Je suis sorti : Philippe m’a fait signer mon audition qui tenait en une phrase, puis la fin de garde à vue et la restitution de la fouille à corps, et je suis sorti. Il faisait froid et il pleuvait. Du temps de novembre, avec un fort vent d’est. Dans le premier troquet, j’ai acheté un paquet de Camel et je suis allé m’installer au fond devant un bourbon sec. J’ai allumé une cigarette. J’avais les cheveux et les épaules trempés et la douleur sous l’omoplate ne me quittait plus, installée à demeure. Quelqu’un est entré, a acheté des cigarettes. Quelqu’un s’est approché et s’est assis en face de moi, quelqu’un qui a bu deux gorgées dans mon verre… Dinah a remarqué :
— Drôle de chose. Philippe a l’air d’être très remonté contre toi. Tu ne veux pas me parler ?
— Pas avant le prochain verre.
Elle a commandé pour tous les deux. Un vent glacé entrait avec chaque consommateur. J’ai regardé la pluie gifler les vitres, les passants qui se hâtaient. C’était un triste printemps acide qui ne présageait rien de bon. Dinah fumait. Je lui trouvai une sale mine, mais la mienne ne devait pas valoir mieux. J’ai consulté ma montre : Philippe m’avait lâché une heure avant la fin de la garde à vue, signe qu’il s’était résigné. Un bon flic, qui ne tarderait pas à faire un homme triste. Armand était mort. Dinah m’a saisi le poignet avec beaucoup de douceur.
— Tu ne pouvais pas savoir que les choses tourneraient de cette manière. Tu ne répondais pas au téléphone. Je me suis fait beaucoup de souci. J’ai failli passer chez toi.
— Je ne pouvais pas savoir…
— Armand a voulu te joindre. Pas de phone. Il avait été ami avec Duke et il l’a appelé au commissariat. Duke lui a parlé de toi et moi.
— Duke parle trop…
— Il n’a pas donné mon numéro de téléphone. Il ne m’a pas parlé de l’appel, avant qu’Armand se soit fait assaisonner. C’était moche ?
— Très moche. On lui a dépouillé la tête à domicile, ensuite de quoi il a été égorgé. Du joli travail, bien propre… Ils devaient être deux ou trois. Armand avait pris de la panne, mais c’était encore un garçon de taille à se défendre tout seul, à un contre un. Deux ou trois types, avec un rasoir. Ils ont dû essayer de l’interroger. Il n’a pas parlé. S’il avait parlé, je les aurais eus sur le dos tout de suite…
— Philippe a envoyé deux types me ramasser ce matin aux aurores. Beaucoup de questions, pas toujours très aimables : j’ai répondu qu’on avait passé le ouiquende à baiser. À bouffer et à baiser. À picoler… Rien de faux…
— Rien de faux.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— S’il me restait un brin de bon sens, je ne ferais rien du tout.
J’ai fini mon verre, Dinah le sien. J’ai payé et nous sommes sortis dans la pluie. À mi-chemin de sa voiture, elle m’a tendu les clés avec un sourire délavé :
— Tu prends ?
— Je prends…
J’ai rangé son Alfa sur le petit terre-plein en bas de chez moi, et nous sommes montés dans le fracas d’un express à destination de Venise. En haut, elle n’a pas fait de commentaire en inspectant mon antre. C’était l’endroit où vivait un homme seul et pas très méticuleux. Elle s’est plantée une seconde devant les étagères qui occupent tout un mur et où je range mes livres, mes disques, ma stéréo et ma paperasse. Elle a reconnu :
— Impressionnant !
Ça ne voulait rien dire. Elle s’est retournée lentement vers moi. J’étais dans mon fauteuil crapoteux, le dos aux voies. La nuit finissait de tomber et j’ai allumé ma petite lampe. Sam Spade. Elle est venue se poser d’une fesse sur le coin du bureau, m’a pris la cigarette des lèvres et en a tiré deux rapides bouffées, puis elle me l’a rendue. J’ai déverrouillé mon tiroir. Le .45 se trouvait à sa place, là où je l’avais laissé. J’ai vidé le chargeur, puis je l’ai rempli cartouche par cartouche, et je l’ai renfoncé dans la crosse d’un coup de paume.
