Jankovic se pencha sur la table. Il détestait la cuisine marocaine. Château mastiquait avec application.
— Et le journaleux ? Cet enfoiré de Giraud, vous allez le laisser traîner ?
Château leva son regard terni.
— Le moyen de faire autrement ? (Il prévint une objection.) On le laissera traîner tant qu’il nous sera utile. Vous avez pris vos dispositions, en ce qui concerne Milard ?
— Affirmatif, fit Jankovic. Je lui ai refilé une affaire réservée par le courrier. Une merde de casse insortable… Largement de quoi lui occuper l’esprit. (Il repoussa son assiette.) En ce qui me concerne, j’ai passé la consigne que Giraud était interdit de séjour dans la Division…
— Connerie, murmura Château en déchirant une côte d’agneau.
On ne pouvait deviner à quoi s’appliquait exactement le terme.
Voilà : il traînait son blues, sa déglingue, et il n’y avait rien à y faire même si, dans l’habitacle, le lecteur crachait les rafales de sax nasillard comme des balles de mitrailleuse, tirées par un ennemi pressé et peu soigneux, et en tout cas guère économe de ses moyens, même si dehors, dans le soleil, un coupé Deville crème remontait sa voiture à droite pour se ranger finalement en double file et qu’une femme en sortait, agitant les doigts dans le vague, morceau d’ailleurs qu’il effaça en accélérant à peine et en dégageant à gauche, presque sans bouger les poignets, sans même changer de vitesse. Le quartier regorgeait de grosses bagnoles, d’hommes et de femmes bien mis, parfaitement bronzés (al dente), de ces voitures qu’il aurait aimé posséder jusqu’au moment où il avait eu les moyens d’en acheter une et de l’entretenir, et soudain il s’était rendu compte que les choses l’avaient laissé bien avant, il avait traîné les garages, cherchant dans sa mémoire à ranimer le feu sous la cendre impalpable et n’y parvenant pas : il avait trente-sept ans, et un embryon de brioche. Depuis le trottoir d’en face, un adolescent maigre et disgracié avait cessé de lui faire signe. Il avait rentré les mains dans ses poches, remonté le col, comme s’il pleuvait et qu’il se fût résigné à rester dehors, insistant et tenace comme une rage de dents ou un remords, dans sa veste à la Eddie Cochrane, à vrai dire il ne le regardait même plus, il regardait en dedans avec cette sagacité, cette ample connaissance détaillée et inéluctable du malheur qu’ont certains jeunes gens et presque tous ceux qu’on a, pour une raison ou pour une autre, déracinés et jetés par commodité loin du pays natal, tous ceux qui, dans une gare ou l’autre, ont acheté plus ou moins à la sauvette un aller simple pour nulle part, paumés, irrécupérables, pochetés, laissés-pour-compte, mauvaise conscience incertaine et fugitive de la Grande Marche en Avant de l’Humanité, ou bavures pour l’exemple, il ne savait pas. Et qui aurait pu savoir à sa place ?
