Tour de la Défense. Bureau moderne avec console vidéo et moquette de haute laine. Château debout, rasé de près, une cravate impeccable nouée au cou, la veste boutonnée, le visage poli comme de l’ambre, les reliefs curieusement adoucis, dépourvu de la moindre trace de fatigue ou d’impatience. Le colonel, dans son fauteuil en cuir, dont les doigts jouent avec un couteau d’obsidienne. Le colonel, qui le fixe de façon reculée.
— Washington regrette. Washington a toutes les raisons de penser que l’initiative ne vient pas des autorités françaises. Qu’elle était et reste inopportune. Le tour qu’elle a pris est proprement détestable.
Château ne bouge pas, supporte sans ciller le regard spéculatif. Le soleil éclatant, dehors, ne parvient qu’étouffé à travers le vitrage épais, teinté de gris. Pas un bruit, pas un mouvement, sauf les doigts, inlassables et réguliers. Pas de ville dehors. Pas de voitures qui circulent sur la rocade. Un monde mort, tout en bas, bien qu’il soit dix heures, un monde d’où rien ne parvient plus. Le colonel repose le couteau à regret.
— La Centrale étudie en permanence des hypothèses simultanées. Les variables les plus aléatoires sont intégrées, y compris les plus malencontreuses. Nous obtenons des réponses. Certaines ne nous plaisent pas, la plupart nous encombrent. D’autres simulations enfin nous rebutent encore plus. Surtout lorsqu’elles aboutissent à une expérimentation en vraie grandeur. Washington avait exprimé ses plus vives réserves, quant au dispositif ATLANTA. Nous pensions avoir été clairement perçus.
Château est toujours immobile. Ni sa posture, ni ses traits, ni ses yeux n’expriment le moindre sentiment, rien ne le trahit. Le colonel bouge le fauteuil.
— Tous les Services du monde ont des études semblables dans leurs cartons. Elles y sont généralement classifiées et soigneusement protégées. On peut les prendre pour des jeux de l’esprit, des exercices de style. Ils contribuent pour une grande part à acérer la virtuosité de leurs concepteurs. Des gammes, commissaire. On doit les considérer comme des gammes.
Château ne remue presque pas les lèvres.
— Des gammes pour jouer quoi ?
— Les pièces qu’on demandera de jouer plus tard.
— « Five Easy Pieces »…
— Berg s’en est tiré. Nous l’avions dans la poursuite. Depuis des années. Fin 82, il a approché un de vos attachés militaires du Golfe. Il était disposé à rentrer, à condition qu’on lui fournisse pour cela une raison plausible. Qu’on lui fournisse une protection. Nous étions… réservés. Nous vous l’avons clairement fait connaître, à de multiples reprises. Vous avez monté le dispositif et celui-ci porte la marque brillante d’une intelligence perverse.
Château sort un paquet de cigarettes, l’entame.
Ses gestes sont placides et désinvoltes. Il l’allume.
— Toute intelligence est par essence perverse, colonel.
— En ce qui concerne Berg, pour vous comme pour nous, il n’était pas question un seul instant de ralliement ou de défection. Berg n’entre dans aucune des catégories qui auraient rendu cela souhaitable ou raisonnablement crédible. Pas question de concordat…
— Je ne crois pas souffrir de troubles de la mémoire, remarque Château.
Malgré l’invite, il ne juge pas utile de s’asseoir dans l’un des fauteuils qu’on lui désigne du bras. Il est campé sur les talons, le visage très droit, capable d’une immobilité qui lui enlève tout caractère humain.
— Combien de pertes, jusqu’à présent ?
Château calcule.
— Une dizaine…
— Et il reste encore des portes à fermer.
— Kennedy vous a coûté combien ?
Les doigts longs et fins frôlent le couteau d’obsidienne.
— Pensiez-vous sincèrement, commissaire, que Berg viendrait se jeter dans la gueule du loup, même sous prétexte de s’incliner sur la dépouille d’un compagnon mort ? (Et il lève les yeux.) Le gambit du cavalier. Combien de chances y avait-il pour qu’il joue le coup avec un tour d’avance ?
Château cherche un cendrier des yeux, abandonne la cendre sur la moquette. Le colonel s’abîme dans la contemplation du couteau. Toujours pas le moindre bruit. La climatisation entretient une atmosphère aseptisée. Le colonel relève le front. Château, à son tour, le scrute. Même monde. Mêmes réflexes.
