Chapitre XXI

Il y avait eu une longue nuit qu’ils avaient passée au Concorde Lafayette. Milard ne parlait plus et il n’avait certainement pas dormi plus d’une heure, par à-coups. Mauber avait nettoyé son pistolet, lu des revues, examiné un long moment le passeport de la jeune fille. Elle ne souriait pas sur la photo, comme si elle avait déjà compris, petite sœur sacrifiée pour rien dans une guerre d’ombres qui ne la concernait pas. Il avait ensuite mis longtemps à brûler le document et tiré plusieurs fois la chasse pour que tout s’en aille bien, les morceaux de couverture, peut-être aussi sa peine, mais celle-ci était restée quand même, les cendres collées.

Il se savait fiché. Ils ne le chercheraient pas vraiment, ils finiraient seulement par le trouver à l’improviste. Il avait contemplé la ville qui n’en finissait pas de s’éteindre en clignotant dans la nuit, étendue qu’elle était de partout comme un remords. Il avait bu le whisky du petit frigidaire, fumé des cigarettes. Beaucoup plus tard, vers le matin, dans les heures blêmes, il avait enroulé et déroulé plusieurs fois son large ceinturon de cuir, dont la boucle-poignard, à la lame courbe afin qu’elle épouse le contour de la taille, constituait à elle seule une arme redoutable et bien suffisante. Le Mauber qui l’avait porté pendant des années était mort. Il ne restait qu’un jeune homme aux allures de clergyman ou de facho new-wave, que Milard accompagnerait prendre un avion à Charles-de-Gaulle, sans savoir au juste quelle destination il choisirait…

Mauber prit une douche, peigna sa courte barbe bien taillée. Elle ne lui allait pas si mal. La face tournée vers le mur, Milard, dans la chambre, était immobile. Mauber s’habilla. À présent il faisait un jour gris. Il allait être temps. Le jeune homme retourna à la fenêtre, y demeura quelques instants. Une cellule à la dimension de l’univers. Et, d’un pas décidé, il revint à la petite table où se trouvait le ceinturon lové, le prit et le glissa dans les passants du pantalon. Puis il sortit du papier journal sa dague de combat, celle qu’ils avaient enfoncée dans la gorge de la fille, sans hâte, pour la finir, celle à laquelle elle s’était tailladé les doigts en vain, dans l’arrachement de l’agonie. Il l’essuya avec une serviette-éponge, éprouva le tranchant du gras du pouce. Puis il la mit sous le ceinturon, à gauche, la sortit plusieurs fois. Personne ne lui avait jamais appris, sauf dans les commandos, à trouver tout de suite la jugulaire, le cœur ou le foie, d’abord sur des mannequins pendus aux abandons obscènes, et ensuite… Devant la glace de l’entrée, il s’examina, ajusta les pans de sa saharienne. Pas la moindre gêne.

Il retourna dans la chambre de Milard.

Assis au bord du lit dans ses vêtements froissés, celui-ci rassemblait la seringue jetable, les ampoules vides, les morceaux de coton sale, les enfermait dans un sac en papier. Il leva ses yeux enfoncés, acquiesça en silence.

Lorsqu’à son tour il se fut douché, rasé et qu’il eut changé de vêtements, lorsqu’à un moment Mauber s’essaya avec gaucherie à l’aider pour enfiler son veston sombre, il refusa d’un geste de l’épaule, à la fois las et catégorique.


— La Cathédrale, annonça-t-il encore plus tard lorsqu’ils furent en vue de Roissy.

Mauber avait les mains à plat sur les cuisses. Il s’efforçait sans y parvenir à conserver l’esprit vide, comme on lui avait appris à le faire, quand il avait à attendre que la lumière verte s’allume, que le klaxon retentisse, avant qu’il n’ait plus qu’à sauter et se précipiter dans le vide, vers la terre qui tournoyait parfois à sa rencontre. Il s’efforçait de respecter le mutisme du conducteur.

