, simplement elle profita du mouvement de la rame comme d’un balancier. Mauber sourit pour de bon. Lorsqu’il souriait, il paraissait plus jeune et très vulnérable. Certaines femmes n’y étaient pas insensibles, et beaucoup trop d’hommes. Elle se mit en position de descendre, le toisa une dernière fois. Mauber alla s’asseoir dans un coin, les coudes sur les genoux. La vie était faite de ce genre de rencontres insignifiantes, hérissées de vagues signaux rouillés qui paraissaient baliser des voies désaffectées sur lesquelles on n’avait plus la moindre chance de se perdre, brunâtres et hachées d’herbes sèches, bordées de tas de mâchefer et d’étangs huileux, de traverses empilées.

De l’autre côté de la vitre, tandis que la rame reprenait de la vitesse, il la vit qui marchait vers la sortie, d’un pas égal, sans tourner la tête à droite ou à gauche. Comme pas mal de femmes pourvues d’une large poitrine, elle avait une démarche arrogante et craintive.

Quatre ou cinq stations plus tard, Mauber se rendit compte, en palpant machinalement son blouson, qu’elle lui avait tiré son portefeuille. Il contenait un peu de liquide, mais aussi et surtout un jeu complet de faux papiers d’identité. Pas question, bien sûr, d’aller porter le deuil.

Mauber se leva.

Comme les portières se refermaient en claquant, il se jeta dehors, en forçant des épaules.

Il ne lui restait plus qu’à trouver une cabine pour téléphoner.

Dans un couloir, trois types paisibles lui tombèrent dessus et le portèrent jusqu’à la rue. Mauber ferma les yeux. Il les rouvrit lorsqu’ils lui posèrent les semelles sur le trottoir et trouvèrent cinq doses dans ses poches. Alors seulement il vit la Renault 20 gris métallisé qui s’approchait lentement. Son allure l’habillait d’une solennité en toc.


Milard mastiquait avec application un jambon-beurre, au comptoir du Dany Bar. De temps à autre, il ingurgitait quelques gorgées de bière pour faire descendre. Le rade était peuplé d’employés, de gens tranquilles et de filles bien sapées, occupés à s’alimenter de salades composées et de yaourts à faible teneur en matière grasse. Des gens normaux, avec des soucis et des peines, des espoirs et des projets normaux, des vies au mois le mois, parmi lesquels le grand flic sur le retour avait fini par faire son trou, à force de silence et de demis à la pression.

Pour tout le monde, Milard était employé.

Le taulier avait remarqué le .38 dans l’étui de cuir tressé.

Quelques clients aussi.

Personne n’avait moufté. Un employé d’un mètre quatre-vingt-dix, aux épaules vastes et à l’estomac plat, n’incitait guère à l’indiscrétion. Jambon-beurre, un demi et un café. Par-dessus une épaule bronzée avec soin, il commanda son express. Tony longea la terrasse, accompagné d’un jeune homme que Milard reconnut immédiatement : il grattait au bureau des pleurs du commissariat. Visiblement, les deux jeunes flics le cherchaient. Milard leva le majeur et l’index en signe de victoire, entre têtes et plafond. Ils cessèrent de chercher.

Tous trois prirent une table à l’ombre, devant.

Tony avait entrepris de sécher un Américano, l’autre un express.

Milard observait la circulation, les filles qui passaient. Il se faisait l’effet d’une pendule arrêtée. On disait : pas de nouvelles, bonnes nouvelles. La chaleur, renvoyée par le goudron amolli, gondolait l’image. Un peu d’ombre diluée subsistait au pied des arbres, légère et grise comme de la cendre.

— Quinze bâtons, insista Tony.

— Faciles à détroncher, remarqua l’autre.

— Comment elle est ? grimaça Milard.

— Fatiguée, dit le jeune policier.

— Pas plus de chance de remettre la main sur ses bourrins que de cracher dans l’œil gauche d’une hirondelle en vol, remarqua Milard.

— Ça peut valoir ce qu’elle prétend ?