Le colonel, d’une voix lisse, neutre :
— On accuse réception à Berg. (Un temps.) L’accord est passé. On mettra à profit les obsèques pour mettre les pendules à l’heure. Pour des raisons que tout le monde s’accorde à trouver bonnes, Berg veut passer à l’Ouest. (Une autre pause.) Il a quitté le grand banditisme pour le terrorisme international, à supposer que les cloisons ne soient pas très poreuses entre ces deux domaines d’activité. Ses employeurs, en outre, commencent à le trouver encombrant. Un composant de plus en plus instable… Trop dangereux à manipuler. Aussi meurtrier qu’un missile balistique hyper-perfectionné dont on a perdu le contrôle après le tir… (Château se tait.) Une espèce de Carlos, mais dont on sait au moins qu’il existe. Imprévisible. Versatile…
Le colonel s’accoude à la laque sombre du bureau.
— On le fait venir. Avec le secret espoir que ce n’est pas Berg qui viendra, parce qu’il aura prévu une sécurité. Ce point figure noir sur blanc, Château, dans les figures imposées du dispositif ATLANTA. « Si pour une raison ou pour une autre, l’objectif n’était pas détruit, soit durant l’opération elle-même, soit dans un très bref laps de temps suivant celle-ci, il y aurait tout lieu de redouter de sa part des réactions d’une soudaineté et d’une brutalité propres à mettre en péril la sécurité de l’État, et à provoquer de graves traumatismes dans l’opinion publique. Il pourrait s’ensuivre une série d’attentats ou d’actions qui risqueraient de porter un coup sérieux au pouvoir politique français et connaître de graves répercussions internationales. » (Le colonel sort un cigare, l’allume, la senteur douceâtre se répand.) Je ne crois pas non plus souffrir de la mémoire, commissaire. Votre gouvernement a refusé cette impasse. ATLANTA aurait dû finir au cimetière des Éléphants.
Château bouge à peine.
— Votre analyse ?
— Une initiative… privée. Berg vient et se fait descendre. Dommage. Il vient et s’en tire, ou, mieux, il ne vient pas. Il reste sur sa montagne. Le flingage fait assez de bruit pour qu’on ne puisse pas l’étouffer. Le travail ressemble trop à ce qu’il connaît des Services spéciaux… (Le colonel hausse les épaules.) Il n’a pas besoin de prévenir. Composé instable. Il lui reste des moyens et des relais. Tout ce qu’il faut pour foutre le feu à la baraque.
— Pourquoi ?
Le colonel hausse de nouveau les épaules.
— Aucun gouvernement, aucun pouvoir quel qu’il soit, ne peut résister sans dommage à une vague de violence, pour peu qu’elle soit suffisamment bien orchestrée. Berg est cinglé, vif et rapide. (Sourire bref.) Il a du métier… Il figure dans sa partie parmi les cinq ou six grands professionnels mondiaux. Une autre intelligence perverse, mais beaucoup plus portée sur l’action directe. Plus physique, plus immédiate. Château, je ne sais pas qui est votre Maître du jeu et je ne veux plus le savoir… (Geste de la main.) Il n’y a pas le moindre dispositif électronique dans ces murs. Si on m’avait commandé de mettre au point et de réaliser l’amorçage d’un mouvement de déstabilisation violente dans ce pays… (sourire) je n’aurais pas procédé autrement.
Château reste immobile, inexpressif. La cigarette est bientôt finie.
— Des soldats, colonel. Dans un monde en guerre.
Il se déplace jusqu’au bureau pour écraser la cigarette.
Le colonel, pensif :
— Fermez bien toutes les portes qui restent, Château. Bouclez la boucle. Il ne vous restera plus qu’à attendre que Berg bouge… (Nouveau haussement d’épaules.) Washington m’a relevé cette nuit de mes fonctions pour la zone Europe. (Il se lève pour reconduire Château.) Une affectation peut-être en Amérique latine. (Au dernier moment, à la porte du bureau.) Château, toutes les portes : bien fermées… (Geste de verrouiller une serrure.) Toutes ! La règle du jeu… Kennedy nous en a coûté certainement près d’une centaine… Château… À votre place, j’aurais sans doute fait la même chose. Les portes les plus difficiles à fermer, ce sont celles qui se trouvent sur votre propre palier. (Il s’incline sèchement.) Je ne vous raccompagne pas, commissaire. Vous connaissez le chemin…
Éliane Forrestier se réveilla. Dix heures vingt. En s’approchant de la fenêtre, elle aperçut les toits d’étain sous le soleil. Accroupi en peignoir dans le living, Mingus cherchait un disque dans la pile. La pièce embaumait le café et les toasts. Elle lui posa les doigts sur l’épaule. Une énorme masse de muscles et d’os, le ventre plat et la taille étranglée, qui avait un faible pour Archie Shepp et Louis Armstrong, appréciait plus que de raison Linda de Los Llanos (« Ah putain ! poulette, “Alfonsina y el mar”… Écoute, elle dit, écoute :
… Y a que Dieu qui sait l’angoisse qui t’a accompagnée
Les vieilles douleurs que ta voix a pas dites
Pour que tu te couches bercée par le chant
des coquillages de la mer…
… Tu t’en vas, Alfonsina, avec ta solitude…
… Comme dans un rêve,
Alfonsina, endormie, vêtue d’algues
Dans le fond sombre de la mer.
