Nicolas se réveilla ce matin-là avec un appétit de bienheureux, une sensation inconnue. Loraine avait quitté l’hôtel bien avant son réveil et le privait du spectacle de son petit déjeuner au lit — à peine réveillée, elle était gourmande de fruits frais, de toasts beurrés, de thé, de tout — un cérémonial auquel il avait pris goût sans rien toucher au plateau ; la distraire de quelques caresses pendant qu’elle goûtait la confiture avec les doigts lui suffisait. Pour se réveiller avec la faim au ventre, il fallait sacrément aimer la vie, pensait-il. Le visage enfoui dans l’oreiller de Loraine, il se laissa aller à quelques secousses du bassin sous le coup d’une érection matinale.
Ils se voyaient en moyenne trois soirs par semaine depuis plus d’un an, la plupart du temps ils terminaient la nuit dans ce même hôtel et demandaient, par habitude, la chambre 318 qui avait abrité leurs premiers moments. Nicolas se rendait disponible quand Loraine l’était, sans jour fixe. Quand il essayait de recouper des signes, ils se contredisaient la fois suivante ; elle obéissait à une logique connue d’elle seule qui rendait sa vie de tous les jours indépistable. Avec le temps, il s’y était habitué, même si, au cours de la journée, il aurait tout donné pour savoir ce qu’elle faisait à cette minute précise.
Pourtant, il était bien obligé de le reconnaître, les matins étaient moins pénibles qu’avant. Se réveiller seul n’avait plus guère d’importance depuis cette fameuse nuit où Loraine avait disparu avant même le lever du jour. Avec son aisance habituelle, elle avait su trouver une solution à un problème qui divisait les couples depuis des lustres :
— Il faut que je me lève vers 5 heures du matin.
— Je vais demander un réveil à la réception.
— Pas question, tu n’arriveras jamais à te rendormir.
Elle avait raison. Dès que Nicolas reprenait conscience que le monde existait, plus question de le nier, il fallait le subir. C’était l’histoire de sa vie. Les tractations qui suivirent (« mais je t’assure que ce n’est pas grave, c’est dommage, tu es sûr, franchement ça ne me dérange pas, tu peux dormir encore deux bonnes heures après mon départ », etc.) avaient pris fin tout à coup quand Loraine, inspirée, avait saisi son téléphone portable.
— Si je programme un réveil téléphonique à 5 heures, que je pose l’appareil sous mon oreiller en position vibreur…
Sans rien comprendre à ses manipulations, il s’endormit en la traitant de folle. Deux heures plus tard, pendant qu’il nageait le crawl dans un lac peuplé d’une faune digne des légendes, Loraine ressentit une légère vibration vers son oreille gauche et ouvrit l’œil. Elle embrassa l’endormi sur la tempe et disparut sur la pointe des pieds dans la nuit toujours noire. Nicolas pouvait encore rêver à des paradis perdus. À n’en pas douter, il s’agissait d’un grand pas pour l’humanité.
Sans même parler de son imagination, il était amoureux de la part de liberté qui s’exprimait chez elle dans les détails les plus inattendus. La petite phrase sans queue ni tête mais bienfaitrice, le geste déconcertant mais bien plus réfléchi qu’il n’en avait l’air, la trouvaille qui passait pour absurde pour éviter de se prendre au sérieux.
Loraine n’était pas la seule à lui redonner confiance en lui-même. « L’homme de la nuit », son alter ego fiévreux qui lui envoyait des messages, veillait désormais sur lui. Nicolas avait commencé par haïr cet autre incandescent qui buvait et lui refilait sa gueule de bois, qui brûlait ses soirées sans se soucier des décombres du lendemain. Avec le temps, il avait su l’écouter et s’en faire un ami. D’où tenait-il tout ce savoir qui échappait à Nicolas au quotidien ? Comment réussissait-il à orchestrer improvisation, sens du rythme et mise en perspective ? D’où tenait-il cette aisance de funambule sur le fil de l’instant ? Qu’est-ce qui faisait de lui le seul philosophe au monde qui ait tout compris ? Nicolas se devait d’être relié à son mister Hyde le plus souvent possible, suivre son enseignement, profiter de son expérience. Comme on ouvre sa boîte aux lettres, il saisissait, sans sortir du lit, le petit carnet noir où, la veille, l’autre, serein, le cœur chaud, veillant sur le sommeil de Loraine, avait gribouillé quelques lignes définitives. On trouvait de tout dans ces feuillets, des injonctions, des évidences qui avaient besoin d’être répétées, des décisions quotidiennes qui trouvaient là des solutions, mais aussi quelques envolées lyriques, libellées sans vergogne parce que sincères.