Il portait sa déchirure comme on porte un enfant : avec gravité, mais sans ostentation. De place en place il aurait aimé parler à ses compagnons d’infortune, mais ils prenaient un verre en vitesse et se tiraient, et que leur aurait-il dit de sensé et d’intelligible ? Il parlait de moins en moins. Écrivait peu. Buvait trop. Il avait maintenant les moyens de boire. Après quelques verres, l’ado l’écoutait un long moment, levait les yeux de ses mains et demandait doucement, sans se plaindre, avec beaucoup de dignité et une certaine grandeur dans sa propre réserve, ce qu’il avait fait depuis l’époque où il lisait Salut les Copains et se collait des tubes entiers de Pento sur le devant du crâne en écoutant Dick Rivers sur son Teppaz, ce qu’il avait fait à part s’user. S’abîmer. Et pourquoi il n’avait rien réussi à faire d’autre. Et combien de temps il continuerait encore à galérer, alors que l’image dans la glace serait forcément de plus en plus crade. Après quelques autres verres, il demandait à l’ado ce que celui-ci aurait fait à sa place, comment il aurait mené sa barque. Il n’obtenait régulièrement aucune réponse, ce qui faisait bien sûr partie de la règle du jeu. Il commençait en revanche à se dire que Giraud se mettait à déjanter : on l’avait surpris à tenter de convaincre avec une véhémence gestuelle parfaitement injustifiée l’extincteur du couloir A4, bâtiment C, celui qui se trouve fixé non loin de la porte des archives générales, presque en face du local syndical, et pourquoi pas ? Quelle différence, un homme, une femme, un réverbère ou un extincteur, puisqu’on n’en obtenait ni plus ni moins de sympathie ou de commisération, et guère d’attention dans chacun des cas. Giraud s’était mis à parler de Giraud à la troisième personne. Il disait : « Giraud va s’occuper de cette merde d’histoire Dieterich… C’est bien le diable s’il n’en sort pas quelque chose ! Merde alors, un type de cette taille, DCD dans un incendie accidentel ! Et puis quoi encore ? Faut quand même pas prendre les types qui achètent leur canard pour des cons. Même si Dieterich était mort à l’Hôpital américain d’un cancer généralisé au milieu d’un aréopage de professeurs issus du monde entier, Giraud aurait soupçonné le communiqué de presse d’être plus bidon que le secrétariat d’État à la Solidarité nationale. Solidarité de rats dans la nasse. Dieterich était un très gros rat. Giraud les adore. Dans le monde de Giraud, il y en a de toutes les tailles. Il faut leur rendre la justice de reconnaître que chacun, du plus petit au plus grand, met toute son énergie à parvenir presque immédiatement à son niveau de malignité maximum, nocivité presque toujours tempérée, hélas, par son manque à peu près unanime d’intelligence dans la nuisibilité… Giraud va aller voir ce vieux bâtard de Milard. Bien étonnant si le flic ne balance pas un bout. À une certaine époque, il a fricoté avec la future Mme Dieterich. À supposer que Milard ne sache rien ou ne veuille rien dire, l’entrevue occupera l’entre-deux-verres de Giraud… »
Bien malin celui qui pouvait distinguer où commençait la maladie mentale et où se terminait la dérision, en ce qui concernait Giraud. Il se tenait propre sur lui. S’il avait écouté le jeune homme avec sa veste à la Eddie Cochrane, il se serait déjà mis une balle dans le cigare, puisqu’il n’y avait aucune autre espèce d’issue et qu’il le savait, mais alors qui paierait la pension alimentaire et les traites de la maison qu’il n’habitait plus depuis déjà trois ans ? Heureusement, il y avait Dieterich. Et Milard.
Heureusement, il y avait la course des rats dans le labyrinthe.
Parfois, dans des instants d’extrême lassitude, Giraud se prenait à envier leur féroce aveuglement, les babines retroussées de leurs terribles automobiles sur le périphérique, l’éclat plein de haine et d’avidité de leurs feux de croisement. Parfois, dans ces instants qui le laissaient amer et désemparé, Giraud se prenait à croire qu’il était aussi vivant qu’eux. Flancs de métal et tripes de fonte, jambes de caoutchouc brûlant. Front de glace sécurit.
Dieterich.
N’est pas vivant qui veut.
— Vous ne descendez pas de l’armoire, je pense ?
— Non, reconnut Milard.
— Vous comprenez ce que ça signifie.
— Oui.
Il regarda les clichés pulmonaires éclairés au néon. Il avait envie de dégueuler. Le médecin enfouissait les poings dans ses poches de blouse.
— Combien de temps que vous slalomiez entre les contrôles médicaux ?
— Quatre, cinq ans…
Il sortit son paquet de cigarettes, sembla se raviser.
— Aucune importance… Milard… Combien de temps que nous jouons la même partie ?