Un Jumbo-jet terminait son approche. Mauber dit :

— Oui, la Cathédrale… Milard, peut-être qu’ils l’avaient mise sur écoute… (Il ajouta d’une voix hésitante :) Peut-être qu’eux aussi seront à votre rendez-vous.

Milard l’admit. Il avait ralenti pour prendre la bretelle d’accès.

— Peut-être. Mauber, tout ce qu’on a commencé, un jour ou l’autre, il faut le finir. Il ne nous reste plus que ça. Ne pas partir sans boucler la boucle…

Mauber se rappela la dague tiède contre sa peau. Milard arrêta la Fuego à distance des portes. Plus loin, on lisait « Gate twenty-two ». Il tendit la main, la paume en haut :

— Votre pistolet… Donnez. Il ne passerait pas au détecteur.

Mauber lui remit l’arme que Milard rangea dans le vide-poches, d’où il sortit une trousse chamoisée, la tendit au jeune homme qui ouvrit la fermeture Éclair. Pistolet .22 automatique extra-plat, au canon interminable, le tube modérateur de son le long. Il regarda Milard.

— Le vôtre, n’est-ce pas ? (Il ne le sortit pas de la gaine qui reposait sur ses cuisses.) Tchèque ?

— Non. U. S…

— L’arme des Services spéciaux… J’en ai souvent entendu parler, mais j’en avais jamais vu un de près. Pas le genre de calibre qui court les rues… Cartouches high-velocity, ogive expansive… (Il ne pesait presque rien.) Milard…

— Glissez-le bien à plat, bien à plat au fond de votre sac à appareils. Neuf chances sur dix que les détecteurs n’y voient que du bleu. Bien à plat. Tout au fond. Attendez que ça se bouscule au portillon avant de prendre la file.

— Milard, quand vous avez appelé, c’est à elle ou à eux que vous avez filé rencart ?

GATE TWENTY-TWO.

La Fuego décrocha longtemps après que le jeune homme eut passé la porte. Tout le temps qu’il fallut à Milard pour écouter d’un bout à l’autre l’interminable, le douloureux Adagio d’Albinoni qui remplissait l’habitacle de la senteur d’automnes dignes et lents, des dédales de Schönbrunn et de Vienne, de soirs âpres et féroces aux alanguissements finissants, au bord de pièces d’eaux mortes.

Puis il démarra.

Il n’eut pas le temps de voir Mauber se ruer vers un taxi, en sortir le chauffeur à coups de manchettes, jeter le sac sur le siège du passager et s’installer au volant, reculer le siège. L’aurait-il vu que ça n’y aurait rien changé. N’avait-il pas dit lui-même, et la phrase sonnait encore aux oreilles du jeune homme : « Ce qu’on a commencé, un jour ou l’autre, il faut toujours le finir… » Mauber accéléra. Garder la distance.

Les embouteillages l’y aideraient.

Mauber avait le .22 enfoncé dans la ceinture.


À l’entrée de Paris, il perdit la Fuego.

C’est alors qu’il pensa à la femme flic aux yeux vitreux.


Une longue matinée, puis Château avait emmené Jankovic déjeuner dans un restaurant marocain où ils n’avaient pas besoin de payer l’addition. Services rendus. Château manifestait une tranquille assurance et mangeait de bon appétit, se servant de temps à autre un grand verre de mascara qu’il buvait avec une mimique approbative. Jankovic avait commandé un tajine. Il était bien près de le regretter. Château observa entre deux bouchées :

— Vous fumez trop… Trop de café, une alimentation irrégulière. Rien de tel pour taper sur les nerfs. (Il bougea les épaules.) Ou alors, demandez autre chose…

Jankovic dit :

— Il ne viendra pas.

Château mastiqua placidement, déglutit.

— Janko, ça, c’est ce que vous espérez. Qu’il ne vienne pas. Et pourtant, voyez-vous, il le fera. Parce qu’il le lui a promis. (Il piqua la fourchette dans une portion d’agneau.) Milard tient toujours ses promesses. Les bonnes comme les mauvaises.