Dinah a eu le même sourire incolore que pour me tendre ses clés de voiture :
— Garde à vue, et tu n’as pas parlé.
— Seulement une phrase, toujours la même…
— Pour Philippe, tu es dans la zone rouge.
— Pour d’autres aussi…
J’ai posé le .45 sur mon sous-main. Elle a frôlé la crosse en noyer du bout des doigts, et son sourire s’est fait douloureux. J’ai sorti mon dictaphone du tiroir, contrôlé les piles et procédé à un bout d’enregistrement pour essai, en comptant jusqu’à dix à mi-voix. Dinah m’avait vu m’en servir des dizaines de fois, à l’Usine, aussi bien pour des constatations qu’en cours d’audition ou tout simplement pour me fixer les idées comme si je parlais à quelqu’un. La petite cassette peut contenir jusqu’à une heure de texte. J’ai posé le dictaphone à côté du Colt, j’ai sorti ma bouteille du dernier tiroir et nous avons bu un coup au goulot sans rien dire, à écouter le fracas des trains et le crépitement minutieux de la pluie sur les vitres, entre-temps. Puis Dinah s’est levée et elle s’est mise devant la fenêtre. Elle a regardé la nuit. J’ai sorti son petit bout de papier de ma poche de poitrine, je l’ai déplié et défroissé. Dinah m’a jeté un coup d’œil perçant pardessus l’épaule :
— Philippe ne l’a pas trouvé ?
— Il ne l’a pas cherché. Il a eu ses guignols sous la main pendant vingt-trois heures. Il lui aurait suffi de procéder à une fouille minutieuse, au lieu de se contenter que je vide mes poches…
Elle a ri — pas très fort, ni très longtemps. Je me suis levé, je l’ai prise par la taille. Elle a posé son front contre mon épaule, de manière que je ne voie pas son visage.
— Rien que des histoires tristes, mon ange… Des petits morceaux de destin ébréchés… Je n’aurais jamais dû retourner voir Armand… Il avait quelque chose à racheter à ses propres yeux et je ne le savais pas. Il a cherché et il a trouvé. À un moment donné, eux aussi l’ont trouvé. C’était peut-être ce qui pouvait lui arriver de mieux…
Elle a frissonné, puis s’est mise à murmurer d’une voix sourde :
— Et à toi, qu’est-ce qui peut arriver de mieux ?
Rien de mieux que la nuit, le froid et la pluie. Chacun son voyage. Le mien ne ressemblait à rien, mais c’était le mien. J’ai allumé une cigarette dans l’habitacle froid, tout en entrouvrant la vitre du passager. La fumée s’est aussitôt enfuie dehors. Dinah était enfoncée dans son siège, le col de son blouson remonté et les yeux à la hauteur du volant. Elle ne bougeait pas plus que moi et ne parlait pas davantage. Rien que deux flics en planque dans une petite rue, une rue défoncée où il ne passait déjà plus personne, rendue à son état minéral, et que le vent et la pluie prenaient d’enfilade tout du long comme un étroit ravin propice aux embuscades.
Le coupé BMW stationnait une dizaine de voitures plus loin. Nous avions effectué un passage de reconnaissance et son numéro correspondait à celui qu’Armand m’avait communiqué, et dont Dinah avait identifié le propriétaire. Il manquait bien une optique à l’avant gauche et les ailes s’ornaient de rétroviseurs-obus de Cortina. L’engin était rangé à moins de dix mètres du passage où habitait le titulaire de la carte grise. Dinah s’est allumé une cigarette. Elle a grogné :
— Déjà deux heures…
— Seulement deux heures… Il se peut qu’il ne sorte pas. Il se peut qu’il ne soit pas là. Il se peut que nous attendions pour rien…
Elle a remué dans son siège. Je l’ai sentie usée, fatiguée et remplie d’amertume. J’ai posé ma main sur son genou et elle a ricané :
— Touchant, très touchant… Des tout petits morceaux de destin… Il sortira, il nous racontera ce qu’ils ont fait…
— Il nous racontera.
— … Et puis quoi ? On trouvera les autres. Dans le meilleur des cas, ils auront droit aux Assiettes. Et puis quoi ?
