NICOLAS GREDZINSKI

L’Autre en lui était formel : fous-lui la paix. Les billets qu’il laissait à Nicolas au petit matin prenaient des allures de diktat : Pour une fois que tu rencontres quelqu’un qui ne te demande rien sinon de ne rien lui demander, ne va pas tout foutre en l’air. L’argumentaire changeait parfois, mais le message restait le même. Nicolas s’en offensait : au moment même où son double écrivait ces lignes fiévreuses, Loraine était à quelques mètres de lui, chaude, belle, terriblement présente, à portée de caresses. L’Autre avait beau jeu de l’exhorter à la patience, il n’avait pas à subir ce doute insupportable que Nicolas traînait la journée durant. Si elle cachait quelque chose d’inavouable, il avait le droit de savoir quoi. Le droit de celui qui aime et souffre. Pourquoi continuer ce jeu d’une rare cruauté ? L’Autre revenait toujours sur le mot « confiance », mais Loraine faisait-elle confiance à Nicolas ? Le pauvre n’avait-il pas passé tous les tests avec succès ? N’avait-il pas été assez patient ? Avec le temps, il prenait le silence de Loraine pour de la méfiance et cette méfiance avait des faux airs de dédain.

Nicolas ne se cachait plus devant Muriel quand, sur les coups de 10 heures, elle passait lui donner son courrier. La gamme complète des Trickpacks sur son bureau, il n’éprouvait même plus le besoin d’en recouvrir ses bières. Cet objet était né d’un sentiment de honte dont il s’était affranchi ; il buvait de la bière parce que son corps la réclamait et que sa bonne conscience n’y voyait aucun inconvénient. De temps en temps, l’Autre se fendait d’une phrase sur la question : Bois tant que tu en as besoin, bois tant que ça te permet d’avancer. Évite les dérivés d’anis, les alcools de fruit et de blé. Ton coup d’essai a été un coup de chance, reste à la vodka. Tu peux faire des mélanges tant que tu n’oublies pas le plaisir du goût. Et pense à boire beaucoup d’eau entre deux verres d’alcool. Je sais, c’est pas facile, fais au mieux.

— Je vous laisse les journaux reçus pendant votre absence ?

— Merci, Muriel.

Il profitait de sa revue de presse quotidienne pour émerger de ses gueules de bois, de plus en plus coriaces. Il ouvrit une seconde Heineken et, pour la masquer, choisit le Trickpack d’une autre marque de bière, amusé par l’absurdité du geste. Parmi les dernières déclinaisons du Trickpack proposées par Altux S.A., on trouvait le modèle avec message en capitales noires sur fond blanc, du type : L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. On trouvait le modèle couple Elle ou Lui — avec possibilité de le personnaliser, y faire inscrire son prénom ou imprimer sa photo. On trouvait des détournements de boîtes de conserve, dont la fameuse boîte d’épinards de Popeye. On trouvait le Trickpack Trichloréthylène, mais aussi Arsenic, Strychnine, Eau bénite. Et pour couronner le tout, des slogans sur l’ivresse et des dialogues célèbres de cinéma. Plus rien ne surprenait Nicolas, surtout avant la première bière, celle qu’il goûtait de toutes ses papilles. Le reste de la journée, il avait le choix entre divers poisons, selon les circonstances. À une certaine heure de la soirée, la bière appelait la vodka de façon irrésistible, qui elle-même appelait, tard dans la nuit, la fraîcheur de la bière. Une spirale dans laquelle Nicolas se jetait sans l’ombre d’un remords. Un jour prochain, rongé par l’alcool, à l’article de la mort, il garderait le délicat souvenir de l’amertume de la bière au matin.

Les amis de Thierry Blin, disparu il y a un an,

sont invités à se retrouver le mardi 16 mai à 18 heures,

au 170, rue de Turenne, Paris IIIe,

pour boire le verre du souvenir.

Entre deux articles à peine parcourus : Thierry Blin.

Surgi d’une autre vie.