— On dirait que vous le connaissez bien…

Château redressa la tête, la fourchette en suspens. Ses yeux noirs et durs détaillèrent le visage crispé, tendu, sans la moindre part de bienveillance ou de considération, puis, avant d’enfourner la viande, il laissa tomber comme à son corps défendant :

— Beaucoup mieux et depuis beaucoup plus longtemps que vous pourrez jamais l’imaginer.

Immobiles et fixes au-dessus de l’activité purement masticatoire du bas, impérieux et détachés, toujours du même noir de jais impénétrable, les yeux ne lâchèrent pas ceux de Jankovic, jusqu’à ce que celui-ci invente enfin l’esquive, la seule possible, en tournant la tête pour héler un garçon à la gueule et aux épaules de fouine.


Ils avaient mangé tard, lorsqu’elle était rentrée du boulot. Il l’avait aidée à monter les cartons qui contenaient ses archives personnelles, des notes et circulaires, tout un tas de bouquins de droit, des pelures qu’elle avait tenu à conserver. Plusieurs coupes obtenues dans les concours de tir, les cadres qu’elle avait dans son bureau. Château n’était pas au Service. Elle n’avait pas éprouvé la nécessité de savoir quand il rentrerait, s’était contentée de déposer sa demande de mutation au secrétariat.

Ils avaient mangé, et bien entendu, n’avaient pas trouvé utile de se priver de faire l’amour, ce qui fait qu’en se relevant elle trouva que l’appart était un vrai bordel. Il était déjà seize heures. Mingus rit :

— Une vraie petite poulette d’intérieur !

Elle passa les doigts sur les muscles énormes de ses épaules.

— Tu vois, Mingus, des fois la vie, ça prend des chemins vraiment cons !

Il sourit. Dans la grande et large face sombre, sourire avait quelque chose d’incongru et de touchant.

— Ça t’emmerde ?

Elle haussa les épaules, rit tendrement.

— Si ça m’emmerdait, tu crois que je voudrais un bébé ?

Il pirouetta.

— Je prends une douche en vitesse. J’ai un type à voir à cinq heures.

L’interphone grésilla. Éliane Forrestier se rembrunit.

— Pourvu que ça soit pas la Boîte ! (Par-dessus l’épaule, en se dirigeant vers la porte, dans le petit couloir étroit.) Un type ou une nana ? (Elle se pencha.) Oui ?

— Un pli pour vous, madame.

Elle appuya sur la touche, déclenchant le tire-suisse, en bas, enfila en hâte la première robe d’hôtesse qui lui tomba sous la main. Putain de Boîte !


— Il viendra plus… Ça fait une heure qu’elle poireaute ! Château alluma une cigarette.

— Il viendra…

Ils la voyaient, à travers la vitre du bistrot. Elle fumait cigarette sur cigarette, et devait en être à son cinquième café. De temps à autre, elle se passait les doigts dans les cheveux, agitait la crinière sur sa nuque. Ils ne parvenaient pas à distinguer ses traits et Jankovic le trouvait préférable. Elle avait essayé de parcourir une revue de mode. À présent, celle-ci se trouvait pliée sur le formica de la table.

Jankovic pencha la tête.

— Le loufiat… Vous l’avez vue demander quelque chose ?

— Non.

— Il lui parle… Elle se lève.

Il y avait toujours le sac et la revue sur la table. Il leur sembla qu’une cigarette fumait dans le cendrier. Suzanne Vauthier se dirigeait vers le fond de l’établissement.

— Téléphone, murmura Château, la cigarette entre les dents, solidement vissée. Il va l’appeler, soit pour lui donner un rendez-vous de repêchage parce qu’il a eu un empêchement, soit parce que celui-ci, c’était un coup de sécurité. (Il avait adopté le ton dépourvu de passion qu’on a pour commenter une partie d’échecs.) Soit pour lui dire d’attendre…

Elle réapparut presque aussitôt dans leur champ de vision, rafla ses affaires sur la table où elle laissa de l’argent. Sans doute trop, au hasard. Elle sortit en hâte, se dirigea vers sa voiture garée plus loin. Les derniers mètres, elle courait presque en cherchant les clés dans son sac.

