Chapitre XIII

Elle avait terminé sa partie de flipper lorsque le black s’approcha, une cigarette à la bouche, en traînant un peu la plante des pieds. Il portait encore son espèce de bonnet à la Mingus et ne semblait pas pressé.

— Ouais ? fit-elle.

— Vous avez cinq minutes ?

Elle reprit sa cigarette, sur le verre du tilt. More fun to compete. Derrière la fumée, elle l’examina rapidement, fit craquer ses phalanges. Elle avait de longs doigts blêmes et osseux, pas du tout en rapport avec ses fonctions ou l’expression de son visage. Il était immobile et lui barrait le passage.

— Casse-toi, Boule de Neige, dit-elle d’une voix désagréable.

Il ne bougea pas, se contenta de laisser les bras pendre le long de son corps. Son visage était penché, attentif. Elle se passa les doigts dans les cheveux.

— Tu as envie de retourner au trou ?

— Pas tellement…

— Alors ?

— Cinq minutes.

Elle rit avec dureté.

— Tu veux que je te paye un verre, pendant qu’on y est ?

— Non… (Il hocha la tête.) J’ai de quoi vous en offrir un.

— C’est quoi, ton job ? Le pain de fesses ? Le racket à la sortie des écoles ? Le deal ? (Elle glissa les doigts dans sa ceinture de jean.) Il vaudrait mieux que tu dégages…

— Qu’est-ce que vous prenez ?

Elle consulta sa montre.

— Ricard. C’est quoi, ton blaze ? Jo le Morbaque ?

— Napoléon…

— Tu vas ramasser un aller simple pour le dépôt.

— Napoléon Leroi Charles.

Elle laissa de la fumée s’échapper de sa bouche, la tête un peu inclinée sur l’épaule droite. Il souriait, sans avoir l’air de se foutre de sa gueule. Très grand, bien balancé. Elle finit par secouer les épaules. Un être humain comme les autres. Il s’effaça devant elle, avec une élégance courtoise, la suivit au comptoir où elle se jucha sur un tabouret, les talons de bottes dans la barre. Elle piocha dans la kémia.

— Tu manques pas d’air, Napo… C’est quoi, ton plan ? T’envoyer un poulet de la Criminelle ?

Il noya les deux Ricard.

— Si je vous disais non ?

— Je te croirais pas.

Il eut un rire grave, low-down. Elle écrasa sa cigarette et parut en même temps se débarrasser du fardeau qui lui pesait sur les épaules. Elle se passa de nouveau les doigts dans les cheveux, but quelques gorgées.

— Pourquoi tu étais au trou ?

— Des conneries… Un type m’a payé en monnaie de singe.

— Des clous.

Il soupira et sourit. Costaud et désarmant. Elle sortit un paquet de cigarettes froissé, en alluma une. Peut-être qu’on l’avait vraiment payé comme ça, peut-être qu’il s’était réellement fait mettre, peut-être aussi qu’il écoulait de la fausse monnaie, que c’était son job. Le Parquet l’avait refoutu dehors, à charge pour lui de déférer à toute convocation de justice ultérieure. Son jean et sa chemise de toile kaki étaient d’une propreté méticuleuse. Pas de bijoux ostentatoires, des pataugas.

— Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?

— Je bosse au tri…

— Fonctionnaire ! Qu’est-ce que tu vendais au type qui t’a arnaqué ?

— Des dessins.

— Pornos ?

— Non… Je pourrais, mais ça me dit rien.

— Cher ?

— Non. Même pas !

Elle vida son verre, le reposa sur le zinc, chercha de la monnaie et commanda la même chose. Napoléon Leroi Charles. Et puis quoi encore ? Elle secoua la tête. Dans un rade avec un coloré. Merde alors. La plupart du temps, elle se contentait de les interviewer sans complaisance particulière. La plupart du temps, ils n’arboraient pas ce genre de bonnet et il ne leur serait pas venu à l’esprit de l’inviter à prendre un verre. Jamais d’innocents, avait déclaré Château. Filez-moi du temps et les moyens et je vous sors le crâne.

— Je connais un restau, un peu plus loin, dit-il. Ça vous dirait ?

Elle se surprit à hausser les épaules. Elle était assez grande pour se défendre, de toute façon. Château voulait l’emmener à l’enterrement de Dieterich, certainement pour compléter son éducation. Le cirque promettait d’être savoureux, seulement il y avait la chaleur qui grouillait au ras des chevilles, le ciel laiteux, les grosses bulles molles et tièdes qui crevaient de temps à autre entre les arbres poussiéreux, figés dans un sinistre garde-à-vous à la solennité en carton-pâte.

