PAUL VERMEIREN

Comme chaque matin depuis un an, en passant sous le porche du 8 bis rue Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, Paul Vermeiren jeta un œil vers la plaque dorée de son agence. Le jour où il avait visité les locaux, le nom s’était imposé de lui-même : Agence Bonne Nouvelle. Il n’avait pas eu tort, la légère ironie contenue dans l’adresse inspirait confiance, nombre de clients y avaient été sensibles. Il traversa la cour pavée, s’engagea dans l’escalier A, entra dans l’appartement du second étage sans avoir besoin d’ouvrir à clé. La distribution des pièces était idéale : un petit vestibule qui servait de salle d’attente et donnait sur deux bureaux indépendants, le sien et celui de son associé Julien Grillet. Une troisième pièce, équipée d’une douche et une kitchenette, servait à Paul de pied-à-terre quand les besoins d’une enquête l’empêchaient de retourner vers sa campagne, en moyenne deux nuits par semaine. Il posa sa veste en cuir sur le bras d’un fauteuil et se dirigea vers le coin cuisine où Julien préparait du café.

— C’était comment, Saint-Malo ?

— Pas eu le temps de visiter, dit Paul.

— Ton affaire ?

— Ça s’est bien passé, un peu long vers la fin.

Tout en relevant les messages du répondeur, Julien raconta son week-end d’inertie totale. Paul alla finir sa tasse dans son bureau, impatient de se mettre au travail : écrire son rapport de mission à Saint-Malo, le client avait insisté pour l’avoir en main le soir même. C’était le moment de reprendre ses notes, d’en déchiffrer certaines désormais illisibles et de les transformer en quelque chose de clair. Il alluma son ordinateur, ouvrit un nouveau fichier dans le dossier Rapports, qu’il intitula du nom du client : Leterrier.

L’homme l’avait contacté deux semaines plus tôt au sujet de sa femme, cadre dans une grosse société de promotion immobilière. Elle se plaignait depuis plusieurs mois d’avoir à multiplier ses visites dans leur succursale de Saint-Malo pour redresser une gestion déplorable. Elle demandait à son mari de prendre son mal en patience à raison d’un week-end sur trois. Au lieu de quoi, le mari envoya Paul Vermeiren sur place.

Confidentiel.

À ne divulguer à aucun tiers.

RAPPORT DE SURVEILLANCE

Objet : Surveillance vendredi 6 mai de Mme Elizabeth LETERRIER (signalement par photographie couleur) à partir de la société Immotan, 4, place Gasnier-Duparc, 35400 Saint-Malo.

7 h 00 : Début de mission (départ de Paris, arrivée à Saint-Malo à 10 h 15).

11 h 30 : Mise en place du dispositif de surveillance au niveau du 4, place Gasnier-Duparc à Saint-Malo.

14 h 25 : Arrivée de Mme Leterrier à bord de sa voiture qu’elle gare sur le parking et entre dans l’immeuble de la société Immotan. Elle porte un tailleur gris clair, un sac à main noir.

16 h 50 : Mme Leterrier sort seule de la société Immotan. Sur le parking, elle ouvre le coffre de sa voiture et en sort un sac de voyage marron. Puis elle se rend, à pied, au café « Le Lucky », place Jean-Moulin, et s’installe en terrasse (cf. photographie n°01).

17 h 05 : Une Safrane grise immatriculée 84 LK 35 se gare à quelques mètres de la table de Mme Leterrier. Un homme d’environ cinquante ans en descend, rejoint Mme Leterrier et s’installe à sa table. Il porte un costume gris et des lunettes de soleil. Il est d’assez forte corpulence, mesure 1 m 75/80, il a les cheveux courts et châtains.

17 h 10 : Mme Leterrier prend un café en compagnie de l’homme, qui boit un pastis. Il pose plusieurs fois la main sur celle de Mme Leterrier.

17 h 25 : Ils remontent tous les deux dans la Safrane qui roule un moment puis s’arrête, rue des Cordiers. Ils font des achats chez un marchand de fruits et légumes et dans une supérette 8 à 8.