Penché sur le volant pour suivre, Jankovic avait déjà mis le contact. Château allait remonter la vitre qu’il avait laissée ouverte à cause de la chaleur. Pour cela, il tourna la tête.

Une longue silhouette sombre était plantée sur le trottoir, à moins d’un mètre. Château ouvrit la portière, mit pied à terre. Une face grise, dont les yeux suivaient le départ de la femme. Des vêtements élégants mais dont les plis flottaient trop sur une carcasse désormais vide. Milard dit :

— Il y avait une cabine, juste à dix mètres.

Château tourna la tête. Une cabine. Il reporta les yeux sur Milard.

Jankovic était sorti de la voiture, lui aussi.

Milard les regarda l’un après l’autre, s’abstint de les saluer. Monta dans la voiture, devant, sans qu’ils aient eu à l’y inviter.

Il était venu. Puisqu’il avait promis.


Elle avait ouvert, le visage mécontent, mais sans méfiance. L’eau ne crépitait plus dans la salle de bains. Mingus avait fait vite. Elle tenait le chambranle. Le coursier ressemblait à n’importe quel jeune flic clean, il avait un gros sac en cuir pendu à l’épaule gauche, la tête penchée, il n’en finissait pas de chercher quelque chose. Elle s’impatienta :

— Alors, donnez ! Vous direz à Château…

Dans le même geste, le jeune homme releva la tête, les petites lunettes rondes qui lui donnaient l’air intimidé se braquèrent sur la femme, en même temps qu’il pointait le pistolet et poussait la porte. Alors seulement, elle reconnut Mauber et, en reculant d’un pas, mit les mains autour de sa gorge, comme prise de suffocation.

— Reculez…

Le couloir n’était pas très grand.

Le long canon était contre son front.

— Château, fit Mauber. Vous m’emmenez à lui… Vous m’emmenez et c’est tout. J’ai pas envie de vous buter…

Elle fit oui de la tête, pour autant que lui permettait la pression de l’arme, c’est-à-dire pas beaucoup. Oui… Sans un mot. C’est à cet instant que Mingus sortit de la salle de bains. Il avait seulement entendu « envie de vous buter », il voyait seulement le canon contre la peau, il avança les deux bras étendus devant lui, aussi impassible et inexorable qu’un automate, Mauber le vit, fit pivoter l’arme. Il n’y eut qu’une détonation, la balle traça un sillon sanglant dans la joue du black, arracha le lobe de l’oreille. Trop à gauche. Rectifier. Une main, déjà, avait saisi celle de Mauber, emprisonnant les doigts collés au métal, dans le pontet, écrasant les os, l’autre, somnambulique, avait saisi le cou, un étau broyant les cartilages assez fort et dur pour briser les cervicales. Plus que quelques secondes. Mauber sentit le black l’attirer contre son corps nu, mouillé, au paroxysme de la haine, aveugle. Il sentit le sac, lourd, lui tomber de l’épaule. Terminer… Il n’entendait plus la femme hurler, il n’avait plus de tête ni de jambes, pourtant sa main gauche se porta millimètre par millimètre dans le dos, trouva la poignée de la dague. Le reste, déjà mort, lui fut facile : la pointe de la lame trouva le foie, tout de suite, la dague s’enfonça et ressortit, et s’enfonça une dernière fois.

Le grand corps noir frémit tout du long.

Cessa, sans desserrer les mâchoires de ses mains, de porter son fardeau.

Autour du manche poisseux dans le flanc, les doigts du jeune homme relâchèrent leur étreinte convulsive, s’ouvrirent comme un pardon.

Tellement facile… Tellement.