Le tennis des Feuillants. Borg et Connors.

Un entrefilet aberrant.

Voilà au moins un verre que Nicolas ne boirait pas, il était à Rome le mardi 16 mai.

Le doute sur le nom ne résista pas à ce « disparu il y a un an ». Il s’agissait là du même Blin, celui qui avait eu l’idée de ce pari d’ivrogne. Ils s’étaient fixé rendez-vous trois ans plus tard, le 23 juin exactement, soit dans moins d’un mois.

Sa bière avait tout à coup un goût d’eau gazeuse et ne lui était plus d’aucune utilité. Pour accuser le choc, il se sentit obligé de porter la main à la flasque dans sa poche intérieure gauche. La gorgée de vodka arriva à point nommé ; il avait besoin de se concentrer sans réveiller la peur en lui. Que voulait dire ce « disparu » ? Mort ou disparu ? Comment savoir ce que ce fou avait en tête ? Avait-il persévéré dans l’idée insensée de devenir quelqu’un d’autre ? Au nom de quoi ? À quel prix ? Blin était-il mort d’avoir voulu devenir cet autre ? Une chose était sûre : aucun des deux ne serait au rendez-vous qu’ils s’étaient fixé. Nicolas garderait à jamais le souvenir de ce dément qui voulait être un autre et qui, à son insu, lui avait fait connaître la vodka. Il leva donc sa flasque à la mémoire de Thierry Blin, bienfaiteur sans le savoir. Ce fut son verre du souvenir.

Journaux et magazines étalés sur sa table venaient de perdre tout intérêt. Pour des raisons encore inconscientes, Nicolas ressortit les billets laissés la veille par l’Autre. L’essentiel s’inscrivait là, sur ces petits bouts de papier, le reste était oubliable. Le monstre devenait de plus en plus précis dans ses libellés et prenait désormais le temps de soigner la ponctuation, de faire des phrases complètes, toujours dans un style enlevé, parfois comminatoire, comme s’il poussait un hurlement du fin fond des ténèbres.

Avant, quand quelqu’un te faisait attendre plus de vingt minutes à un rendez-vous, tu avais peur qu’il soit mort. Désormais, souhaite-le !

Certains passages étaient plus sibyllins, Nicolas les gardait précieusement dans un tiroir et y jetait un œil de temps à autre pour déchiffrer l’énigme.

La grande question : « Est-ce qu’il ne nous arrive que ce qui nous fait peur ? » ou « Est-ce justement ce que nous redoutons le plus qui n’arrive jamais ? »

Parfois, il retrouvait des billets faisant appel à des situations en prise directe avec son quotidien.

Envoie chier Garnier et son plan de restructuration. Ça ne sert que son service et ça dessert le tien, même s’il prétend le contraire.

En relisant ces mots, Nicolas composa sur-le-champ le numéro de poste de Garnier.

— Guy ?

— Salut, Nicolas.

— En fin de compte, j’ai réfléchi, je préfère que nos services restent indépendants, en tout cas pour le moment, merci d’y avoir pensé.

— …?

— Au revoir, Guy.

Nicolas était bien obligé de reconnaître que l’Autre avait raison sur presque tout, excepté sur un point : les cachotteries de Loraine. Si elle ne se décidait pas à partager son secret, Nicolas allait devoir se passer de son consentement. Il entendait déjà son double pousser des cris d’outre-tombe :

— Tu vas tout gâcher, imbécile. Méfie-toi du mythe d’Orphée !

— Je prends le risque.

— Elle a sûrement ses raisons.

— Je veux les connaître.

— Ça ne te suffit pas de vivre ce que tu vis, au jour le jour ? Tu en veux plus ? Jusqu’où ? À quel prix ?

— Justement, ce n’est pas au jour le jour, il ne s’agit que de nuits. J’aime cette femme, je l’aime, je ne peux plus ne pas savoir ce qu’elle fait quand je ne suis pas là, ça me rend fou. Au début, le jeu était amusant, ça sentait le soufre, maintenant c’est une odeur qui m’insupporte, je veux savoir, parce que j’y ai droit.

