Il se redressa tout à coup et resta un long moment tétanisé, le journal en main, incapable de réagir. Au loin, il entendait la voix de Julien Grillet sans comprendre ses paroles. Paul fit quelques pas dans son bureau, ouvrit la fenêtre, laissa traîner un regard vague sur la cour de récréation vide de l’école d’en face, porta une main à sa bouche et réprima un haut-le-cœur. Il lui fallait sortir d’urgence, sans savoir où aller.
— Je m’absente un moment, tu peux prendre les coups de fil ?
— … Ça va ?
— …
— T’es blanc comme un linge.
— J’ai un rendez-vous ici dans une heure, mais je n’y serai pas. Prétexte n’importe quoi, propose une autre date. Je ne fais jamais ça…
— Je m’en occupe. Appelle-moi si tu en as besoin.
Julien le suivit jusqu’au vestibule et referma doucement la porte derrière lui. Au bas des escaliers, vidé de ses forces, Paul s’assit sur une marche et ouvrit à nouveau le quotidien chiffonné.
Les amis de Thierry Blin, disparu il y a un an,
sont invités à se retrouver le mardi 16 mai à 18 heures,
au 170, rue de Turenne, Paris IIIe,
pour boire le verre du souvenir.
Il y avait sûrement erreur.
Le crime était parfait.
Il en était l’auteur.
Disparu, Blin, rayé de la liste des vivants. Il n’était ni bon ni mauvais, il était mortel, Paul n’avait fait que précipiter l’inéluctable. Et Dieu sait si, un an après son forfait, Vermeiren s’était cru tiré d’affaire. Il avait joui de son impunité comme si le scénario de son crime et son incomparable exécution lui donnaient le droit de ne plus jamais être inquiété. Un an, c’était plus qu’une prescription, il avait mérité d’être classé dans les Vaines Recherches, il avait gagné le droit d’exister, de vivre sa vie, de faire son métier, de fréquenter qui bon lui semblait. Il ne nuisait à personne, il était même plutôt utile à la communauté, il payait des impôts et quantité de taxes, c’est dire si la société voulait bien de lui. Paul Vermeiren avait payé cher sa place et ne la lâcherait pas comme ça.
Rester rationnel, analyser. Le mot disparu pouvait laisser penser que Blin était considéré comme mort. Avec un peu de chance, ça voulait dire que ceux qui avaient passé l’annonce avaient fait le deuil de leur cher ami. Ami ! Rien que ce seul mot, écrit noir sur blanc dans un quotidien, était impensable. Blin n’avait pas d’amis, pas un seul pour boire le verre du souvenir. Blin aurait sûrement détesté avoir un ami capable d’une pareille formulation. Qui avait envie d’évoquer Blin ? Qui s’était aperçu de sa disparition ? Qui se souvenait de lui un an plus tard ? Laissez-le crever ! Vous lui foutiez la paix quand il était encore de ce monde. Blin avait le droit d’en finir, Blin avait le droit d’exiger qu’on ne prononce plus jamais son nom, Vermeiren n’avait fait que l’y aider.
Ce verre du souvenir devait avoir lieu le lendemain ; Paul avait le temps de fouiner vers ce 170, rue de Turenne qui ne lui évoquait rien. Un bus le laissa place de la République, il entra dans le café « Le Grand Turenne » où il se fit passer pour un ami de Thierry Blin.
— Je ne pourrai pas venir demain, je peux savoir qui organise la réunion ?
Le patron du café avait l’habitude de louer la salle du premier pour toutes sortes de réceptions ; Paul réussit à obtenir le nom de celle qui l’avait contacté : Mme Reynouard.
— … Reynouard ?
Son premier réflexe fut de décrocher le téléphone pour mettre Julien sur le coup. En y consacrant la journée, son associé avait une chance de remonter jusqu’à elle à partir de son seul nom. Il changea d’avis tout à coup, raccrocha, remercia le patron, et quitta le quartier.
En retournant à pied vers son agence, Paul se vit boire ce verre du souvenir au milieu de fantômes qui se souvenaient du fantôme de Blin. Il passa en revue toutes les mauvaises raisons de s’y rendre et les mille occasions de se trahir. La plus évidente était le risque de se voir entouré des seuls gens capables de débusquer Blin derrière Vermeiren. Il suffisait d’un détail insignifiant que Paul n’aurait su prévoir. Ce verre du souvenir était empoisonné.
Seulement voilà. Y avait-il un seul rendez-vous au monde plus fascinant que celui-là ?
Vingt-quatre heures plus tard, la tentation de jouer les morts vivants avait pris le dessus.
Il entra dans « Le Grand Turenne » à 18 h 30. Un léger brouhaha parvenait de la salle du premier étage, Paul monta les marches sans hésiter. Ce soir le diable et lui allaient se retrouver face à face. L’occasion rêvée d’entendre les spéculations sur la mort de Blin, connaître les suites de sa disparition, le bilan des recherches. Certaines informations pouvaient même lui permettre d’éviter des erreurs à venir. Plus que tout, il allait enfin savoir si Blin avait des amis. Faire connaissance. Mesurer leur douleur. Leur parler mais surtout les écouter. En moins d’une heure, il aurait l’assurance de ne plus avoir à s’en faire. C’était l’épreuve du feu, mais aussi la seule façon de se débarrasser du spectre de Blin, une fois pour toutes. En somme, il allait visser son propre cercueil.