— Oui. (Il secoua les épaules, pour combattre l’ankylose plus que par indifférence.) Ça peut même valoir encore plut cher, ou rien du tout. (Il fixa son interlocuteur.) C’est vous qui avez pris ?

— Oui.

— Mode opératoire ?

— Je n’ai pas fait les constates.

Milard se laissa aller dans le fauteuil en rotin. La plainte reviendrait peut-être pour enquête. Il serait temps de voir. Les Chevaux du Bonheur… Il sortit une cigarette et l’alluma pour s’occuper les doigts. La fumée lui brûla le palais. Le bonheur… Il se sentait mal à l’aise, engourdi. Il se surprenait dans d’étranges attendrissements, des rêves à vide. Il habitait une maison où une femme prenait invariablement son petit déjeuner au lit, dans des draps de satin mauve. La vaisselle était d’argent, les bords de l’image estompés comme si on l’avait prise avec une lentille à flou. Il vagabondait sur la zone, à la recherche d’une balance éthylique, et, dans le soir couchant, le ciel était d’un bleu électrique, noir d’encre en bas et peuplé d’enseignes au néon, doré au-dessus de sa tête, glacial et belliqueux. Renversée dans une poubelle, la balance avait un cran d’arrêt enfoncé dans l’œil gauche.

L’autre ne regardait rien.

Pas même la face penchée du flic aux traits vides.

Milard se voyait, voyant.

Il n’avait pas pu empêcher : il n’avait rien pu empêcher. Il avait pourtant essayé, à l’époque où les choses semblaient plus claires, leurs ramifications et leurs résonances moins complexes, leur cacophonie moins terrible, leurs sentences moins inexorables, de faire de son mieux. À présent, il commençait à comprendre, flic ou voyeur, quand les autres se mettaient à tournicoter sans but comme des mannequins dans leur vitrine, que ça n’avait pas eu de sens, puisqu’il n’avait finalement pu protéger personne, pas même lui, du mal.

Il paya les consommations.

Tony, debout, fourrait les pans de sa chemise dans la ceinture du jean.

L’autre se levait.

Milard fit de même, sans hâte.

Il avait rendez-vous à quinze heures.

Avec lui-même.


Mauber connaissait leurs méthodes, mais il ne les redoutait pas. Il ne craignait pas les coups, même s’il répugnait à en donner. Il avait le temps. On avait jugé bon lui passer des menottes, eh bien, pourquoi pas ? Ils étaient quatre à se relayer, dont une fille grande et mince aux yeux bleuâtres, sans vie, et qui n’était pas loin de paraître leur chef. La pièce ne comportait pas de fenêtre. Pas le moindre vasistas. On n’y percevait rien des rumeurs de la ville, tout au plus un sourd vrombissement dû sans doute à la climatisation.

Mauber releva le menton, contempla la cloison verdâtre.

Il avait été fabriqué.

Il ne savait ni par qui ni pour quoi. Il n’avait jamais touché aux stups, et on en avait trouvé assez dans ses poches pour établir le trafic. Il essaya de se rappeler la figure de la fille aux gros seins : elle n’en avait pas.

On l’avait fabriqué et balancé.

Durer… Il fallait durer.

Il dura, puis un homme d’une quarantaine d’années entra et s’assit derrière le bureau sans proférer une seule parole. Il n’avait rien de remarquable, sauf la promptitude de son regard qui brillait par instants d’une lueur dure dans son visage cireux. Il était vêtu avec recherche et portait un caillou noir à l’auriculaire gauche. Mauber se passa les pouces de chaque côté du nez, surpris d’y trouver la peau huileuse. Il savait reconnaître un type dangereux lorsqu’il lui arrivait d’en rencontrer un. Il devait à cette capacité de nombreuses années sans anicroche. Quelque chose lui fit penser que l’irruption de l’homme ne présageait rien de bon. Les autres, même la femme, lui parlaient bas, et il se bornait à secouer la tête de temps à autre. Commissaire ? Commissaire principal ? Un patron. Mauber laissa tomber les épaules et reposa les poignets sur les cuisses.