— Tu n’as aucun droit.

— Qu’est-ce que tu en sais ? Elle est toujours à tes côtés, tu ne souffres pas de son absence.

— Ce qu’elle te donne est déjà énorme, si elle a besoin de plus de temps, laisse-le-lui.

— Je n’attendrai pas une nuit de plus.

Il tournait autour de la décision depuis quelques semaines et tout s’était précipité à leur retour de Rome. Il fallait qu’il sache. Dès aujourd’hui. Il lui suffisait d’ouvrir les pages jaunes à la lettre D.

Détective, Investigations, Filatures, Discrétion…

Aussi simple que ça.

Association Paris détective… Agence B.U. Détective… Cabinet Latour, enquêtes…

Parmi ceux-là, il en trouverait bien un pour lui dire qui était Loraine.

A.P.R., missions… Prévoir, Décider, Agir, affaires commerciales et privées…

Elle n’en saurait rien.

Surveillances & Recherches… Détective depuis 1923…

Il en aurait le cœur net.

Surveillances en voitures-radio, métro Chaussée-d’Antin

Il y avait droit.

Consultants Détectives… Audit de sécurité… Contrefaçon… Débiteurs… Disparitions… Protection de l’information… S.O.S. Détectives

Lequel choisir ? Ces types-là étaient prêts à tout, il suffisait d’y mettre le prix. Il chercha un nom qui l’inspirait entre la liste et les encadrés, mais tous se valaient, tous le rendaient méfiant. Il reprit une goulée de vodka pour se donner du courage et parcourut chaque adresse, chaque nom. Sans le savoir, il ne se remettait pas du choc causé par cette réapparition de Blin dans sa vie : une réapparition annonçant une disparition, tout allait trop vite. Le mot « disparu » l’avait troublé pour des raisons qui devenaient plus claires. Et si, à force de rester anonyme, Loraine disparaissait elle aussi ? Et si elle en avait dit le moins possible dans le seul but de préparer sa sortie, un jour prochain ? Et si son silence protégeait Nicolas d’une menace ? Derrière ce disparu, il avait pris peur pour Loraine. Il vida sa flasque sans même s’en rendre compte.

Dossiers privés… Discrétion… Agence Bonne Nouvelle…

Pourquoi pas l’agence Bonne Nouvelle ? Un nom saugrenu et naïf à la fois. Celle-là ou une autre, après tout, quelle importance. À court de vodka, il se résigna à terminer sa bière tiède d’une traite. Il était soûl, il le savait, il l’avait bien cherché.

— Allô ? Je voudrais parler à un détective.

— M. Vermeiren est en mission actuellement, mais je peux vous donner un rendez-vous.

— J’ai besoin de quelqu’un tout de suite.

— Essayez chez B.I.D.M., ou le cabinet Paul Lartigues, ce sont de grosses maisons, ils peuvent réagir vite, mais peut-être pas dans l’heure.

— Je vais me débrouiller, merci.

Après tout, pourquoi faire appel à cette engeance ? À quoi bon raconter sa vie à un inconnu ? Ça ne devait pas être sorcier, après tout. Avec un peu d’adresse, de jugé, en moins d’une heure il serait fixé. La brûlure de la vodka lui manquait, il avait hâte de sortir de sa tour pour entrer dans n’importe quel bar et remplir sa flasque — il avait essayé un tas d’autres alcools, mais aucun ne réussissait à faire apparaître l’Autre en pleine journée.

— Allô, Loraine ? Je ne t’entends pas…

— On capte mal ici. Je n’ai pas trop le temps de te parler.

Il voulut lui laisser une chance de tout lui raconter. C’était peut-être ce qu’elle attendait.

— Où es-tu ?

— Je viens de te dire que je n’ai pas le temps. De toute façon, on se retrouve ce soir, non ?