Il aboutit à une enclave de la grande salle où une silhouette drapée dans une robe chinoise en satin bleu découvrait les feuilles aluminium des plateaux d’amuse-gueule. Elle tourna la tête à l’arrivée de Paul et l’accueillit d’un sourire.
— Bonjour.
— …?
— Vous avez lu l’annonce ?
— Oui.
— C’est par ici, venez. Je m’appelle Brigitte Reynouard, dit-elle en lui tendant la main.
… Mademoiselle ?
Comment avait-il pu oublier qu’elle s’appelait Reynouard ? Elle qui connaissait le numéro de sécurité sociale de Blin par cœur, ses numéros de compte, les petits secrets de son quotidien et de ses états d’âme ; il n’avait pas même fait l’effort de retenir son nom de famille. Il ne l’avait jamais appelée que « Mademoiselle ». Brigitte voulut le débarrasser de sa veste en cuir ; encore hébété, gauche, il préféra la garder. Elle était là, face à lui, telle qu’il l’avait toujours connue, souriante en toutes circonstances. Blin savait déchiffrer le sourire de Brigitte, elle pouvait tout exprimer du bout des lèvres. Je ne vous connais pas, mais merci d’être là, qui que vous soyez, disait-elle ce soir à cet inconnu. Ses longs cheveux raides, d’un noir synthétique, tombaient sur ses épaules en satin bleu.
— Vous me suivez ? Les autres sont déjà là.
Brigitte regardait les gens dans les yeux, ses poignées de main étaient franches, ses bises étaient gourmandes et sincères, comme si elle prenait vraiment plaisir à frotter ses joues contre celles de l’autre. En accueillant Vermeiren, elle n’avait rien éprouvé de particulier, sinon la joie de partager ce moment avec un ami de plus. Paul venait de passer une première épreuve avant même d’avoir eu en main ce fameux verre.
— Ce sont des intimes de Thierry Blin, je n’y ai peut-être pas ma place.
— Il suffit d’avoir eu envie de venir. Je peux vous demander qui vous êtes ?
Il avait préparé une réponse et l’avait répétée à haute voix, comme un rôle.
— Paul Vermeiren, je suis agent de recherches privé. Il m’avait contacté il y a deux ans pour retrouver le propriétaire d’un dessin de maître qu’on lui avait laissé en dépôt. Une histoire compliquée mais qui s’est bien terminée pour lui.
— Un dessin ?
— Un dessin de Bonnard.
— Il ne m’en a jamais parlé. Pourtant, je connaissais tout l’inventaire de la boutique, je m’occupais de ses comptes.
— Il a fait appel à moi pour des raisons de discrétion. Je crois pouvoir dire aujourd’hui qu’il avait le secret espoir de garder ce dessin.
— La dernière année, il aurait fait n’importe quoi pour trouver de l’argent.
— J’ai lu l’annonce par hasard, hier matin. Ça m’a fait un choc, surtout au mot disparu.
— Ça nous a tous fait un choc.
— Il est mort ?
Elle haussa les épaules, tendit ses paumes en l’air et soupira. « Dieu seul le sait. »
— C’est vous qui avez eu l’idée de cette réunion ?
— Oui.
Mademoiselle… Je ne pensais pas à vous en voulant tout quitter. Blin ne vous méritait pas.
— Venez, je vais vous présenter ceux que je connais.
— Je préfère ne pas parler de cette affaire de dessin. Présentez-moi comme un simple client de sa boutique.
— Je comprends.
Dans une grande salle, une vingtaine de personnes discutaient à mi-voix, un verre à la main. En bonne hôtesse, Brigitte présenta à Paul « un des plus vieux amis de Thierry ».
Didier était toujours aussi mou, aussi blond, il portait ses sempiternelles chemises en étoffe moirée dont on ne voyait jamais les boutons.
— Paul Vermeiren, un client de la boutique.
C’était la phrase à dire à Didier pour qu’il cesse de s’intéresser au nouvel arrivant. Didier n’aimait rien mieux que de serrer les bonnes mains ; un simple client de Blin ne présentait que peu d’intérêt.
— Didier Legendre, un copain d’enfance de Thierry.
Ils s’étaient rencontrés en classe de seconde ; pouvait-on encore parler d’enfance ? Didier faisait partie de ces gens qui amélioraient la vérité, non pour la poétiser mais pour exalter le peu qu’ils avaient à raconter. Il parlait facilement de son jogging à 7 heures du matin dans le jardin du Luxembourg, été comme hiver ; en réalité, il ne l’avait fait en tout et pour tout que deux fois, en juillet, sur les coups de 10 heures. Il se targuait de connaître « Barcelone comme sa poche » et oubliait que Nadine, exaspérée par sa lenteur, lui arrachait la carte des mains pour les remettre dans le droit chemin. Il disait une douzaine quand il s’agissait de huit, il disait plein pour dire plusieurs, et dans tous les cas, il arrondissait le réel au franc supérieur. Compte tenu des gens présents, Didier était pourtant le seul à pouvoir prétendre au titre d’ami d’enfance de Thierry.
— Vous avez été mis au courant par l’annonce ? demanda Paul.
— Non, c’est Nadine qui m’a prévenu.
Paul ne la voyait pas dans l’assistance, sans pouvoir s’en étonner devant Didier.
— Je ne la connais pas.
— C’était la compagne de Thierry. Une des dernières personnes à lui avoir parlé.
Blin et lui s’étaient perdus de vue : l’indigence de leurs échanges et l’acharnement de Didier à s’imposer dans les conversations était devenu insupportable. Il faisait partie de ceux qui accaparent le ballon à grand renfort de croche-pieds, pour ne jamais marquer.