Ils l’emmenèrent d’abord à l’Institut médico-légal, où on réserva aux trois policiers un accueil pressé. Devant le tiroir dans lequel reposait la jeune morte informe, Milard ne manifesta aucune espèce d’émotion. Il regarda le bracelet d’identification. Château remarqua :

— On l’a eue par le relevé d’empreintes. Noyade… On a retrouvé de l’argent chez elle, des billets neufs, beaucoup plus qu’elle en avait jamais eu dans toute sa vie… (Il sortit un cliché Polaroid de sa poche.) Des photos de ses exploits…

Milard reconnut le visage de Malou Dieterich, la bouche en haut de longues cuisses blondes exagérément écartées. Il trahissait une sorte d’acharnement souffrant. Château rempocha la photo, commanda d’un geste qu’on referme. Dans le couloir, il dit :

— La famille voudra peut-être s’en occuper. Autrement, la fosse…

Milard alla jusqu’au bord de la Seine sans que les deux autres l’en empêchent. Il n’avait pas prononcé une parole depuis qu’ils l’avaient pris sous leur aile, il s’était contenté de se laisser promener. Accoudé au parapet, à l’usage du seul Château, il déclara :

— Un simple pion… Qu’on supprime seulement par conscience professionnelle. Peut-être n’aurait-elle jamais parlé.

Il souffrait moins qu’il l’avait redouté. Ses jambes le portaient, il était encore capable de conduire. Le .38 court ne pesait pas à sa cheville. Ils n’avaient même pas pris la précaution, pourtant élémentaire, de le fouiller. Il se redressa, retourna à la voiture. Jankovic se remit au volant. Il ne pouvait s’empêcher parfois de jeter à la dérobée un coup d’œil à leur passager. Ce qui finit par arracher à Milard une espèce de sourire rassurant.

— « Ne soyez pas inquiet, monsieur, nos divertissements à présent sont finis »… Shakespeare, La Tempête.

Jankovic avala sa salive.

— À la clinique, commanda Château d’un ton qui ne souffrait pas de réplique.

Milard avait les mains à plat, ouvertes sur les cuisses.

Merde, pensa Jankovic, il sait quand même bien à quoi ça va aboutir, cette putain de sinistre balade. Il a fait le Gambit de la Dame. Tout débranché. Il chassa de son esprit l’idée incohérente, le sentiment absurde et dérisoire, que c’était peut-être lui, Milard, lui qu’ils n’allaient plus tarder à supprimer, qui les promenait. Gisant satisfait.

Milard ne manifesta pas plus d’émotion lorsqu’un médecin découvrit le corps de Giraud. On l’alimentait artificiellement, il avait les yeux ouverts mais ce qu’ils voyaient, nul ne pourrait jamais plus le savoir. Le regard de Milard s’intéressa aux instruments, autour, le fouillis de tubes, la profusion d’écrans. Le médecin commenta. Château était immobile, Jankovic avait préféré rester attendre dans le couloir.

— Traces de coups sur tout le corps. Portés… scientifiquement. Aucun mortel, tous douloureux. Les saignées de bras portent les traces d’injections. Quelques marques de brûlures électriques sur le sexe… la langue. Électroencéphalogramme normal. Normal… Compte tenu de l’état général. Commissaire, vous avez là un beau motif d’enquête, mais ça m’étonnerait beaucoup que cet homme puisse jamais vous être d’un grand secours.

— Nous avons d’autres méthodes pour trouver, déclara Château.

— Heureusement pour vous. (Le médecin n’était plus très jeune. Il toisa les deux policiers. Le plus grand était d’une effrayante maigreur mais paraissait de très loin le plus dur et le plus résolu.) C’est tout ce que je peux vous dire. (Quand ils étaient déjà à la porte :) Messieurs… Je n’aimerais pas être à votre place.

Château se retourna :

— On ne vous le demande pas, docteur.


Dans la voiture, Milard se rappela :

— Un grand talent… Une voix. Nous manquons de voix. Il écrivait des choses magnifiques, tellement magnifiques qu’après il prenait une cuite et beuglait de bistrot en bistrot des choses sans suite ; de temps en temps, il ramassait une trempe. On le fourrait dans un tacot, il rentrait. Entre deux crises de dégueulis, il déchirait tout…

— Sauf les rapports codés, remarqua Château.