17 h 40 : Ils partent à bord du véhicule.

17 h 50 : Ils entrent dans la résidence « Mandragore », 52, boulevard Henri-Dunant, à Saint-Servan-sur-Mer, et garent la Safrane sur le parking. Ils longent un jardin et montent par un escalier extérieur qui donne accès à un appartement, au premier étage du second bâtiment (cf. photographie n°02). Mme Leterrier porte son sac de voyage marron. Le nom de Bernard NANTY est écrit sur la boîte aux lettres qui correspond à l’appartement.

N.B. : On peut constater que quatre fenêtres de l’appartement donnent vers l’extérieur de la résidence, rue de la Pie. La surveillance continue à partir de cette rue.

18 h 10 : La silhouette de Mme Leterrier apparaît à l’une des fenêtres, elle porte un peignoir et une serviette-éponge nouée autour de la tête. Elle tire le rideau.

21 h 40 : Plus aucune lumière n’est visible dans l’appartement depuis la rue de la Pie.

21 h 45 : Fin de la surveillance et mise en place de « témoins » (cailloux) sous les roues de la Safrane.

22 h 00 : Fin de mission.

Pour se dégourdir un instant les jambes, Paul alla préparer du thé et en proposa une tasse à Julien.

— Ça va me couper la faim, si on allait plutôt déjeuner ?

Surpris, Paul jeta un œil à sa montre, il était déjà 13 heures.

— Pas le temps. Ramène-moi un sandwich au pain de mie, thon crudités, avec de l’eau gazeuse.

— Il y a un M. Martinez qui a appelé, tu peux le joindre cet après-midi dans sa boutique.

— Merci.

— C’est quoi, cette boutique ?

— Une confiserie. Il veut savoir s’il ne s’est pas fait escroquer par un industriel.

Paul s’occuperait de lui après ce rapport qu’il devait impérativement terminer avant son rendez-vous de 16 heures.

Confidentiel.

À ne divulguer à aucun tiers.

RAPPORT DE SURVEILLANCE

Objet : Surveillance samedi 7 mai de Mme LETERRIER à partir de la résidence Mandragore, côté rue de la Pie, Saint-Servan.

7 h 00 : Début de mission.

7 h 30 : Mise en place du dispositif de surveillance de la résidence Mandragore, côté rue de la Pie. Les rideaux de l’appartement sont toujours tirés. La Safrane est garée à la même place que la veille. Les « témoins » sont toujours sous les roues du véhicule indiquant qu’il n’a pas été déplacé.

N.B. : Renseignements pris auprès du concierge, l’homme de cinquante ans vu la veille en compagnie de Mme Leterrier est effectivement M. Bernard NANTY, locataire en titre de l’appartement surveillé.

10 h 00 : Ouverture des stores de la baie vitrée de l’appartement. M. Nanty, torse nu, prend un café en regardant par la fenêtre. Nous apercevons la silhouette de Mme Leterrier, en peignoir bleu marine.

10 h 45 : M. Nanty et Mme Leterrier sortent de l’appartement et montent dans la Safrane. Elle porte un jean et un débardeur rose et tient à la main un sac de sport. Il porte un jean, un tee-shirt noir, et des sandales.

10 h 50 : Ils quittent la résidence.

11 h 10 : La Safrane s’arrête aux abords de la plage dite « L’andemer », sur la route de Saint-Briac. Mme Leterrier sort du véhicule et le contourne pour rejoindre M. Nanty toujours assis derrière le volant, fenêtre baissée. Ils discutent un instant (cf. photographie n°03), semblent hésiter, puis Mme Leterrier remonte dans le véhicule qui repart.

11 h 20 : La voiture s’arrête au bord d’une plage presque déserte située à moins de 2 km du lieu-dit Bois Bizet. Ils s’installent sur une grande couverture étendue sur le sable. Mme Leterrier porte un maillot de bain une pièce, noir. Ils s’embrassent plusieurs fois sur la bouche.