— Les quelques fois où nous nous sommes rencontrés, j’ai eu l’impression d’avoir affaire à un homme discret, toujours mesuré. Pas le genre de type à disparaître du jour au lendemain.
— C’était quelqu’un de torturé, tout môme il était déjà comme ça. Qu’il ait disparu, c’est incroyable par certains côtés, et puis quand on le connaissait vraiment bien, ça n’est pas si surprenant.
— Ah non ?
— Ce serait difficile à résumer en quelques phrases, mais quand nous passions des nuits blanches à fumer nos premières clopes, à se raconter nos premières filles, il parlait déjà de celui qu’il allait devenir, il était persuadé qu’il allait casser la baraque.
Ils fumaient, ça oui, mais en aucun cas ils ne se « racontaient leurs premières filles », elles étaient encore un mythe dans leurs jeunes esprits. Quant à « casser la baraque », il ne s’agissait que de bêtises d’adolescents obsédés par leur avenir, pressés de se sortir du lot. Ils étaient touchants de banalité.
— On s’est inscrits ensemble aux Beaux-Arts. Je dessine toujours, c’est même mon métier, mais sur des supports modernes, je fabrique des images virtuelles. Thierry a voulu devenir peintre et il a fini par ouvrir sa boutique d’encadrements.
À l’époque, tu m’y avais encouragé. Tu me parlais de la noblesse de l’artisan qui refuse la folie contemporaine. Aujourd’hui, Didier Legendre fabriquait des affiches avec des ronds et des carrés de toutes les couleurs, des effets de relief qu’un enfant pouvait obtenir en appuyant sur les bons boutons. Sans vergogne, il avait même demandé à Thierry d’en encadrer certaines. Aujourd’hui, Blin était devenu Vermeiren, celui qu’il avait toujours voulu être, et personne n’avait su rester à ce point fidèle à ses rêves.
— Il se sentait volé d’une jeunesse qui n’était pas à la hauteur de ses espérances.
Paul dut le reconnaître, il y avait un fond de vrai.
— Vous savez, je suis retourné dans un de nos coins préférés, le long du chemin de fer de la gare de Choisy-le-Roi, en direction de Juvisy. Il y a, à un endroit précis, comme un creux sous les rails, on pouvait y tenir à quatre, recroquevillés, en attendant qu’un train passe. Vous ne pouvez pas imaginer la violence d’un moment pareil, ça durait dix à quinze secondes, c’était interminable, on hurlait à gorge déployée pour couvrir le bruit du train et notre peur avec. C’était ça, Thierry et moi.
Paul le savait capable de beaucoup, mais pas d’emprunter les souvenirs des autres. Attendre le train, agenouillé sous les rails, aucun des deux ne l’avait fait, mais seulement un dénommé Mathias qui n’avait peur de rien, pas même de faire exploser un pétard dans son poing serré.
— J’y suis retourné en pensant à lui. Je n’ai pas osé le refaire !
Le creux avait été bouché deux ans plus tard, toute la zone était depuis longtemps inaccessible, entourée de grillages à haute tension. Blin y était retourné aussi.
— Nous nous sommes moins vus, ces dernières années. Nous n’en avions pas besoin. Je savais qu’il était là, il savait que j’étais là, ça nous suffisait. Il aurait débarqué tout de suite si je l’avais appelé au secours à 2 heures du matin, et réciproquement.
Dieu me préserve d’avoir besoin d’un type comme toi à 2 heures du matin. Blin était devenu exigeant sur la qualité de cette amitié qui n’en avait jamais vraiment été une. La coupe avait débordé le soir où, dans une salle de billard de l’avenue du Maine, Didier avait passé son temps à regarder, ravi, des joueurs débutants rater leurs coups. Thierry comprit, trop tard, que la médiocrité d’autrui rassurait Didier. Rien ne pouvait rivaliser avec un tel plaisir.
— Tenez, vous connaissez Anne ?
Didier profita du passage de celle-ci pour s’esquiver et ne plus revenir. Paul se retrouva aux prises avec la redoutable Anne Ponceau, plus pimpante que jamais, malgré une tendance à l’embonpoint désormais irréversible. Cheveux cendrés, yeux noisette, et toujours cette voix posée, réfléchie. Nadine l’avait présentée à Thierry comme sa sœur élective, ils étaient faits pour s’entendre, à ceci près que Blin n’avait pas l’esprit de famille. Anne, tu es venue… Tu ne semblais pas avoir beaucoup d’estime pour moi. Je me suis peut-être trompé, j’ai pris ta discrétion pour de l’indifférence. Anne avait beaucoup de choses pour elle et un seul défaut : la psychanalyse. Elle était de ceux qui, parce qu’ils s’allongent sur un divan depuis des années, s’imaginent savoir lire dans l’âme du voisin.
— Il ne s’était jamais remis de la mort de son père. Thierry avait toujours souffert d’une peur de l’abandon, d’un manque de protection. Il a longtemps cherché une image paternelle à laquelle s’identifier.