Milard se retourna, autant que le rendait possible l’appui-tête.

Les deux hommes se fixèrent en silence, puis Château fit :

— Le sacrifice du fou… Des rapports remarquables. Je suppose que tu figurais parmi les destinataires. Malou Dieterich a effacé un de mes flics par erreur, avant de se réfugier chez toi. Il la serrait de trop près, ou alors elle était à cran. (Il haussa sèchement les épaules.) De toutes les manières, il n’aurait plus duré très longtemps.

Milard dit, toujours tourné vers l’autre :

— Vous ne l’avez pas torturé pour qu’il parle. Vous aviez la fille, les rapports. Vous l’avez fait pour qu’il se taise. Une balle dans la tête, c’était pas plus simple ?

Château reprit toute sa raideur, sa sécheresse.

— Giraud était un trop gros morceau pour qu’on l’efface comme ça. On aurait pu se poser des questions. Tout le monde savait qu’il buvait trop, qu’il donnait déjà depuis quelque temps des signes de dérangement mental. Qui pourrait s’étonner qu’il ait fini par casser ?


Plus tard, sur un terrain vague du côté d’Ivry, il n’y eut plus une seule voiture, mais deux, stationnées à quelque distance l’une de l’autre. Jankovic avait pris le volant de l’autre et ils le voyaient fumer en balayant le paysage de la tête. Château laissa Milard se fixer et récupérer un peu. Il attendit qu’il parle, d’une voix qui résonna parfois comme une plainte.

— Ce que nous avons fait d’eux et de nous ne rime à rien… Une comédie, une pauvre comédie sans objet avec des décors de quatre sous, des comédiens en toc et une intrigue de pacotille, une bouffonnerie, Château, sauf qu’après le dernier acte, quand on relève une dernière fois le rideau, les morts ne se relèvent pas pour saluer… Ces hommes et ces femmes sans noms et sans visages, ces ombres, ces soldats d’une guerre d’ombres… Qui a inventé Friedrich Bergmann, alias « Berg », qui l’a branché sur les dissidents de la Fraction Armée Rouge et les gens de Prima Linea ? Toi ? Moi ?

— Peut-être les deux. Trop tard pour regretter.

— Qui l’a fabriqué, formé jusqu’à ce qu’il finisse par échapper à tout contrôle ? Et si c’était justement pour ça, si c’était justement le dernier arcane : un Berg devenu une bombe volante, pourvue d’ogives multiples, terrifiante et imprévisible ? Déstabilisation. Bien sûr, Château, nous avons tous appris les mêmes mécanismes. Nous jouons tous la même partie. Bien sûr que nous avons tous étudié les cas de figures, jusque et y compris les plus tordus…

— Dispositif ATLANTA, rappela Château. Tu te souviens.

Milard regarda dehors, opina.

— Très bien. Sauf que ça devait rester à l’état d’étude. Sur le papier. Hypothèse de travail : opération de déstabilisation totale par un élément de très haut niveau, utilisant une couverture de droit commun. Un cas de figure destiné à être analysé, puis enterré dans un carton, parmi tant d’autres. (Milard retourna la tête.) ATLANTA ne devait pas être actionné…

Château bougea les doigts d’une façon indolente.

— ATLANTA… Une étude qui témoignait d’une intelligence peu commune. Perverse… Je ne dis pas, j’y ai ajouté quelques indispensables fioritures pratiques… (Il se pencha, les yeux glacés.) ATLANTA, Milard, ton étude de cas, je te l’ai offerte en vraie grandeur… (Plus durement :) Qui est le plus coupable, Milard, l’esprit qui conçoit ou la main qui réalise ce que l’esprit a construit ?

Milard regarda dehors de nouveau. À regret, il dit :

— Berg bougera, Château. Nous ne savons ni où ni quand, mais il bougera. Peut-être ne le sait-il pas encore lui-même, mais il le fera. Là où nous ne l’attendrons pas…

— Bien sûr, fit Château, puisque ça fait partie de ta simulation. Alors qu’est-ce que tu penses de son application sur le terrain, avec de vrais acteurs, en chair et en os, de vraies balles et de faux motifs ? Que dis-tu de ce que tu as appelé toi-même l’expérimentation en vraie grandeur dans ton étude ? Qu’est-ce que tu dis de la vraie grandeur ?