— Et puis rien.
— Et puis rien. (Elle a tourné la tête de l’autre côté, vers la pluie :) Bon dieu de merde, j’aimerais être plus vieille de vingt siècles — ou n’avoir jamais existé.
— Valium 10.
— Qu’est-ce que tu sais du Valium 10 ?
— Qu’il aide à vivre aussi bien qu’à mourir. J’ai essayé les deux, et ça n’a rien donné de bon. J’ai essayé autre chose, et c’était pire. J’ai voulu tourner le dos — et je n’y suis pas arrivé.
Elle a posé sa main glacée sur le dos de la mienne. Ses doigts tremblaient. Son visage blafard s’est tourné vers moi. Je savais ce qu’elle retournait dans sa tête — des certitudes sans joie, des soupçons amers, de pauvres inquiétudes au jour le jour qui portaient sur elle-même aussi bien que sur les autres. Elle ne m’a pas surpris en demandant :
— À la place du Duke, est-ce que tu te serais couché ?
C’était une bonne question, mais elle ne rimait à rien : je n’avais jamais été à sa place. Pour rien au monde, je n’aurais souhaité y être. Si j’avais été à sa place… Une première silhouette est sortie du passage où habitait le propriétaire de la BMW, puis une seconde tout aussitôt après. Elles se sont rejointes sur le trottoir et se sont dirigées ensemble vers le coupé sans donner l’impression de se dissimuler ni de se hâter, si peu que ce soit. Pour autant que je pouvais voir, il s’agissait de deux hommes dans la trentaine et le plus grand des deux portait un sac de sport au bout du bras. Il se déplaçait une épaule plus haute que l’autre, le buste de travers, et sa démarche ne m’était pas totalement inconnue. Son acolyte, celui qui a déverrouillé la portière du conducteur et s’est glissé au volant, ne me disait rien. Il s’est penché dans l’habitacle pour ouvrir. Au moment de monter, le passager a tourné la tête dans notre direction. Dinah et moi avions dissimulé nos cigarettes et nous nous tenions assez renfoncés dans nos sièges pour qu’on ne puisse pas nous remarquer, à moins d’être prévenus de notre présence, pourtant l’homme a gardé la tête braquée vers nous pendant plusieurs secondes — le temps que je le reconnaisse sans erreur possible. Dinah a retenu son souffle tout en murmurant avec appréhension :
— Il nous a reniflés…
— Pas reniflés…
L’homme m’a donné raison : il a jeté son sac de sport sur la banquette arrière, et il est monté dans la voiture dont les feux de position se sont allumés, puis nous avons perçu nettement les hennissements rauques du démarreur, ainsi que le ronflement sourd du moteur qu’on emballait. Dinah a porté les doigts sur la clé de contact, mais je l’ai empêchée.
— Pas de filoche. Je sais où ils vont et pourquoi ils y vont… Le conducteur m’est inconnu. En revanche, celui qui est monté à côté, le crétin dégingandé avec des yeux à fleur de tête, c’est Stewball…
— Stewball ?
— Stewball.
La BMW s’est détachée du trottoir en brimbalant sur ses amortisseurs fatigués. Elle a descendu la rue et seul l’un des deux feux de stop s’est allumé au moment où elle prenait à gauche. Le second manquait. Le coupé a disparu. J’ai fait signe à Dinah qu’il était temps d’y aller à notre tour.
En coupant par le Bois, nous n’avons pas mis plus de vingt minutes pour rejoindre Montreuil. La BMW est arrivée après nous. Elle s’est rangée sur un bateau, et les deux hommes ont tardé à sortir. Dinah a eu un rire éventé :
— Parcours sans faute. Tu m’expliqueras ?