Avant de prendre sa douche, il ouvrit le carnet. Comme à l’accoutumée, il ne se souvenait de rien.
Ceux qui te regardent de travers quand tu bois un whisky sont ceux qui n’ont pas de plus grande ambition dans la vie que de placer « whisky » au Scrabble.
Retourne chez le dentiste. J’insiste.
On se dit : « après moi le déluge ». Mais on aimerait tous le voir, ce déluge !
Il quitta l’hôtel, rejoignit à pied les tours de l’empire Parena, s’arrêta à la cafétéria pour acheter deux croissants et une bière fraîche. Dans son bureau, il prit son petit déjeuner en éprouvant un sentiment de cohérence absolue. Il aimait Loraine, mais il aimait aussi l’idée que son entourage le mettrait en garde contre cette diablesse de femme. Il aimait le goût de la bière au matin, il aimait la cacher dans son Trickpack, il aimait se représenter la tête de ses collègues apprenant que son Coca titrait 6°. Il aimait ses toutes dernières découvertes, il aimait déjà ses progrès à venir sur le chemin de la paix intérieure, et par-dessus tout, il aimait la chance qui lui était offerte de devenir celui qu’il méritait d’être. La nuit, comme les précédentes, avait été courte, et Nicolas attendit sans le laisser paraître le petit coup de fouet qu’allait lui donner la pétillance du houblon, un vrai plaisir du matin qu’il avait adopté aussi naturellement qu’une tasse de thé ou une chemise propre. Les bulles lui montaient déjà à la tête et partaient en bouquet.
Il était temps de consacrer toute son énergie au travail. Sa nomination à la tête du service artistique n’entrait pas en ligne de compte ; il ne sentait aucune pression due à ses nouvelles responsabilités et pilotait à vue en essayant de privilégier la solidarité sur toute forme d’autorité. Il avait la faiblesse de croire que la confiance est un mode de fonctionnement et prenait en compte l’avis du plus grand nombre. Bardane avait le chic de promettre l’impossible au client puis se payait le luxe de tirer quelques oreilles si personne ne trouvait de solution miracle. Nicolas avait trop perdu de son temps pour tomber dans les mêmes ornières. Il demandait systématiquement l’avis du responsable de production et du service artistique composé de trois femmes et de deux hommes, tous graphistes, sensiblement du même âge. Il s’amusait à tester ce fameux concept de « synergie ». Jamais il n’avait été un meneur, et d’aussi loin qu’il se souvînt, il avait toujours fui l’idée de compétition. Il ne s’était jamais classé au tennis, il n’en était jamais venu aux mains pour une place de parking et, d’une façon générale, il n’avait jamais cherché à prendre du galon ; il fallait être aussi peu psychologue que Bardane pour soupçonner Gredzinski d’avoir les dents longues.
— J’ai eu des nouvelles de ton ex-boss, dit José, à la cantine.
Bardane avait quitté le Groupe après un arrangement qui devait lui permettre de garder la tête haute en attendant de trouver un poste où il ne commettrait plus l’erreur de chercher à humilier un homme pour l’exemple. Six mois après son départ, son nom lancé en plein milieu du déjeuner tenait de la commémoration. Nicolas s’en serait passé.
— Molin, qui travaille dans mon service, est le parrain de son fils. Vous saviez que Bardane avait deux enfants avec sa femme actuelle, un autre avec son ex, et un quatrième, adopté ?
Pour des raisons qu’il n’avait pas besoin de mettre en avant, Nicolas préféra changer de conversation ; José s’amusa de cette gêne, et insista.
— Il n’a toujours pas retrouvé de boulot. Remarquez, c’est logique, dans la com, à plus de cinquante ans… Amber lui a fait une proposition à vingt K.F., responsable de production, il a refusé, bien sûr. Le problème c’est qu’il est fier. Il paraît qu’il passe sa journée à se battre avec sa femme qui, elle, serait prête à prendre n’importe quel job. En attendant, ils revendent la maison de Montfort.
José ne parvint pas à troubler Nicolas — trop de gens plus à plaindre que Bardane en ce bas monde — qui coupa court et remonta dans son bureau, où l’attendait le message d’une certaine Mme Lemarié, à rappeler d’urgence.