Le visage obstinément tourné vers la vitre, Milard finit par dire qu’il n’y en avait pas, de vraie grandeur. Alors Château fit signe à Jankovic qui se trouvait dans l’autre voiture. Et qui, après s’être débarrassé de sa cigarette, vint ouvrir la portière du passager.


Remis Milard au volant de la Fuego, garée parking Foch. L’homme paraissait de nouveau souffrir considérablement. Il n’avait pas dit un mot durant le trajet. Jankovic avait la bouche sèche. Tout à côté, la Renault 11 qu’il avait utilisée pour venir tournait au ralenti. Milard inclina le torse, presque à toucher le volant ; dans la pénombre, Jankovic aperçut son visage, le trou sombre des yeux. Il finissait de visser le silencieux au bout du pistolet. La voix de Milard :

— Pas facile, hein, Janko… Surtout la première fois.

Le coude comprimant le foie, il avait l’avant-bras entre les mollets.

Il ne quittait pas l’autre des yeux.

Jankovic commença à sortir de la voiture, en arrière, toujours penché. Le lourd canon du .45 n’était braqué sur rien. Debout sur le ciment, il se pencha une dernière fois sur la silhouette effondrée, la portière contre le coude droit pour la maintenir ouverte, se pencha… Il allait remonter le pistolet pour en finir à la va-vite. Un .38 canon court nickelé lui était braqué sur le front, tenu à bout de bras par une main qui ne tremblait pas. Une voix épaisse proféra :

— … Fait une connerie, Janko… Oublié la palpation de sécurité.

— Vous n’allez pas…

— Si, fit la voix. Vous ne me laisseriez pas partir, de toute façon.

— Non…

— Alors ?

— Pourquoi ? hurla Janko qui ne songea même pas à tenter quelque chose.

Pas assez de métier. Trop jeune. Fasciné par l’orifice de l’arme.

— Pas le temps… Vous m’auriez empêché…

La détonation explosa dans l’habitacle, assourdissante ; la balle frappa Jankovic en plein front. Une wad-cutter qui lui fit éclater l’arrière du crâne et répandit de la bouillie de sang, d’os et de matière cervicale sur le pavillon et les vitres de la Renault 11, jeta le corps en arrière, désarticulé. Milard se pencha pour refermer la portière sans lâcher son .38.

Moins d’une minute plus tard, il descendait les Champs-Élysées à une allure tout à fait raisonnable.


Suzanne Vauthier l’attendait devant le Plazza, avenue Montaigne. Elle portait des escarpins à talons hauts, une robe de soie verte, et avait prévu un léger bagage. Elle eut un regard approbateur pour la grande limousine noire et Milard sourit :

— Rassurez-vous, location…

Elle rit.

— Je n’étais pas inquiète. Désolée pour le café, je n’avais pas bien compris. Je crois même que je vous en ai drôlement voulu de me faire attendre. Vous ne le savez pas, mais je déteste ça, attendre.

Elle jeta le sac sur la banquette arrière, se fit mousser les cheveux, s’éventa le buste. Il faisait une chaleur lourde, qui ne tarderait pas à tourner à l’orage. On prévoyait du mauvais temps pour le week-end. Elle arrangea le mince tissu sur ses cuisses nerveuses et fuselées. Regarda avec un terrible serrement de cœur le profil de Milard, absorbé par la conduite.

Lorsqu’ils eurent quitté Paris, sur le premier parking, il la pria de prendre le volant. Il avait choisi exprès une boîte automatique, puisqu’elle y était habituée. Une Jaguar parce que la voiture lui avait semblé en accord avec elle. Elle avait manqué hurler, lui avait saisi le poignet. Il s’était dégagé avec délicatesse.