Ce qu’il n’avait jamais supporté chez Anne, c’était sa façon d’infantiliser l’individu, ou pire, de le considérer comme un sujet d’étude qui ferait d’elle une sorte d’entomologiste passionnée par ses raisonnements qu’elle assenait comme des verdicts. Pendant les dîners, parfois même les week-ends à la campagne, elle restait à l’affût d’une interprétation psychanalytique des événements de la journée allant du crash aérien au pot de moutarde égaré. Elle savait faire passer son entourage pour de sympathiques petits êtres trahis par leur impitoyable inconscient. Blin s’amusait à placer de faux lapsus dans la conversation — « manger le chat » au lieu de « changer le mât » — pour la voir entrer en état de combustion spontanée ; la logorrhée qui s’ensuivait aurait mérité de petites publications à compte d’auteur. N’était-ce pas cette même Anne qui, un soir, avait dit, au détour d’une phrase : « Ma mère était catholique, et mon autre père était protestant. »
— D’ailleurs la mère de Thierry ne s’est jamais remise de la disparition de son mari. Plus rien n’a été pareil.
Hypothèse intéressante. Anne ne s’y était jamais risquée devant Blin en personne. Étrange situation que de s’entendre résumer un drame familial dont il n’avait, lui-même, jamais eu conscience. La perte de son père avait été douloureuse, mais jamais il n’avait eu le sentiment qu’elle les avait rendus bancals, sa mère ou lui.
— La question est de savoir si tout ça peut ouvrir des pistes sur sa disparition, dit Paul.
— C’est forcément à mettre en corrélation. Thierry avait peur du travail d’analyse. Ça l’aurait sans doute aidé à passer cette crise.
Anne avait cherché plus d’une fois à le pousser vers le divan ; un intarissable prosélytisme qui allait bien avec le personnage. J’ai procédé autrement, Anne. Il est encore trop tôt pour savoir si je me suis réussi, mais au moins, j’aurai essayé. Quelle tête ferait-elle à cette seconde précise si Paul lui avouait en bloc qu’il avait changé de visage, de nom, de métier, de domicile, de femme, qu’il avait organisé sa disparition, et qu’il se retrouvait là, devant elle, à l’écouter claironner des choses comme : « Thierry avait peur du travail d’analyse. » Anne n’avait aucun scrupule à s’ingérer dans la vie d’autrui, à anticiper sur son devenir. Elle se contentait d’une ou deux grilles de lecture avec lesquels elle tricotait toutes les certitudes dont elle aurait besoin jusqu’à la fin de sa vie. Chercher le prévisible en chacun, c’était nier l’irrationnel de tous, leur poésie, leur absurdité, leur libre arbitre. Certaines folies échappaient à toute logique, et la plupart, comme celle de Thierry Blin, n’étaient pas répertoriées dans le grand livre des pathologies.
Entre deux gorgées de ce verre du souvenir — un punch assez relevé — Paul s’arrêtait sur certains visages. À chaque regard, à chaque mouvement de tête, à chaque nouvelle apparition, il s’attendait à être foudroyé par les yeux écarquillés de celui qui reconnaîtrait l’ombre de Blin derrière ses traits.
À force de parler de lui, on allait finir par le voir partout.
En attendant, il passait brillamment le test, son heure de vérité n’avait pas encore sonné. Depuis qu’Anne s’était jetée dans les bras d’une autre amie de Nadine — Mireyo, ou un prénom bizarre dans ce genre-là, Blin l’avait à peine connue — il pouvait enfin faire le décompte, lent et méthodique, de ceux qui avaient pris la peine de se déplacer jusqu’ici pour évoquer sa mémoire.
Il repéra, entre autres, le jeune encadreur qui avait repris sa boutique en compagnie de Mme Combes et de divers clients du Cadre bleu. Paul fut presque touché de les savoir présents, surtout le médecin, prospère et sympathique, brillant, d’une politesse rare, et qui n’avait jamais payé le montage d’une vitrine pour son colloque sur la médecine du travail. Hormis ce petit groupe qui ne se mélangeait pas aux autres, il y avait Roger, l’homme qui l’avait initié à l’encadrement, au Louvre. Paul se demanda comment il avait eu vent de la réunion et s’approcha de lui, le salua en jouant la pure politesse, tendit son verre pour trinquer. Roger était un véritable encadreur, de ceux pour qui c’est un art auquel on consacre une vie. Il n’était éloquent que dans l’exercice de sa fonction, le reste du temps, il écoutait, timide, comme ce soir-là, face à Paul Vermeiren. Le cousin Clément était présent aussi, un des derniers vestiges d’une famille sans trop de racines. Blin n’avait jamais connu les confitures d’une grand-mère, les bagarres avec des cousins de province. Les repas de Noël n’avaient jamais excédé quatre personnes. Clément, fils de l’unique frère de sa mère, avait vécu au Vietnam jusqu’à l’âge de dix-huit ans, puis à Djibouti jusqu’à ses trente-cinq, ils ne s’étaient pas parlé plus de trois fois depuis son retour. Paul remarqua la présence, parfaitement injustifiée, de Jacques et Céline, couple de voisins de la rue de la Convention. Thierry avait disparu, et ce simple mot donnait du relief au fait de l’avoir connu ; le relent de soufre méritait le détour. Blin était-il tombé dans une crevasse ? Blin avait-il été kidnappé, exilé, séquestré par une secte, zigouillé par des joueurs de poker affiliés au milieu ? Blin avait-il refait sa vie ailleurs ? Cruelle ironie, il resterait dans les mémoires pour avoir quitté le paysage sans la moindre explication. Devenir un fait divers était le plus sûr moyen de ne jamais être oublié.