— Qui est-ce, Muriel ?
— Elle a dit que c’était personnel.
Nicolas n’aimait pas les inconnus à messages personnels, pas plus que les lettres recommandées ou les convocations de toutes sortes. Dangers potentiels, sujets d’inquiétude, de quoi mettre sa vie entre parenthèses le temps de tirer l’affaire au clair. Il décrocha le téléphone en regardant l’heure.
— Mme Lemarié ? Nicolas Gredzinski.
— Heureuse de faire votre connaissance, je m’occupe de votre compte, au Crédit agricole. Avant vous aviez affaire à M. N’Guyen, il a été nommé responsable d’agence à Lyon.
Nicolas n’avait aucun souvenir de M. N’Guyen ni d’aucun employé de banque depuis l’ouverture de son compte, vingt-deux ans plus tôt. Il ne demandait rien à une banque. Il ne savait ni s’en servir ni déjouer ses pièges, il n’avait jamais demandé de prêt et, au grand jamais, il n’avait eu à subir de sermon à cause d’un découvert. La banque n’était pour lui qu’un relais entre son salaire et ses dépenses ; les deux colonnes débit et crédit ne devaient jamais être des sujets de préoccupation. Jamais.
— Je suppose que les 435 000 francs qui viennent d’être crédités à votre compte ne vont pas y rester.
Comment répondre à la question, il n’avait pas encore eu le temps d’accepter l’idée qu’un cylindre en aluminium allait peut-être changer sa vie.
— Au cas ou voudriez les placer, je pourrais vous proposer certains de nos produits qui se comportent très bien sur le marché. Il faudrait que vous passiez à l’agence pour en parler. Auriez-vous un moment la semaine prochaine ?
— Non.
— La semaine suivante ?
Nicolas en voulait juste assez à Mme Lemarié pour se payer le luxe de la déconcerter comme il n’aurait pas pu l’imaginer un mois plus tôt.
— Je vais d’abord me faire plaisir. Dépenser quarante ou cinquante mille francs en bêtises de toutes sortes. Je vais les gaspiller sans regret, la vie est courte.
— …
— Vous ne pensez pas que la vie est courte ?
— Si si…
— Je vais en profiter aussi pour faire des cadeaux à des gens qui n’ont pas autant de chance que moi.
— Faites attention aux impôts.
— Ces 435000 francs ne sont qu’un acompte, j’ai un ami comptable qui va gérer tout ça, ne craignez rien. Merci de votre appel.
L’idée qu’elle venait de lui suggérer sans le savoir n’était pas si sotte. Nicolas remit sa veste, quitta son bureau et dit à Muriel qu’il était en rendez-vous extérieur toute l’après-midi. Trente minutes plus tard, il arpentait les Galeries Lafayette, les mains dans les poches, tout prêt à se laisser tenter.
La première personne à qui prodiguer ses largesses aurait dû être Mme Zabel, la petite dame ronde aux lunettes en demi-lune qui avait reçu son dépôt de dossier à l’I.N.P.I. Les conseils qu’elle lui avait donnés pour le mettre en contact avec des industriels susceptibles d’être intéressés par son Trickpack avaient porté leurs fruits. Un fabricant de gadgets qui n’en était pas à un objet absurde près (on lui devait une kyrielle de choses en plastique très coloré pour équiper cuisines et salles de bains) lui avait fait signer un contrat dûment relu par un conseiller juridique proposé par cette même Mme Zabel. Tout le reste, fabrication et commercialisation, s’était déroulé sans lui. Il n’avait même pas eu besoin de donner son avis sur les applications possibles du Trickpack ; son industriel en bimbeloterie en avait trouvé d’insoupçonnables, à commencer par le marché américain où une loi interdisait d’exhiber toute marque d’alcool en public ; il n’était pas rare de croiser dans la rue des individus qui portaient à la bouche des sacs en papier marron ; ceux-là allaient accueillir le Trickpack avec enthousiasme.
La société Altux S.A. venait de lancer neuf déclinaisons du Trickpack, quatre étaient des boissons inventées qui détournaient le visuel de sodas connus. Les autres, contre toute attente, étaient bel et bien réelles : cinq marques largement distribuées dont, le comble, une de bière, avaient accepté de prêter leur logo au Trickpack pour tenter une communication qui ne manquait pas d’ironie. En vente dans les gadgeteries et les rayons cadeaux, le Trickpack avait déjà rapporté à son créateur un chèque de 435 000 francs.