11 h 50 : Mme Leterrier et M. Nanty se baignent.

12 h 05 : Ils sont assis sur la couverture. Mme Leterrier a la tête posée sur l’épaule de M. Nanty. Ils regardent la mer.

12 h 20 : Ils se rhabillent et quittent la plage à bord de la Safrane.

12 h 45 : La Safrane se gare rue de Chartres, à Saint-Malo.

13 h 00 : Ils entrent dans un magasin de vêtements pour hommes. M. Nanty essaie plusieurs chemises en présence de Mme Leterrier. Ils n’achètent rien et sortent.

13 h 25 : Ils entrent dans la crêperie « Mitaine » rue des Grands-Degrés, et s’installent à une table pour déjeuner (cf. photographie n°04).

14 h 50 : Ils sortent, rejoignent la voiture et quittent les lieux.

15 h 10 : La voiture entre dans la résidence Mandragore, Mme Leterrier et M. Nanty rejoignent l’appartement de ce dernier. Ils tirent les rideaux des fenêtres donnant rue de la Pie.

16 h 15 : Mme Leterrier quitte seule l’appartement du premier étage. D’une remise dont elle a la clé, elle sort un vélo et s’en va.

16 h 35 : Mme Leterrier attache son vélo à un poteau de la rue de Chartres. Elle entre dans une pharmacie et en ressort, un sac en papier à la main. Puis elle retourne dans le magasin de confection pour hommes où elle achète une des chemises précédemment essayées par M. Nanty.

16 h 50 : Elle quitte les lieux, sur son vélo.

16 h 55 : Elle s’arrête dans une rue commerçante près de la place Vauban où elle achète des légumes et une pièce de viande.

17 h 10 : Elle quitte les lieux, sur son vélo.

17 h 25 : Elle entre dans la résidence Mandragore, range le vélo et rejoint l’appartement de M. Nanty.

18 h 30 : Mme Leterrier apparaît de temps à autre aux fenêtres donnant rue de la Pie, notamment dans la pièce située à l’extrême gauche, manifestement la cuisine.

19 h 15 : M. Nanty sort de l’appartement pour se rendre dans une cave commune à toute la résidence, et en ressort avec un carton de vin.

21 h 10 : M. Nanty ferme les volets des trois pièces principales et allume les lumières.

22 h 30 : Fin de la surveillance. Toutes les lumières sont éteintes.

23 h 00 : fin de mission.

Il relut et corrigea un mot ou deux en imaginant Rodier penché sur son épaule. Paul pensait souvent à lui depuis qu’il volait de ses propres ailes et se sentait coupable de ne pas le joindre, demander de ses nouvelles ou lui donner des siennes. Il détestait l’idée de passer pour un ingrat aux yeux d’un homme qui n’avait pas ménagé sa peine pour le former à ce métier de fou, lui éviter des tonnes d’embûches, toutes choses que Paul appréciait désormais à leur juste valeur. Rodier n’avait pas compris pour quelle raison invraisemblable Thierry avait refusé l’offre de reprendre son agence et sa clientèle. Un cadeau en or. Il était prêt à faire le maximum pour assurer le passage de relais, négocier le bail, prévenir des clients réguliers, trouver un associé, et bien d’autres choses encore.

— Tu veux vraiment commencer de zéro ?

— Oui.

— Je ne comprends pas, mais c’est toi qui décides.

— Salut, patron.

— … Tu me donneras des nouvelles ?

— Bien sûr.

Ce fut la dernière fois qu’ils se parlèrent. Huit jours plus tard il devenait Paul Vermeiren ; le remords d’avoir eu à décevoir son vieux professeur le poursuivait encore aujourd’hui.

Paul souffla entre les touches du clavier pour chasser des miettes de pain. S’il continuait à ce rythme, il pouvait terminer son rapport avant le rendez-vous de 16 heures et prendre un café au tabac d’en face.

RAPPORT DE SURVEILLANCE

Objet : Surveillance dimanche 8 mai de Mme LETERRIER à partir de la résidence Mandragore, côté rue de la Pie, Saint-Servan.