— Je t’expliquerai…
Stewball est descendu le premier. Il avait le sac de sport au bout du bras. Le conducteur de la voiture est descendu ensuite. Il a allumé une cigarette à l’abri du vent sans que je puisse distinguer ses traits, puis il a rejoint l’autre. Tous deux se sont dirigés vers un ancien bar-tabac dont le rideau de fer était baissé et s’ornait de tags complexes, ingénieux et obscènes. Un porche s’ouvrait tout à côté et ils y ont disparu sans un regard alentour. J’ai allumé une cigarette. Elle ne m’a procuré aucun plaisir particulier. J’ai murmuré à Dinah :
— Si nous avions stoppé Stewball, nous aurions trouvé trois ou quatre autoradios dans son sac. Ou une semelle de résine. Ou les deux. Ou de la poudre… Déjà à mon époque, il était tombé une dizaine de fois. Il faut dire qu’il avait commencé sa carrière bien avant d’avoir atteint la majorité pénale… Le juge pour enfants qui l’a traité en premier n’était pas loin de le considérer comme un demeuré mental, mais Stewball a démontré par la suite que cette opinion ne reposait sur aucun élément tangible. Pas forcément un génie du crime, mais malin comme un singe et vicieux comme un bourricot calabrais. Il a pris goût à la dope durant l’un de ses nombreux séjours en taule. Rien d’original. C’est aussi au ballon qu’il s’est fait défoncer le cul, rien d’original non plus.
J’ai éparpillé un peu de fumée, tout en consultant ma montre. Dinah s’est agitée dans son siège. Elle travaillait dans peu de temps, ce qui pouvait motiver sa nervosité. Elle a demandé :
— Livraison ?
— Livraison. Le troquet que tu vois a été fermé fin 1989 pour recel aggravé, usage et trafic de stupéfiants. Il ne s’en est jamais remis. C’est la Douze qui a fait l’affaire, à l’époque où elle faisait des vraies affaires et ne se contentait pas de julots et du ramassage, le matin. Il se peut aussi que Stewball échange du matériel contre de la dope. Ces choses-là se produisent tous les jours…
Je me suis tu brusquement. C’est la Douze qui a fait l’affaire… J’ai essayé de me rappeler quelque chose, qui me fuyait avec obstination. Étonnée, Dinah a tourné la face vers moi.
— Un lézard ?
— Pas de lézard… C’est la Douze qui a fait l’affaire… Il a fallu quatre fourgons de Police-Secours pour ramener le matériel volé jusqu’à l’Usine, et plusieurs semaines pour restituer ce qui pouvait l’être aux plaignants… Quelques télés et des magnétoscopes sont restés en rade et ils ont trouvé preneurs sur place… La question n’est pas là.
Il y avait un lézard. J’ai allumé une cigarette au mégot de la précédente. La douleur m’engourdissait le bras gauche, mais je savais qu’on n’échappe pas à la roue du destin. Il me manquait un élément pour que le puzzle fût complet, et sans cet élément je n’avais pas de puzzle du tout. Rien qu’une toute petite indication atmosphérique, un vague petit souvenir tenace et nostalgique comme l’odeur de gardénia… Ma mère portait un parfum qui me faisait penser au gardénia… Ma mère était partie bien avant toute cette histoire, bien avant que Velma fut née et morte, et déjà de son vivant, son univers se situait aux antipodes de la souffrance, du mal et de la laideur, ce qui n’avait pas été le cas de celui de Velma. Gardénia.
Stewball est sorti les mains dans les poches. L’autre marchait sur ses talons en fumant. La lumière de la rue m’a permis de remarquer le sac de sport en nylon, vide à présent, que Stewball portait serré entre le bras gauche et le flanc. Avant qu’ils soient parvenus à la BMW, une silhouette sombre est apparue à l’orée du porche et a fait signe, comme pour héler un taxi. Stewball est revenu sur ses pas, la silhouette s’est avancée d’une démarche nonchalante, sans se hâter. L’homme était de type maghrébin. Il avait une trentaine d’années et faisait ma taille et mon poids. Il était vêtu d’un complet sombre de bonne coupe sur une chemise blanche ouverte et portait des mules en cuir aux pieds. Je ne l’avais jamais vu avec des mules, mais je ne l’avais jamais vu autrement qu’en garde à vue, ce qui pouvait expliquer bien des choses.
J’ai sifflé tout doucement entre mes dents, en me rencognant dans le siège :
— Dans un mouchoir de poche, chérie. Le cousin qui vient de sortir n’est autre que l’un des fils Djamani.