Il alluma sa cigarette. Une vingtaine d’années : il venait de débuter comme flic, l’autre avait déjà quelques décennies d’autopsies derrière lui, et franchement pas d’âge, une grande demeure et une gouvernante dans une banlieue proche où l’automne avait des étonnements déchirants dans les bruns roux, des giclures d’or qui ne duraient pas, des véhémences éteintes. Milard rangea son briquet. Il n’avait pas vraiment froid, toujours cette envie de dégueuler qui devenait tout de même plus vague : c’était maintenant tellement simple.
— Peur ?
— Non…
— Asseyez-vous.
Ils s’assirent.
— Qu’est-ce que vous voulez savoir ? Le temps qu’il reste ? Comment ça va tourner ? (Le médecin se pencha sur un tiroir ouvert, en sortit un cours polycopié, le lança. Milard l’attrapa au vol, le posa sur ses genoux.) Vous avez tous les détails là-dedans. Qu’est-ce que vous voulez savoir d’autre ?
— Rien, murmura Milard. Rien que vous pouvez m’apprendre.
— Ça sera moche. Vous tenez encore debout, c’est déjà pas mal. Si je faisais vraiment mon boulot, je devrais vous signaler à la commission médicale. C’est ce que je devrais faire en tant que médecin de l’administration.
— Bien sûr.
— Bien sûr ! Vous vivez seul.
— Oui.
— Milard…
— Ne compliquez pas les choses, docteur.
— … si elles étaient restées…
— Il n’y avait pas de raisons qu’elles restent.
Il s’était levé. Oui, il avait peur. La sueur lui perlait aux tempes. Le polycopié plié se trouvait dans sa poche gauche. Il avait hâte de sortir avant que sa tête explose. Pourquoi seraient-elles restées ? Qu’auraient-elles pu attendre de lui ? Il avait hâte de marcher dans la rue, sans but.
— Milard, vos clichés…
Il n’attendit pas et sortit sans payer. Dehors, il faisait tiède et doux. Il marcha et prit le métro, marcha encore et se promena sur les quais. Il se sentait étourdi, nonchalant. Un voilier passa, le mât couché sur le roof, et qui avançait au moteur avec une fine moustache d’écume grisâtre là où la proue fendait l’eau à plat. Quelque part il prit un bourbon et le paya très cher. Enfoncé dans un fauteuil d’osier, il sentait la gêne du polycopié contre son flanc : peut-être pouvait-il les émouvoir, à présent. Peut-être pourrait-il joindre Vanessa au téléphone, lui parler quelques instants, mais il savait d’avance qu’il ne trouverait pas les mots et que ça se résoudrait à une communication intercontinentale pour rien. Il se passa la main sur la figure, consulta sa montre : en ne traînassant pas, il pourrait passer au bureau avant que la permanence prenne les commandes. Il userait un moment à dispatcher les affaires tout en buvant du café, à moins qu’il trouve un coup sur lequel monter, puis ce serait le soir. Un soir, un autre soir. Il se leva, comme engourdi, fit quelques pas au hasard.
Près de Saint-Michel, il acheta des cigarettes et ailleurs un journal, qu’il fourra dans sa poche. Il se sentait groggy, sans forces, vaguement endolori. Il ne se souvenait pas au juste pourquoi Vanessa et sa mère étaient parties, ni à quel moment, il ne se rappelait pas ce qu’il avait ressenti lorsqu’il était rentré le premier soir dans la maison vide. Une atroce souffrance muette ? une sorte de soulagement ? ou simplement cette désolation des pièces en enfilade, des parquets et des staffs, des lustres et des glaces qui lui renvoyaient son image éphémère et spectrale, aux accents de sentinelle, comme si soudain et pour toujours il avait cessé d’être chez lui.
C’est bien avant la rupture que les autres vous quittent, bien avant leur départ. Et on se quitte soi-même de la même manière, et c’est plus tard seulement qu’on s’en rend compte, qu’il y a déjà longtemps qu’on s’est séparé.