Écoute… elle l’a vraiment fait, elle a vraiment nagé, droit devant, jusqu’au moment où elle a coulé. Contre ça, tous les flics, tous les colonels, même les Argentins, ils peuvent rien. Y a des choses, même l’électricité pendant des heures, même la baignoire, toutes les saloperies qu’ils ont inventées, toutes les chaînes, y a des choses que pas une balle de fusil peut tuer pour toujours… et “Damned don’t cry” de Trane ? Tu les entends, poulette ? Tu les entends ? Ils sont dans la pièce à côté, ils tendent les mains, leurs yeux voient plus rien parce qu’on les a crevés, mais ça empêche pas qu’ils hurlent, peut-être même qu’ils tendent pas les mains parce qu’on leur a coupées… Le trou, dans la bouche, c’est peut-être qu’on leur a arraché la langue… Peut-être qu’il leur reste plus rien… Ça, c’est Dolphy, tu sens ? Dans les os, tu sens ? Et la basse, maintenant, et Booker Little, la trompette, là, tu sens la tristesse ? Il lui restait six mois à vivre. Il a tout mis dans son biniou… Tout ce qu’il avait dans le ventre. Six mois… »), il lui avait préparé des cosses d’okra avec des pieds de porc et fait frire à la graisse de larges tranches de gâteau à la semoule de maïs. Elle s’était surprise à manger avec les doigts et à rire.
Au contact de ses doigts, il se dévissa la tête.
— Déjà debout, poulette ? Y a du café… Pas trouvé de croissants…
Elle ne portait rien sur le dos et s’en foutait, laissa les doigts où ils étaient et proféra d’une voix triste et lasse :
— Mingus… Tu pouvais pas être un truand comme les autres ?
— Je suis pas blanc-bleu, poulette… (Il avait trouvé le disque, mais tardait à se relever.) Éliane, si j’avais pas été un black…
Il ne la regardait pas. Elle, elle voyait les toits de zinc, elle entendait encore le gémissement de Coltrane. Non, les damnés ne pleurent pas. Elle laissa échapper, un peu comme une plainte :
— Ça n’aurait rien changé…
Il se redressa, l’air embarrassé, hésita à la prendre dans ses bras. Elle dit, le visage aveugle :
— J’avais pensé, un coup de queue en passant… (Elle le regarda, bravement, sans l’air de s’excuser.) J’avais eu une dure journée. J’avais pensé, ça fera du bien… (Elle prit dans les siens les longs doigts noirs, presque plats, aux phalanges interminables, déliés et volubiles comme ceux d’un pianiste de jazz, plantés dans des mains, au bout d’avant-bras de docker.) Je pouvais pas savoir…
Il posa le disque au hasard derrière lui, lui prit les coudes.
— On sait jamais avant. Poulette…
Elle s’arracha à lui.
— Il faut que je passe à la boîte, Mingus.
Elle était à la porte, près de sortir. Elle arborait son éternel blouson, le jean qu’elle avait laissé en boule au pied du lit, un T-shirt chiffonné et ses boots. À la ceinture, il y avait le .357 Magnum, les cartouches, l’étui à menottes. Elle serrait son sac sous le bras gauche.
— Si tu sors, laisse les clés dans la boîte aux lettres.
Elle embrassa la pièce du regard, sans lui porter plus d’attention que s’il n’était pas là.
Il n’eut pas le moindre mouvement, ne chercha pas un mot pour la retenir.
Il entendit le claquement résolu de ses talons sur le palier, la machinerie de l’ascenseur qu’elle avait appelé. Il remit le disque dans la pile, regarda les toits à son tour et, plus loin, l’horizon. Elle était partout, dans les bibelots et les meubles, les vêtements épars. Dure et vulnérable. Il alla jeter le reste de café, nettoya la cuisine. Une caisse de munitions lui servait de casier à bouteilles.
Il s’abstint de retaper le lit.
Dans la salle de bains, il examina sa face large et à la peau sombre et grumeleuse. Rien à voir avec Sidney Poitier. Il utilisa son petit rasoir à piles, une de ses serviettes-éponges grèges.
Sauf à l’autopsie, le cœur, chez un être humain, c’est ce qui est le plus difficile à voir. Pour la première fois de sa vie, malgré Chester Himes, Ray Charles et Miles Davis, l’homme qu’elle aimait à appeler Mingus se surprit à haïr sa propre négritude.