Marouane ou Marwan Djamani, alias Djaraal Mouni. Pour certains, lui aussi serait un crétin demeuré, mais pour d’autres il est le pire des Djamani. En ce qui me concerne, je suis neutre, bien qu’un crétin demeuré ne saute pas d’un deuxième étage sans se briser quoi que ce soit, quand les flics tambourinent à sa porte sur le coup des six heures du matin. Il ne prend pas le soin en bas de se donner un coup de peigne et de remettre de l’ordre dans sa tenue, avant de tenter de s’esquiver d’un pas tranquille.
Je me suis tu : bien qu’on n’en entendît rien, la discussion semblait avoir subitement pris un tour animé. Le conducteur de la BMW se trouvait toujours à proximité immédiate de son véhicule, tandis que Djamani s’était approché de Stewball, lequel avait reculé d’un pas en jetant la tête en arrière. Quelque chose de métallique a brillé à la main de Djamani et j’ai aussitôt pensé à une lame. Ça n’était pas une lame. Djamani a enfoncé le poing dans l’estomac de l’autre, qui s’est plié en deux en vomissant. Dinah a étouffé un soupir saccadé.
— Poing américain. Ils ne sont pas amis : seulement des relations d’affaire.
Stewball s’est fait cueillir sur le côté de la face et il est tombé sur un genou, en tâchant de se retenir au veston de Djamani. Celui-ci s’est reculé et lui a lancé un pied dans le flanc gauche. Stewball a roulé sur le sol et Djamani s’est mis à sautiller sur un pied pour récupérer sa mule de l’autre. Ensuite seulement, il est retourné à son travail sur Stewball qui gigotait par terre comme un ver coupé en deux. Joli travail. Dinah a détourné la tête.
— No blues, chérie : rien que des contes de nuit. Marouane sait ce qu’il fait. Le type de la BMW regarde ailleurs parce qu’il sait qui est le chef. Stewball sait pourquoi Marouane lui tombe dessus. La seule chose qu’il ait à faire, c’est d’essayer de se protéger la face et les parties, mais c’est difficile d’être partout en même temps…
Elle a eu une grimace d’écœurement. Ni ce qu’elle voyait, ni mon ton ne lui plaisaient. J’ai écrasé ma cigarette dans le cendrier. Marouane s’est redressé, il a reculé de quelques pas et a remis de l’ordre dans sa tenue. Ensuite seulement, il a retiré le poing américain en laiton de ses doigts, l’a glissé dans la poche revolver de son pantalon et il a regagné l’obscurité du porche. Stewball a mis une bonne minute à se relever. Il a gagné la voiture sans trop se déplier, d’une démarche d’homme brisé en mille morceaux, puis la portière s’est ouverte et il a coulé dans le siège comme une clé anglaise en plein milieu de la mer. La voiture est partie. Il lui manquait toujours un feu de stop. J’ai mis le contact de l’Alfa et Dinah a lancé le moteur.
Elle est restée renfrognée jusque chez elle.
Elle dormait contre moi, dans un étrange état d’abandon. Nous étions rentrés, nous nous étions dévêtus dans la salle de bains, nous avions pris une douche ensemble, brûlante puis glacée, et nous nous étions frictionnés pour ôter la morsure de l’eau, ou de la honte et de la nuit, ou de je ne sais quoi d’autre — peut-être de rien d’autre. Nous avions fait l’amour, naturellement, avec plus de rage que d’entrain — avec moins de chaleur que d’avidité. Le résultat n’en avait été que plus saisissant, mais aussi plus douloureux et vaguement insatisfaisant comme si nous nous étions acharnés à nous gratter mutuellement de vieilles plaies mal cicatrisées.
Valium 10. Elle s’était endormie sans tarder. Un simple palliatif. Je me suis enlevé de son bras, je me suis levé et je suis allé chercher mon Walkman dans la poche du manteau. Les piles étaient prêtes à rendre l’âme, mais elles suffiraient bien pour l’usage que j’entendais en faire. Je me suis recouché avec la voix de Jimmy Rushing dans les oreilles. Une autre sorte de palliatif. Dinah est revenue se serrer contre moi. Le saxo de Lester m’a fait revenir des images en tête, dont toutes n’étaient pas opportunes et la plupart sans rapport avec ce qui me tracassait dans l’instant. Elles tournaient autour d’un regard mort et distant qui pouvait être celui de n’importe qui, le mien pour commencer, de bourrasques chargées de pluie, de regrets paisibles… Rien qui fût immédiatement exploitable. J’ai éteint la petite lampe de chevet. Le jour gris et diffus s’insinuait à travers les lattes des stores, à la manière d’une arrière-pensée peu précise.