— Ne compliquez pas tout, chauffeur…

Elle avait trouvé la force d’en rire en se glissant acrobatiquement au volant, par-dessus la colonne de direction, dévoilant ses jambes bien plus que de raison.


Elle avait roulé, pris de l’essence. Dans une station-service, Milard s’était isolé un moment aux toilettes. Il ne lui serait pas venu à l’esprit de se piquer devant elle. Il s’était regardé dans la glace, en appui sur les bras. Il ne restait du visage que le principal. Il s’était longuement lavé les mains, en se rappelant avec amusement le test à la paraffine, avait rectifié la position du nœud de cravate, s’était estimé en somme envapé et passablement satisfait de l’ensemble. Bel alpaga ardoise, chemise lavande. Bien sûr.

Elle avait encore roulé, ils avaient mangé dans un restaurant en dehors de l’autoroute. Ils avaient parlé de Botticelli et de Dante, du retable d’Issenheim et de Crète, s’étaient découvert des goûts communs et des aversions partagées. Bien sûr, Milard avait mangé peu, mais bu des Martini et partagé avec elle une bouteille de pommard. Ils avaient fini par se taire, et le moment était venu où ils avaient dû partir.

Elle l’avait regardé avant de remettre le contact. Un peu échauffé par l’alcool, le visage émacié de Milard avait retrouvé quelque chose de la grâce inquiète de l’adolescence. Elle avait encore failli hurler. Quelques kilomètres plus loin, l’orage éclata. Elle dut allumer les lanternes, réduire sa vitesse. La tempe droite contre la vitre, les mains ouvertes, Milard semblait s’être assoupi.


Et puis il y eut la nuit. La pluie avait une férocité insane. Il la fit arrêter sur le bas-côté de la route, baissa le son du lecteur de cassettes. Albinoni. Elle éteignit les phares, ils allumèrent une cigarette. Elle tenta de percer la nuit alentour, sans succès. Entendit la toux que Milard réprimait à grand-peine. Elle connaissait bien le Larzac pour l’avoir traversé un été dans un van, avec un ami de rencontre. Des étendues vides et caillouteuses, gâchées souvent, comme de juste, par des terrains militaires. Elle dit :

— Pas ici. Pas encore. Pas maintenant.

Ils avaient un cendrier chacun. Milard écrasa sa cigarette dans le sien.

Elle répéta, sans espoir de convaincre :

— Pas ici.

Milard alluma le plafonnier, la regarda, aussi longtemps qu’elle put conserver la tête tournée vers lui. Ensuite, il défit sa cravate et le bouton de col, brisa la chaîne qu’il avait autour du cou, l’arracha, prit la main de la femme qu’il retourna la paume en haut. Elle regarda la plaque réglementaire, en métal ordinaire, quelque chose qu’elle avait cru voir au cou ou au poignet de soldats, dans des films, peut-être, qu’on pouvait briser en deux, elle le regarda lui refermer les doigts autour, confiants. Elle ne trouva pas la force de rencontrer de nouveau ses yeux avides et tendres. Des étendues désertes. C’était tout de même mieux qu’une chambre et un lit d’hôpital. Plus conforme à sa misère.

Elle sentit ses doigts la laisser, garda le poing fermé comme il était.

Il éteignit le plafonnier.

En même temps qu’il sortit de la voiture, du vent et de la pluie s’engouffrèrent dans l’habitacle tiède, cinglants et glaciaux, et qui n’avaient rien d’estival. La portière se referma avec une singulière douceur. Comme s’il était descendu pour pisser… Comme s’il n’allait pas tarder à remonter. Elle lança la tête en arrière, chercha au tableau de bord ou ailleurs le bouton de commande de la glace électrique. Lorsqu’elle y parvint, flagellée par les rafales de pluie, le visage tendu vers l’ombre, la nuit irréparable avait déjà accaparé de façon définitive la haute et maigre silhouette vêtue de sombre.

Avec un sanglot sec et une rage qu’elle n’avait plus besoin de réprimer, elle comprit que l’homme était enfin rentré chez lui.

Au cœur des Ténèbres.

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