Au bureau, Tony trônait dans le fauteuil du chef. Il avait relevé ses manches de chemise et fit mine de quitter le siège.
— Restez, prévint Milard.
Tony arracha un feuillet au bloc sténo posé devant lui, le parcourut en balançant le torse.
— Janko veut vous voir… L’affaire des canassons ! C’est vous qui héritez l’enfant. Il va falloir faire un peu de vent, la merde habituelle. Une femme vous a appelé à seize heures vingt. Elle voulait vous parler personnellement. Elle n’a pas voulu laisser de commission… Un seul être vous manque !
— Quoi d’autre ?
— Giraud est passé. Fin cuit. On l’a achevé au Ricard. Il sort d’ici.
Milard sortit un journal et une brochure de sa poche, le visage pensif. Tony continua à se balancer doucement, puis il se baissa et ramassa une boîte de bière qu’il posa sur le bureau.
— Qu’est-ce qu’il voulait ?
— Giraud ? Pas la moindre idée. Il repassera demain, à l’heure de l’apéro. Si Janko le trouve en train de fouiner dans les locaux, il nous cloue tous aux portes des archives, vous le premier, avec des agrafes rouillées. Vous voulez une mousse ?
— Non, fit Milard.
— Vous avez tort, elle sort du frigo. Ah ! la plaintive des chevaux est passée en coup de vent. Elle voulait prendre contact avec le policier chargé du dossier. Elle sort aussi du frigo : elle est balancée comme un élan, avec la couleur du caribou. La moitié des clebs du service étaient tout disposés à prendre, mais elle a votre nom. Milard ou rien, comme l’autre ! Plus très jeune, mais du chien. De la classe. La bonne pointeuse, si vous tenez pas trop à toucher les bords… (Il avala quelques gorgées, fronça les sourcils.) Vous vous lancez dans la médecine vétérinaire ?
— Non.
— Chef, dit soudain Tony sur un ton grave, je ne sais pas ce qui se passe, mais Janko est drôlement à cran, ces jours-ci. Je ne dis pas qu’il a jamais été très drôle, ou quoi que ce soit de ce goût-là, mais il fait fort. C’est mauvais pour tout le monde. Il est en train de casser les balances, plus personne ne sait sur quel pied danser. Lui et ses sbires ont failli bousiller deux types, cette nuit, à la sortie d’une discothèque… (Tony leva les yeux par-dessus la boîte de bière.) J’ai bien l’impression qu’il vous a dans le collimateur.
Milard remit le journal et le polycopié dans sa poche, alluma une cigarette, puis il retourna une chaise et s’assit familièrement à califourchon. Tony était inspecteur principal, solide et sérieux. Il aimait ce qu’il faisait. Tout en le fixant de façon lointaine, Milard comprit qu’il organisait sa succession, qu’il ne pensait pas tant aux qualités et aux défauts du jeune homme qu’à sa propre succession. Il ouvrit la bouche et se ravisa, demanda brusquement :
— Les sept chevaux… Vous avez le numéro de la plaignante ?
— Bien sûr, sourit le jeune flic. (Il ramassa la feuille de papier, la tendit.) Pas plus de chances que de cracher dans l’œil d’une hirondelle en vol ! Janko s’est rappelé à temps que vous faites figure de spécialiste en matière d’œuvres d’art dans la division. Vous aurez le dossier demain matin à la première heure. Affaire réservée. Cassez-vous le col du fémur !
Milard pianotait sur les touches.
Il avait le teint gris, le col de chemise bâillait à son cou.
Il écrasa sa cigarette avant de se mettre à parler dans le combiné.
Tony expédia la boîte de bière vide, aplatie entre ses paumes, dans la corbeille à papier, bomba le torse et s’étira. Quand on bossait des années avec un type, on finissait par se rendre compte lorsque quelque chose n’allait pas. Milard avait beaucoup trop de goût pour acheter des chemises trop larges.