J’ai dormi moins d’une heure, pas assez longtemps pour que mes fantômes viennent. Le bruit de la circulation m’a réveillé, ainsi que la musique qui tournait en boucle dans les écouteurs. Dinah s’était levée. Lorsque j’ai fait irruption dans la salle de bains, mon zippo à la main, elle a souri avec l’air de s’excuser et m’a tendu les lèvres. Je lui ai effleuré la bouche et j’ai saisi le premier vaporisateur d’eau de toilette qui m’est tombé sous la main. Elle a déclaré d’un ton grinçant :
— La femme est une île. Une île plus ou moins déserte. Fidji est son parfum…
Je m’en suis mis sur le dos de la main. Dinah a grimacé :
— Tu tournes pédé ?
J’ai reposé le flacon. Elle m’a regardé allumer le zippo, approcher la flamme de ma peau. Une autre flamme, bleue et gonflée comme une voile molle, a surgi sur ma main. Elle a ondulé lentement au gré du courant d’air et s’est étendue jusqu’à la moitié du poignet. Il m’a fallu passer la main sous le robinet pour l’éteindre. Il est resté la peau rosie et lisse, imberbe, et une brûlure sourde, pas insupportable puisqu’elle n’avait duré que deux ou trois secondes, mais qui pouvait rapidement s’avérer cruelle, pour peu qu’elle se prolongeât. Dinah a regardé ma main, puis ma figure :
— Ce qui démontre quoi ?
Je me suis assis sur le bord de la baignoire, tandis qu’elle achevait de se tamponner les cheveux avec une serviette-éponge. J’ai allumé une cigarette.
— Ce qui ne démontre rien. (Elle m’a volé une taffe de cigarette et m’a fait signe de poursuivre. J’ai continué sur le même ton que je le faisais au briefing avant un coup, sans passion, en tâchant d’exposer les choses clairement, de manière neutre :) Quelqu’un passe la commande à des voyous. Il s’agit de dérouiller une fille qui dérange. Il se peut qu’on les paye pour la peine, à moins que l’entente soit plus compliquée…
— Plus compliquée ?
— Services rendus de part et d’autre. Je vois bien Stewball marcher dans l’affaire, du moment qu’il y a de la thune à la clé. Marwan aussi, même sans thune, si on met en avant l’aspect rigolade… Just for fun… Ils empruntent la voiture d’un comparse, à moins que le comparse ne participe lui aussi aux réjouissances. Deux sur trois, il m’en manquait un et je l’ai trouvé…
— Je n’aime pas ton humour. On dirait que tout ça ne te déplaît pas vraiment. Trouvé qui ?
— Le Parfumeur, chérie : il me manquait le Parfumeur…
— Parfumeur ?
J’ai pointé l’index en direction du flacon de parfum sur la petite tablette devant elle.
— Dans son rapport d’autopsie, Carmona faisait état de brûlures superficielles sur le visage et le torse de la fille… Lorsque j’ai examiné les photos, j’ai bien remarqué qu’elle n’avait plus ni cils, ni sourcils. Les coups ne pouvaient pas en rendre raison. Je n’avais pas de réponses, aussi l’ai-je classé sans suite dans un coin de ma tête…
Dinah m’a pris la cigarette des doigts et l’a gardée. J’en ai allumé une autre et nous avons famé une bonne minute en silence, avant qu’elle se décide :
— Tu penses au même ? Ce malade, sur le Vingt ? Il avait douze ans lorsqu’il a foutu le feu pour la première fois. À une cloche qui dormait sous un banc. L’homme est mort deux semaines plus tard : septicémie. Pas de poursuites, en raison de l’excuse de minorité. Tombé il y a trois ans…
— Je pense au même. Tu connais bien ton terrain, Dinah.