Pour la première fois de sa vie, Nicolas pouvait se faire plaisir sans limite d’argent. Il imagina un cadeau extravagant dont il n’avait nul besoin mais qui aurait pris valeur de symbole. Vingt ou trente mille francs dépensés d’un coup, sans y réfléchir, c’était garder pour toujours le délicieux souvenir d’un moment de folie. Il se mit à rêver d’un costume comme on en voit dans les films de mafieux, quelques rayures qui vous changent un homme en gouape, de quoi inspirer le respect à des Marcheschi. Il en essaya un, puis un autre ; au troisième le cœur n’y était déjà plus. Il lui suffisait de voir la veste sur ses épaules pour l’imaginer dans son armoire, mangée par les mites. L’envie de passer inaperçu qui l’accompagnait depuis l’enfance était devenue son seul costume, taillée dans l’étoffe même de l’anonymat, elle lui allait comme un gant. Il chercha son bonheur ailleurs : les cent disques qu’il aimerait écouter ne serait-ce qu’une fois, les mille livres qu’il s’était promis de lire un jour, les films qui lui parleraient d’aujourd’hui. Mais rien ne lui faisait envie, l’urgence était ailleurs : tous les jours, toutes les nuits, ici et maintenant. Où trouvait-il son compte d’exaltation, avant ? Nulle part, il n’y avait pas d’avant.
Il dut se rendre à l’évidence : depuis qu’il avait pris ses quartiers à l’hôtel — où rien ne lui appartenait sinon le fondamental, son temps, sa vie, son corps — les choses matérielles perdaient tout attrait à ses yeux ; il préférait désormais traverser les décors. Celui des Galeries Lafayette ne l’amusait plus, l’envie de se faire plaisir s’émoussait. Si encore il avait hérité de son enfance une passion. Il se souvenait d’avoir envié les engouements des autres gosses pour l’aéromodélisme, les miniatures, les timbres, la pêche ; parfois il avait fait semblant de s’y intéresser, par conformisme, mais l’ennui reprenait vite le dessus. Il était de ces rares enfants qui peuvent rester des heures dans un canapé, immobile. On y voyait une forme de sagesse précoce, il ne s’agissait en fait que de repli sur soi. Qui pouvait s’en douter ? Les enfants n’ont aucune raison de s’en faire, c’est ce que les parents préfèrent croire.
Il ne lui restait plus que le dernier étage, la literie. L’idée d’y jeter un œil ne lui paraissait pas si saugrenue. Pourquoi pas un lit, après tout ? Un jour ou l’autre il aurait bien besoin d’un lit gigantesque, moelleux jusqu’à l’indécence, pour réparer toutes les nuits blanches passées avec Loraine. Un lit à ce point exceptionnel qu’elle n’y résisterait pas et finirait par s’y vautrer elle aussi. Le meilleur lit du monde. De quoi réconcilier la médecine et l’hédonisme. L’idée l’amusa un instant, juste le temps de réaliser que Loraine avait déjà, Dieu sait où, un lit bien à elle.
Le comptoir avait dû être taillé dans un chêne centenaire. La patine du bois sous les doigts, sa couleur chaude donnaient envie de boire quelque chose dans les mêmes tons. Le nuancier était là, au mur, par rangées entières, tant de bouteilles inconnues qui méritaient de ne plus l’être. Nicolas n’avait pas trop du reste de sa vie pour les goûter toutes, les classer, les étudier comme un encyclopédiste, écrire le grand livre de l’ivresse, celui que les académies salueraient comme un classique, en attendant la chaire à la Sorbonne.
— Qu’est-ce que je vous sers ?
— Un truc fort, donnez-moi un conseil. Vous boiriez quoi, vous ?
— Je bois rarement pendant le travail, et jamais l’après-midi.
— C’est quoi cette bouteille rousse à l’étiquette blanche ?
— Southern Comfort, un bourbon assez sirupeux, personnellement je trouve ça trop sucré, ça attaque le foie un peu vite. Si vous aimez le bourbon, je peux vous proposer l’un des meilleurs, il m’en reste encore une caisse aux normes américaines, à l’époque où c’était encore légal ici.
Nicolas regarda sa montre : 15 h 10. Le temps passait vite, la vie aussi.
— Attention, ça chiffre ses 50,5°.