7 h 00 : Début de mission.

7 h 30 : Mise en place du dispositif de surveillance à la résidence Mandragore, côté rue de la Pie. Les volets sont toujours fermés.

11 h 30 : Mme Leterrier ouvre les volets de la pièce principale. Nous pouvons voir, depuis la rue de la Pie, que M. Nanty enlace Mme Leterrier en se tenant derrière elle. Il glisse sa main sous sa chemise de nuit, au niveau de la poitrine. Il embrasse Mme Leterrier dans le cou pendant une minute environ.

15 h 10 : Un livreur de la société RAPID’ZA vient livrer une pizza chez M. Nanty.

17 h 15 : Ils quittent l’appartement et montent dans la Safrane. Mme Leterrier porte son sac de voyage.

17 h 40 : M. Nanty dépose Mme Leterrier à sa voiture sur le parking de la société Immotan. Elle range son sac de voyage dans le coffre. Ils s’enlacent durant quelques minutes et se séparent. Les voitures s’engagent dans des directions opposées.

17 h 50 : fin de la surveillance.

22 h 00 : Fin de mission.


Réc. Facture. Vendredi 6 mai ; 7 h-22 h = 15 heures

Samedi 7 mai ; 7 h-23 h = 16 heures

Dimanche 8 mai ; 7 h-22 h = 15 heures


Total nombre d’heures à 300 F : 46 heures, soit 13 800 F.H.T.

FRAIS (hôtel, restauration, location voiture, carburant, divers) = 3 225 F.H.T.

Quatre photographies = 1 600 F.H.T.

TOTAL H.T. = 18 625

TVA 19,6 % = 3 836,75

TOTAL T.T.C. = 22 461,75

Dès le vendredi soir, les lumières de l’appartement de Nanty à peine éteintes, Paul avait appelé Jacques Leterrier pour lui dire que ce qu’il avait vu lui paraissait suffisant. Mais le mari avait insisté pour que Paul lui relate heure par heure le week-end de sa femme et de son amant, photos à l’appui. Dans pareil cas, hommes et femmes veulent tous voir la tête du rival. La plupart du temps, ils le trouvent d’une laideur inimaginable.

Paul Vermeiren relut une dernière fois son rapport sur l’écran avant de l’imprimer. Il anticipait sur la réaction de son client à chaque phrase. Leterrier était prêt à encaisser beaucoup de choses : la précipitation des premiers instants, le petit nid d’amour dont on ne sort pratiquement pas, la serviette dans les cheveux, même le souper fin qu’elle mijote et qui traduit une terrible quotidienneté. Un seul détail allait lui faire bien plus mal que tout le reste : la chemise. La chemise que Mme Leterrier était allée acheter à l’insu de son amant pour lui en faire la surprise. Un cadeau que l’on fait à son homme. Paul avait encore en mémoire son regard en sortant du magasin, son envie de lui faire plaisir. Sur le chemin du retour, seule sur son vélo, elle avait poussé la chansonnette, heureuse, le nez au vent, un paquet cadeau dans son panier.

Paul se concentra sur cet épisode et sa façon de le décrire dans son rapport. Tout bien réfléchi, cette chemise n’avait peut-être pas besoin d’être citée ; en aucun cas elle ne risquait de changer quoi que ce soit aux décisions de Leterrier. Il coupa l’escapade à vélo comme si elle n’avait jamais existé. Ce tout petit événement dans la vie intime de parfaits inconnus, il avait le pouvoir de le gommer, de le rendre à ceux qui l’avaient vécu.

Puis son regard s’arrêta un instant sur :

12 h 05 : Ils sont assis sur la couverture. Mme Leterrier a la tête posée sur l’épaule de M. Nanty. Ils regardent la mer.