— C’était le terrain de chasse de mon ancien groupe. Différend entre dealers… Il fout sur la gueule d’un concurrent, le compte K.O., l’assied sur une chaise et lui déverse dessus une bouteille de parfum bon marché, de la lavande à 70°achetée au Prisu du coin, ce qui établit la préméditation : Dany ne se parfume jamais. Il se sert d’allumettes de sûreté provenant d’Espagne pour l’incendier.
— Tu penses bien au même…
— La victime ne meurt pas. Il aurait dû, mais il n’en meurt pas. On lui enlève la peau des fesses pour la lui coller sur la gueule. C’est ça ou rien. Il porte le deuil chez les flics et un autre malade (toi) remonte l’affaire pièce par pièce. Il stoppe l’auteur des faits sur les toits, après une course à la con, où tous les deux ont failli laisser leur vie. L’incendiaire se déballonne, le Parquet disqualifie la tentative d’homicide en C.B.V.[2] ayant entraîné une I.T.T.[3] de plus de huit jours… L’incendiaire prend vingt-six mois, dont douze avec sursis, le temps de couvrir la préventive… Laissé libre à l’audience. Si tu n’étais pas monté sur les toits, qu’est-ce que ça aurait changé ?
— Ça aurait changé que Duke n’y serait pas monté non plus.
— Pourquoi tu es monté sur les toits ?
— Pour le plaisir de faire un crâne sur le dos des comiques de ton groupe et parce qu’un cousin m’avait refilé le tuyau : Dany le Rouge vient embrasser sa vieille maman sur le front tous les matins, juste dix minutes avant l’heure légale ! Elle habite une chambre de bonne au cinquième au 142, rue Voltaire. On peut se dissimuler dans les chiottes à mi-étage. Vérifié, exact…
Elle a ri avec alacrité. Peu de femmes sont capables de rire nues et avec si peu de retenue, tout en éteignant leur cigarette sous le robinet.
Elle a ri et m’a envoyé le mégot éteint dans la figure :
— Pas seulement pour ça : aussi pour le plaisir de monter stopper un mec, calibre au poing… Ton putain de 11,43 avec toujours une cartouche dans la chambre… Il avait une chance contre toi, Dany ? Seulement l’ombre d’une chance ?
— Il avait sa chance.
— Pas contre toi. Pas contre toi et Duke. Pas contre toi et lui, et tout un dispositif. Vous étiez combien ?
J’ai réfléchi un court instant.
— Cinq, avec deux voitures. Deux voitures et trois Stomos. C’était une époque d’opulence, mais c’est aussi que Dany était recherché pour tentative de meurtre, à ce moment-là. Individu dangereux, susceptible d’être armé. Deux en bas chez la bignole[4], deux sur les toits et un dans les chiottes à mi-étage. Il avait sa chance, la preuve : il a failli s’en tirer en s’esquivant d’un immeuble à l’autre.
— Pas l’ombre d’une chance. Tu avais monté le coup de telle manière qu’il n’ait pas l’ombre d’une chance. Vous étiez cinq. Duke verrouillait en bas avec un permanent nuit, toi tu étais en haut au pied d’une cheminée avec T.J. Qui était dans le fameux chiotte à mi-étage ?
— Pas tant de hargne, chérie. Je savais que tu savais, mais je ne sais pas tout ce que tu sais. C’est toujours la même difficulté qu’on rencontre à jouer avec des gens qui sont de la partie : T.J. n’y est pour rien, Duke non plus. En l’espèce, le permanent nuit n’a servi que de force d’appoint et de vacataire, un peu comme nos forces dans le Golfe : simplement de scout. C’est moi qui ai crevé ton Dany. J’en avais crevé des centaines avant, et j’en ai aligné encore quelques-uns après. Ils ne font partie ni des choses dont je suis fier, ni de mes remords. Un jour ou l’autre, il faudra bien que tu saches une fois pour toutes de quel côté tu tires…
— Un jour ou l’autre… (Elle a eu un vilain sourire, trop âgé pour elle et imprimé de surcroît tout de travers :) Le cousin qui t’a vendu Dany, ça serait pas le type que tu appelles Stewball, des fois ?