— Il faut qu’on se voie maintenant.

— Qu’est-ce qui te prend ?

— C’est important. Je ne te le demanderais pas si ça ne l’était pas. C’est bien la première fois, non ?

— …

— Oui ou non ?

— Oui.

— Dis-moi où et quand.

— …

— Loraine !

— La brasserie des Petits Carreaux, dans le prolongement de la rue Montorgueil.

— Dans combien de temps ?

— 13 h 15.

Si son secret était trop lourd, il l’aiderait à le porter. S’il était trop lourd pour deux, il en aurait le cœur net et saurait quelle décision prendre.

— Allô, Muriel ? Je vais m’absenter pour le reste de la journée. Vous voulez bien annuler tout ce que j’ai cette après-midi ?

— Bien, monsieur, il y avait juste un rendez-vous avec le Conseil général Rhône-Alpes, ils sont à Paris jusqu’à samedi, je trouverai un autre moment.

— Merci, Muriel.

— Monsieur ? Il y a autre chose… Quelqu’un vient d’arriver pour vous, il voudrait que vous le receviez.

— Maintenant ? Qui est-ce ?

— … Il dit qu’il ne vous dérangera pas longtemps.

— Qui est-ce, Muriel ?

— … C’est M. Bardane.

— Ne le faites pas entrer.

Il saisit sa flasque, la rangea dans sa poche intérieure et quitta son bureau pour se diriger vers les ascenseurs. Bardane était là, assis sur un fauteuil comme un coursier qui attend son pli. La dernière personne au monde que Nicolas avait envie de trouver sur sa route. Loraine l’attendait, une vie entière allait peut-être se jouer dans l’heure à venir, c’était précisément le moment que ce con avait choisi pour refaire surface ! Pourquoi le verbe disparaître n’était-il pas réservé à des gens comme lui ?

— Bonjour, Nicolas.

Bardane tendit la main en se forçant à sourire. Gredzinski ne prit pas cette peine.

— Vous tombez mal, je ne peux pas vous recevoir.

À la fois négligé et tiré à quatre épingles, l’ancien directeur de clientèle. Fatigué, le regard rougeaud, les yeux tombants, rien que de très pénible.

— Juste dix minutes, s’il vous plaît, Nicolas.

Les arrogants seront tous un jour serviles. Mais pourquoi justement aujourd’hui, merde !

Depuis le départ de Bardane, Nicolas éprouvait un sentiment proche du remords, mais un remords sporadique, de qualité inférieure, un remords décoratif, une inquiétude de secours qui s’estompait dès la première gorgée d’alcool. Cet homme avait voulu l’humilier à une époque où il n’était pas encore le Gredzinski d’aujourd’hui, il avait peur quand on haussait la voix en sa présence, il avait peur de son ombre, de la vie, de tout ; une proie facile. Aujourd’hui, il avait bien le droit de pousser la rancune à son point ultime.

Il attendait l’ascenseur, Bardane le suivait de près, une précipitation grotesque, comme toute sa gestuelle qui ne s’était pas arrangée depuis le chômage. Nicolas l’ignorait ostensiblement, mais rien n’y fit ; ils se retrouvèrent seuls dans la cabine.

— Je sais que j’ai commis beaucoup d’erreurs avec vous, Nicolas. Je n’aurais pas dû vous infliger cette réunion. Je sais que c’est ce que vous me reprochez le plus, et vous avez raison.

— Je n’ai pas voulu votre poste, on me l’a offert sur un plateau. S’il vous manque tant que ça, reprenez-le, je n’en ai plus besoin, je n’ai même plus besoin de travailler de toute ma vie, je touche par mois dix à vingt fois plus que mon salaire, qu’on a d’ailleurs révisé à la hausse après votre départ. Si j’occupe ce poste, c’est parce que ça m’a amusé jusqu’à aujourd’hui, mais c’est terminé. Ils vont recruter bientôt, mettez-vous sur les rangs.

— Ne plaisantez pas. J’ai perdu le sens de l’humour depuis trop longtemps.