L’homme releva la tête, le fixa et froissa un feuillet entre ses doigts.

— On va perquisitionner chez toi. (Il avait une voix douce et bien timbrée, presque enjouée.) On va y trouver le reste du talc… Dans les deux cents grammes. Ça nous permettra, à nous de boucler l’affaire et à toi d’aller passer quelque temps à l’ombre. (Il referma le dossier.) Tu auras tout le temps d’y réfléchir sur les risques du métier…

— Combien de temps ? hasarda Mauber.

— Quatre, cinq ans, soupira la femme aux yeux très clairs.

Elle s’adossa à la cloison.

— C’est long, fit quelqu’un.

Mauber sentit la sueur lui couler entre les épaules, puis le long de l’épine dorsale et aux aisselles. Personne ne s’était présenté à lui, personne n’avait jugé bon de lui exhiber sa carte, tout se passait entre gens du monde avec quatre ou cinq ans au bout. L’homme le couvait de ses yeux froids. La femme avait sorti un paquet de Pall Mall longues. Elle en alluma une avec dextérité, souffla la fumée par les narines. Ou c’était une dure, ou elle voulait en donner l’image. Elle y parvenait sans peine. Mauber inclina un peu le torse, changea de fesse.

— Sans charre, qu’est-ce que vous voulez ?

— Faire un crâne, lâcha la femme derrière la fumée. Quoi d’autre ?

— Bidon, grinça Mauber. Vous savez que je ne suis pas un dealer.

— Qu’est-ce que tu es, alors ? demanda l’homme. Mauber haussa les épaules. Ce qu’ils ne savaient pas, ils n’avaient pas besoin de l’apprendre. Il demanda et obtint une cigarette, qu’il fuma lentement sous le regard attentif du type. À la fin, la femme prit le dossier sur le bureau et dit :

— Je suppose que tu n’as pas l’intention de signer tes déclarations. (Elle leva le front et il acquiesça en souriant un peu.) Fort bien… Direction, le dépôt, ce soir. Demain…

— Demain, fit Mauber, demain est un autre jour…

Les yeux du type eurent l’air de luire une seconde. Pas plus.

En sortant dans le couloir, derrière Mauber, le commissaire divisionnaire Château alluma une cigarette et ralentit l’inspecteur principal Éliane Forrestier.

— Tout est en place ?

Elle ricana :

— Évidemment… D’un strict point de vue légal…

Château la fixa de côté. Puis il eut un coup de menton en direction de Mauber qu’on voyait de dos.

— Vous connaissez son pedigree ?

Elle ricana de nouveau. Ses yeux n’exprimaient rien. Son visage non plus, un peu trop blême et tendu, peut-être. Château ne lui avait rien caché, et elle avait accepté. D’un strict point de vue légal, leur opération s’apparentait au chantage pur et simple. Il n’y avait pas d’autre moyen de se fabriquer un collaborateur bénévole. Ils descendaient les marches de l’usine. Elle regarda le dos de Mauber et reconnut :

— Oui, je connais son pedigree…

Il leur fallut deux voitures pour se rendre perquisitionner chez Mauber. Tout en conduisant, l’inspecteur principal Forrestier pensa vaguement qu’ils auraient bien pu taper le procès-verbal de perquise avant d’y aller, pendant qu’ils y étaient. Sur sa hanche droite, le .357 la gênait un peu. Elle le remit en place d’un coup de coude. Dans l’autre voiture, il y avait Château et sa proie avec des menottes. Château avait dit : « … le grand jeu ! ».

À force de surveiller Mauber, la jeune femme n’était pas sûre que cela fût suffisant. Mauber présentait l’aspect lisse et sans défaut d’une belle laque acrylique. Rien de commun avec celui que décrivaient les fiches et les notices. Rien d’un tueur. Rien de rien. Mauber pouvait être personne. Comme tout le monde.

Tout en collant à la voiture devant, elle alluma une cigarette.

Les autres, dans l’habitacle, se taisaient.

La force de l’habitude ?

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