Paul se souvenait de cette image qu’il n’avait pas voulu photographier. Pendant un long moment, les amants s’étaient tus, immobiles, le regard perdu vers le flux des vagues. Il ne s’agissait pas d’un silence de vieux couple, mais un parfait moment d’osmose, quelque chose qui allait bien plus loin que l’affection, le sexe, la faute, seul s’exprimait l’inexprimable, un bonheur intérieur si paisible et si partagé qu’il n’avait besoin de rien. Le récit qu’en faisait Paul en une phrase ne traduisait rien de tout ça, mais gardait à ce moment son exception. Il imprima le texte tel quel et le mit sous enveloppe. Il était 15 h 50, trop tard pour une pause au tabac. Il profita de ce moment de battement pour rappeler M. Martinez et convenir d’un rendez-vous. On sonna à la porte ; Paul fit entrer dans son bureau une jeune femme de trente ans qu’il voyait pour la première fois.

— J’ai une chaîne de trois sandwicheries qui fait beaucoup de livraisons à domicile. J’ai deux chèques de clients qui ont été falsifiés après encaissement. Le premier, de 345 francs, a été transformé en 62 345 avec une machine automatique, vous voyez ce dont je parle ?

— C’est ce qu’on appelle une « gaufreuse », non ?

— Oui, c’est ça. Le second a été falsifié à la main. Après enquête de la police, on sait que les chèques ont été endossés par deux individus qui ont ouvert des comptes sous des faux noms et qui ont fait des retraits en liquide de la quasi-totalité des sommes. Je veux savoir si les chèques ont été volés dans une de mes boîtes aux lettres ou si je dois soupçonner quelqu’un qui travaille avec moi. Ce serait la pire des hypothèses.

Paul prenait quelques notes en regardant cette femme bien dans les yeux, Rodier l’avait mis en garde sur les nouveaux visages.

— Le jour où tu ouvriras ton agence, ne crois pas systématiquement tout ce que diront tes premiers clients. Tu seras tellement content d’en voir ! Méfie-toi d’un phénomène naturel d’empathie, uniquement parce que c’est toi qu’ils ont sollicité.

Rodier faisait plus spécialement référence aux affaires sentimentales, les cas d’adultères étant de loin les plus irrationnels et les plus délicats. Lors d’une de ses toutes premières affaires, un mari n’avait-il pas demandé à Paul de suivre, non pas sa femme, mais l’amant de celle-ci.

— Je veux savoir ce qu’il fait de ses journées, les gens qu’il voit.

— Je peux vous demander pourquoi ?

— Je veux que vous me prouviez que c’est un con.

— …?

— Un vrai con, avec des activités de con, des habitudes de con. Preuves à l’appui, Angèle arrêtera de fréquenter ce con.

Peu de temps après, Paul reçut l’équivalent féminin de ce type : une femme de quarante ans, mariée depuis quinze, qui lui demandait de suivre la maîtresse de son mari.

— Je veux savoir si elle a d’autres amants que lui.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il ne supporte pas les traînées.

Le client avait bien plus de raisons d’être méfiant que l’enquêteur. À cran, il était prêt à écouter le premier venu susceptible de découvrir la vérité. Pour celui qui souffre, il ne peut y en avoir qu’une.