L’a-t-il jamais eu ? se demanda Nicolas en voyant les portes de l’ascenseur s’ouvrir sur l’atrium.

— Je suis venu vous présenter des excuses. Je suis responsable de tout ce qui s’est passé.

— Je suis pressé, ça ne se voit pas ?

— Personne ne veut me reprendre, vu mon âge. J’ai pensé que je pouvais retrouver du boulot dans l’heure et…

Ils arrivèrent sur le parvis. Plus Nicolas accélérait le pas, plus la situation devenait ridicule.

— Broaters ne voit que par vous, il vous suffirait d’un seul mot pour que je retrouve un poste, n’importe lequel, je veux bien être dégradé.

— Vous êtes dégradé.

— Prenez-moi dans le service, je connais la boutique par cœur, je peux être un atout.

Nicolas courait presque sur la passerelle, il allait être en retard, Loraine n’attendrait pas. Il l’aimait, il devait le lui dire séance tenante et la convaincre qu’il pouvait tout entendre. Bardane ne le lâchait plus et risquait de tout fiche par terre.

— Quand les trompettes du Jugement dernier sonneront, dit Nicolas, et que je me présenterai devant l’Éternel, j’avouerai toutes mes fautes : « J’ai volé un Télécran à un gosse plus petit que moi, j’avais six ans. J’ai dit à tout le monde dans ma classe de cinquième que Clarisse Vallée était amoureuse de moi, et tout le monde s’est foutu d’elle. J’ai mis un coup de pied d’une rare violence à un chat qui m’avait réveillé à force de miauler après sa nourriture. » Et quand l’Éternel me demandera, pour me racheter, ce que j’ai fait de bien pour l’humanité, je répondrai : « J’ai cassé Bardane. »

Nicolas s’engouffra dans le métro, arriva devant les composteurs, jeta un œil par-dessus son épaule.

Personne.

*

Il la chercha dans le café, c’était la mauvaise heure, celle des déjeuners pressés, des clients à l’affût d’un recoin, des serveurs survoltés et bien trop occupés pour s’occuper de lui. Il se fraya un chemin dans le trafic et s’installa, debout, à une extrémité du comptoir envahie par les verres et les tasses de café vides. Pourquoi ne lui avait-elle pas donné rendez-vous dans un endroit qu’ils connaissaient, un bar perdu, un jardin public ? Comment jouer leur heure de vérité dans la bousculade d’un bistrot ? Elle entra, le rejoignit, déposa un baiser furtif sur ses lèvres.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Tu ne veux pas aller ailleurs ? Il doit bien y avoir un endroit calme pas loin.

— Nicolas, je n’ai que dix minutes. Si je suis venue, c’est que j’ai senti une urgence, et une urgence ça ne prend pas des heures, sinon ça n’est plus une urgence.

— Il faut qu’on parle de nous.

— Et merde ! J’ai fait exprès de te donner rendez-vous ici parce que je le sentais venir.

— Tu ne crois pas que j’ai assez attendu ?

— …?

— Je t’aime, nom de Dieu !

— Moi aussi, c’est bien pour ça que je te propose d’oublier ce rendez-vous débile et de nous retrouver vers 21 heures, chez Lynn, comme prévu. Moi, je peux faire ça, mais toi ?

Pour ne pas aggraver son cas, il fut contraint de répondre oui. Après tout ce qu’ils avaient vécu, elle trouvait encore le moyen de le remettre à sa place, comme le premier soir de leur rencontre.

— Alors à ce soir. Embrasse-moi, crétin.

Il la détestait, il l’aimait. Ils s’embrassèrent. L’Autre avait raison : il fallait être fou pour mettre leur histoire en péril. Elle sortit du bistrot, il la regarda s’éloigner, elle lui fit un signe de la main et descendit la rue Montorgueil.

Il fallait être fou.

Complètement fou.

Pourquoi avait-elle choisi ce café ?