Tiens, le coiffeur… Le coiffeur est venu…
Paul ne se doutait pas que le coiffeur était l’homme le moins rancunier du monde. Un jour où il passait devant le Cadre bleu, Blin l’avait insulté pour avoir jeté son paquet de cigarettes par terre. Il était entré dans une colère noire : les gens capables de faire ça étaient des êtres inférieurs sans la moindre réflexion sur l’existence, sur autrui ; ils étaient condamnés à mourir puérils, le chemin à parcourir étant désormais trop long. L’homme l’avait écouté, interdit, et lui avait fait des excuses que Blin, dans sa fureur, n’avait pas su entendre. Une rage vite transformée en gêne ; plus jamais il n’était retourné dans son salon. Aujourd’hui, le coiffeur était là, le verre du souvenir en main. Paul ne résista pas à l’envie d’aller lui parler.
— Je me présente, Paul Vermeiren, j’étais un client de la boutique de Thierry Blin, mais je n’habite pas le quartier.
— Jean-Pierre Maraud, on était collègues. Je veux dire, des commerçants du coin.
Il saisit une poignée de cacahouètes et les happa toutes d’un coup.
— Quelle genre de commerce ?
— J’ai un salon de coiffure.
— Je ne les fréquente pas beaucoup, dit-il en caressant son crâne lisse.
Maraud, peu intrigué par la présence de Paul, essayait d’écouter, à quelques pas de là, les anecdotes de Mme Combes.
— Et vous le coiffiez ? insista Paul.
— Il y a longtemps, oui, mais il y a eu une petite fâcherie, un truc stupide, j’avais jeté un papier dans la rue et il ne m’a plus jamais adressé la parole.
— Il l’a sans doute regretté, vous savez. Peut-être qu’il n’osait plus passer devant votre boutique parce qu’il se sentait coupable.
— Il avait eu raison de pousser un coup de gueule. Je me suis demandé pourquoi il m’arrivait de jeter des choses à terre. Était-ce parce que je n’avais aucune conscience du bien commun et que je me foutais de la propreté des rues ? Était-ce parce que j’imaginais un employé de la voirie passer derrière moi ? Ou tout simplement parce ce que ça n’est pas interdit chez nous, une raison bien suffisante pour ne pas s’en priver ? Je n’ai pas réussi à me situer dans une de ces catégories, mais la peur de me retrouver dans toutes m’a donné une sacrée leçon. J’avais, comme il le disait, du chemin à parcourir, cette affaire de papier par terre a été un déclencheur, une prise de conscience. Aujourd’hui, quand je vois un type jeter quoi que ce soit dans la rue, j’ai pitié de lui. Je me fais une haute idée du respect de la collectivité. Grâce à Thierry Blin.
Paul Vermeiren sentit comme une bouffée de chaleur, le verre du souvenir lui montait à la tête. Il aurait aimé échanger quelques mots avec tous, les écouter parler de Blin, en apprendre sur lui. Il reconnut tout à coup une voix et se retourna sans y croire. Une petite voix du passé, un timbre inoubliable qu’il avait oublié. Il chercha d’où elle venait. Elle était minuscule, cette fille. Une voix qui allait si bien avec sa taille. Et son minois toujours un peu froncé, sa façon de jouer les fausses ingénues.
… Agnès ?
Tu es là, Agnès ?
Ses cheveux avaient un peu blanchi, mais elle était restée fidèle à la coupe Louise Brooks. Ce petit air de diablotin qui sort d’une boîte. Dès l’âge de seize ans elle voulait avoir des enfants et s’en occuper, elle voulait même s’occuper de ceux des autres, elle en voulait partout dans la maison. Blin ne savait pas encore comment les fabriquer. Agnès avait été son initiatrice, à peine plus âgée que lui, mais tellement plus à l’aise avec tout ça. De parents divorcés, elle vivait chez sa mère, voisine des Blin. Un jour, Thierry et Agnès avaient pris le train pour aller chez son père, à Rueil-Malmaison, le temps d’un week-end. Ils voulaient jouer aux amants de cinéma, éclairage à la bougie, bas résille, faux champagne et vraie terreur, toutes les conditions du fiasco réunies. Ils ne firent l’amour qu’une semaine plus tard, sans préambule ni décorum, dans sa chambre d’enfant, à quelques mètres du salon où la mère d’Agnès regardait un épisode de Dallas. Leur histoire n’avait pas eu le temps de faire un tour complet autour du soleil. Comment imaginer, plus de vingt ans après, qu’elle y attachait encore de l’importance. Un grand type l’accompagnait, prévenant, discret. Elle avait toujours rêvé d’un géant pour donner à leurs enfants une chance d’être dans la moyenne. Un peu empruntés, ils se parlaient pour se donner une contenance, ils ne connaissaient personne et personne ne les connaissait. Vermeiren s’approcha.
— Bonjour, je m’appelle Paul, je ne connais pas grand monde. Apparemment vous non plus.
— Je m’appelle Agnès, et voilà mon mari, Marco. J’ai lu dans le journal que Thierry était… enfin… avait disparu. Je n’étais même pas sûre qu’il s’agissait du même. Ça fait si longtemps…
Paul aurait aimé retenir un moment la main d’Agnès dans la sienne, juste le temps de remonter le passé.
— On était des copains-voisins, à Juvisy. Et vous ?
Ton soutien-gorge qui s’ouvrait par-devant. Tu savais déjà que les garçons étaient gauches. Ta façon de faire « ouppps… » quand mes mains s’aventuraient vers des territoires encore interdits.
— On habite toujours en banlieue, c’est mieux pour les gosses.
J’adorais te souffler sur le front pour défaire ta frange, tu détestais ça. Tu m’avais laissé te regarder te laver, je t’avais séchée, la serviette t’enveloppait tout entière.