*

Voir travailler Julien Grillet avait quelque chose de fascinant et d’effrayant à la fois. À la différence de Paul, « fileur » de son état, homme de terrain, Grillet était « enquêteur » depuis vingt ans et s’astreignait à des heures de bureau avec une régularité de métronome, sans jamais quitter son fauteuil. Tôt le matin, son fax crachait des listes de noms émanant de divers organismes de recouvrement, de régies immobilières ou même de propriétaires victimes de mauvais payeurs, qui faisaient appel à lui pour trouver la nouvelle adresse des indélicats. Il traitait une moyenne de quinze cas par jour et en résolvait les trois quarts. À partir du dernier domicile connu, il téléphonait aux administrations susceptibles de le renseigner, il connaissait les institutions et leur fonctionnement, les codes d’accès, les formalités, les termes clés, mais aussi les coutumes, la psychologie de telle catégorie de fonctionnaires, et la façon de contourner les règles. Il jouait de la perméabilité entre les services et accédait à des informations que des pouvoirs officiels avaient du mal à obtenir à cause de la lourdeur des procédures. Paul aimait l’entendre se faire passer pour un employé du fisc demandant un service à un collègue, ou mieux encore, à un gendarme. Son affection naturelle pour les faussaires et les menteurs le rendait admiratif quand il écoutait Julien berner le pays entier. Une fois l’adresse obtenue, Grillet vérifiait sur son Minitel, cherchait le numéro de téléphone d’un voisin de palier, et se faisait passer, entre autres, pour un agent de la Caisse des Dépôts et Consignations qui ne sait quoi faire d’un trop-perçu au nom de M. X. Dix fois sur dix, le voisin en question se faisait un plaisir de confirmer que M. X habitait bien là. Quand il y avait risque d’homonymie, Grillet joignait M. X lui-même afin d’éviter toute erreur. Sa façon de soigner le travail.

Un fileur comme Paul avait souvent besoin d’un enquêteur, pour une adresse, un nom, une recherche de solvabilité ou de patrimoine. Au début de leur collaboration, Paul avait demandé à Julien si le travail de terrain ne lui manquait pas. Lequel savait, depuis tout gosse, que moins il apparaissait, mieux ça valait pour lui. Dans une filature, on ne verrait que moi dans la rue. En revanche, il obtenait tout ce qu’il voulait par téléphone, c’était un don. Adolescent, c’est lui qui parvenait à convaincre les filles de venir dans les fêtes ; une fois sur place aucune ne venait lui parler. Ce que Julien aimait par-dessus tout, c’était passer pour un employé des Télécom, un brigadier-chef, un trésorier payeur, un cousin de province ou le Père Noël en personne, l’important était qu’on le croie. Le temps d’un coup de fil, il avait l’impression d’être un peu tous ces gens-là.

Depuis un an, Paul Vermeiren et Julien Grillet faisaient équipe, l’Agence Bonne Nouvelle tournait rond. Aucun des deux n’avait envie d’en savoir davantage sur l’autre.

*

En fin de journée, Paul trouva le temps de passer dans sa salle de sport pour lutter contre un avachissement annoncé et un ventre naissant. Après quoi, il ne lui fallut pas plus de vingt minutes pour rejoindre son petit coin de campagne que le bruit et la fureur avaient épargné ce jour-là encore. Il s’installa sous sa pergola pour siroter un doigt de porto dans la lumière déclinante, et méditer, en silence, sur la journée qui venait de s’écouler et celle qui se préparait. Il ne perdait jamais de vue que la base de son sablier s’alourdissait de jour en jour ; désormais, chaque grain de sable avait son importance.

En se préparant devant son miroir, il jeta un œil à ses cicatrices qui blanchissaient de plus en plus. Les traits de son visage s’étaient figés une fois pour toutes et avaient pris la place du masque dessiné par Joust.

Ce soir, il était d’humeur à mettre une cravate ; une envie de faire plaisir à celle qui l’attendait dans un café de Montparnasse vers les 22 heures. Éva aimait les manières et les attentions, surtout dans les histoires naissantes. Si la leur devait mourir cette nuit même, ce serait sans drame et sans regret de part et d’autre. Éva savait découper elle-même le poisson cru pour en faire des sushis et portait presque toujours des dentelles noires. Elle prenait Paul pour un privé d’opérette et pensait qu’il la menait en bateau les rares fois où il évoquait sa journée. Il l’emmena souper dans un endroit silencieux où ils s’amusèrent à imaginer les enfants qu’ils n’auraient jamais. Elle lui proposa d’aller chez elle pour profiter de la terrasse et faire l’amour à ciel ouvert. Avant de s’y rendre, Paul fit un crochet en voiture pour repérer un immeuble du XIIe arrondissement d’où partirait sa filature du lendemain, 10 heures. Comme Éva lui demandait pourquoi ce détour, il répondit qu’elle lui faisait perdre son sens de l’orientation.

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