Elle murmura :

— Ça me dirait, mais ne vous mettez pas martel en tête… Pour la botte, pas la peine de vous faire des illusions.

Il grimaça.

— Des illusions ? (Il lui tint la porte pour sortir.) Vous vous en faites donc jamais ?

Elle ne trouva rien de définitif à rétorquer, serra le sac sous son bras.

Dedans, il y avait le Motorola qui la reliait en permanence à l’équipe en planque sur l’appartement de Mauber, une bombe incapacitante et une vingtaine de cartouches en vrac parmi tout le méli-mélo qu’elle emportait partout avec elle, et dont elle ne trouvait que rarement l’usage. Elle marchait à grands pas. Il n’avait aucun mal à suivre, cool, décontracté et silencieux.

Mingus…


Dans la contre-allée un homme courait, en jogging noir et Adidas. Taille moyenne, corpulence mince, cheveux châtains coupés court, visage carré. Yeux clairs. Nez droit. De temps à autre, il consultait la montre carrée qu’il portait à l’intérieur du poignet droit. Sa foulée régulière avait quelque chose de négligent. Il aurait pu faire beaucoup plus fort, sans le moindre doute. Il se bornait à enrouler en toute quiétude. La chaleur ne l’affectait pas outre mesure.

Plus loin, deux hommes attendaient dans une Renault 20 gris métallisé.

Ils n’étaient guère impatients.


La voix de la fille était aiguë, pressante :

— Malou, il faut absolument que tu viennes. Écoute, j’ai besoin de monnaie aujourd’hui. J’te jure, c’est important. Il faut que je te parle. Tu peux pas ?

— Pas cet après-midi.

— Ce soir ?

— Peut-être. Est-ce que je peux te rappeler ?

— Quand ?

— Quand tu veux…

— D’accord. Huit heures.

— Vingt mille, tu peux ?

— Oui.

— Tu m’appelles au…

— Comme d’habitude.

Sans lui laisser le temps, Malou Dieterich raccrocha. L’homme qui avait pris l’écouteur le reposa sur la fourche, la consulta du regard et secoua les épaules. Il était petit et trapu, vêtu d’un complet en alpaga sombre.

— Les bretelles, dit-il d’une voix sourde, elle connaît pas ? Malou Dieterich haussa les épaules. Il lui alluma sa cigarette.

— Merci… Non, je crois pas qu’elle connaisse.

— Dommage. Vous allez vraiment craquer vingt mille balles ?

— Pourquoi non ? Vous voyez une autre solution ?

— Oui. Elle est comment ?

— Inoffensive.

— D’accord, mais elle peut l’ouvrir un jour ou l’autre.

— On en est tous là, pas vrai ?

Il inclina le torse dans un semblant de salut. Elle se dirigea vers la fenêtre, souleva le rideau. Elle essaya de se rappeler le corps de la fille, ou son sourire, sa manière de parler et de se mouvoir. Jeune, le ventre plat, elle portait une chaîne d’or gris à la cheville gauche. Elle laissa retomber le rideau, se retourna. L’homme observa :

— C’est votre fric, après tout.

— Voilà. Et vous n’êtes pas l’exécuteur testamentaire.

Il secoua de nouveau les épaules, enfonça les mains dans ses poches de veste. Il avait une bonne cinquantaine d’années et l’apparence d’un industriel tranquille. Il ne portait pas d’arme. Les deux autres, dans la cuisine, avaient chacun un .38 canon court sous l’aisselle et ne faisaient rien pour le dissimuler. Malou Dieterich s’assit dans un fauteuil, croisa les genoux. Il regarda ses jambes. Il hasarda :

— Le Grand a peut-être une autre manière de voir la question…

— C’est pour ça qu’il vous a envoyés ?

— Pour ça, ou parce qu’il était inquiet pour votre sécurité.

Elle releva les commissures des lèvres, écrasa sa cigarette.

— Merci… (Elle ricana.) Je vous attendais même plus tôt. Quand est-ce que Berg veut me voir ? Avant ou après l’enterrement ?

— Pendant. Il n’a pas beaucoup de temps. Vous non plus, je pense.

— Et la sécurité, après ?