— On ne s’était jamais revus.
Toi et moi, effondrés un matin, notre drame portait un nom : mycose. Il y avait plus de toujours que d’amour dans nos phrases. Nous ne nous aimions pas, nous ne faisions que nous adorer.
— On a un peu de route à faire, après il faut raccompagner la baby-sitter. Dites, j’aimerais vous demander, la femme de Thierry est là ?
Agnès voulait voir à quoi ressemblait la compagne de son amourette de jeunesse. Paul venait d’éprouver la même curiosité en voyant ce grand type à son bras.
— Elle devrait venir, mais je ne la vois pas.
— Tant pis. Eh bien, merci, monsieur…? Comment, déjà ?
— Vermeiren.
Son mari posa les verres, chercha ses clés, se renseigna auprès de Brigitte sur le meilleur chemin pour retourner en banlieue Sud. Agnès en profita pour serrer à nouveau la main de Paul ; il sentit comme une caresse dans sa paume. Elle le regarda droit dans les yeux et lui transmit son trouble.
— On y va, chérie ?
Adieu petite.
Brigitte réapparut, un plateau de canapés en main.
— Voulez-vous que je vous présente quelqu’un ? lui demanda-t-elle, toujours aussi attentive.
Elle était loin de se douter qu’il avait une histoire commune, même courte, avec chacun.
Nathalie Cohen, partenaire occasionnelle de tennis. Un classement bien supérieur à celui de Thierry, ce qui compensait largement sa force physique. Nadine et M. Cohen les regardaient jouer un moment puis s’éclipsaient pour aller boire un Coca pendant qu’elle le faisait transpirer comme jamais aucune femme ne l’avait fait.
Michel Bonnemay, son dentiste, était venu avec Évelyne. Blin ne payait jamais ses soins et le remboursait en cadres, personne ne savait où en étaient les comptes, tout cela les amusait beaucoup et facilitait les écritures. Paul avait envie, comme Brigitte, de remercier un à un tous ceux qui avaient pris la peine de venir. Étaient-ils une mosaïque de Blin, de ses interactions humaines ? À eux tous pouvaient-ils écrire l’histoire de ce cher disparu ? Mme Combes, qui donnait de la voix, était prête à s’attaquer à un chapitre entier.
— Il était adorable, mais attention, quel sacré bonhomme ! Il menait les clients à la baguette, c’est le cas de le dire !
Blin lui avait soufflé le jeu de mots. Elle n’avait pas compris sur le coup.
— Et je peux même vous raconter une anecdote. Oh, ce jour-là, quand j’y repense… Vous vous rappelez peut-être, c’est pendant mon otite qui n’en finissait plus, mais j’avais des compensations ! Je peux bien l’avouer maintenant, je disais à tout le monde que j’étais sourde et la plupart me croyaient, ça me permettait d’entendre seulement ce qui m’arrangeait. Eh bien, figurez-vous qu’un jour, juste pour la plaisanterie, hein, j’étais dans sa boutique pour retirer un cadre. Il m’annonce une note de 600 francs. Aussi sec, je lui donne un billet de 200, je le remercie bien fort et je sors. Ah, quelle rigolade ! Fallait le voir me courir après dans la rue pour me hurler 600 ! dans les oreilles.
Quelques sourires autour d’elle, des rires polis. Paul se souvenait de cette histoire ; la veille il avait vu un film où le personnage central était un encadreur que personne ne paie, pas même une petite vieille qui fait semblant de ne pas l’entendre et lui verse la moitié de ce qu’elle doit en le remerciant d’un grand sourire. Mme Combes l’avait vu aussi et s’en était largement inspirée ; la scène s’était déroulée comme elle venait de le raconter, à ceci près que Blin ne l’avait pas poursuivie dans la rue comme elle le prétendait, mais s’était contenté, comme le héros du film, de la laisser partir en disant : Vous êtes maligne, madame Combes. Il avait perdu 400 francs, mais pendant une minute, il s’était pris pour un personnage de cinéma, et ce n’était pas cher payé. Si Blin avait été enterré pour de bon, c’est Mme Combes qui se serait occupée de la collecte pour la couronne. De la part de tous ses amis du quartier.
Une anecdote en appelait une autre, Paul se sentit vite débordé.
— Moi aussi, je me souviens d’un jour où…
— Et moi aussi, tenez…
Ne pouvant tout capter, il en perdait les trois quarts, c’était horrible !
— Roublard, avec ça…
— Tourmenté, ça se voyait…
Un à la fois, nom de nom ! Laissez-moi en profiter, j’y ai droit !
— Eh bien, moi, je me souviens mieux de sa boutique que de lui, dit la libraire. On ne passe pas chez un encadreur comme on passe chez le charcutier. J’y allais parfois pour rien, pour discuter, boire du thé, écouter ce curieux silence ponctué de coups de râpe, sentir le parfum des vernis. L’été, il y faisait même plus frais. Le temps s’y écoulait autrement que partout ailleurs dans le quartier. Lui-même avait des gestes lents, pendant qu’il travaillait on pouvait rester silencieux sans que cela ne nous gêne, ni lui ni moi. C’était comme une parenthèse sereine, et quand on sortait, on retrouvait l’agitation des rues de Paris.
— Il aimait encourager les volontés. Tu as toujours voulu aller au Népal, fais-le ! Tu veux te lancer en indépendant, fais-le ! Tu veux perdre dix kilos, il ne tient qu’à toi ! Il pensait que tout était affaire de détermination, et il avait raison. Il suffisait de lui passer un coup de fil et ça donnait la pêche.