— Faites goûter.
Il avait fini par trouver son cadeau, l’idée s’était imposée à lui dans un escalator, parmi tous ces gens. Il avait eu envie de ce verre que le barman allait lui servir et avait filé droit au rayon des accessoires hommes où on lui proposa trois modèles de flasques. Il choisit celle de vingt centilitres, légèrement arrondie pour épouser la forme du pectoral, doublée de cuir noir, avec bouchon relié au goulot. La contenance lui parut bonne, de quoi se donner une dose de courage si l’on se perd en forêt, ou tenir le coup si l’on reste bloqué dans l’ascenseur, deux alibis pour justifier le cadeau. Désormais, il avait le bonheur à portée de main dans une poche intérieure, le malheur aussi ; le tout pour 140 francs. Mme Lemarié n’aurait pas à faire les gros yeux.
— Ça arrache, votre truc, mais on s’y fait.
Cela dit pour rassurer le barman quand, en fait, il y avait le feu à la maison. La poitrine sur le point d’exploser, le souffle suspendu, et puis, juste un soupir. C’est ce soupir-là qui déclenche tout le reste : le souffle se calme, les épaules se relâchent, le cœur retrouve son rythme, un sourire intérieur se dessine et l’imagination se met à battre la campagne. Ce qui est vraiment important le redevient, le reste s’oublie, les scories, les brouillages, les atermoiements, les vaines inquiétudes, les quiproquos divers, le temps pris au temps de vivre.
— Vous pouvez me remplir ça ? demanda-t-il en brandissant sa flasque.
— Un baptême ?
— En quelque sorte.
— Vous avez envie de rouler à quoi ?
— Au super. Vodka. Vous n’auriez pas le cousin polonais de votre bourbon ?
— L’avantage des flasques, c’est que le geste est discret, mais l’haleine vous trahit. Les goulées de vodka entre deux portes, ça se détecte. J’ai une eau-de-vie qui peut vous aider à passer la quatrième, ni vu ni connu. Vous voulez goûter ?
— Non, je préfère la surprise.
La journée commençait vraiment, tout ce qui avait précédé n’était que léthargie, l’essentiel lui apparaissait, et avec lui, une certitude : il était bien l’ingrat qu’il redoutait ! Comment avait-il pu oublier Mme Zabel ! Il empocha la flasque, but un autre Wild Turkey cul sec et retourna dans les grands magasins pour réparer sa faute.
Au feu !
— C’est à moi que ça fait plaisir, madame Zabel. On doit toujours savoir ce qu’on doit et à qui on le doit. Qu’est-ce qui serait arrivé si j’avais eu rendez-vous dans le bureau d’à côté ?
— Ma collègue vous aurait renseigné comme je l’ai fait, et aujourd’hui c’est elle qui aurait entre les mains ce superbe carré Hermès, qu’elle aurait sans doute refusé comme je vais devoir le faire.
— Ce n’est pas de la corruption, madame Zabel, c’est de la gratitude ! Et puis cet ocre jaune, c’est exactement votre couleur, vous ne pouvez pas refuser.
— …?
Malgré les 50,5° qui alimentaient la combustion spontanée de sa générosité, Nicolas percevait une très légère inquiétude derrière le sourire amusé de sa bienfaitrice. Qu’elle le croie soûl pouvait gâcher sa bonne humeur et son très sincère sentiment de reconnaissance envers elle. Pourtant, il était bel et bien soûl, un peu trop à son goût.
— S’il vous plaît, madame Zabel… Acceptez…
— Ne me faites pas ces yeux de brun ténébreux, monsieur Gredzinski, vous allez me faire fléchir.
— À la bonne heure !
Son élocution était hors de danger, son haleine insoupçonnable.
— Tant que je suis là, madame Zabel, je voulais vous parler d’une idée qui pourrait se transformer en projet, si vous pensez que c’est digne d’intérêt. Il faut vous dire que depuis quelque temps j’ai l’habitude de me réveiller entre les bras d’une femme merveilleuse.
— …?
— Il se trouve justement que nous ne nous réveillons pas toujours au même moment puisque la belle en question disparaît dès l’aube, tout auréolée de son mystère, pendant que je me remets d’une nuit fiévreuse et copieusement arrosée. Voyez-vous, elle fait son possible pour ne pas me réveiller et malgré l’envie de la serrer une dernière fois dans mes bras avant son départ, je lui en sais gré. Il faut vous dire que, depuis tout petit, j’ai des réveils de cran d’arrêt, j’ouvre les yeux et clac, ça y est, je suis remonté à bloc, tous ressorts tendus, un vrai drame. Je ne suis pas de ces bienheureux, dont vous êtes peut-être, qui parviennent à se rendormir illico.