Après tout, ça n’avait aucune importance.

Pourquoi à 13 h 15 ?

Nicolas se demanda où était passée sa belle détermination. Le barman voulut le servir, il commanda une double vodka et la but cul sec à s’en faire monter les larmes aux yeux. Ce café avait-il une importance dans la vie de Loraine ? Dans sa vie professionnelle ? Ou dans sa vie privée, celle dont il se sentait exclu ? Il ressortit dans la rue sur le coup d’une impulsion, s’engagea dans la direction qu’il lui avait vue prendre, s’arrêta à l’angle de la rue Étienne-Marcel. Au loin, il la vit se diriger vers les Halles.

À lui de choisir, et vite.

Obtempérer aux sermons de l’Autre, rentrer sagement au bureau, se noyer dans le travail plutôt que dans la vodka, retrouver Loraine ce soir et passer la nuit à ses côtés ? Ou jouer les détectives de fortune sans savoir où tout ça le mènerait ?

Il n’eut pas à la suivre longtemps.

Loraine entra dans un magasin dont la façade était bleu et blanc.

À travers la vitrine, entre deux affiches qui proposaient des dos de cabillaud surgelés pour 64 francs le sac de 550 grammes, et des aiguillettes de poulet Nouvelle-Orléans pour 22,80 francs, Nicolas discerna, près de la caisse, une femme qui boutonnait sa blouse blanche.

Loraine, elle, arrêta net son geste quand elle reconnut le visage de Nicolas.

Un sourire qu’il aurait préféré ne pas voir vint se dessiner sur ses lèvres. Elle fit signe à une collègue de prendre sa place derrière la caisse, sortit le rejoindre, se planta devant lui et croisa les bras.