Paul, tenté de les croire, essaya de se raisonner : ces gens étaient censés dire du bien du disparu, c’était même le but de cette réunion. Blin n’avait rien d’exceptionnel, un autre aurait eu droit au même traitement.
— Il y avait chez lui, dit une voix qui couvrait les autres, un curieux mélange de sensibilité et de distance face aux événements.
L’homme était bavard et sa voix de baryton donnait de l’écho à son charisme. Un petit corps charpenté, un regard creusé, un visage fait de sillons, une silhouette inconnue qui intriguait Paul depuis le début de la soirée.
— D’une exigence avec lui-même qui lui permettait de l’être avec les autres.
C’était bien la première fois qu’il voyait ce type de sa vie.
— Le mot « éthique », tellement galvaudé qu’il ne veut plus rien dire aujourd’hui, avait encore un sens pour lui. Le mot « honneur » aussi.
Quelqu’un dans cette pièce va finir par lui demander ce qu’il fout là, nom de Dieu ?
— Bon, je peux bien vous faire cette confidence maintenant qu’il n’est plus là, un jour il m’a dit : « Tu vois, René, je suis nostalgique de l’existence de Dieu. La vie serait bien plus simple si j’étais croyant, je me poserais moins de questions. »
Vous allez le laisser pérorer comme ça combien de temps ? Ce type est un imposteur ! Il n’a jamais connu Blin de sa vie !
— Une fois, par hasard, je l’ai vu se recueillir, cimetière Montmartre, sur la tombe de Stendhal.
Au fou ! À l’assassin ! Brigitte, mettez-le dehors ! Il doit faire ça tous les jours, c’est un hobby, un métier, une perversion, un truc comme ça. Il lit les carnets noirs des quotidiens et vient faire son numéro ! Ce n’est même pas le mot verre qui le motive, c’est le mot souvenir !
L’arrivée de Nadine attira les regards, on baissa d’un ton. Même l’imposteur. Seule, plutôt en forme, habillée avec un brin de fantaisie, histoire de montrer qu’elle était le contraire d’une veuve. Là encore, Paul aurait payé cher pour voir à quoi ressemblait le nouvel homme de sa vie, ou l’homme de sa nouvelle vie. Comme ses clients de l’Agence Bonne Nouvelle, il était curieux des traits de son remplaçant. Nadine embrassa presque tout le monde, entre sourire et gravité. Après tout, elle avait un rôle à jouer. Il voulait une épreuve de vérité, elle était enfin là, en chair et en os. Il allait devoir regarder en face cette femme avec qui il avait vécu pendant cinq ans, une femme qui avait pleuré dans ses bras, qui l’avait soigné quand il était malade. Brigitte la présenta aux rares invités qui ne la connaissaient pas, dont Paul.
— Nadine Larieux.
— Paul Vermeiren.
Elle le salua et passa au suivant, comme ça, dans la foulée. Il ne se doutait pas qu’elle avait une poignée de main aussi franche.
… Nadine ? Dis-moi que ce n’est pas vrai… Nadine, c’est moi !
— Bonjour Michel, bonjour Évelyne.
Oui, moi… Le type qui t’a entièrement déshabillée dans une forêt déserte, en plein jour, juste parce que ça l’amusait. Et toi aussi, du reste. Ohé… Nadine ?
— Salut, toi.
— Salut Nadine.
Celui qui te demandait de porter des justaucorps qui s’ouvrent entre les jambes. Oui, c’est moi, mais regarde donc vers moi, enfin !
— Tu vas bien, Didier ?
Celui qui te bâillonnait de sa main quand parfois il t’arrivait de crier trop fort. Ça ne te dit plus rien ?
— Alors, on le boit ce verre ? dit-elle.
Nouvelle tournée dans la liesse générale. Paul Vermeiren venait de trouver ce qu’il était venu chercher : le droit d’exister, de se fabriquer ses propres souvenirs sans avoir besoin de ceux de Thierry Blin. Entièrement rassuré, il fut sur le point de partir quand Brigitte demanda le silence.
— Je voudrais vous remercier d’être venus ici aujourd’hui pour Thierry.
Petites réactions, verres qui se tendent vers elle. Elle agita la main pour signifier qu’elle n’avait pas fini.
— Pour être tout à fait sincère, ce n’est pas la seule raison pour laquelle je vous ai demandé de venir, ce soir. Comme vous le savez peut-être, les recherches autour de la disparition de Thierry sont officiellement arrêtées, faute de piste. J’ai discuté des heures avec la police qui est obligée de suivre la procédure. Mais c’est une vérité dont je ne me satisfais pas. Je n’arrive pas à l’admettre.
Tout l’auditoire fut pris à contre-pied. Le punch venait à peine de réchauffer les consciences, le recueillement avait fait place à une ambiance, les témoins devenaient des convives prêts à continuer la soirée. Et Brigitte évoquait un drame.
Le sien.
— Je me suis dit que si tous ceux qui l’avaient connu étaient réunis, nous pourrions recouper nos témoignages, retrouver des informations que la police n’aurait pas. Si nous essayons tous de nous souvenir des derniers jours avant sa disparition, nous pourrions peut-être recueillir des indices, même infimes, qui permettraient de relancer les recherches. Il n’y a plus grand-chose à espérer, mais je dois aller jusqu’au bout. Je m’en serais voulu toute ma vie de ne pas le tenter.
— …
— …?