— Ça m’arrive.
— Prenez ça comme une chance. La race dont je fais partie ne connaît pas de demi-sommeil, de parenthèse assoupie, de sieste à trois temps. Nous, les angoissés, un bloc de réel nous tombe dessus dès que nous revenons à la conscience, et là, le compte à rebours est lancé, il ne nous reste que deux ou trois minutes pour que tous les symptômes se réveillent, la première pensée intelligible est forcément pessimiste et va gagner en gravité à chaque seconde ; on se rappelle tout à coup que l’on vit ici-bas, dans ce monde construit par d’autres, mais que nous n’avons jamais essayé de changer, que la journée sera celle qu’on redoutait et que l’on va devoir mordre sa ceinture jusqu’au soir. On se sentirait presque coupable de s’être laissé berner par Morphée qui, ce chien, ne nous ouvrira plus les bras avant que nous n’ayons traversé notre quotidienne vallée de larmes. Alors imaginez le problème universel du réveil à contretemps ; elle doit être sur le pont à 6 heures, il se remet d’un boulot qui s’est terminé tard, les cas de figure sont innombrables et concernent quelques milliards de gens qui dorment à deux dans le même lit, mais qui n’ont pas le droit de se lever à la même heure. Comment ne pas entendre le réveil de l’autre ? Comment préserver son propre sommeil ? C’est aussi bête que ça ! Quelqu’un a dû se poser la question dans votre auguste institution. Ne me dites pas que je suis le premier ! Parce que si je l’étais, je pourrais proposer un bracelet-montre ultraléger, équipé d’un vibreur qui donnerait l’exacte et suffisante impulsion pour réveiller l’un sans déranger l’autre. J’ai pensé à tout, voulez-vous plus de détails ?
Sa promotion au sein du Groupe n’avait rien changé au cérémonial du club de l’apéritif. Tous l’avaient félicité avec effusion, Marcheschi l’avait enjoint d’offrir le champagne et s’était fait un point d’honneur à les régaler d’une seconde bouteille. Un an plus tard, la chose était admise, plus personne n’y faisait référence. Les rendez-vous se poursuivaient à l’orée de l’automne, une table près du flipper avait remplacé la terrasse, le pastis s’était changé en vin, seuls l’heure et le principal sujet de conversation — que José appelait le « plat unique » — restaient immuables. Le Groupe était un feuilleton truffé de personnages, diffusé à raison d’un épisode par jour ; personne n’en connaîtrait vraisemblablement la fin. Le seul thème capable de rivaliser, c’était Marcheschi en personne, sa vie, son œuvre.
— Il faut que je vous parle de quelqu’un qui m’est cher, dit-il, le redoutable Rémi Schach, un mystérieux investisseur qui fait trembler la Bourse. Quelqu’un le connaît ?
Tous sentirent la question piégée et se turent.
— C’est bien normal, je n’avais pas le droit de divulguer son existence avant aujourd’hui. J’ai reçu l’ordre, il y a un mois, de lancer une O.P.A. sur la chaîne Autoniels qui intéressait, hormis le Groupe, la Dietrich de Cologne, et la…
Nicolas n’écoutait déjà plus ; les frasques de Marcheschi avaient au moins l’avantage de faire apparaître Loraine à la table, invisible et toujours souriante, parfois nue, muette, mais présente. Il restait muet lui aussi et se contentait de laisser son imagination la recréer de toutes pièces, l’arête impeccable de son nez, l’ombre claire de ses cernes qui ajoutaient une nuance inconnue au bleu de ses yeux, jusqu’aux cheveux qui lui tombaient en mèches bouclées sur les oreilles. Fignolée jusqu’au plus petit détail, elle croisait les bras comme pour l’imiter, et tous deux restaient là de longues minutes à se manger du regard. Rien ne pouvait alors tirer Nicolas de sa rêverie, sinon les éclats de voix de Marcheschi lui-même.
— … et si le Groupe Parena a emporté le morceau, c’est grâce au providentiel Rémi Schach, partenaire fantôme, qui n’est autre que l’anagramme de…?