— Je m’appelle Loraine Rigal, j’habite un studio au 146 rue de Flandre, je suis célibataire, sans enfants. Je suis née dans un petit village près de Coulommiers, mon père et ma mère s’occupaient de la ferme. Ils n’étaient pas très riches, mais j’ai pu aller jusqu’au baccalauréat, qui ne m’a pas servi à grand-chose quand je me suis installée à Paris, à dix-neuf ans. J’avais une petite chambre de bonne, rue Madame, avec un réchaud à gaz et une casserole beige au bord de mon lit ; la vue était belle, c’était mon idée de la bohème. Je suis allée de petits boulots en petits studios durant quelques années jusqu’à trouver une place ici, où j’assure le réassort des rayons, je tiens la caisse, et, vu mon ancienneté, je fais tourner la boutique sans qu’on soit sur mon dos. Comme tout le monde, j’ai imaginé que je pouvais vivre un grand amour. Un serveur de restaurant m’avait rangée dans la catégorie « week-end ». Il y avait la fille pour la nuit, la fille pour un mois, et la femme de sa vie. Rien que pour moi, il avait créé une mention spéciale « week-end ». Ensuite, il y a eu Frédéric. Je l’avais rencontré dans une librairie, il était ingénieur du son pour le cinéma, je le trouvais beau, j’avais l’air de lui plaire. Dès le premier café, il m’a demandé ce que je faisais dans la vie. Quand je lui ai répondu que j’étais employée dans une boutique de surgelés, j’ai senti comme une précipitation, et sans savoir qu’il y avait un lien de cause à effet, nous sommes devenus amants très vite. J’étais folle de lui. Le genre d’histoire où l’on se dit que cette fois c’est pour de bon. Un jour, il m’a invitée dans une énorme fête de cinéma. C’était la première fois que je voyais des célébrités d’aussi près. Ce soir-là j’ai observé un phénomène étrange : dès qu’un type m’abordait, il lui fallait moins d’une minute, montre en main, pour me demander qui j’étais et ce que je faisais dans la vie. Quand je répondais, comme une brave fille, que je travaillais dans une boutique de surgelés, il lui fallait moins d’une minute, montre en main, pour trouver quelqu’un d’autre à qui poser la même question. Mais que dire d’autre que caissière dans un magasin de surgelés quand on est caissière dans un magasin de surgelés ? On dit quoi ? Je travaille pour une grande chaîne de distribution dans la troisième gamme alimentaire ? Je suis technicienne en chaîne du froid ? À force de voir des amis lui demander ce qu’il faisait avec moi, Frédéric a fini par se poser la même question. Il m’a fallu près d’une année pour m’en remettre. Ensuite, il y a eu Éric. Comme tous les hommes mariés, il n’aimait pas qu’on nous voie dans les endroits publics. Nos rendez-vous avaient lieu chez moi, et jamais après 2 heures du matin. Il a fini par quitter sa femme pour épouser une directrice de collection dans une maison d’édition. Et je ne parle pas de Fabien, qui, lui, savait ce que je faisais puisque nous nous sommes rencontrés pendant qu’il faisait ses courses à la boutique. À la première dispute, il n’a pas pu s’empêcher de me lancer au visage : « C’est pas une vendeuse de surgelés qui va me dire ce que je dois faire ! » Je ne considère pas comme une honte de faire ce que je fais, mais depuis quelques années, j’ai une autre ambition dans la vie. Je veux vivre un vieux rêve : m’occuper de vin. J’ai fait connaissance avec le vin, toute seule, à Paris. J’allais dans des bars à vins pour le plaisir de la découverte. Pour en savoir plus sur le domaine, j’ai lu des guides, des magazines. Il est impossible de se former un palais seul, je me suis mise à courir les associations de cavistes, les rencontres autour du vin, les dégustations. Dans les endroits plus huppés, je parvenais à me faire embaucher pour le service, on me laissait goûter aux grands crus. J’écoutais les pros, je prenais des notes. Puis je me suis inscrite à un cours de dégustation, ça m’a aidée à différencier les arômes, à les classer. Tout ça devenait de plus en plus sérieux, j’ai mis de côté de quoi m’offrir un premier stage, avec excursion dans les vignobles. C’est là que tout s’est déclenché. On m’a accordé un congé sans solde, j’ai suivi une formation pour obtenir le diplôme de la Fédération nationale des Cavistes indépendants. J’y ai appris à gérer les stocks, à acheter et garder les vins, à prospecter. J’ai peut-être trouvé quelqu’un qui veut s’associer et tenter l’expérience avec moi. Mon projet serait d’ouvrir une petite boutique pour des gens modestes, avec des vins à 20 ou 30 francs la bouteille, parfois 50. Pour ça, il faut sillonner la France à la recherche de petits vignobles qui travaillent encore dans le respect du vin, il faut prospecter dans les régions moins cotées que d’autres, le Lubéron, les Corbières, le Cahors, l’Anjou, le Saumur, le Bergerac, etc. Il y a encore des viticulteurs qui savent ne pas trop produire, attendre la maturité des raisins, ils prennent de vrais risques pour essayer de rivaliser avec la piquette des coopératives, celle qu’on trouve à Paris, dans les grandes surfaces, avec des étiquettes de domaines qui n’existent pas. C’est pour ceux qui ne connaîtront jamais le talbot 82 que je veux ouvrir cette boutique, donner à tous l’occasion de boire du bon vin, parce que tout le monde y a droit.

« En attendant de devenir cette autre moi-même, cette Loraine qui donne des bonnes choses à boire même aux pauvres, je me suis juré de ne plus jamais dire que j’étais Loraine la caissière des surgelés. Le chemin d’une Loraine à l’autre est passionnant, mais il est long et difficile, un rien peut tout fiche par terre. Afin de me préserver, de garder mes forces, mes convictions, et pour éviter de me laisser envahir par le doute des autres, même ceux qui me veulent du bien, je suis Loraine qui ne répond jamais à aucune question d’ordre privé. Jusqu’à aujourd’hui, ça ne m’avait pas trop mal réussi. Et pourtant, il a fallu à tout prix que tu saches. Rien que pour ça, je ne veux plus jamais te revoir.

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