Personne ne sut faire écho à ses paroles et le silence se prolongea, inquiétant, pénible. Paul, défait, préféra s’asseoir un moment à l’écart.
C’était donc elle.
Brigitte.
Elle s’était occupée des démarches avec la police, elle avait attendu les résultat de l’enquête, elle avait donné, espéré. À n’en pas douter, c’était elle qui avait signalé la disparition de Blin. Pourquoi avait-elle donné tant d’elle-même ? Blin n’était rien de plus qu’un client. Il ne se souvenait pas d’un seul moment ambigu, un de ces regards qu’on échange sans le chercher vraiment, comme un code tacite entre homme et femme. Il ne se souvenait pas d’avoir regardé une seule fois ses jambes, son décolleté. Ni rêvé d’elle. Il n’avait pas souvenir du moindre jeu de séduction. Pour lui, Brigitte était charmante, adorable, attentive, rayonnante. C’était beaucoup, mais rien de plus.
Avant de partir, chacun dit ce qu’il avait à dire, même l’imposteur. Sans l’avouer, sans même se le formuler, Anne n’aimait pas l’idée d’un Blin vivant. Trop irrationnel, trop invraisemblable. Blin n’avait pas l’étoffe d’un fait divers ; Paul en fut presque vexé. Heureusement, la tendance générale était au pessimisme, comme s’il s’agissait de calmer les espoirs de Brigitte et de la préparer à accepter le pire. Elle était devenue la femme du marin qui, malgré l’annonce du naufrage, attendait le miracle. Une femme qui aurait donné n’importe quoi pour une certitude. Elle tenait à Blin à ce point-là. Il était presque attendrissant de voir Nadine elle-même venir la consoler.
— Il continuera à vivre dans nos mémoires.
— S’il est mort, paix à son âme, dit Didier.
— S’il est vivant, respectons son choix, osa Michel.
Paul croisa les doigts pour qu’on en reste là. Quand les derniers eurent quitté la pièce, Brigitte avait des faux airs de veuve. Paul saisit sa veste en cuir sur un dossier de chaise, elle accourut vers lui.
— Restez encore un peu, je vais raccompagner les autres.
Une injonction. Douce, timide, mais c’était une injonction. Jusqu’à la dernière poignée de main, aux derniers remerciements, Paul sentit son cœur battre à s’en faire péter la poitrine. Il avait peur que le masque de Vermeiren n’ait pas résisté au regard d’une femme amoureuse.
Paul avait failli croire à ce Blin ; Agnès lui avait gardé une place dans sa mémoire, le coiffeur se sentait meilleur grâce à lui, même l’imposteur avait su le faire passer pour un pur esprit. Et ce type formidable avait été aveugle au point de ne pas avoir ressenti l’affection de Brigitte ?
Ils se retrouvèrent seuls dans le grand salon, soudain si vide et silencieux.
— Je me doutais bien que cette réunion ne servirait pas à grand-chose, dit-elle, mais je ne pouvais pas ne pas l’organiser.
— Je comprends.
— Vous êtes pressé ? On prend un dernier verre ? Pas celui du souvenir, j’entends.
Lui n’entendait rien mais accepta, hypnotisé par le regard d’une femme qui avait su cacher son amour comme une héroïne romantique. Elle sortit une bouteille de whisky et en servit deux verres d’autorité. Blin lui faisait ce coup-là pour fêter la fin des bilans et autres feuilles d’impôts ; un rituel qu’elle avait conservé.
Mademoiselle… Comment pouvais-je me douter de ce que vous ressentiez pour moi ? Vous auriez dû me le faire comprendre d’un signe. Ça aurait peut-être tout changé, qui sait ?
— Comment a-t-il pu me faire ça, après tout ce que nous avons vécu. Je n’étais pas que sa comptable, vous savez…
— …?
— À vous, je peux bien le dire, nous avions une liaison.
— …!
— Personne n’en a jamais rien su, pas même Nadine. Nous étions discrets… Nous étions brillants !
— …
— Encore un peu de whisky ?
— Vous devriez peut-être freiner sur le verre du souvenir.
— Nous faisions l’amour dans l’atelier, il me couchait sur sa longue table, près de l’établi, dans les copeaux et les pots de vernis. Inoubliable !
— Brigitte…
— Dans ses bras, je me sentais comme… c’est difficile à dire… je me voyais comme… « Mademoiselle ». Une femme qui n’existait que pour son seul regard, celle que je devenais à son approche… Je veux redevenir « Mademoiselle »…
— …
— Retrouvez-le-moi.
— … Pardon ?
— Je sais qu’il n’est pas mort. C’est comme une intime conviction. Je sens qu’il est là, pas loin, qu’il nous a joué un tour pendable.
— …
— Je vous engage officiellement. C’est votre métier, non ? Là où la police a déclaré forfait, je vous confie cette mission.
— Vous ne pensez pas que les autres ont raison, qu’il vaut mieux l’oublier ?
— C’est au-dessus de mes forces. Tant qu’on ne m’apportera pas la preuve formelle de sa mort, je le chercherai. Quand il verra tout ce que j’ai mis en œuvre pour lui, il tombera amoureux de moi.
— S’il est encore vivant, ça prendra peut-être des années !
— Si vous refusez, j’en embaucherai un autre, et un autre après lui.
Paniqué à cette idée, Paul chercha un argument définitif, et ne trouva qu’un misérable :
— Ça va vous coûter très très cher !
— Tant pis. Vous acceptez ou pas ?
Il ferma les yeux et chercha loin, en lui, la force de ne pas fondre en larmes.