— Marcheschi ! dit Régine pour coiffer les autres au poteau.
— Vous aviez le droit de faire ça ?
— Dans la finance, le pseudonyme est même encouragé.
Encore une fois, Marcheschi venait de prouver aux autres qu’il était à la fois présent à cette table mais dans d’autres sphères que les leurs, que sa vie avait quelque chose de romanesque, et que son métier n’était pas, comme pour les autres, une longue et quotidienne fatalité.
— Qu’est-ce que ça fait d’avoir une double identité ? demanda José.
— Elle est triple ! Quand j’en ai marre de faire gagner de l’argent au Groupe, je me connecte sur Internet pour jouer en réseau à un jeu de massacre qui s’appelle Unreal Tournament. La semaine dernière, j’ai eu l’honneur d’être inscrit dans la liste des mille meilleurs scores du monde, sous le nom de guerre de Slaughter.
Nicolas, perplexe, se demandait ce que cette histoire d’identités multiples lui évoquait ; Loraine réapparut pour lui rafraîchir la mémoire et lui rendre le sourire. Marcheschi dut sentir que l’agaçant Gredzinski allait prendre la parole et se mit à le fixer, comme on lance un défi.
Nicolas le releva :
— En 1658, à Paris, un polémiste du nom de Louis de Montalte ferraille contre les jésuites et corrige les nombreuses réimpressions de son texte, considéré comme le plus grand succès de librairie du siècle, Les Provinciales. Au même moment, le jeune Amos Dettonville invente ce que l’on appelle aujourd’hui le « calcul intégral ». Parallèlement, le dénommé Salomon de Tultie, philosophe, prend des notes pour une gigantesque fresque sur la condition humaine et son rapport à Dieu : Les Pensées. Les trois ne sont qu’une seule et même personne que l’on connaît mieux sous le nom de Blaise Pascal. Ses trois pseudonymes sont des anagrammes de LOM — pour « l’homme » — TON DIEU EST LÀ. Pour lui, un texte, une idée, un principe, appartenaient à tout le monde, il lui était impensable d’en revendiquer, en son nom, la paternité. Il préférait disparaître derrière des identités fictives. C’était un type comme ça, Pascal.
Il se tut.
Au loin, sur l’esplanade, une apparition de Loraine, fière de lui, lui faisait signe de venir la rejoindre au plus vite.
Lorsqu’ils ne dormaient pas à l’hôtel, elle disparaissait en sortant de chez Lynn sans que Nicolas sache la direction qu’elle prenait. Elle ne prononçait pas même un banal il faut que je rentre, qui n’aurait rien révélé tout en créant un malaise. Il lui fallait alors patienter avant de retrouver la chambre 318, où il leur arrivait de faire n’importe quoi, tout et son contraire, et personne n’aurait pu imaginer tant de liberté en si peu d’espace. Ils s’apprenaient les caresses que l’autre ne connaissait ou n’osait pas, ils faisaient rouler des bouteilles à terre pour se les passer, jouaient à lancer des cartes le plus près du mur, s’inventaient des fantasmes inédits, décryptaient des haïku, léchaient leur peau ruisselante de tous les alcools du monde, invoquaient mille génies, ou dormaient, des heures et des heures, paisibles, enlacés, jusqu’au plus profond de l’oubli.
— Passe-moi les chips.
— Tu es en pleine régression, ma pauvre.
— Je n’y avais pas droit quand j’étais petite.
Là encore, il ne savait comment interpréter une réaction aussi anodine. Avait-elle eu l’enfance d’une Cosette ou bien était-elle la fille d’un inflexible diététicien ?
Il était 1 heure et demie du matin, elle avait gardé une culotte et un soutien-gorge coordonnés couleur abricot, et ils grignotaient quelques bêtises faute d’avoir dîné.
— Tu veux savoir à quel moment je suis vraiment tombée amoureuse de toi ?
— …?
— C’est dans cette chambre, la troisième ou la quatrième nuit.
— J’avais dû te faire jouir comme jamais.
— Pas du tout. On regardait la télé. Il était 3 heures du matin, et nous assistions à un championnat de patinage artistique en direct des États-Unis.
— Aucun souvenir.