Il sortit un paquet de Craven, l’examina et releva la tête, son regard remonta des chevilles aux genoux, apprécia le galbe des mollets, la finesse des escarpins à talons, s’attarda sur la poitrine pleine. Il réfléchit :

— Ça dépendra. De vous d’abord, bien entendu.

— Vous avez changé, Max. Tout le monde change, c’est d’accord, mais je ne vous voyais pas dans les buts, cette fois. Qu’est-ce que vous êtes, chez Berg, onzième couteau ou pourvoyeur ?

Il prit place, assez cavalièrement, sur le bras d’un fauteuil, en face d’elle, alluma une cigarette et laissa tomber l’allumette de sûreté dans un cendrier.

— Malou, dit-il avec gravité, le Grand n’a rien contre vous. Il est disposé à passer l’éponge, parce qu’il sait que vous avez toujours été régulière avec Rolf. Il n’a pas envie de penser que vous êtes mouillée dans le coup.

Elle sourit.

— Et vous, Max, qu’est-ce que vous en pensez ?

— Que vous êtes juste assez tordue pour ça. Mon avis n’a aucune espèce d’importance. (Il porta la cigarette à sa bouche.) Pour la gonzesse, c’est une autre paire de manches…

— Un deal, dit Malou. C’est ça ?

— Une preuve de bonne foi, fit l’homme. Le Grand y serait très sensible. (Il secoua de nouveau les épaules.) Elle a vu le type qui a effacé Rolf, elle pourrait le décrire ou le reconnaître.

— Vous dites les choses autrement, Max, mais ça signifie pareil. Vous voulez que je vous balance la gosse. (Elle agita impatiemment un pied devant elle.) Vous me demandez de la donner. En quoi cette histoire concerne Berg ?

Il redressa les épaules, la fixa d’un air maussade.

— Je crois pas que vous avez le choix, dit-il avec réticence. Il veut la gonzesse, point à la ligne. Il veut l’enfant de putain qui a négocié Rolf. Il veut savoir d’où le coup est parti. Je reconnais, vous êtes entre l’arbre et l’écorce, mais c’est comme ça. Il fallait pas commencer.

Elle se leva d’un coup, s’approcha de l’homme.

— Rolf avait levé la fille dans un fast-food, sur les Champs. Elle crevait la dalle, elle n’avait plus rien à se foutre sur le dos, pas d’endroit où aller. Max, ça vous rappelle pas quelque chose ?

Il se leva à son tour, écrasa sa cigarette.

— Malou, tout ce que vous pourrez me dire, ça y changera rien. Vous, moi, on pourrait s’entendre, c’est sûr, et j’en ai rien à cirer de cette sauteuse. (Il prit un air gêné et malheureux.) Essayez d’expliquer le coup au Grand, si vous avez le temps. Ça m’étonnerait que vous y arriviez. (Il écarta les bras.) Sinon, ça sera vous ou elle, et en fin de compte les deux.

Elle se prit les coudes dans les paumes, balança le torse et dit :

— Les deux voyous, à côté, c’est pour ça ?

— Oui, souffla Max.

— J’ai jamais balancé personne, Max…

— Je sais. Malou, le Grand a complètement dévissé. Je sais pas si c’est le fric ou quoi, il a viré complètement parano. Il est speed les trois quarts du temps. Il pieute avec une Kalash à la tête du lit. Complètement déchiré. Certaines interviews, il s’en occupe lui-même…

Il débitait sa leçon, d’un ton qui ne se voulait même pas persuasif.

Elle frissonna, remonta le menton. Serra durement les paupières.

— Qu’est-ce que vous feriez à ma place, Max ?

Il la regarda avec ce qui pouvait passer pour une expression de pitié.

— Tout pour pas leur tomber entre les pattes.

— Max, est-ce que vous me laisseriez me tirer ?

Elle rouvrit les yeux. Pas besoin de grandes phrases. Elle porta une main à sa gorge. Max la surveillait avec embarras et déclara :

— Tâchez de vous entendre avec lui, seulement.

Il ne trouva pas le courage de lui dire qu’il l’emmenait à l’abattoir. Et qu’il le faisait parce qu’il ne pouvait pas en être autrement, parce qu’elle ne pourrait même pas parler à Berg. À son regard, soudain grave et tranquille, il eut pourtant l’impression que la femme avait compris. Et qu’elle éprouvait pour lui une manière de compassion…

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