— À un moment, une des filles a glissé et s’est retrouvée à terre dans une position ridicule. La pauvre s’est relevée comme si de rien n’était et a continué jusqu’au bout, comme elles le font toutes. Les téléspectateurs, à cette seconde précise, se divisent en trois catégories. La première, sûrement la plus courante, sont ceux qui attendent le ralenti. Ils ont vu cette fille se casser la gueule et quelque chose de formidablement excitant les pousse à revoir un moment aussi terrible. Ceux-là, en général, attendent les notes catastrophiques, le gros plan sur le regard de la fille qui n’y croit plus ; et ils sont souvent récompensés par quelques larmes.
Les couvertures avaient roulé à terre, la chambre était plongée dans la pénombre, et leurs vêtements jetés pêle-mêle autour du gigantesque lit aux draps encore frais. Loraine était allongée à plat ventre, immobile, les bras ballants, pour soulager un léger mal de dos qui ne l’avait pas quittée de la journée. Nicolas, en caleçon gris, était assis sur le matelas, une main posée sur un verre glacé, l’autre sur les mollets de sa douce.
— La seconde catégorie serait celle qui plaint sincèrement la malheureuse. Ils laissent échapper un petit cri la première et la seconde fois qu’ils voient la chute. « Oh, la pauvre…! » Il y a de la compassion dans leur regard, mais peut-être autre chose de plus secret, caché bien en dessous, quelque chose d’inavouable et de délicieux ; ils n’en sauront jamais rien eux-mêmes.
Il se pencha un instant pour poser les lèvres sur la cheville de Loraine et lui mordilla les orteils sans lui couper la parole.
— Et puis il y a une troisième catégorie, extrêmement rare, dont tu fais partie. Au moment du ralenti, je t’ai vu détourner brusquement le regard. Tu ne voulais en aucun cas revoir ça. Trop pénible. On ne sait pas à quoi tu pensais, peut-être au vrai drame de cette fille, à ces mois ou ces années d’entraînement acharné pour en arriver là, ce petit instant atroce, devant des millions d’yeux. Tu n’avais pas envie d’y ajouter les tiens. Une seconde plus tard, j’étais amoureuse.
Il sourit vaguement, haussa les épaules pour signifier sa gêne et détourna encore le regard. L’anecdote ne lui évoquait rien de précis, il n’avait jamais pensé faire partie d’aucune catégorie devant un championnat de patinage artistique, au mieux il se sentait de ceux qui regardent avec attention la jupette des filles onduler dans le mouvement, mais il ne se souvenait pas de la chute en question. Pourtant, Loraine avait raison sur ce point : sans être pire ni meilleur qu’un autre, Nicolas fuyait le spectacle du désarroi d’autrui.
— Ils sont ridiculement petits, ces paquets de chips, dit-elle.
— Comme les doses de vodka, tout est à l’échelle.
— Viens me faire un câlin.
— J’adore ce petit ensemble abricot, je trouve ça très…
Un nouveau tourbillon frénétique vira rapidement au cannibalisme.
Loraine avait dit amoureuse.
Il tenait dans ses bras une femme amoureuse de lui.
Il essaya de comprendre le mot, ce qu’il recouvrait, sous-entendait, lui trouva de délicieux synonymes et reprit un peu de vodka. Toujours à plat ventre, Loraine saisit la télécommande, alluma le téléviseur, coupa le son, trouva une image digne d’être regardée : des canards qui volaient en V au-dessus d’un grand lac. Nicolas essaya de se souvenir de la dernière femme qui lui avait avoué être amoureuse ; il lui fallut remonter loin. Une époque si pénible qu’il préféra couper court et mordre la cuisse de Loraine pour déclencher de nouvelles hostilités. Faire l’amour avec elle était une des rares choses au monde qui allait de soi. La spontanéité de leurs corps, leur façon d’être à l’autre, de se l’approprier, n’appelait ni réflexion ni commentaire. Jamais il n’avait rêvé d’un geste qui n’arrivait pas, pas une fois il n’avait regretté une situation qu’il était bien le seul à imaginer, ni tenté une caresse qu’elle avait freinée. La fantaisie ne pouvait que suivre. Certaines nuits, comme celle-ci, elle les précédait et les tenait éveillés jusqu’à l’aube.
Il saisit son petit carnet noir pour y écrire :
Méfie-toi de la sagesse des autres. Rien n’a de sens. Tout se contredit, même les vérités premières. Personne ne peut savoir où tu vas puisque tu ne le sais pas toi-même. Les chemins tortueux que tu prends vont paraître obscurs, ils le sont, mais veille à ce que personne ne t’en détourne.